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CHAPITRE IX

De l'an 262 à l'an <i!i avant J.-G.

BoMAiTfs. Première période. — Création d'une marine. — Traité avec Cartbage, — Les duumvirs maritimes. — Agression îles Tarentins. — Guerres puniques. — Piraterie des Illyriens. — Cruautés de la reine Teuta. — Représailles, — Alliance avec Philippe. — Capture de ses ambassadeurs. — Alliance avec les Eloliens. — Rused'Attalus. — Armements d'Antiochus. — Défaite de la flotte syrienne. — Le corsaire Nicandre. — Défaite de Pausistrate. — Flotte équipée par les citoyens romains. — Machines et miroirs d'Archimède. — Succès des Tarentins. — Fin de la puissance macédonienne. — Guerres mithridatiques. — Siège de Rhodes. — Siège de Cysique. — Prise de Synope. — Destruction des pirates. — Prise de Vannes. — Descente de César en Angleterre. — Siège de Marseille. — Journée de Pharsale. — Mort de Pompée. — Guerre d'Alexandre. — Soumission du Bosphore. — Mort de César.

Dans les commencements de l'empire romain, la marine élait insignifiante ; elle y fut même inconnue pendant plusieurs siècles. Elle n'était pas fort brillante encore avant Jules César et Pompée. Les guerres de Carlliage obligèrent les Romains à former une marine. Mais ce peuple, invincible sur terre, fut d'abord assez faible sur mer et n'y triompha jamais que par le courage et l'intrépidité de ceux qui montaient ses vaisseaux. Les Romains, peu habiles dans l'architecture navale, avaient des navires pesants et grossiers : ce n'étaient, pour ainsi dire, que de lourdes machines difficiles à manier ; aussi ne réussissaientils qu'à l'abordage. Leurs pilotes ignoraient les principes de la navigation et de l'hydrographie : ce qui causa une infinité de naufrages dans des occasions où des marins instruits se seraient sauvés. Pendant le siège de Lilybée, un Rhodien sortit du port, à la vue des Romains, sur un petit navire ; il passa au milieu de leur flotte, en voltigeant avec une légèreté qui la couvrit de confusion. Il employait habilement le vent et la rame,

et les ennemis ne purent ni rarrêter ni Tempêcher de gagner la côte d'Afrique. Cependant, quoique la marine des Romains ait été très-imparfaite dans ses commencements, elle servit à étendre leurs conquêtes, et porta leurs armes victorieuses dans la Sicile, la Sardaigne, la Corse, l'Espagne, l'Afrique et l'Asie.

Rome, par sa position, n'était rien moins que favorable à la navigation. On trouve dans l'histoire que le premier Romain dont les vues se soient portées particulièrement vers la marine, est Ancus Marlius, pelitfils de Numa, et le quatrième roi de Rome. l\ fit construire la ville et le port d'Ostie, à l'embouchure du Tibre, se persuadant, par Tidée qu'il avait de la grandeur future des Romains, que ce port serait un jour le dépôt des dépouilles de tout l'univers.

La navigation a été en usage chez les Romains dans le premier âge de la république, comme il est aisé de le prouver par le traité conclu entre Rome et Carlhage, sous les premiers consuls, peu de temps après l'expulsion des rois. Les deux puissances convinrent que les Romains et leurs alliés ne navigueraient point au delà du cap appelé le Beau- Promontoire, qui couvrait Carlhage du côté du nord, à moins qu'ils n'y fussent poussés par la tempête, ou contraints par l'ennemi d'y relâcher. Il paraît encore , par ce traité , que les Romains envoyaient déjà des navires dans la Sardaigne, dans la Sicile et en Afrique, non-seulement pour le commerce, mais encore pour des expéditions militaires ; et c'est à cet usage qu'étaient employés les vaisseaux longs dont il est fait mention dans le traité dont il s'agit.

Sous le consulat de T. Geganius et de P. Minutius, les troubles domestiques étant apaisés, et la guerre terminée au dehors, Rome fut désolée par un fléau plus terrible que celui qu'elle avait dissipé. La nécessité des temps et l'oisiveté des Romains leur ayant fait négliger la culture des terres, la famine se fit bientôt sentir. Les consuls, pour remédier à cette calamité publique, envoyèrent des vaisseaux à la traite des blésà Cumes, du côté de Naples, dans l'Etrurie et dans la Sicile.

Sous les consuls M. Valerius Corvus et Popilius Laenas, Rome fit avec les Carthaginois un second traité qui lui accordait une navigation plus étendue, et d'après lequel il paraît que les Romains avaient déjà des ports, qu'ils exerçaient la piraterie, et qu'ils étaient assez puissants sur mer pour cuL'.ir des colonies en Afrique.

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Sous le consulat de C. Junius Brutus et d^Ëmilius Barbula, le triboa Decius Mus réveilla un peu dans Tesprit des Romains le goût de la marine, en les engageant à créer deux magistrats, appelés duuvivirs, pour veiller à Téquipement des flottes et présider à tout ce qui regarde la navigation.

L'an 471 , une escadre romaine, composée de dix vaisseaux, et commandée par un des duumvirs maritimes, fut insultée par les Tarentins à Tenirée de leur port. Tarente, fondée par les Lacédémoniens à rentrée du golfe Adriatique, était une ville considérable. Son port était décoré d''un théâtre d'où Ton découvrait tout ce qui venait du côté de la mer. Les Tarentins, célébrant sur ce théâtre des jeux publics, aperçurent Pescadre des Romains, qui rangeait leurs cotes. Croyant qu''elle venait pour les surprendre , et , sans trop examiner le dessein des Romains, qui ne cherchaient qu'à se rafraîchir dans Tarente comme dans une ville alliée, ils attaquèrent brusquement ces vaisseaux : imprudente et fatale précipitation qui alluma la guerre entre les deux peuples, et coûta cher aux Tarentins.

Les guerres puniques mirent les Romains dans la nécessité de s'occuper plus particulièrement de la marine, qui jusque-là n'avait point eu de forme constante.

