LE PREMIER PRESBYTÈRE DE QUÉBEC
On demeurait encore dans la petite maison de Mme de la Peltrie, et l’on y resta jusque dans l'automne de 1661. On la quitta le dimanche soir 6 novembre pour aller passer l'hiver chez les Jésuites (2), où M. de Lauson-Charny était toujours resté depuis son arrivée au Canada.
Mir de Laval s’embarqua pour la France, avec le P. Ragueneau, le 12 août 1662, après avoir confié l'administration de son vicariat apostolique conjointement à MM. de Lauson-Charny et de Bernières, qu'il avait nommés ses grands vicaires (3). Ce dernier sortit définitivement de chez les Jésuites le 5 octobre (4), et alla fixer ailleurs sa résidence avec ses confrères Thomas Morel et Jean Dudouyt (5), qui avaient remplacé au Canada MM. Torcapel et Pèlerin, retournés en France.
Le Journal des Jésuites qui nous l’apprend ne nous dit pas où M. de Bernières et ses confrères allèrent demeurer: mais ce fut
(1) Journal des Jésuites, p. 188.
(2) « Le 6 novembre au soir, vint loger céans Msr de Pétrée avec M. de Bernières pour y passer l'hiver; ses gens prenaient leurs repas avec les pensionnaires. » (Journal des Jésuites, p. 303).
(3) Archives de l’archevêché de Québec. — La lettre nommant M. de Lauson- Charny et M. de Bernières grands vicaires est du 9 août 1662: elle est en français.
(4) Journal des Jésuites, p. 313.
(5) Le premier Ctait du diocèse de Rennes, le second, du diocèse de Coutances : tous deux avaient été les hôtes de M. de Rernières-Louvigny, à Caen.
évidemment dans le presbytère que l’on venait de construire à l'endroit même où s’élève encore aujourd’hui la maison du curé de Québec.
A poine, en effet, M£' de Laval et M. de Bernières furent-ils arrivés au Canada, en 1659, qu’ils songèrent à se bâtir une résidence (1), près de l’église qui devait servir à la fois de cathédrale et d'église paroissiale. Il n’y avait encore là qu’une petite et chétive maison en bois, où restait le bedeau. Elle était si peu convenable pour servir de presbytère que le prélat, malgré son amour de la simplicité et de la pauvreté, n'avait pu se résoudre à l’habiter, et qu’il était allé, comme nous l’avons vu, se loger avec ses prêtres dans la maison de Mme de la Peltrie.
Laissé à lui-même, il se serait peut-être contenté longtemps de cette maison louée : « [l ne veut qu’une maison d'emprunt, écrit Marie de l’Incarnation, disant que quand il ne faudrait que cinq sols pour lui en faire une, il ne les voudrait pas donner (2). » On assure même qu'ayant passé près de trois mois à l’Hôtel-Dieu dans l'automne de 1659, il songea sérieusement à y demeurer, afin d'être près des pauvres malades, et de pouvoir plus aisément les secourir. Mais on lui fit comprendre qu’il était plus convenable à la dignité de sa charge, de se mettre chez lui, dans une résidence louée, d’abord, puis dans une « maison épiscopale » qu’on lui bâtirait; et il se rendit à cet avis : « Il veut que tout se fasse avec la majesté convenable à l'Église, autant que le pays le peut permettre (3). »
M. de Bernières, nommé dans l’automne de 1660 pour exercer les fonctions de curé de Québec, se décida, avec le consentement de la fabrique et de l’évêque, à entreprendre sur le terrain de l'église la construction d’un presbytère.
Mais avec quoi bâtir? Charles Aubert de La Chenaie (4), riche
(4) Lettres de la Mère Marie de l'Incarnaltion, t. 11, p. 139.
(2) Lettres de la Mère Marie de l’'Incarnation, t. 11, p. 169.
(3) Ibid.
(4) M. de La Chenaie vint au Canada en 1655, comme il nous l’apprend luimême dans son Mémoire sur la Traite de l’eau-de-vie avec les Sauvages. (Archives du Ministère des Colonies, Canada, Correspondance générale, vol, xu). Outre ce Mémoire (inédit), nous avons un autre Mémoire de M. de La Chenaie sur les Affaires générales du Canada. Il fut l’un des premiers de la recette du pays, et prit part à une foule d'entreprises commerciales et industrielles, C'était un homme actif, dévoué et courageux. Etant passé en France en 1696
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et honorable négociant de la ville, avança les fonds nécessaires, et prêta la somme de six mille livres, sur la simple assurance d’être remboursé par la Communauté ou Compagnie des Habitants qui tenait cette somme en dépôt pour la dite construction. Mer de Laval y ajouta « de son argent » plus de deux mille livres, « voulant, disait-il, contribuer sa part, et concourir aux intentions de ceux qui avaient donné la somme de six mille livres. »
D'où provenait cette somme de six mille livres? Une vingtaine de soldats avaient été envoyés au Canada en 1644 par la reine Anne d’Autriche, et expédiés au pays des Hurons pour protéger les missionnaires contre les froquois. Ils revinrent à Québec l’année suivante, « chargés d’une quantité de peaux de castors, » pour une valeur « de trente à quarante mille francs. » À qui devait aller le revenu de ces pelleteries? A la Compagnie des Cent- Associés, ou bien à la Communauté ou Compagnie des Habitants (1)
et revenant au pays le printemps suivant, il lui arriva un incident que l’intendant Champigny raconte ainsi au Ministre : « Je suis bien aise de vous dire que le sieur Aubert, de ce pays, étant parti de Bayonne au commencement d'avril dernier, pour revenir ici, avec un petit vaisseau de cinquaate tonneaux, de douze hommes d'équipage, à fait rencontre d’un brigantin anglais d’un pareil nombre, à trois cents lieues de France, qu’il a pris et amené à la rade de cette ville, dont la cargaison à été vendue cinquante-six à cinquante-sept mille livres, monnaie de France. » (Lettre de Champigny au Ministre, 26 août 1697, :id., vol. xv). M. de La Chenaie mourut à Québec en 1702, « fort regretté, écrivait M. de Beauharnais, pour le bien qu’il a fait en ce pays. » (Lettre de Beauharnais au Ministre, 11 nov. 1702, ibid., vol. xx). « Il a beaucoup servi à l'augmentation du pays, écrit le Mimistre lui-même, par beaucoup d’entreprises et d'établissements. » (Ibid., vol. xx1).
