‹ Henri de Bernières, premier curé de Québec [microforme]Chapitre 26 sur 60 · PO, PERS · texte numérisé non relu

PO, PERS

Conseillers, » il accorda qu'ils recevraient les cierges et les rameaux bénits, non du bedeau, mais de la main du célébrant (1).

Ce devait être un beau spectacle de voir, dans les grandes solennités, le gouverneur, l’intendant, les membres du Conseil Souverain assister en corps aux offices de la cathédrale; recevoir, les premiers après le clergé, le pain bénit, l'encens, la paix; se présenter également les premiers à l’adoration de la Croix, le vendredi saint; le jour de la Chandeleur et le dimanche des Pâques fleuries, se rendre à l’autel pour recevoir des mains de l'officiant les cierges ou les rameaux bénits; puis dans les processions de la Fête-Dieu faire comme une garde d'honneur au Saint Sacrement. Les marguilliers ne venaient qu’après eux.

Non content de cela, Frontenac veut faire passer devant eux tous les officiers de justice, juges et magistrats de toute juridiction, non seulement à Québec, mais dans tout le pays; il veut qu’à Québec ces officiers aient un banc immédiatement après celui du Conseil, et, dans les autres églises, après celui des gouverneurs particuliers et des seigneurs : et le Conseil porte an arrêt en conséquence le # mars 1675, et le fait publier dans tous les endroits de la colonie (2).

M. de Bernières prend en mains la cause des marguilliers : il cherche à maintenir leur droit à la préséance, dans l’église, sur les officiers de justice, et 1l essaie de faire revenir le gouverneur et le Conseil sur leur décision. Pour toute réponse, le Conseil ordonne que son premier arrêt « sera exécuté selon sa forme et teneur, tant à Québec qu’autres lieux de ce pays, à peine, sur le premier refus des curés et ecclésiastiques. de saisie de leur temporel... Le gouverneur se donnera la peine d’avertir le curé et les ecclésiastiques de cette ville qu’à l'avenir ils n’aient plus à éluder l’exécution des arrêts du Conseil... Le dit Conseil, par considération, et dans l’espérance qu'ils ne retomberont plus dans de pareilles fautes, a bien voulu ne pas punir en cette rencontre avec toute la sévérité que demandait un pareil mépris... (3). »

Plus tard, M£ de Saint-Vallier constatera les mauvais effets de cette politique qui donnait préséance à trop de personnes sur les

(1) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, p. 922. (2) Ibid., p. 914.

(3) Ibid., p. 921.

marguilliers et tendait à rabaisser la condition de ces bons serviteurs de l'Eglise. Ecoutons-le exposer franchement son opinion au Conseil de la Marine, qui avait confirmé les règlements faits au détriment des marguilliers :

« Les églises du Canada, dit-il, sans en excepter la cathédrale et paroissiale de Québec, n’ayant aucun revenu par elles-mêmes, bien loin d’avoir de quoi faire des accommodements et les réparations nécessaires aux couvertures et ailleurs, n’ont pas même de quoi avoir du vin et le luminaire nécessaire. Ce ne peut être que par le soin de certaines personnes qu'on choisit pour marguilliers, qu'elles peuvent avoir ces choses nécessaires : ce qui à toujours déterminé le premier évêque de Québec, soit dans les paroisses de villes, soit dans les paroisses de ia campagne, de leur accorder quelques honneurs, pour les engager à prendre ce soin. Le retranchement fait par le règlement de ces honneurs pour tous les marguilliers de la campagne, auxquels il n’en est point accordé ni même fait mention d'eux dans les dits règlements, leur à fait prendre dans presque toutes les églises paroissiales le parti de se setirer du banc d'œuvre et de ne vouloir plus faire les fonctions de marguilliers; ce qui a mis les églises de campagne dans une telle disette qu’on à été obligé de se servir de chandelles au lieu de cierges dans le temps des messes et autres otlices de paroisse, ce qu'on n'avait point encore vu pratiquer.

« Si le Conseil m'avait demandé mon sentiment, comme autrefois on le demanda à mon prédécesseur, j'aurais supplié et pressé de laisser aux marguilliers l'honneur dont ils jouissaient autrefois après les seignenrs des paroisses dans les églises de campagne et dans les paroisses des villes. J’aurais représenté qu'il était encore important de leur laisser à Montréal et aux Trois-Rivières les mêmes honneurs dont ils jouissent à la cathédrale, c'est-à-dire, d’avoir les honneurs après le gouverneur général et l’intendant, au lieu de les mettre après tous les juges des juridictions inférieures. Pourquoi ne pas leur donner, dans un pays où les églises n'ayant point de revenu ne peuvent se soutenir que par leur industrie, ce qu'on leur donne dans toutes les villes de France, où certainement les marguilliers vont les premiers, et les magistrats revêtus de robe rouge ne vont qu'après eux à l'offrande? cela se pratique dans toutes les paroisses de Paris et autres villes de France. Le refus qu’on leur en fera les obligera tous à quitter le banc de

rœuvre et à laisser les paroisses des villes sans marguilliers, tout comme celles de la campagne... (4). »

Voilà comment les événements donnaient raison à la politique de M#' de Laval, et condamnaient ceux qui avaient mis obstacle à ses sages règlements. Le pieux prélat et M. de Bernières eurent toujours à cœur de conserver aux marguilliers dans les églises le rang et les honneurs auxquels ils avaient droit : aussi étaient-ils vénérés de tous les fabriciens.

Voici les noms des différents marguilliers qui se succédèrent au banc d'œuvre de Québec, de 1661 à 1687, avec lesquels par conséquent M. de Bernières eut à gérer les affaires de la fabrique : Mathieu Damours; Jean Gloria; Jean Madry (2); Thierry Delestre le Vallon; Charles Aubert de la Chenaie; Rouer de Villeray; Bertrand Chenay de la Garenne; M. Lambert; Claude Charon; Guillaume Feniou; Noël Pinguet; Charles Bazire; Nicolas Dupont (3); Jean Juchereau de la Ferté; Philippe Gautier de Comporté; François Hazeur ; Charles Roger des Colombiers; Louis Joliet; Pierre de la Chenaie-Duquet; Vincent Poirier; Simon

(4) Documents de Paris, Eglise du Canada, t. 1, p. 118, Lettre inédite de Mer de Saint-Vallier, 15 oct. 1717, insérée dans un arrêt du Conseil de la Marine sur les honneurs dans les églises du Canada, 4er février 1748. — Les archives de l’archevêché de Québec, confiées aux soins de Mer Gagnon, prélat de la maison de Sa Sainteté, se sont enrichies depuis quelques années d’un grand nombre de copies authentiques de documents de Paris et du Vatican concernant l'Eglise du Canada. Une bienveillance toute particulière nous a permis de parcourir ces précieux manuscrits et d’en extraire ce qui pourrait intéresser nos lecteurs.

(2) « Maître chirurgien en ce pays, lieutenant du premier barbier chirurgien de Sa Majesté. » (Jugements du Conseil Souverain, t. 1, p. 68). Jean Madry avait été nommé tuteur des enfants mineurs de Guillaume Gauthier. Le 28 novembre 1663, le Uonseil Souverain « ayant égard aux notables services qu'il a rendus depuis environ douze ans dans le pays, et pour autres mérites et bonnes considérations, ordonne que le dit Madry jouira des privilèges attribués aux dites charges de Lieutenant et commis du premier barbier, » et le décharge de la dite tutelle. (1bid., p. 70). Plus tard, le même Madry veut empêcher son domestique Pierre Aufroy de se marier et met arrêt sur les bans. Mais le Conseil décide qu’Aufroy a toute « liberté de prendre femme. » (1bid., p. 256).

(3) Son père, Jean Dupont, avait été gouverneur de la ville de Vervins. (Vieux papiers de la fabrique). — Nicolas Dupont de Neuville fut anobli par le roi,

en mai 1669, et ses lettres de noblesse enregistrées au Conseil Souverain le 24 mars 1670,

Mars; Pierre Nolan (1); Jean de Mosny ; Timothée Roussel; Lucian Boutteville; Jean Gobin; M. le Picart; M. de Grandville.