Or, pendant que Rome et Carthage se disputaient l'empire de la mer, les Romains avaient des ennemis moins redoutables, mais qui n'étaient pas moins embarrassants. Les lllyriens, répandus le long de la côte orientale du golfe Adriatique, et alors sous le gouvernement d'une femme, exerçaient publiquement le métier de pirates. Les Romains, dont le commerce était interrompu par ces brigandages, leur envoyèrent des ambassadeurs pour demander justice de quelques violences. La reine d'Illyrie fil massacrer ces ambiti^sadeurs à coups de hache, et brûler les pilotes des vaisseaux. Cette inhumanité ne fut pas impunie. Les Romains expédièrent des vaisseaux pour l'Illyrie , sous la conduite de Cneus Fulvius Cenlimanus. Ce général soumit ces peuples farouches, fit, par représailles, abattre la fête aux grands de la nation, et réduisit Tenta, leur reine, à une telle extrémité, qu'elle abandonna l'Illyrie. Humiliée par celte disgrâce, elle demanda la paix, qu'on lui accorda, mais h des conditions Irès-dures.

Les Romains, pendant les guerre» «uniques, eurt^nt encore d'autres I. as

g|S HISTOIRE GËNEUALE DE LA MARINE.

ennemis è combattre. Un des plus considérables fui Philippe de Macédoine, fils de Démétrius. Ce prince, comme tous les autres souverains, attentif aux démêlés de Rome et de Carthage, ayant appris qu^Ânnibal avait passé les Alpes, et qu^il avait déjà remporté trois victoires en Italie, se déclara pour Carlhage, avec d'autant plus de facilité que les progrès d'Anuibal favorisaient ses desseins. Il n'était donc pas fâché de Thumiliation des Romains, dont les Etats n'étaient séparés des siens que par la mer dlonie. Philippe envoya des ambassadeurs au général carthaginois, pour faire avec lui un traité d'alliance. Ces ambassadeurs voulant éviter les Romains, dont les vaisseaux gardaient les côtes, tombèrent précisément dans lenr camp. Interrogés par le préleur sur le sujet de leur voyage, Xénophane, qui était à la tête de l'ambassade, eut la présence d'esprit de répondre qu'il allait à Rome dans le dessein d'y négocier pour son maître une alliance avec le peuple romain. On le crut et on lui donna une escorte d'honneur ; mais à portée du camp d'Annibal, il alla trouver ce général et conclut avec lui un traité par lequel Philippe s'engageait à envoyer des troupes et deux cents vaisseaux à Annibal, pour contribuer à faire la conquêle de Rome et d'Italie ; et Annibal s'obligeait à conduire ensuite son armée victorieuse dans la Grèce pour la soumettre à Philippe.

Toutes les conditions arrêtées de part et d'autre, les ambassadeurs macédoniens se rembarquent. Etant en pleine mer, leur vaisseau est aperçu par la flotte romaine, composée de vingt-cinq navires qui croisaient sur les côtes de Calabre. On le fait suivre par des bâtiments légers qui s'en emparent, quoiqu'il forçât de voiles et de rames pour se sauver. Xénophane, qui s'était déjà tiré d'aflaires par un mensonge heureux, voulut encore employer la même ruse 5 mais M. Valerius, qui commandait la flotte, ne fut pas la dupe de son artifice.

Les Carthaginois qu'Annibal envoyait à Philippe furent trahis par leur habillement, et l'on intercepta les lettres d'Annibal. Tout fut envoyé à Rome sur cinq vaisseaux. Comme ils cinglaient à la hauteur de Cumes, le consul, qui s'y trouvait avec une flotte, expédia quelques bâtiments pour les reconnaître. Celui qui commandait les cinq vaisseaux remit entre les mains du consul les lettres d'Annibal à Philippe. Le consul les lut, les envoya par terre au sénat, et fît conduire par mer à Rome les Macédoniens et les Carthaginois.

HISTOIRE GRNEB \LE DB LA MARIXE. 219

Le sénat, qui commençait à être étourdi par la rapidité des progrès qu'Annibal faisait en Italie, fut très-embarrassé de se voir un nouvel ennemi sur les bras. Il prit cependant de sages mesures pour détourner Torage qui menaçait les Romains. Fulvius Flaccus commandait une flotte de vingt-cinq vaisseaux ; on lui en envoya vingt autres, outre les cinq qui avaient conduit à Rome les ambassadeurs de Philippe, avec ordre de croiser sur les côtes de l'Italie et de la Macédoine, pour observer les démarches de Philippe.

Ce prince, ayant appris la disgrâce de ses ambassadeurs, en envoya d'autres, dont le voyage fut plus heureux que celui des premiers. Il comprit qu'il n'avait plus de mesures à garder. C'est pourquoi il mit en mer cent vingt bâtiments légers à deux ordres de rames. Avec cette flotte il alla faire le siège d'Oricum, sur les côtes de l'Epire, et d'Apollonie, sur les côtes de la Macédoine, places qui étaient sous la protection du peuple romain.

La division que la perfidie de Philippe avait fait naître entre les Romains et lui, fut augmentée par l'alliance que les Etoliens firent avec Rome ; alliance qui flatta beaucoup la vanité des Romains, parce que c'étaient les premiers peuples au delà de la mer qui avaient recherché leur amitié. Ils s'engagèrent à leur fournir contre le roi de Macédoine une flotte pour le moins de vingt vaisseaux à cinq ordres de rames. Le préteur Lœvinus, pour remplir les conditions de cette alliance, partit de Corcyre avec ses vaisseaux, doubla le promontoire de Leucate, rangea la côte de Naupacte, et alla assiéger par mer Anlicyre, ville alliée de Philippe, pendant que les Etoliens l'attaquaient par terre. Les Romains la battirent vivement avec les machines qu'ils avaient embarquées, la prirent eu peu de jours et la remirent aux Etoliens.

Philippe, craignant les suites d'une guerre dont les prémices ne lui promettaient pas une heureuse issue, fit d'abord la paix avec les Etoliens. Ce prince ensuite ne tarda pas à conclure un accommodement avec les Romains.