(4) On a cru pendant longtemps que les Habitants qui formaient cette compagnie, c’étaient les vrais habitants du pays, les cultivateurs, en général, qui s'étaient emparés du sol, en exploitaient les ressources et préparaient l'avenir du Canada. C’est une grave erreur. Ces habitants, c’étaient un petit nombre de négociants établis au Canada, les Repentigny, les de Tilly, les Le Neuf, les Godefroy, et:., qui ne s’occupaient que de la traite et du commerce. Ils avaient des seigneuries; mais elles étaient généralement restées en bois debout. La compagnie des Cent-Associés leur abandonna, en 1645, à certaines conditions, le privilège de la traite des castors, Ce fut un évènement dans le pays : il excita naturellement certaines préoccupations. Le P. Lalemant nous raconte assez ingénuement celles des Jésuites :
« Le 15 novembre, le bruit étant qu'on s’en allait ici (à Québec) publier la défense qui avait été publiée aux Trois-Rivières, que pas un n'eût à traiter avec les Sauvages, le P. Vimont demanda à M. des Châtelets, commis général, si nous serions de pire condition sous eux que sous MM. de la Compagnie. La
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ou négociants et bourgeois canadiens, auxquels on venait précisément de céder le privilège de la traite des castors, moyennant certaines conditions? Il y eut beaucoup de contestations à ce sujet : elles se terminèrent par un compromis : « On s’accorda, dit le P, Lalemant, d'employer le provenu à bâtir une église et presbytère, pour lequel en particulier six mille livres furent destinées. (1). »
Les Jésuites, qui avaient bâti en 1635 une petite résidence en bois près de Notre-Dame-de-Recouvrance (2), et l'avaient vue complètement détruite en 1640 par l'incendie qui dévora en même temps l’église (3), furent laissés libres d'accepter les six mille livres pour bâtir un presbytère sur le terrain de l’église, ou de bâtir sur leur propre fonds (4), en remettant plus tard la même somme à la Communauté des Habitants. Is préférèrent ce dernier parti, et remirent effectivement les six mille livres, en 1655, au trésorier de la dite Communauté, laquelle se trouvait alors en complète banqueroute.
A son arrivée au Canada, en 1657, M. de Queylus, devenu curé
conclusion fut que non, et que cela irait pour nous à l'ordinaire, mais que nous le fissions doucement. Le P. Vimont lui ajouta qu’on en donnerait avis au P. Buteux, et M. des Châtelets le trouva bon. » (Journal des Jésuiles, p. 13).
Les Sauvages donnaient des peaux de castors à leurs missionnaires, et ceuxei se procuraient avec cette monnaie les objets dont ils avaient besoin. Mais ce n'était pas toujours sans inconvénient qu'on acceptait ces présents. Le même P. Lalemant raconte, sous le titre « présents acceptés nuisent, » ce qui arriva un jour au P. Le Jeune. Une famille lui apporta quelques peaux de castors qu’elle avait reçues, suivant la coutume sauvage, comme compensation pour la perte d’un parent qui avait été tué. Le Père accepta sans défiance. Or, les peaux de castors représentaient le Sauvage enlevé à la famille qu'il faisait vivre. Le P. Le Jeune fut accablé par ces gens de toute espèce de demandes, et obligé de les loger et de les nourrir durant tout l'hiver. ({bid.).
(4) Ibid., p. 9.
(2) Catalogue des Bienfaiteurs de N.-D. de Recouvrance, publié dans L'Abeille du Petit Séminaire de Québec, t. vis, n° 19, note de M. Laverditre.
(3) L'incendie détruisit aussi « la chapelle de Champlain, » c'est-à-dire l'humble monument funèbre où reposaient ses cendres, et qui était tout près de N.-D. de Recouvrance. (Relations des Jésuites, 1640, p. 50). — Les registres de la paroisse devinrent la proie des flammes; mais « on sauva quasi tous les ornements d'église. » (Catalogue).
(4) Le terrain des Jésuites avait douze arpents en superficie; il leur fut concédé le 18 mars 1637. Jusque là ils avaient habité Notre-Dame des Anges, à l'embouchure de la rivière Lairet,
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