Il n’y eut pas d'élection de marguillier en 1687, ni en 1689 et 1690. En 1688, furent élus MM. Pachot et Chanjon, deux marchands de Québec; en 1691, MM. Delino et Denis Roberge; puis le 44 décembre 1692, MM. Landron, Sebiile et Macart.

Le même jour, 1% décembre 1692, « au palais épiscopal, Mer l’Evêque présent, furent élus pour la première fois pour marguilliers de l’église de Notre-Dame-de-la-Victoire à la basse ville, M. Hazeur, premier marguillier, et M. de la Chenaie, le second. »

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M. DE BERNIÈRES, VICAIRE GÉNÉRAL, SUPÉRIEUR DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES,

Nous avons vu M. de Bernières, comme grand vicaire et curé de Québec, aux prises avec Frontenac au sujet des honneurs à rendre dans l’église à certains personnages que l’on voulait faire passer devant les marguilliers. Les difficultés entre le gouverneur et l’autorité ecclésiastique commencèrent sous M. Dudouyt en 1672, en l’absence de M. de Bernières, et se continuèrent sous celui-ci jusqu’en 1675, au retour de France de Mer de Laval.

Il est à noter, en effet, d'après les documents, que Fronienac ne s'attaque jamais directement à M£' de Laval. C'est en son absence, surtout de 1672 à 1675, qu'il paraît prendre plaisir à quereller ses grands vicaires, à leur faire la leçon, à contester leurs droits ou leurs privilèges.

Il commence en 1672, en faisant donner un avertissement sévère à M. Dudouyt, à l’occasion de la réhabilitation d'un mariage. Pierre Picher s’est marié à Québec en secondes noces, ayant eu de bonne source (2) la nouvelle que sa première femme est morte

(4) De Saint-Germain, évêché de Paris.

(2) Une lettre de son frère Louis Picher, « garcon de garde-robe de Mer le duc d’Avynion. » (Edüts el Ordonnances, t. 11, p. 53).

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en France. Quelques années plus tard, il apprend par M4 de Laval lui-même qu’elle vit encore : son second mariage, dont il a eu plusieurs enfants, est donc nul. Il passe en France, revoit son épouse légitime, puis se remet en route avec elle pour le Canada; mais elle meurt dans la traversée, Arrivé à Québec, il fait réhabiliter son second mariage par M. Dudouyt, alors administrateur du diocèse, puis s'adresse au Conseil afin que « ses trois enfants soient déclarés capables d’hériter, » et que son contrat de mariage « sorte son plein et entier eflet. »

Le Conseil accueille favorablement sa demande, et légitime ses enfants; mais Frontenac exige à cette occasion que « le grand vicaire du sieur évêque de Pétrée soit averti d'attendre à l'avenir les décisions du Conseil, avant de réhabiliter aucunes personnes par sacrement de mariage, en matière semblable (1). »

Vers le même temps, survient un autre incident qui excite la bile du gouverneur. Laissons-le raconter lui-même la cnose au ministre :

« J'eus besoin, dit-il, de me ressouvenir de vos ordres, dans un sermon qu'un Père Jésuite fit cet hiver, exprès, et sans nécessité, et auquel il avait huit jours auparavant invité tou! le monde de se trouver.

« [1 y avança des propositions séditieuses contre l'autorité du Roi et qui scandalisèrent beaucoup, en s'étendant sur le cas réservé que M. l'Evêque a fait ici contre la traite de l’eau-de-vie.…

« Je fus tenté plusieurs fois de sortir de l’église avec mes gardes et d'interrompre le sermon; mais enfin je me contentai, après qu'il fut fini, d’aller trouver le grand vicaire (2) et le supérieur des Jésuites (3), et de leur dire que j'étais fort surpris de ce que je venais d’entendre, et que je leur en demandais justice, puisqu'ils pouvaient bien connaître de quelle conséquence cela pouvait être sur l'esprit des peuples qui ne savaient pas comme moi qu’on lisait dans l'Evangile que les Rois avaient bien été Souverains

(4) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, p. 770.

(2) C'était encore, dans l'hiver de 1672-1673, M. Dudouyt.

(3) Le P. Dablon, « homme fort sage, et prudent, écrit Frontenac, point brouillon, avec qui je me suis toujours bien maintenu, et qui, je crois, se loue de moi, comme je suis forcé de me louer de lui... » (Manuscrits de la Nouvelle- France, 2° série, vol. 11, p. 88).

Pontifes, mais non pas que les Souverains Pontifes eussent été jamais Rois.

« Ils blâmèrent fort le prédicateur, qu'ils désavouèrent, attribuant cela, selon leur coutume, à un trop grand excès de son zèle, e* me firent beaucoup d’excuses, dont je voulus bien faire sembl; & de me satisfaire, en leu: disant néanmoins que je ne m'en paierais pas une autre fois, et que si cela arrivait jamais, je mettrais le prédicateur en lieu où il apprendrait à parler... (4). »

Une occasion se présenta bientôt à Frontenac d'exécuter sa menace et « de mettre un prédicateur en lieu où il apprendrait à parler. » La victime, cette fois, se trouva appartenir à la communauté ordinairement si sereine et si pacifique de Saint-Sulpice. M. de Fénelon, frère de l’illustre archevêque de Cambrai, après avoir été l'ami de Frontenac avait encouru sa disgrâce pour s'être interposé comme médiateur dans les démêlés de celui-ci avec Perrot, gouverneur particulier de Montréal. Perrot ayant été enfermé au château Saint-Louis, M. de Fénelon prit ouvertement fait et cause pour lui et fit signer une déclaration en sa faveur par un bon nombre de citoyens. Prêchant le jour de Pâques (1674) dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu, qui servait encore d'église paroissiale à Montréal, plusieurs passages de son discours parurent dirigés contre le gouverneur du Canada. Celui-ci en fut informé par Cavelier de la Salle qui y assistait, et entra dans une vive colère. Fénelon eut beau protester de ses bonnes intentions, les messieurs de Saint-Sulpice, désavouer le sermon de leur confrère et dégager leur responsabilité, puis « écrire en corps à Frontenac pour lui faire des excuses, » rien ne put apaiser le gouverneur. Il exige avant tout que Fénelon quitte le séminaire; puis s'adressant à l’administrateur du diocèse, M. de Bernières, il veut par son entremise avoir une copie du sermon prononcé. Le grand vicaire se contente de transmettre à Saint-Sulpice la demande de Frontenac; mais, comme il s’y attendait sans doute, ni le séminaire ni M. de Fénelon ne veulent se prêter au désir du gouverneur. Frontenac cite alors devant le Conseil M. de Fénelon, qu’il accuse « du crime de rébellion et de provocation à la sédition ; » il y cite aussi

(4) Manuscrits de la Nouvelle-France. 2 série, vol, m1, Lettre de Frontenac au Ministre, 13 novembre 1673,

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comme témoin M. Dollier, supérieur du séminaire de Montréal; et tous deux descendent à Québec (1).

Ils n’y descendent cependant que pour protester contre l'intervention du gouverneur et du Conseil dans une affaire ecclésiastique, qui n’est pas de leur ressort, M. Dollier, qui est malade, représente qu'il lui est « impossible de comparoir en plein Conseil, craignant que les accidents de sa maladie n’apportent quelque trouble à la modestie du Conseil à cause des faiblesses qui lui arrivent assez souvent, » et demande à être interrogé privément au séminaire de Québec où il est descendu (2). M. de Fénelon comparaît au Conseil, mais uniquement pour déclarer à ce tribunal laïque qu'il le regarde comme incompétent dans sa cause, et que le seul juge qu’il reconnait, c’est l’oficial du diocèse, M. de Bernières, auquel il a déjà communiqué les pièces du procès. On le condamne alors à rester enfermé, comme en prison, sous la garde d’un huissier (3), dans la maison où il est descendu (#), avec défense d’en sortir, si ce n’est pour aller dire la messe le dimanche. Il y demeure huit jours; puis on lui permet de sortir, mais on ne peut rien tirer de lui, ni aveux, ni excuses, ni sermon. Son procès traine en longueur jusqu’à l'automne, et toute l'affaire est renvoyée au jugement de la cour.