Mais cette paix, qui était forcée de part et d'autre, ne fut pas de longue durée. Les Romains, qui venaient de terminer la seconde guerre punique, se trouvaient trop puissants alors pour ne pas se venger de Philippe. On résolut dans le sénat de lui faire la guerre, et cette résolution fut fortifiée par les députés d'Athènes, venus à Rome pour de-

mander du secours contre le roi de Macédoine, qui nàenaçail leur territoire et leur ville. Ainsi la guerre ayant été déclarée à Philippe, le consul Suipicius partit avec une flotte pour la Macédoine.

Son armée, à latjnelle étaient venues se joindre les forces navales des Athéniens et des Rhodicns, était composée de cinquante-trois vaisseaux armés en guerre, et de cent cinquante petits bâtiments, parmi lesquels il y avait des pristes , sorte de navires qui avaient la forme de bêtes marines, ou dont la proue en portait la figure. Il y avait dans la flotte ennemie soixante-cinq vaisseaux de guerre, neuf birèmes et trois trirèmes, sans compter des vaisseaux byzantins. L'engagement ne tarda pas. La victoire fut longtemps indécise, et le commencement du combat n'en laissait pas entrevoir Tissue. Mais Attalus, plus fort en vaisseaux de guerre, avait lieu de compter sur cette ressource.

Les Rhodiens, qui n'avaient point encore combattu, donnèrent sur l'arrière-garde de Philippe, et s'étant joints à Théophilicus, ils auraient eu bon marché des Macédoniens, sans le stratagème dont ceux-ci s'avisèrent : ils placèrent autour de leurs vaisseaux de guerre une flottille de petits bâtiments, dont ils avaient en grand nombre. Ces embarcations empêchaient les Rhodiens de faire la manœuvre avec liberté. Les unes s'attachaient aux rames, les autres à la proue, et quelques-unes au gouvernail ; les coups, qui leur étaient portés au-dessus de l'eau, les atteignaient peu ; tous ceux qu'elles portaient au contraire, faisant leur eflet sous l'eau, entamaient les vaisseaux des Rhodiens, qui ne pouvaient que très-difiicilement évoluer ou combattre. Ainsi plusieurs de leurs vaisseaux furent bientôt maltraités, et trois de leur quinquerèmes, entre lesquelles était la capitane, furent en danger de périr. Un de ces trois bâtiments, commandé par Autolycus, tomba avec fureur sur un vaisseau ennemi, le perça d'un coup d'éperon et le fit sombrer.

Autolycus se trouva vainqueur et vaintu en même temps ; car son vaisseau, qui faisait eau par la proue, fut vigoureusement attaqué. Ce capitaine, se sentant blessé et voyant son vaisseau couler bas, se jeta tout armé dans la mer, et ses gens, qui restèrent à leur poste, s'y firent massacrer, en se défendant avec un grand courage. Théophilicus vint, avec trois trirèmes, au secours de cette galère ; mais l'eau l'ayant gagnée, il ne put la sauver. Il se vengea sur deux galères ennemies, qu'il

fracassa ; mais bienlôl il fut enveloppé par plusieurs des embarcations de Philippe, et même par des vaisseaux de guerre; il perdit dans celte occasion ses plus braves soldais ; il reçut lui-même trois blessures, et in'aurait pu conserver son vaisseau sans le secours de Philostrate, qui commandait une des trois quinquerèmes dont il a été parlé. j Cependant la flotte de Philippe fut enfin dispersée. Atlalus, roi de Pergame, après avoir mis Taile droite en fuite, tourna la proue du côté des îles, où s'hélait réfugié le roi de Macédoine ; comme il en approchait, il vit une de ses quinquerèmes qu^m vaisseau ennemi allait couler : il courut sur lui avec deux quatrirèmes , et le poursuivit jusque sur les côtes. Philippe, voyant Atlalus écarté de ses vaisseaux, vint le couper avec quatre quinquerèmes, trois birèmes, et tout ce qu'ail put ramasser de petits bâiimenls. Altalus, qui ne pouvait plus rejoindre sa flotte, pour échapper à Philippe, qui le serrait de près, gagna le rivage ; il y laissa ses vaisseaux et se sauva à pied dans la ville d^Erylhrée, fameuse pour avoir donné naissance à la sibylle qui portait son nom ; mais afin de n''êlre pas poursuivi par terre, il employa un artifice qui lui réussit : il fît étaler sur son bord de riches vases, des vêlements de pourpre, des meubles rares et ce qu''il avait de plus précieux, pour amuser l'avarice des Mucédoniens.

Philippe, ayant manqué sa proie, voulut au moins profiter des dépouilles d'Allalus. Il emmena ses deux vaisseaux en triomphe, rallia sa flotte, releva le courage de ses soldats, et leur donna la défaite d' Atlalus comme un gage assuré de la victoire. Ainsi dans toute cette action, les échecs et les avantages furent également partagés entre le vainqueur et le vaincu.

Le p*lus solide avantage que les Romains retirèrent peut-être de celte guerre fut d'établir, dans la Grèce et dans TAsie Mineure, la réputation de leur marine ; car c'était la première fois que leurs vaisseaux paraissaient dans la mer Ionienne.

Antiochus, surnommé le Grand, roi de Syrie, succéda à Tanimosité de Philippe contre les Romains. La défaite d'un ennemi leur en suscitait presque toujours quelque autre. Ce fut Thoas, prince d'Elolie, qui sollicita Antiochus à faire la guerre aux Romains, pour les punir du peu de fruit qu'il prétendait que sa nation avait tiré de leur alliance. Il fut secondé par Annibal. Ce grand homme qui, pour prix des ser-

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vices rendus à sa patrie, eiait fugitif, portait partout la liaine implacable qu^il avait contre les Romains, et leur cherchait des ennemis. Se trouvant dans ces dispositions à la cour d'Antiochus, il sut Paigrir contre les Romains, et ce prince, ébranlé par les Etoliens, céda sans peine à la jalousie qu'avaient fait naître en lui les prospérités de Rome.