M. de Fénelon avait déclaré ne reconnaitre pour juge, relativement à son sermon, que son official, M. de Bernières. Celui-ci, à son tour, est mandé au Conseil par les huissiers Roger et Levasseur.

Quoiqu'il fit, de droit, partie de ce tribunal, en l'absence de l'évèque, il n’y siégeait jamais, suivant l'exemple du Prélat qui, pour de bonnes raisons, s'était abstenu d'y paraître durant plusieurs mois avant son départ pour la France.

M. de Bernières s'informe de quelle manière le Conseil entend le recevoir : « Je suis prêt à y aller, dit-il, pourvu qu'on m'y reconnaisse comme grand vicaire et représentant de mon évêque. »

Il se rend à l’assemblée, que préside Frontenac. On le prie « de

(4) L'affaire Frontenac-Fénelon est racontée avec beaucoup de détails par M. Faillon dans son Histoire de la colonie française, t. 111, pp. 474-538.

(2) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, p. 809. — Le Conseil alloua 400 1. à M. Dollier « pour les frais de son voyage et de son retour, »

(3) M. de Fénelon fut condamné à payer 37 1. au huissier qui l'avait gardé. (Ibid., p. 869).

(4) Cette maison s'appelait la brasserie.

prendre siège près du substitut du procureur général, et 42 se couvrir. » — « Ce n’est pas le lieu où je dois m’asseoir ici, dit-il; conformément à l'édit royal, j'ai droit d'occuper la place de mon évêque, qui est absent du pays, et je n'en prendrai poin: d'autre. »

On se récr':; on prétend que le Conseil a été réformé, et que les ecclésiastiques y ont perdu la préséance qu’ils prétendent avoir en l’absence de l'évêque. — « Ma détermination est prise, dit le grand vicaire; je ne resterai ici qu’à condition d’y occuper la place de mon évêque. » Et sur le refus du Conseil d'accéder à sa demande, il se retire.

Quelques jours après, le Conseil ordonne à M. de Bernières de se présenter de nouveau; et comme on veut encore le faire asseoir près du substitut du procureur général, il proteste qu’il ne peut le faire sans préjudicier à ses droits : « Je ne puis accepter, dit-il, ia place que vous m'offrez, sans renoncer à celle qui m'est due. Je supplie le Conseil de tenir compte de mes protestations. Pour lui montrer, d’ailleurs, ma bonne volonté, je suis prêt à répondre à ses questions, restant debout, et sans prendre aucune place. »

Le Conseil ft désarmé un instant par la loyauté de M. de Rernières. On accéda à sa demande: et il répondit, debout, aux questions qui lui furent posées. Mais on n’en persista pas moins à refuser de reconnaitre son droit d'occuper au Conseil la place de Mer de Laval (1).

C'est Frontenac qui était l’âme dirigeante du Conseil : il était piqué de voir le clergé lui résister : « Il n’y a qu’à porter ici une robe noire, écrit-il à la Cour, pour se croire indépendant, et n'être point obligé de reconnaître aucune juridiction séculière, quelleque chose qu’on puisse faire. » Puis parlant de M. de Bernières, qui ne qualité d'ofhcial avait entrepris de juger l'affaire Fénelon, et comme représentant de l’évêque voulait avoir la deuxième place au Conseil en son absence : « Il n’y a jamais eu moyen de désabuser le sieur de Bernières de cette prétention, ni de celle de la juridiction de leur prétendue ofticialité, qui n’a jamais été établie en ce pays. » Et il ajoutait, comme s’il eût encore sur le cœur le sermon du Père Jésuite : « Il n’y a que les Jésuites qui n’ont point paru en tout ceci, quoiqu'ils y aient peut-être autant de part que les autres, mais ils sont plus habiles, et couvrent mieux leur jeu. (2). »

(1) Vie de Mer de Laïal, t. 11, p. 157.

(2) Manuscrits de la Nouvelle-France, 2e série, t. 11, pp. 85, 88.

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Le Roi n’approuva pas la manière d'agir du gouverneur à l’égard des ecclésiastiques du Canada. « Vous ne devez user, lu i écrivit-il, qu'avec beaucoup de tempérament et de douceur du pouvoir que je vous donne, plus particulièrement à l’égard des ecclésiastiques, qu’il est de votre devoir de maintenir dans toutes leurs fonctions en paix et concorde, sans leur donner aucun trouble... On dit que vous n'avez pas voulu permettre que le grand vicaie de l’évêque de Pétrée prit sa place au Conseil Souverain, suivant le règlement du mois d'avril 1663... Vous devez

faire exécuter le règlement du Conseil tant à l'égard de l’évêque que de son grand vicaire. »

M. de Fénelon était passé en France dans l’automne de 1674, en même temps que Perrot, et l'abbé d'Urfé, dont le fils de Colbert, marquis de Seignela, allait épouser bientôt la cousine germaine. Le Roi écrit à Frontenac l’année suivante :

€ J'ai blâmé l’action de M. de Fénelon et lui ai ordonné de ne plus retourner au Canada. Mais je dois vous dire qu'il était difficile d'instruire une procédure criminelle contre cet ecclésiastique, et aussi d’obliger les prêtres du séminaire de Montréal (1) à déposer

(4) Frontenac en voulait encore, vingt ans plus tard, aux ecclésiastiques de Montréal : « Ils sont tous remplis, disait-il en général du clerg” sanadien, de beaucoup de vertu et de piété; et si leur zèle n'était pas si véhément et un peu plus modéré, ils réussiraient peut-être mieux dans ce qu’ils entreprennent pour la conversion des âmes. Mais ils usent souvent, pour en venir à bout, de moyens si extraordinaires et si peu usités en France, qu’ils rebutent la plupart des gens, au lieu de les persuader : et c’est sur quoi je leur dis quelquefois mes sentiments avec franchise, et avec le plus de douceur que je puis, sachant les murmures que cela cause, et receyant souvent des plaintes de la gêne où ils mettent les consciences, surtout MM. les ecclésiastiques de Montréal, où il y à un curé franc-comtois qui voudrait établir une espèce d’inquisition pire que celle d'Espagne : et tout cela par un excès de zèle. J'en ai touché quelque chose à M. Tronson, à qui M. l'Evêque en doit aussi parler, parce qu’il n’a pu y apporter tout l’ordre qu’il aurait souhaité. »

Il ajoutait en 1695, après l'interdiction de l'église des Récollets : « Si la Cour ne donne quelque ordre à l'affaire des Récollets, il arrivera d'écranges scandales, les prêtres du séminaire de Montréal ayant fait sur cela des extravagauces sans fin et sans nombre, qui se sont même étendues jusque syr moi. Mais je les ai souffertes patiemment, et je me contenterai de m'en plaindre honnëtement à M. Tronson, qui veut que je le croie mon ami, et de longue main, ayant été condisciples au collège pendant plusieurs années » (Archives du Ministère des Colonies, Canada, Correspondance générale, volumes xr et xt, Lettres de Froutenac au Ministre, 29 octobre 4691, et 2 novembre 1695).

contre lui, à moins de le remettre entre les mains de l’évèque ou de son grand vicaire (4). »

Juste au même temps où la Cour exprimait ainsi ses vues sur la manière dont devaient s'informer les procès ecclésiastiques, surgissait à Québec une nouvelle affaire, où M. de Beraières allait se trouver encore indirectement mêlé. On connaît l'arrêt du

. Conseil, du # mars 1675, donnant préséance aux juges sur les marguilliers dans les églises. Cet arrêt fut publié dans les différents endroits de la colonie. À Lévis, cependant, l'huissier Genaple (2) ne put réussir à en faire la lecture ni à l'afficher. C'était le jour de Pâques. Il dressa procès-verbal des « oppositions, violences et désobéissances que les curé, marguilliers et habitants du dit lieu ont apportées à la publicaticn, signification et affiche de l'arrêt; » puis Guillaume Couture, « juge sénéchal et capitaine de la côte Lauson, » un normand de vieille race, porte l'affaire devant le gouverneur, et celui-ci en saisit le Conseil. Le Conseil Souverain prend connaissance de la plainte de Couture, ainsi que du procèsverbal de Genaple, et l’on délègue le conseiller De Peyras pour instiluer une enquête.

Le premier témoin assigné est Thomas Morel, « missionnaire faisant les fonctions curiales à la côte Lauson. » Il refuse de répondre, « prétendant avoir son renvoi par devant vénérable et discrète personne Henri de Bernières, comme son grand vicaire et son juge, qu'il dit être déjà saisi de l’affaire. » Le Conseil ordonne à M. de Bernières, son supérieur, « de l'y obliger, sous les peines portées par l'ordonnance, comme aussi de remettre au greflier du Conseil les interrogations, charges et informations par lui déjà faites. » M. de Rernières reste impassible en présence de cet arrêt. Au Conseil, on est partagé sur la conduite à suivre : Frontenac et quelques conseillers sont pour les mesures de rigueur; d’autres inclinent vers la clémence. On finit par adopter une résolution : M. Morel seul « sera contraint par toutes voies » à répondre à l'enquête de De Peyras, et l'on ne s’occuera pas pour le moment

« des prétendues informations faites par le sieur de Bernières. »

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(4) Cité par M, Faillon, dans l'Histoire de la colonie française, t, 111, pp. d29, 532,

(2) « François Genaple de Bellefond, menuisier, géolier, notaire, fils de Claude et de Catherine Coursier, de Saint-Méry, de Paris. » (Dictionnaire généalogique de Tanguay, 1, 262),

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Le procureur général D’Auteuil est soupçonné de favoriser les ecclésiastiques : on a cru remarquer de l’uniformité entre ses conclusions et leurs réponses, » et il est devenu suspect : on veut « qu’il soit averti qu’à l’avenir il ait à considérer de plus près ce qui regarde le service du Roi et l'autorité du Conseil. »

Sur les entrefaites, Couture, qui ne trouve pas que les choses vont assez vite, et qui n’est pas normand pour rien, fait surgir un nouvel incident. Il se plaint au Conseil « que le service divin ne se fait quelquefois de cinq ou six mois en été, » à la côte Lauson, bien que tous les habitants paient la die exactement, et il veut qu’on oblige M. de Bernières à y faire célébrer la messe « tous les dimanches et jours de grandes fêtes, ou pour le moins de quinzaine en quinzaine (1), afin que chaucun se puisse acquitter des devoirs chrétiens et du culte que nous devons à Dieu, et que le dit Couture — voici l’intérêt qui perce! — puisse faire publier et rendre notoires les ordonnances du Conseil qui lui seront adressées. » La demande de Couture est tout simpiement renvoyée à M. de Bernières.

Cependant M. Morel persiste dans son refus de répondre aux interrogations du conseiller De Peyras; et le Conseil avise aux moyens de le « contraindre par corps, » comme il a été décidé le 22 juin. L’exécution de cet arrêt « est d’une espèce nouvelle pour le Canada, » et le tribunal est évidemment en peine : les opinions y sont très partagées. Voici cependant ce que l’on finit par régler, dans la séance du 25 : les huissiers se transporteront le lendemain au Séminaire, « lieu de la résidence du sieur Morel, » et ils demanderont à lui parler : «s’il se présente, ils lui commanderont, de la part du Roi et du Conseil, de les suivre, et s’il obéit, ils le conduiront le plus honnêtement et avec moins de scandale que faire se pourra, et sans user d'aucune violence, dans une des chambres du château de Québec, afin qu’il soit en lieu plus décent et moins incommode que les prisons ordinaires du Conseil; et après lui avoir fait commandement d'y rester, ils se retireront, et en avertiront le sieur Provost (2), major, auquel M£' le gouverneur sera prié de donner ordre, auparavant, de l’y recevoir et de l’y laisser

(1) Le recensement de 1667 ne donnait pour la côte de Lauson que 27 habitations, en tout 113 âmes. (Histoire des Canadiens français, par M. Sulte, t. 1v, p. 71).

(2) « François Provost, major du château Saint-Louis, gouverneur des Trois-

en toute liberté de s’y promener. » Si le sieur Morel, au contraire, après avoir oui le commandement des huissiers ne veut pas obéir, ils se contenteront de dresser procès-verbal de son refus, et feront rapport au Conseil. S'il ne se présente pas, et qu’on dise qu’il est absent, les huissiers demanderont au supérieur la permission de le chercher « dans tous les lieux du séminaire. » Si le supérieur refuse, les huissiers, sans user d'aucune violence, se contenteront de dresser procès-verbal « de tout ce qui sera dit et fait. »

M. Morel ne chercha nullement à se soustraire et n'opposa aucune résistance à l’ordre des huissiers. Ils le conduisirent à la Bastille de Frontenac, un appartement du château Saint-Louis, où il demeura enfermé près d’un mois, savoir du 26 juin au 22 juillet.

En. même temps le Conseil ayant résolu de se procurer les papiers de l'officialité, les envoya demander au greffier, Romain Becquet, et sur son refus de les livrer le fit enfermer en prisons.

Le 28 juin, M. Dudouyt, promoteur de lofficialité, présente au Conseil une requête, demandant que M. Morel, détenu au château Saint-Louis, « soit rendu à son juge ecclésiastique. » Cette demande est rejetée.

Deux jours après, le 1er juillet, Romain Becquet demande à son tour de sortir de prison, afin de pouvoir vaquer à ses devoirs d’officier public, « étant le seul notaire qu’il y eût en ville, les autres étant en voyage. » Il promet de donner une copie des papiers relatifs à l'affaire, aussitôt qu’il en aura les minutes. On ne veut pas se fier à sa promesse; il n’est élargi, quelques jours plus tard, qu'après s'être procuré et avoir remis les papiers en question, Puis le Conseil ordonne que M. de Bernières ou M. Dudouyt « remettront incessamment eux-mêmes les titres de leur prétendue juridiction ecclésiastique. »

Ce n’est que le 22 juillet que M. Dudouyt put présenter au Conseil une copie de la déclaration du Roi, en date du 27 mars 1659, sur les bulles de l'évèque de Pétrée, ainsi que la lettre du 14 mai suivant, adressée à M. d’Argenson. II fit voir que ces documents avaient solidement établi l'autorité de M£r de Laval dans le pays aux yeux de la loi, et que depuis quinze ans le prélat « exerçait

Rivières, fils de Charles et de Jeanne du Gousset, de Saint-Eustache de Paris. » (Diclionnaire généalogique de Tanguay, t. 1, p. B00).

sans conteste cette autorité par lui-même, ses grands vicaires et officiaux. » C'était à l’officialité à connaître de l'affaire de M. Morel. Il serait injuste de retenir plus longtemps ce prêtre en prison : on en avait besoin pour l'envoyer exercer les fonctions curiales dans . les paroisses. M. Dudouyt plaida si bien sa cause, que le Conseil, remettant à plus tard à se prononcer sur les titres de l’officialité, ordonna que M. Morel serait élargi sans délai, « à la caution des sieurs de Bernières et Dudouyt, qui seront tenus de le représenter toutefois et quantes (1). »

Il est probab'e qu'on avait déjà reçu à cette date des nouvelles de la Cour au sujet de l'affaire Fénelon, et que cela ne fut pas étranger à la détermination un peu inattendue du Conseil. On ne voit pas d’ailleurs qu’il ait été question davantage ni de l'affaire Morel, ni des plaintes de Couture.