Quand la résolution d'Antiochus fut connue à Rome, on se disposa à lui faire la guerre. Appius conduisit en Sicile une flotte de trente vaisseaux; et le préteur Fulvius eut ordre de faire construire, en diligence, cinquante galères à cinq rangs de rames. Antiochus entra dans la Grèce avec une flotte de quarante vaisseaux couverts, de soixante autres bâtiments, de deux cents navires de charge, et des troupes de débarquement à proportion. Il parcourut quelques-unes des îles de la Grèce, et les hostilités commencèrent.

Un de ses généraux fit égorger une partie des Romains qui se trouvaient alors dans Tîle de Délos, et mit Pautre dans les fers. Antiochus, après ce coup d'essai, soumit en peu de temps toute Tîle d'Eubée. Le bruit de cette expédition, Fidée qu'on avait de sa puissance déjà si redoutée en Asie, et le formidable appareil avec lequel il paraissait en Europe, firent entrer dans son parti plusieurs insulaires. Mais, ébloui de ces premiers succès, ce prince revint bientôt à sa mollesse ordinaire, et pendant un quartier d'hiver qu'il passa à Chalcis, il se plongea dans toute sorte d'excès. Il épousa une jeune Grecque et donna à cette occasion des fêtes où l'on oublia, dans le sein des plaisirs, tous les projets de conquêtes formés en Asie. Les troupes suivirent l'exemple de leur roi, et, livrées aux mêmes délices, préparaient des triomphes aisés aux Romains.

En eff'et, ceux-ci s'étant avancés au passage des Thermopyles, sous la conduite du consul Acilius Glabrio, défirent entièrement l'armée d' Antiochus, dont les restes se sauvèrent à Chalcis.

Déjà la plupart des peuples qui avaient suivi le parti d' Antiochus, effrayés de sa défaite, commençaient à s'en détacher. Le préteur Livius, nouveau commandant de l'armée navale des Romains, se mit en mer avec une flotte composée de quatre-vingts vaisseaux de guerre, de plusieurs brigantins et autres bâtiments légers, et fit voile pour l'île de Délos.

De là, les Romains gagnèrent un port de Chic, d'où après s'être

ravitaillés, ils passèrent à Phocée. Eumèiie, roi de Pergame, vint les joindre avec sa flotte, composée de cinquante vaisseaux. Ainsi, leur armée navale se trouva forte de deux cents voiles, et prit sa route pour aller chercher celle d'Aniiochus. Polixénidas apprit avec joie Pap-i proche des ennemis, et se mit en ordre de bataille pour les recevoir.

Les deux armées étant en présence, deux vaisseaux carthaginois qui précédaient les lignes des Romains furent attaqués par trois vaisseaux d'Antiochus. Deux de ces navires s^Utachèrent à l'un des bâtiments carthaginois, brisèrent ses rames et s'en saisirent; mais l'équipage se sauva à la nage. Après cette expédition, les trois vaisseaux syriens coururent ensemble sur l'autre navire, qui s'enfuit au milieu de la flotte romaine. Livius, piqué de celte espèce d'afi"ront reçu à la vue des deux armées, quitta son rang et s'avança avec son navire. Il fut bientôt environné, comme il le souhaitait, par les deux vaisseaux victorieux, qui s'attendaient à un nouveau triomphe. Livius, pour aff'ermirson vaisseau, ordonna à ses rameurs de plonger toutes leurs rames dans la mer, sans faire aucun mouvement. Les deux bâtiments syriens étant à portée, il les accrocha, se battit vigoureusement, et s'en rendit maître aussi facilement qu'ils avaient pris le vaisseau carthaginois. Ces escarmou(;hes engagèrent la bataille : les bâtiments des deux partis se mêlèrent. Eumène, qui donna le dernier, voyant que Livius avait enfoncé l'aile gauche des ennemis, se tourna contre l'aile droite, et fit pencher la victoire. L'aile gauche, où était Polixénidas, après avoir plié, prit la fuite, et bientôt l'aile droite la suivit.

Cependant, Antiochus ne s'endormait pas sur les mouvements des Romains ; il fit des préparatifs extraordinaires par mer et par terre, et dès que ses vaisseaux purent mettre à la voile, il les fit partir sous la conduite de Polixénidas. Ce général, qui était un exilé de Rhodes, avait un impérieux besoin de réparer la honte de sa défaite; mais désespérant d'en venir à bout par la force, il employa la ruse ou la perfidie. Comme la flotte rhodienne allait joindre celle des Romains, il fit dire à Pausistrale, qui la commandait, que s'il voulait négocier la paix et lui ménager un retour honorable à Rhodes, il lui livrerait tous les vaisseaux dont il avait le commandement. Le capitaine rhodien, ébloui par une proposition si avantageuse, au lieu de poursuivre sa marche, alla relâcher à Samos. Polixénidas, pour lui donner plus de

confiance, lui écrivit de sa propre main, et confirma tout ce qu''il lui avait fait dire. La lettre était scellée de son cachet, et afin de le faire mieux donner dans le piège, il fassurait que pour affaiblir sa flotte, il allait envoyer plusieurs de ses vaisseaux dans les ports voisins, sous prétexte de les faire radouber.

Le crédule Pausistrate expédia des vaisseaux de côté et d''autre, pour faire des vivres. Polixénidas, au premier avis de cette démarche, partit secrètement d^Ephèse, et arriva avec soixante-dix bâtiments couverts, au milieu des ténèbres de la nuit, sur Pausistrate, qui ne s'y attendait pas. Le capitaine rhodien fit descendre ses troupes à terre, persuadé qu'elles se défendraient mieux que sur des navires dégarnis j mais il fut à rinstant chargé par Nicandre, fameux corsaire qui avait une escadre de cinq vaisseaux, et qui, d'intelligence avec Polixénidas, avait débarqué dans Hle de Samos. Pausistrate, serré de toutes parts, fit embarquer comme il put ses troupes; mais avec tant de confusion, que ce mouvement précipité avait plus Tair d'une fuite que d'un embarquement; enfin, voyant qu'il n'avait plus d'autre parti que la retraite, il fil forcer de rames pour sortir du port et prendre le large.