Après son retour de France, en 1675, Ms' de Laval, devenu évêque de Québec, assista aussi régulièrement que possible au Conseil; et lorsqu'il s’absenta de nouveau pour l’Europe en 1679, M. de Bernières l'y remplaça à quarante séances, du 5 décembre 1678 au 24 octobre 1680, toujours avec cette dignité et cet esprit de conciliation qui le caractérisaient. Un incident s’y produisit, continuation de tous les précédents. Frontenac avait réglé que le procureur du Roi à la prévôté de Québec (2) assisterait aux assemblées pour la reddition des comptes de la fabrique. Cette décision donna lieu à un procès entre cet officier et le marguillier en charge François Hazeur, appuyé par M. de Bernières. Le procès, jugé d’abord à la prévôté en faveur du marguillier, fut porté en appel au Conseil. L'affaire traîna plus d’une année en longueur, et voici la décision qui fut rendue le 22 mars 1681 : « Dit a été que par provision et pour accoler, le dit Hazeur rendra ses comptes incessamment, et que le dit procureur du Roi sera averti de s’y trouver si bon lui semble, auquel il sera donné la place la plus honorable après celle du curé ou autre par devant lequel se rendront les dits comptes, et au-dessus des marguilliers qui ne lui seraient supérieurs en dignité, et sans qu'il lui soit permis de troubler en aucune manière la reddition des comptes de la dite fabrique (3). »

(1) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, pp. 924-962. (2) C'était le sieur Louis Boulduc, dont il sera dit un mot au chapitre suivant. (3) Jugements du Conseil Souverain, t. 11, pp. 369-514.

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Quelques jours plus tard, le 27 mars, on trouve l’évêque et son grand vicaire se rendant au château Saint-Louis, où Frontenac, irrité à l’excès contre l’intendant Duchesneau, a décidé de le

‘soumettre par la force à ses volontés : ils ont oublié toutes les

misères qu'il leur a faites, et vont « lui offrir leur médiation et leurs soins dans des extrémités si fâcheuses (1). »

C'est cette même année 1681 que les Récoilets obtinrent du Roi, par l'entremise de Frontenac, « une place inutile à notre service, située dans la haute ville de Québec, où était ci-devant la sénéchaussée... (2) circonstances et dépendances, pour en faire et disposer. comme de chose à eux appartenant... (3). »

Ils demandèrent à Mer de Laval la permission d’y bâtir un hospice ou infirmerie; et le prélat, « pour leur donner une marque de bonté, » envoya son grand vicaire M. de Bernières y planter une croix. Plus tard, cependant, après que la maison est bâtie, il apprend que les Pères y installent un clocher, ce qui suppose qu'ils veulent fonder là un nouvel établissement (4); et comme il est retenu au séminaire par la maladie, il envoie M. de Bernières les prier de l'enlever. C’est au printemps de 1683, après le départ de Frontenac; mais ils se sentent encore soutenus par lui. « Au lieu de déférer à cet avertissement charitable, ils achèvent le clocher. » Le prélat leur écrit le 3 juin pour les prier « d'exécuter son ordre. » Le clocher reste à sa place; et l’évêque apprend bientôt « qu’au-dessous du clocher il y a une chapelle, » qui a même été déjà ouverte au public. Il fait vérifier la chose par ses grands vicaires de Bernières et de Maizerets: puis comme il ne

(1) Manuscrits de la Nouvelle-France, % série, vol. 1v, Mémoire de Msr de Laval, mars 1681.

(2) Le terrain des Récollets s'agrandit, les années suiv. tes, d'un « emplacement donné par la damoiselle Denys, » et d’un autre accordé par le Roi, (Jugement du Conseil Souverain, t. 111, p. 768).

(3) Archives de l’archevêché de Québec, Documents de Paris, Eglise du Canada, t. 11, p. 21, Concession d’une place à Québec pour les Récollets, 28 mai 1681.

(4) La Mère de l’Incarnation nous apprend qu’à leur arrivée à Québec en 1670, ils s'étaient logés temporairement à cet endroit, ayant trouvé tout en ruine leur couvent de Nôtre-Dame des Anges : « I!s vont se rétablir, dit-elle, sur leurs ansiennes ruines; et en attendant ils sont logés à notre porte, et notre église est commune à eux et à nous. » (Lettres, t. 11, p. 443, Lettre à son fils, 27 août 1670).

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peut faire renoncer les Récollets à créer un nouvel établissement à la haute ville, il leur enlève la permission qu’il leur a donnée de fonder un hospice, et se voit même obligé de leur retrancher leurs pouvoirs (1).

On connait l'incident du sermon du P. Adrian, tel qu'il est raconté dans la Vie de Me de Laval, d’après les documents conservés aux archives épiscopales de Québec (2). Il eut lieu vers le même temps que l'affaire du clocher, et M. de Bernières se montra en cette occasion comme toujours le soutien et le bras droit de son évêque.

ILavait été nommé, tout jeune prêtre, curé de Québec et grand vicaire de M# de Laval. Tout jeune également, il fut appelé aux fonctions importantes de supérieur des Ursulines. Quelle ne dut pas être la joie de la fondatrice, Mme de la Peltrie, ainsi que de la vénérable Marie de l’Incarnation, lorsqu'elles virent la direction de leur communauté confiée au digne neveu de leur proteceur et ami, M. de Bernières-Louvigny!

« M. de Bernières, dit Charlevoix, fut donné pour supérieur aux Ursulines. La Mère de l’Incarnation reconnut bientôt en lui le caractère de son oncle, et entra d’autant plus volontiers dans ses vues et dans celles de l’évêque, qu’elle voyait une parfaite conformité entre leur esprit et celui des premiers missionnaires (3). »

On peut juger de l'estime qu'avait le curé de Québec pour Marie de l’Incarnation, par celle de son oncle. Claude Martin (4), qui avait vu les Mémoires du fondateur de l'Ermitage, nous en cite quelques lignes au sujet de cette sainte religieuse : « C’est une grande âme, et solidement vertueuse, qui a une profonde humilité, une charité éminente, et qui ne perd point l’union actuelle avec Dieu (5). »

La communauté des Ursulines, du temps de M. de Bernières,

(4) Documents de Paris, Eglise du Canada, t. 1, p. 131, Mémoire sur un second établissement que les Pères Récollets ont fait à Québec, 1683.

(2) Vie de Mer de Laval, t. 11, p. 99.

(3) Vie de la Mère Marie de l'Incarnation, p. 368.

(4) Voici, d’après Claude Martin, ce qu’aurait dit un ecclésiastique distingué, au départ de France de Marie de l’Incarnation : « La France ne sait pas la perte qu’elle fait en perdant la Mère de l'Incarnation. Si l’on connaissait sa sainteté, et ce qu’elle peut auprès de Dieu, il n’y a personne qui ne s'opposät à sa sortie, et qui ne fit son possible pour la retenir. »

(5) Vie de la Mère de l'Incarnation, p. 319.

était encore peu nombreuse. Il n’y avait en tout que vingt-deux religieuses en 1670. Sept étaient employées à l'instruction des filles françaises, et quelques autres à celle des filles sauvages. Le fardeau était si lourd que M£r de Laval songeait à faire venir deux autres religieuses de France (1).

M. de Bernières assista dans ses derniers moments la vénérable Marie de l’Incarnation : « Si Ms l’Evêque eût été ici, écrit le P. Lalemant, il ne l’eût point abandonnée pendant sa maladie, tant il faisait état de sa personne : à son défaut M. de Bernières, supérieur du monastère, lui a rendu tout ce qu’on peut attendre d'un bon pasteur, et notre Compagnie, les témoignages de respect et d'affection qui étaient dus à son mérite. Au reste, la mémoire de la défunte sera à jamais en bénédiction en ces contrées (2). »

« Avant de mourir, dit Claude Martin, elle demanda pardon à M. de Bernières, son supérieur, au R. P. Lalemant, son directeur, et par eux à Ms' de Pétrée, qui pour lors était en France... (3). »

M. de Bernières présida lui-même à ses funérailles; puis, avant de déposer les restes de la sainte religieuse dans leur dernière demeure, il permit à un artiste envoyé spécialement par le gouverneur de prendre le portrait de la défunte (4).

C'est aussi M..de Bernières qui, l’année précédente, avait assisté dans sa dernière maladie la pieuse fondatrice des Ursulines. Mne de la Peltrie avait légué, par son testament, son cœur aux RR. PP. Jésuites. « La cérémonie du service achevée, le clergé, précédé de M. de Bernières, conduisit le cœur porté sous un crêpe noir par un des principaux habitants du pays... Quand la procession fut arrivée à l’église des Jésuites, M. de Bernières, exécuteur du testament, remit le précieux dépôt entre les mains du P. Supérieur, qui plaça ce cœur au pied des marches du grand autel (5). »

Quelque temps après la mort de Marie de l'Incarnation, nous trouvons M. de Bernières remplacé comme supérieur des Ursulines par M. de Maizerets (6). Le grand éducateur de la jeunesse du

Petit Séminaire était bien à sa place dans cette autre maison

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. 11, p. 469. (2) Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 392.

(3) Vie de la Mère de l’Incarnation, p. 718.

(4) Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 389.

(5) Ibid, p. 357.

(6) Ibid, p. 45.

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d'éducation destinée à former à la piété et à la vertu les jeunes filles du pays.

À l’Hôtel-Dieu, M. de Lauson-Charny avait été supérieur de la communauté jusqu’en 1671, date de son départ définitif pour la France; et M. Dudouyt lui succéda (1). M. de Bernières remplaça à son tour M. Dudouyt (2), et demeura supérieur de l'Hôtel-Dieu jusqu’en 1683. « A cette date, écrit la sœur Juchereau, M# l'Evêque Jugea à propos de changer notre supérieur. Il nous ôta M. de Bernières, très saint homme, et digne neveu de M. de Bernières, trésorier de France, et il nous donna en cette qualité M. Louis Ango des Maizerets, dont la vertu était aussi fort connue... (3). »

A partir de 1683, M. de Maizerets est à la fois supérieur de la communauté des Ursulines et de celle des hospitalières, et M. de Bernières, laissé à ses seules fonctions de curé de Québec et de vicaire général du diocèse.

LE MINISTÈRE PASTORAL DE M. DE BERNIÈRES. — IL CESSE D'ÈTRE CURÉ DE QUÉBEC.

Henri de Bernières était curé de Québec depuis plus de vingt ans, lorsque M£r de Laval ‘crivait de Paris où il était allé se démettre de sa charge épiscopale entre les mains du Roi : « L'on a besoin d’une personne à la place de M. de Bernières (4). » Il ajoutait deux ans plus tard : « Selon toute apparence, l'on objectera que la cure de Québec n’est pas administrée comme elle doit l'être. (5). »

Qu’y avait-il donc? |

IL est regrettable que les documents fassent défaut à ce sujet, et

(1) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, par sœur Juchereau, p. 209.

(2) Ibid., p. 248.

(3) Ibid., p. 264.

(4) Archives du séminaire de Québec, Lettre de Mer de Laval, mai 1685. (b) lbid., Lettre du 9 juin 1687.

que l'on n'ait pas, par exemple, les livres de prônes de l'époque (1), afin de pouvoir juger l’œuvre pastorale de M. de Bernières, apprécier ses résultats, constater ses lacunes. Nous en sommes réduits aux conjec.ures, mais elles nous paraissent plausibles.

Henri de Bernières, d’après les documents et la tradition, était un modèle de piété et de vertu sacerdotale. Il était estimé et chéri à Québec; on avait pour lui une grande vénération. Essentiellement pacifique, ayant en horreur le bruit et l’ostentation, homme de Dieu dans toute la force du mot, il était embrasé de zèle pour le salut des âmes. Un jour, deux hommes se battent en duel à Québec; l’un deux est gravement blessé, et on le conduit à l'hôpital : c'est un huguenot. M. de Bernières est aussitôt appelé, et il lui parle si charitablement de la nécessité de renoncer à l’hérésie, pour aller au ciel, que le pauvre homme fait abjuration dans de grands sentiments de pénitence, reçoit avec ferveur les derniers sacrements, et meurt avec toutes les marques d’un prédestiné (2).

De 1662 à 1686, il y eut trente-cinq abjurations reçues solennellement à Québec, et il présida lui-même à six de ces importantes cérémonies (3).

Mais M. de Bernières avait les défauts de ses qualités : il était peut-être trop enclin à la mansuétude: il ne tonnait pas assez fort

(1) Le plus ancien livre de prônes de Québec est de 1783, sous M. Hubert,

(2) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, par sœur Juchereau, p. 2741.

(3) On sait que la révocation de l’édit de Nantes eut lieu le 20 octobre 1685. M. de Denonville écrivait à la Cour le 40 novembre 1686 : « Il n’y a aucun hérétique habitant dans le Canada, si ce n’est quelques soldats. Il y en a plusis..s qui dès l'hiver dernier ont fait abjuration.. S'il en reste quelques-uns, on prendra soin de les faire changer, et on ne les souffrira pas dans l'exercice de leur religion. Le nombre ne va pas à plus de dix ou douze, dont il y en a sept ou huit qui ont fait abjuration. Les Pères Jésuites font tous les jours mission dans les 1.:vires venus de France pour les nouveaux convertis. » (Mss. de la Nouvelle-France, vol. v).

Cette lettre de M. de Denonville répondait à une coramunication que le ministre lui avait adressée le 20 mai précédent : « Je lui fais part, disait la dépêche, de tout ce qui a été fait en France pour la conversion des Religionnaires; et je lui marque d’obliger tous ceux qui sont en Canada, d’abjurer. Et cependant, s'il s’en rencontrait quelques-uns d'opiniâtres, qui refusassent de s'instruire, qu’il se serve des soldats pour mettre garnison chez eux, et les fasse mettre en prison. Qu'il joigne à cette rigueur le soin nécessaire pour la dite instruction, et agisse en cela de concert avec l'Evêque.... » (Archives du Ministère des colonies, vol. 8).

contre les vices et les désordres; soit faiblesse de santé, soit excès d’indulgence, sa prédication manquait de nerf et d'eficrcité. Quand Msr de Laval veut arrêter les désordres de l’eau-de-vie, il *se croit obligé de monter lui-mème en chaire et de s'élever avec vigueur contre les coupables (1). Quand il veut protester contre les illégalités commises au Conseil par le gouverneu: Mésy, et dégager sa propre responsabilité, ce n’est pas le curé qu’il charge de faire ce prône, c’est le vicaire, Hugues Pommier (2).

Tant que Mer de Laval fut là, comme évèque de Québec, il suppléait à tout : c’est lui qui était l'âme de tout le mouvement, et au séminaire, et à la cure, et dans tout le diocèse. Il voyait à tout et rien ne se faisait sans lui. !

Mais une fois qu'il a donné sa démission comme évèque de Québec. et qu'il se voit retenu en France pour plus longtemps qu'il ne croyait, il songe à son Séminaire, où il n'est plus pour suppléer à la faiblesse du supérieur, M. de Bernières. Il écrit aux directeurs : « Tout crasiste à maintenir un bon règlement dans la maison, et veiller tont autrement que l’on a fait jusqu'à présent sur tous les domestiques et sur leur travail, parce qu’on reconnait sensiblement qu'ils se perdent dans le séminaire. »

Il ajoute encore : « Le grand secret est de faire que quelqu'un veille sur le travail des domestiques avec soin, et qu'ils ne demeurent pas à discrétion et sur leur bonne foi dans leur travail, où ils se perdent si l’on n’y prend garde (3). »

Au Petit Séminaire, tout allait à merveille sous la direction de M. de Maizerets: mais pour la conduite des employés de la maison, M. Dudouyt, qui était passé en France en 1676 pour les affaires du diocèse, n'avait pas été suffisamment remplacé, et M. de Bernières, surchargé de besogne, avait évidemment négligé certains détails d'administration.

Mér de Laval songe encore davantage à la cure de Québec; et comme il n'aura plus aucune autorité pour y voir lui-même, il n'hésite pas à dire que le Séminaire doit mettre un autre curé à la place de M. de Bernières.

Il insiste sur ce sujet après le retour en France de M£r de Saint-

(1) Mémoires sur la vie de M. de Laval, p. 82. (2) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, pp. 283, 288. (3) Lettre de Mer de Laval au séminaire de Québec, mai 1685.