Polixénidas suivit son navire, l'enveloppa avec trois galères à cinq ordres de rames, le brisa à coups d'éperons, et le coula. Pausistrate fut tué dans l'action. Après une vigoureuse résistance, tous ses vaisseaux furent pris k Pentrée du port et dans le port même, à l'exception de sept, qui se sauvèrent par un stratagème. Les marins qui les montaient avaient mis à la proue des pots à feu enflammés et attachés à de longues perches ; ils passèrent en cet étal au milieu des bâtiments ennemis, lesquels n'osaient pas s'approcher de ces espèces de brtilots, et ils allèrent rejoindre la flotte romaine.

A la nouvelle de la défaite de Pausistrate, Livius, qui assiégeait Abydos, abandonna celte place, quoiqu'elle eùl déjà capitulé. Il assemhla tous ses vaisseaux et ceux d'Ëumène, auxquels se joignirent deux galères de Mytilène, et après avoir ravagé la côte, il fit voile pour Saraos.

: ^L. Emilius Régillus, qui venait relever Livius, ayant joint la flotte, ces deux généraux tinrent consijl pour délibérer sur les opérations de la campagne. Livius proposa d'aller fermer le port d'Epbèse, en faisant échouer à l'entrée, qui était fort étroite et sans profondeur,

deux gros vaisseaux remplis de terre. Cet avis ne fut pas goûté, les inconvénients de celle manœuvre paraissaient plus grands que les avantages qu^on s''en promeUail. On décida que Livius lâcherait de s'*emparer de Palare, dans la Lycie, tandis qu'Emilius irait se montrer devant Ephèse, pour jeter la frayeur dans cette place.

Livius partit donc avec deux vaisseaux romains à cinq ordres de rames, quatre bâtiments rhodiens à quatre ordres, et trois vaisseaux couverts de Smyrne. Renforcé dans la roule de trois autres navires, il fut d'abord porté par une bise favorable à Palare ; puis les vents ayant tout à coup changé, sa flotte essuya une rude tempête. Cependant il gagna à force de rames un port voisin, où il aurait été en sûreté. Mais ce port était dominé par des rochers fort hauts, d^où les Lyciens tombèrent sur lui en grand nombre. Livius soutint vigoureusement leur attaque et les défit ^ mais n'ayant pu réussir dans son principal dessein, il se rembarqua et revint à Rome.

Emilius, après avoir erré quelque temps sur la mer, vint mouiller à Samos pour observer Polixénidas, qui était toujours à Ephèse

Polixénidas, qui éiait bloqué dans ce port, ayant appris qu'Eumène avait fait voile pour THellespont , et qu'une partie des vaisseaux rhodiens croisaient dans la mer de Pamphylie, crut qu'il pourrait aisément battre la flotte romaine, aff'aiblie par la division de tant de vaisseaux. Il se mit en mer dans ce dessein, et alla faire le siège de Colophone, ville voisine d'Ephèse , et alliée des Romains , persuadé que ceux-ci voleraient à son secours et seraient forcés de combattre.

Pendant ce siège, Emilius ayant quitté Samos, et donné la chasse à des pirates, alla punir les Teïens qui avaient fourni des vivres à la flotte d'Autiochus. Polixénidas apprit qu'il avait mouillé près du cap Myonnèse, et s'avança de ce côté dans le dessein de l'y surprendre. Il vint se poster à l'île de Macris, où les Romains ne pouvaient le voir, à cause d'un promontoire qui le dérobait à leurs yeux. Son projet était si bien concerté, qu'il aurait sûrement réussi s'il n'eût été découvert par Emilius.

Sa flotte était de quatre-vingt-trois vaisseaux, parmi lesquels il y avait vingt-cinq navires rhodiens. Il n'eut pas plutôt doublé le cap Myonnèse, qu'il aperçut les ennemis. La flotte d'Anliochus, forte de quatre-vingt-dix bâtiments » arrivait en même temps à pleines voiles,

les vaisseaux rangés deux à deux sur une longue file. Les forces navales opposées avaient réciproquement divers avantages. Les vaisseaux de Polixénidas étaient fort grands, ceux des Romains étaient d'une construction solide, et ceux des Rhodiens étaient fort légers.

Les deux armées étant en présence, la flotte syrienne étendit tellement son aile gauche, qu'elle débordait Taile droite des Romains, et la pouvait envelopper. Le général rhodien , qui commandait Paile gauche, ayant pénétré le dessein des ennemis, passa à l'aile droite avec ses bâtiments les plus légers, pour leur ôter l'avantage dont ils pouvaient se prévaloir. Ces dispositions faites, le combat s'engagea.

La valeur fut égale de tous côtés, et Polixénidas pressait vivement les Romains; mais ce qui fit pencher la victoire, fut la manœuvre de quelques vaisseaux rhodiens qui portaient à la proue des lances à feu, et qui s'attachèrent aux vaisseaux du général d'Anliochus. Polixénidas, à la vue de ces dangereux brûlots, n'eut ni la hardiesse de les attendre, ni le courage de les combattre : ceux qui voulaient approcher en les prenant par la proue, étaient embrasés, et s'ils les voulaient prendre en flanc, ils essuyaient tout l'effort do leurs coups. Ainsi la plupart commencèrent à quitter leur ligne ; mais ces brûlots étant fort légers, les eurent bientôt joints. Ils en brisèrent quelques-uns avec leurs éperons, et en brûlèrent d'autres. La gauche de l'armée d'Antiochus étant ainsi maltraitée, les Romains enfoncèrent le corps de bataille, et quoique l'aile droite n'eût point été entamée, la déroute commença. Polixénidas s'enfuit le premier, et comme il avait le vent favorable, il porta promptement à Ephèse la nouvelle de sa déroute.

Celte bataille navale et une défaite qu'Anîiochus eut par terre peu de temps après, l'obligèrent de demander la paix aux Romains. Elle lui fut accordée aux conditions les plus dures; car il abandonna par le traité toute la partie de l'Asie qui est entre la mer et le mont Taurus; il livra tous ses vaisseaux de guerre; enfin il s'engagea à ne réserver que dix brigantins de moyenne grandeur, pour contenir ses sujets dans l'obéissance, à la charge qu'ils ne passeraient point les deux promontoires de Cilicie. En exécution de ce traité, le consul romain fit détruire cinquante vaisseaux de guerre, qui faisaient toute la force de la flotte Sjfrienne. Telle fut la fin de cette fameuse guerre , dans laquelle on

voit qa'Antiochus soutint assez mal le nom de Grand qu^il avait acquis par ses couquêtes.