Vallier qui a fait en 1685 une première visite à son nouveau diocèse (1) : « Mer de Saint-Vallier, dit-il, a fait plusieurs fois connaitre assez clairement qu'il avait de la peine de voir la manière dont la paroisse est desservie par M. de Bernières, et qu'il y avait une grande ignorance dans Québec (2), »

Il est à remarquer que le prélat, qui, dans le rapport de sa visite au Canada (3), fait un si bel éloge de son prédécesseur et de son œuvre, et mentionne quelques-unes des principales paroisses de la Colonie, ne dit pas un mot de celle de Québec ni de son curé. Pour l'église de Québec, il se contente d'écrire qu’il a remarqué la beauté et la splendeur des oflices qui s'y célèbrent; il ne parle ni de l'esprit religieux ni des mœurs des habitants.

Dans sa lettre au Séminaire, Mer de Laval fait allusion aux « incommodités » dont souffrait M. de Bernières. Il ajoute : « Si M. de Maizerets était en état, pour la voix, de remplir cet emploi (de curé de Québec), M. Glandelet suppléerait pour les sermons. »

Voilà peut-être le nœud de la question : ces bons français d'autrefois, peu aguerris contre les rigueurs de notre climat, et surtout sans expérience des moyens de se protéger contre elles, contractèrent des infirmités précoces qui paralysèrent un peu leur dévouement (4). Ils savaient bâtir solide, beaucoup plus solide qu'aujourd'hui, mais ignoraient les moyens que nous avons de rendre les maisons confortables même dans les plus grands froids. Mat de Laval avait en horreur les poèles: et l’on sait qu’il mourut des suïtes d’une engelure au talon qu’il avait prise en assistant à l'office du vendredi saint à la cathédrale (5). M. de Maizerets avait contracté une extinction de voix presque complète ; M. Glandelet

(4) Mer de Saint-Vallier, dans ce premier voyage, s'était retiré au séminaire, comme avait toujours fait son prédécesseur. L'intendant Champigny, qui le trouva là, lorsqu'il arriva lui-même à Québec en 1686, écrivait à la Cour : « J'ai été surpris de ne trouver ici aucun logement pour M. l'Evêque, et de le voir réduit à se contenter d’une petite cellule de son séminaire, » (Mss. de la Nouvelle-France, vol. v).

(2) Lettre au séminaire de Québec, 9 juin 1687,

(3) Estat présent de l'Eglise. dans la Nouvelle-France, par M. l'Evêque de Québec.

(4) Le gouverneur du Canada, M. d’Argenson, écrivait un jour à son frère, à Paris : « Je crois que ce climat ruine fort la santé; j'en ai assez d’expérience.. » (Mss. de la Nouvelle-France, vol. 1),

(5) Vie de Mgr de Laval, t, 11, p. 538.

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avait « une très faible santé (4); » M. de Bernières fut affligé de bonne heure de graves et « continuelles incommodités (2) », qui l'empéchèrent de donner toute la mesure du bien qu'il aurait pu faire.

Le passage suivant, tiré des Lettres de Marie de l'Incarnation, nous donne une idée des souffrances que le froid fit endurer à nos français dans les commencements de la colonie :

€ Il y a des temps, dit-elle, auxquels les prêtres (à la messe) sont en danger d’avoir les doigts et les oreilles gelés.. Notre bâtiment a trois étages, dans le milieu desquels nous avons nos cellules faites comme celles de France. Notre cheminée est au bout, pour échaufler le dortoir et les cellules, dont les séparations ne sont que de bois de pin, car antrement on ne pourrait pas y échauffer : encore ne croyez pas qu'on \ puisse demeurer longtemps en hiver sans s'approcher du feu; ce serait un excès d'y demeurer. une heure; encore faut-il avoir les mains cachées et être bien couvert (3). »

Si le ministère pastoral de M. de Bernières n'eut pas toute l'efficacité qu'il aurait pu avoir, nul doute qu'il faut l'attribuer en grande partie au faible état de sa santé.

Ce n’était pas une sinécure que la charge qu'il occupait : il lui fallait être sans cesse sur la brêche, et combattre les désordres qui cherchaient à s'introduire dans la société canadienne.

On aurait tort, en effet, de se figurer Québec, à cette époque, comme un Eden sans nuages, où ne croissaient que des plantes de choix, sans aucun mélange d’ivraie avec le bon grain.

2ertes, nos historiens ont eu raison de revendiquer l'honaeur des familles canadiennes, et de prouver d'une manière irréfragable, contre certains détracteurs, que les filles envoyées de France au Canada étaient généralement honnêtes. Le choix en était fait avec discrétion; puis on les confiait à des personnes recommandables, comme Mme Bourdon, la sœur Bourgeois, la demoiselle Estienne (4) et autres, qui en avaient soin avant leur départ de France, durant

(4) Lettre de M. Tremblay au séminaire de Québec, 1695, — Cela n’empêcha pas M. Glandelet de vivre 80 ans: M. de Maizerets mourut à 85 ans, et M. de Laval à 86.

(2) Archives de l'évêché d'Evreux, Lettre de Glandelet à Boudon, 5 oct. 4701.

(3) Leltres de la Mère de l'Incarnation, t. 1, p. 202.

(4) Mss. de la Nouvelle-France, vol, 1tr.

la traversée, et après leur arrivée au Canada, jusqu’à leur mariage.

Mais il ne s’eusuit nullement qu'il ne se trouva dans le tas aucun fruit gâté, ou qu'aucune des plantes ne trompa l'attente de ceux qui les avaient recueillies.

« Parmi les honnêtes gens, écrit Marie de l’Incarnation, il vient beaucoup de canaille de lun et de l’autre sexe, qui causent beaucoup de scandales (1). »

Les Annales Canadiennes mentionnent plusieurs de ces scandales à Québec et dans les environs. Les fautes étaient d'autant plus remarquées que la population était encore clairsemée et peu nombreuse.

Dès 1650, M. d’Argenson écrivait à la Cour : « Il est arrivé cet hiver un scandale grand dans ce pays, d’une femme laquelle, son mari absent depuis deux années, à eu un enfant. Je n’ai point encore de plainte de son mari; mais la chose étant notoire à tous, je voudrais savoir comme je dois agir, non seulement pour punir ce mal, mais particulièrement pour empêcher les suites d’un si mauvais exemple (2). »

Des cas analogues occupent à chaque instant le Conseil Souverain (3); et ceux qui s'intéressent au bien moral de la colonie supplient l’intendant d'obliger les hommes mariés, qui ont leurs femmes en France, de les faire venir ou d'aller eux-mêmes les chercher (4).

« Nous avons dans le pays, écrit M. de Denonville au ministre, un certain nombre de garnements, et surtout de mauvaises femmes, qui vivent comme des malheureuses. En vérité, c’est la perte de toute la jeunesse. Ces gens-là ne sont d'aucun secours, mais capables de tout perdre et de tout gâter, faisant même beaucoup de divoces. Si on savait où les enfermer, et les y nourrir, ce serait le plus grand bien du monde à faire. Si vous me vouliez permettre de les faire enlever et les mettre cet automne dans un vaisseau, ce serait un grand bien... (5). »

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. ur, p. 436, Lettre du 21 oct. 1669.

(2) Mss. de la Nouvelle-France, vol. r.

(3) Jugemen!; du Conseil Souverain, t. 1, pp. 399. 528, 541.

(4) Lettre de M. Dudouyt à Msr de Laval, 1677.

(3) Archives du Ministère des colonies, Canada, Correspondance générale, vol. 8, Lettre du 8 mai 1686.

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Le viol est assez fréquent, et ceux qui s’en rendent coupables sont condamnés à la peine capitale (4).

Québec, encore si peu populeux, a ses cabarets (2) et ses maisons

(1) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, pp. 464, 528, AB, 649.

(2) M. de Denonville, gouverneur du Canada, écrivait au ministre le 13 nov. 4685 : «Il y a un grand mal dans le pays, qui est une infinité de cabarets. Ce métier de cabaretier est l'attrait de tous les fripons et paresseux, qui ne songent en rien de ce qu’il faudrait faire pour cultiver la terre, bien loin de là, détournent et ruinenf les autres habitants. Je croirais que dans les villages le seigneur devrait mettre et démettre le cabaretier selon sa bonne ou méchante conduite, et le seigneur répondrait de lui. Je sais des seigueuries où il n'y à que vingt habitations, et il y a plus de la moitié de cabarets. Dans les Trois- Rivières, il y a vingt-cinq maisons, dont il y en a dix-huit à vingt où l’on donne à boire. Villemarie et Québec sont sur le même pied... » (Archives du

‘ Ministère des colonies, vol. 6).