Rome, après la bataille de Cannes, croyait avoir Annibal à ses portes. Le sénat, pour comble de disgrâce, reçut des lettres de Sicile du pré^ teur T. Octacilius, par lesquelles il lui donnait avis que Syracuse, alliée des Romains, était désolée par une flotte carthaginoise, et quelliéroa avait besoin d^un secours qu^il n'était pas en état de lui donner. Le sénat, à qui les malheurs de la république semblaient donner plus de grandeur et de fermeté , ne fut point ébranlé par ces tristes nouvelles. Il ordonna seulement à M. Claudius de partir pour la Sicile avec sa flotte qui se trouvait au port d'Ostie.

Annibal était dans la Fouille , lorsque Hiéron, se voyant près de mourir sans autre héritier qu^un petil-fils âgé de quinze ans, assembla ceux qu^il avait désignés pour ses tuteurs, Gi leur recommanda de le tenir toujours attaché à la fortune des Romains, comme il Tavait été luimême pendant cinquante ans. Ce jeune prince, au lieu de suivre les maximes de son aïeul, se lia avec les Carthaginois; mais dans le temps qu^il en attendait du secours, il fut assassiné par des conjurés. Ap. Claudius, qui était en Sicile, ayant prévu sa défection, eu donna avis au sénat, et Ton fit partir pour celte île Octacilius avec une nouvelle flotte. Les forces maritimes des Romains consistaient alors en cent cinquante vais^ seaux longs ; mais comme ils manquaient de matelots , les riches citoyens en fournirent à leurs dépens; un tarif fixait le nombre que chacun, ^lon ses facultés, en devait solder. C'est la première fois que les vaisseaux de la république furent équipés aux dépens des parliceliers.

Après la mort du petit-fils de Hiéron, Hippoerate, général des Syracusains, voulut se placer sur le trône. Pour réussir, il brigua la proieclion des Carthaginois, et leur sacrifia tous les Romains qui se trouvaient alors à Syracuse, en les faisant mourir. Le consul Marcellus passa en Sicile pour venger cet outrage, et fit le siège de Syracuse par mer et par terre. Il l'altaqua du côté de la mer avec soixante galères à cinq ordres de rames. Il établit sur huit vaisseaux attachés ensemble , et affermis par des ancres, une vaste machine destinée à battre les murs. Son appareil de guerre était formidable, et il aurait brusqué la prise dd cette place, sans Archimède qui la défendait.

Ce grand ingénieur fit pleuvoir, par le moyen de ses machines, sir

Tarmée de terre des assiégeants, une grêle de grosses pierres qui rom-| pirent les rangs et qui mirent les troupes en désordre. Ensuite, il désola leur flotte en lançant de dessus la muraille des pierres du poids de dix quintaux, sur les huit vaisseaux attachés ensemble, et les mit en pièces, coula une partie des autres avec un grand nombre de madriers qui, en tombant sur ces navires, les enfonçaient dans l'eau. Les uns, saisis par la proue avec des mains de fer qui les élevaient, étaient plongés dans la mer par la poupe ; d^autres, accrochés au dedans par de forts grappins jetés des deux côtés du vaisseau, pirouettaient et s'allaient rompre sous les murs de la ville ; quelques-uns, élevés en l'air, se brisaient ou s'abîmaient. Enfin il brûla plusieurs vaisseaux romains, à la distance de trois milles, avec des verres ardents de forme parabolique.

Marcellus, ennuyé de se battre contre des ennemis invisibles, cherchait tous les moyens de parer leurs coups. Comme les machines d'Archimède, violemment tendues, portaient au loin, il se rangea au pied des murs, dans la pensée qu'il y serait hors de leur portée. Mais Archimède fît jouer d'autres machines qui tiraient de près. Les Romains furent donc accablés d'une multitude de traits et de pierres, qui tombaient de haut et d'aplomb sur eux et les écrasaient. Marcellus, obligé de quitter les murs et de s'éloigner, perdit encore dans sa retraite beaucoup d'hommes et de vaisseaux, toujours par l'eff'et des machines qui les atteignaient. Enfin, le courage des Romains était à bout, lorsque la place fut surprise. Marcellus peu de temps après fut rappelé à Rome ; il y transporta un nombre infini de statues et de tableaux, chefs-d'œuvre des arts, dont Syracuse alors était le dépôt ; mais ces richesses étaient les dépouilles de la Grèce entière, inconnue aux Romains pour ainsi dire. Quelques jours avant la prise de Syracuse, Octacilius étant parti de Lilybée avec quatre-vingts galères, fit voile vers Ulique, où il n'était point attendu. Il y enleva cent trente vaisseaux chargés de blé, ravagea la campagne et s'en retourna ensuite.

Les Romains, en s'aguerrissant sur mer, y essuyaient de temps en temps des échecs : ils y furent battus par les Tarenlins.

Mais cette défaite ne les affaiblit pas beaucoup, puisque peu de temps après, ils eurent encore deux cents vaisseaux pour garder les côtes de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Italie, et qu'ils faisaient trembler Carthage.

Avant la fin des guerres puniques, ils eurent encore de grands démêlés avecPersée, roi de Macédoine. Il était fils de Philippe, qui avait souffert imoaliemment les humiliantes conditions de paix imposées par les Romains, et qui avait pris sourdement des mesures pour en secouer le joug. Ses desseins furent découverts à Rome, et le sénat lui aurait déclaré la guerre, si sa mort n'eut prévenu Teffet de cette résolution. Persée commença par se faire de puissants alliés, il amassa des fonds, releva la marine, s'appliqua surtout à exercer une florissante jeunesse, que vingt-six ans de paix avaient rendue nombreuse, et combina sans scrupule dans ses projets les attentats les plus noirs.

Les Romains, informés des desseins et des apprêts de Persée, se dis' posèrent sérieusement à lui faire la guerre. Ils ordonnèrent au préleur Licinius de radouber promptement cinquante vaisseaux, de les assembler dans le port de Brindes, d'en faire venir de Sicile, si les arsenaux de Rome n'en pouvaient fournir suffisamment. Le préteur Lucrelius fut chargé de la conduite de celte flotte, qui ne se trouva cependant monter qu'à quarante vaisseaux. Le consul Paul Emile conduisit la guerre en capitaine consommé. Il donna le commandement de la floile àCn. Octavius. L'armée de Persée ayant été défaite dans la Macédoine, ce prince se retira dans l'île de Samandrachi, dans l'Archipel. Octavius l'y suivit avec toute sa flotte, le fit prisonnier, et le livra au consul, qui le mena à Rome, où il servit d'ornement à son triomphe. En retournant dans sa patrie, Paul Emile remonta le Tibre sur le vaisseau royal de Persée, qui était d'une grandeur prodigieuse et à seize ordres de rames : on l'avait paré des plus riches dépouilles de ce prince. Il était suivi de plusieurs bâtiments d'une grandeur énorme, qui furent placés dans le Champ de Mars. Octavius partagea les honneurs de Paul Emile ; on lui décerna les honneurs du triomphe naval ; et cette ovation ( qui fut la première de ce genre ), suivit de près le triomphe du consul. Celle guerre, qui dura trois ans, mit fin à la puissance macédonienne.

La ruine de Carlhage est l'époque de la décadence des vertus romaines. Les citoyens n'avaient donné jusque-là que de grands exemples de valeur, de sagesse, de désintéressement et de probité. Leurs ambassadeurs et leurs ministres ignoraient les finesses d'une politique qui a besoin de tromper les hommes pour les amener à son but :

la bonne foi éclatait jusque dans les combats : les stratagèmes, les surprises de guerre, les fuites simulées leur étaient inconnues : leur valeur agissait à découvert; ils comptaient plus sur leur courage, leur intrépidité, leur intelligence, que sur les ruses militaires. Ils méprisaient également les fourberies des Carthaginois et les artifices des Grecs; ils voulaient gagner et non dérober des victoires.

Mais depuis la chute de Carthage, les Romains prirent les vices de toutes les nations qu''ils conquirent. Jugurlha, roi de Numidie, n'ayant pu les vaincre avec le fer, en vint bientôt à bout avec Tor: il corrompit le sénat par ses présents, et montra que les armées romaines n'étaient pas absolument invincibles. On voit pourtant luire par intervalle dans Thisloire les faibles restes de cette austère vertu, qui forma Page d'or de Rome , et dont on retrouvera quelques traits encore dans ce qui nous reste à raconter de la marine des Romains.

Après la ruine de Carthage, la destruction de Corinihe et la défaite de Jugurtha, les Romains eurent un redoutable ennemi, qui fut Mithridate, roi de Pont, le plus grand prince de son siècle et le plus puissant. Ses forces maritimes étaient considérables: il avait plus de quatre cents vaisseaux, et depuis la Cilicie jusqu'à la mer Ionienne, il était maître de la mer. Pendant quarante-deux ans qu'il fit la guerre aux Romains, il fit tète à Sylla, à LucuUus et à Pompée. Il entreprit d'abattre la puissance des Romains : il prit, pour réussir, les plus sages mesures que pouvait employer un grand capitaine. Il s'attacha les pirates, qui étaient en grand nombre, mit dans ses intérêts les Cyclades, Délos, Eubée et les villes de l'Asie à qui les Romains étaient devenus odieux par leur excessive puissance. Les Rhodiens, seuls, restèrent fidèles aux Romains. Miihridate tounia ses armes contre eux, pour commencer à affaiblir les Romains dans leurs alliés. Il s'approcha donc de leur île avec une nombreuse flotte; il rangea ses navires sur une seule ligne, pour envelopper les vaisseaux rhodiens , qui se présentèrent en assez peùi oombre.

Quand ils eurent découvert le dessein de Milhridate, ils se retirèrent prudemment et se renfermèrent dans leur port. Le roi de Pont, après avoir inutilement essayé de les y forcer, mit des troupes à terre. Les Rhodiens faisaient sortir de temps en temps des navires légers qui harcelaient sa flotte, et firent attaquer entre autres un vaisseau par une galère à deux ordres de raiaes. Ce combat particulier eu produisit un

général, et Taction s'engagea. Les Rhodiens, pour suppléer au petit nombre de leurs vaisseaux, déployèrent leurs talenls maritimes : ils maltraitèrent quelques bâtiments ennemis, et détachèrent six embarcations légères sous la conduite de Damagoras. Mithridate leur envoya vingtcinq navires; Damagoras les amusa le reste du jour par une feinte retraite. Le soir il revire tout d'un coup de bord et arrive brusquement sur les vaisseaux qui le poursuivent : il en coule deux, donne la chasse à deux autres, et, à la faveur de la nuit, rentre dans le port.

Peu de jours après, une flotte qui conduisait à Mithridate des troupes de terre, fut battue de la tempête. Les Rhodiens, profitant de cette extrémité, tombent sur ces vaisseaux, en prennent une partie, submergent l'autre, et brûlent le reste. Cet échec mortifia beaucoup Mithridate; et son orgueil irrité jura la ruine entière des Rhodiens, N'ayant pu les engager dans un combat naval, il résolut d'assiéger leur ville. Il établit, sur deux galères, une énorme machine pour battre les murs ; mais tous ses efl'orls échouèrent contre la résistance des Rhodiens : il leva le siège et se retira.

Pour se dédommager du mauvais succès de celte expédition, Mithridate tourna ses armes contre la Grèce, où il fit de rapides conquêtes. Sylla partit de Rome pour arrêter ses progrès. Il reprit Athènes, ruina le Pirée, chassa de TEubée et de la Béotie la garnison du roi de Pont, défit ses troupes en deux occasions, porta la guerre jusque dans l'Asie, et sans doute aurait réduit Mithridate aux dernières extrémités, s'il n'avait mieux aimé précipiter son triomphe qu'assurer sa victoire.