Plus tard, le roi chargea l’intendant du Canada de réduire le nombre des cabarets, et M. Fégon, après s'être entendu avec le clergé, régla qu'il y en aurait deux par paroisse. Voici ce qu’il écrivait au ministre le 34 oct. 1725 :

« M. l’'Evêque et plusieurs curés, avec qui j'en ai conféré, ont été d’avis comme moi, qu’il convenait qu’il y eût deux cabarets dans chaque paroisse pour la commodité des habitants et des voyageurs, parce que s’il n’y en avait qu’un il pourrait s'en prévaloir pour vendre plus cher, et fournir des baissons de mauvaise qualité.

« J'ai écrit en conséquence aux curés des costes de cette colonie pour les informer que les capitaines de milice, à qui j’adressais cette ordonnance, avaient ordre de la leur communiquer, et les prier de me proposer deux de leurs paroissiens les plus honnêtes gens, à qui je pus accorder permission de tenir cabaret...

« Ceux de Beauport et de la Pointe-aux Trembles ont souhaité qu’il y en eût trois dans chacune de leurs paroisses, d’autres un, et quelques-uns ne m'ont proposé personne, m'ayant prié qu'il n’y en eût point dans leur paroisse.

« J'ai obligé ceux à qui j'ai accordé des permissions d’avoir du vin, sur ce que les curés m'ont représenté que la plupart de ceux qui tenaient cabaret, ne voulaient que de l’eau-de-vie, et qu’on ne pouvait pas avoir de vin pour les malades.

€ J'ai cru que cet arrêt n'étant rendu que pour faire cesser les plaintes des curés sur les désordres, je ne pouvais mieux y parvenir qu'en m'en rapportant à leur choix. Je leur ai expliqué que je révoquerais ceux qu’ils m'avaient proposés, si dans la suite ils n'étaient pas contents d’eux, et que je les remplacerais par ceux qu’ils me proposeraient,.

« Le parti que j'ai pris leur est agréable, les habitants étant obligés d’avoir recours à eux pour obtenir de moi ces permissions, et de se conformer aux règles qu'ils leur prescrivent. Ils connaissent mieux le caractère de leurs paroissiens que ne pourraient faire mes subdélégués à Montréal et aux Trois- Rivières, qui auraient bien de la peine à les contenter; et c’est le moyen d'éviter

de désordres comme de nos jours (4). Il se « commet des actions de scandale » en beaucoup d’endroits, et le conseiller Dupont est chargé « d'informer contre quelques femmes qui sont accusées de mener une vie scandaleuse (2). »

L'intendant Duchesneau, parlant surtout de Québec : « La vanité des femmes (3), dit-il, parmi lesquelles il n’y a aucune distinction (4), et la débauche des hommes consomment tout ce qu'ils peuvent amasser, de sorte que leurs familles ne subsistent qu'avec grande peine et ne s’établissent pas . » Il ajoute : « Je m'attache à porter les jeunes gens au mariage; mais la liberté qu’on donne de courir les bois y est un grand empêchement (5). »

M. de Denonville n'est pas moins sévère : « L'éducation des enfants, dit-il, est en ce pays l'affaire la plus essentielle, pour discipliner les peuples et les tirer du grand libertinage où ils sont. »

L’intendant Raudot écrit en 1707 : « Les habitants de ce pays-ci n’ont jamais d'éducation, à cause de la faiblesse qui vient d’une folle tendresse que leurs père et mère ont pour eux dans leur enfance, imitant en cela les sauvages, ce qui les empêche de corriger leurs enfants et de leur former l'humeur. Comme il n'y a point ici de maitres d'école, leurs enfants demeurent toujours avec eux, et en croissant, comme ils n’ont point de discipline, ils se font un caractère dur et féroce qui rejaillit même souvent sur leurs père et mère, auxquels ils manquent de respect, aussi bien qu'à leurs supérieurs et curés, et qui les rend aussi entre eux incapables d’avoir aucune honnêteté dans les procédés qu’ils ont ensemble (6). »

Les mauvais exemples éclatent quelquefois en haut lieu. Voici,

bien des représentations souveut tort exagérées des curës à l’intendant, qui ne peut se dispenser d'y répondre. » (Archives du Ministère des Colonies, vol. 47).

(1) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, pp. 333, 389.

(2) Jugements du Conseil Souverain, t. 1, pp. 443, 978.

(3) Le gouverneur Denonville écrivait en 1687 : « La plupart des femmes de ce pays sont fort fainéartes, et toutes demoiselles. » (Archives du Ministère des colonies, vol, 9). Et l'intendant Champigny, en 1699 : Les femmes aiment le faste. et sont excessivement paresseuses, aussi bien celles de la campagne que celles des villes. » (Hbid., vol. 17).

(4) C'est encore un peu la même chose aujourd'hui : il est difficile, au Canada, de distinguer par la toilette une servante d’avec sa maitresse.

(5) Mss. de la Nouvelle-France, vol, 1.

(6) Archives du Ministère des colonies, vol. 26.

par exemple, ce que l'intendant Duchesneau écrit à Colbert au sujet de Louis Bouldue, procureur du roi à la prévôté de Québec : « Je ne dois pas vous dissimuler qu'il est tout à fait indigne de sa charge. Il est accusé de concussion, de vol dans toutes les maisons dans lesqr'elles on le souffre, de débauches et de crapules continuelles; et sans M. de Frontenac qui le protège, je lui aurais fait faire son procès. (1). »

Et M. de Denonville : « Je me suis enquis de la vie et mœurs de ce Boulduc. J'ai appris que c’est un fripon achevé, à ne jamais souffrir dans une pareille charge... Sa femme passe cette année en France. Je lui ai volontiers donné son passe-port pour délivrer le pays d’un assez mauvais meuble (2). »

L'année suivante, le gouverneur se plaint au ministre d’un autre personnage, le sieur de la Héronnière, agent des fermiers généraux, qui, recevant la visite de l’évêque, en tournée pastorale, s'était emporté brutalement contre le prélat, et lui avait dit « qu’il pistolerait ses prêtres au coin d’une rue, et que pour ses coquins de moines il les ferait mourir sous le bâton. » Cet homme prétendait « qu’un saint homme jésuite, dans l’église de paroisse, avait prêché contre lui (3). »

Ne parlons pas des désordres causés parmi les sauvages par la traite de l’eau-de-vie. On se figure aisément les scènes horribles qui se produisaient lorsque ces barbares arrivaient en ville ivres de boisson. « Il ne leur faut boire qu’une fois, écrit Marie de l’Incarnation, pour devenir comme fous et furieux. » Et le P. Dablon : « Partout aux environs de Québec, dit-il, les sauvages s’enivrent tous les jours, avec des excès qui font voir parmi eux une vraie image de l'enfer, dans la fureur dont ils sont transportés (4). »

Les Canadiens eux-mêmes montraient dès cette époque un

(1) Mss. de la Nouvelle-France, vol. 1v.

(2) Mss. de la Nouvelle-France, vol, iv, Lettre du 13 novembre 1685.

(3) Archives du Ministère des colonies, vol. 8, Lettre du 8 mai 1686. — Le gouverneur ajoute : « M. l’'Evêque, fort surpris d'un tel emportement, au lieu de le menacer de s’en plaindre à moi, l’embrassa, lui faisant une exhortation d'un ami à son ami et d’un père à son enfant qu'il veut faire revenir avec douceur. Cette douceur lui fit si peu d'impression qu'au lieu de se jeter à ses genoux pour lui demander pardon, reconnaissant sa faute sur le champ, je suis averti qu’il s'en est vanté et glorifié. »

(4) Relations des Jésuites, 1672, p. 16.

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