Sylla ne fit rien sur mer, faute de vaisseaux : il ordonna à Lucullus d'assembler une flotte. Elle fut composée de navires tirés de Chypre, de Phénicie, de Rhodes et de Pamphylie. On l'employa d'abord à désoler les côtes ennemies, et à inquiéter les escadres de Mithridate. Enfin Sylla poussa si vivement ce prince, qu'il l'obligea de recevoir la paix à des conditions onéreuses. Il consentit, par ce traité, à se renfermer dans les bornes du royaume de Pont, et à livrer aux Romains soixante-dix vaisseaux, dont Archélaiis, son amiral, avait le commanmandement : ce qui fut exécuté et termina la première guerre milhridratique.

Mithridate, qui n'avait fait avec le Romain qu'une paix forcée, n'eut pas de peine à la rompre. Sylla se trouvant obligé de retourner à Rome,

pour déjouer les complots qui se tramaient contre lui, laissa le commandement de Tarniée d'Asie à Murena. Ce général, avide de gloire, cherchait les moyens de continuer la guerre. Dans ces dispositions, Milhridale équipa une flotte nombreuse, pour se venger des habitants du Bosphore, qui avaient abandonné son parti. Ârchélaùs, son amiral, qui se voyait suspect à ce prince, vint sWrir à Murena, et sut lui persuader que l'armement de Milhridate, dont les habilanls du Bosphore étaient le prétexte, ne regardait que les Bomains. Il n'en fallut pas davantage pour décider le général républicain, et les hostilités recommencèrent. Milhridate leva une puissante armée de terre, battit Murena et le mit en fuite. La conduite de celui-ci fut blâmée à Bome ; on renoua la paix avec Mithridate. C'est ainsi que finit celte seconde guerre, après avoir duré trois ans.

Aussitôt que Sylla fut mort, le roi de Pont voulut profiler des dissensions qui agitaient Bome, pour lui faire la guerre. Il ne garda plus de mesures, parce qu'il sentait bien qu'il n'avait plus de grâce à espérer. Il mit sur pied une armée de cent quarante mille hommes d'infanterie et de dix-sept mille de cavalerie, qui fit en peu de tem|)s d'assez grands progrès. Il battit Colla, général romain, et le suivit jusqu'en Chalcédoine, où après avoir rompu la chaîne qui fermait le port, il brûla quatre de ses vaisseaux et en prit soixante, qu'il emmena en les attachant à la poupe des siens.

L'heureuse témérité de Milhridate réveilla les Bomains, et l'on envoya contre lui LucuUus. Ce consul, avec une armée d'environ trentedeux mille hommes, alla chercher celle de Milhridate, qui s'était encore grossie, et qui montait à trois cent mille hommes. Le roi de Pont, enflé de ses premiers succès, fit le siège de Cyzique, et l'attaqua par mer et par terre. Il regardait cette ville comme une seconde Bome. Il conduisit devant le port une tour, construite sur deux forts vaisseaux à cinq ordres de rames. On fit tomber du haut de cette tour un pont qui portait sur les murs par une de ses extrémités ; mais les habilanls jetèrent sur la machine et sur les vaisseaux des matières enflammées qui les obligèrent de se retirer. Pendant que Milhridate battait la ville, LucuUus donna avis aux habilanls qu'ils allaient recevoir un prompt secours, par un très-habile nageur. C'était un soldat de son armée, qui, soutenu par une espèce de ballon, passa en nageant à travers les vaisseaux

ennemis, qui le prirent pour un poisson ou pour un monstre marin. Ensuite le consul intercepta les vivres destinés pour Tarmée de Milhridate, qui fut bientôt obligé de lever le siège.

Après cette expédition, LucuUus réunit en corps de flotte tous les vaisseaux qu'il put réunir. Il en donne une partie à ses^ lieutenants, qui s''emparent d'Apamée et de Pruse, tandis que lui-même, avec le reste de la flotte, enlève treize bâtiments ennemis, mouillés au port des Achéens, dans la Troade. Il va ensuite dans une île déserte, près de Lemnos, et y bloque trois généraux de Milhridate qui s'y étaient retirés. Chargés par mer et par terre, ils sont forcés de se rendre.

Mithridate, à la nouvelle de cet échec, tremble que LucuUus ne vienne le chercher à son tour, et fait voile vers le Pont ; mais sa flotte, composée de plus de cent navires, est battue par une tempête effroyable; LucuUus le poursuit jusque dans ses Etats; il s'empare des villes maritimes, assiège et prend Synope, et remporte sur Tygrane, roi d'Arménie, une victoire complète. Ce prince, qui avait une armée de deux cent cinquante mille hommes, à la vue de la flotte peu nombreuse des Romains, avait dit avec légèreté : « S'ils viennent comme députés de Rome, ils sont trop ; s'ils viennent comme ennemis, ils ne sont pas assez. »

LucuUus fit, dans cette guerre mémorable, tout ce que Rome pouvait attendre d'un grand capitaine ; mais la gloire de dépouiller Mithridate dé ses Etals et de l'abattre était réservée à Pompée. En efl'et, il obtint les honneurs du triomphe.

La guerre contre les pirates , qui succéda à la guerre mithridatique, confirma pour jamais à Pompée le surnom de Grand, qu'il avait acquis dans la première. C'étaient des barbares que Mithridate avait d'abord autorisés, et qui infestaient toutes les mers. Les Carthaginois et les Corinthienà, après la ruine de leurs villes, augmentèrent le nombre de ces forbans. Le libertinage et la licence, joints à la facilité de s'enrichir, les multi|)lièrent exlraordinairement. Ils n'avaient d'abord que des barques; mais devenus plus hardis par l'impunité, ils eurent des vaisseaux de toutes grandeurs. Ils se firent des entrepôts, des ports, des places d'armes et des arsenaux. Enfin ils parvinrent à former une espèce de république, qui avait sa discipline et ses lois. Dès lors l'odieux nom de pirates, dont ils continuaient pourtant le métier, leur parut une injure, I. 30

et ils se firent appeler soldats mercenaires. On les nommait aussi Ciliciens, parce que la Cilicie était, en quelque sorte, le siège de leur empire. Ils possédaient encore, dans les contrées maritimes, des îles désertes, des forts abandonnés , et des rades d'un accès difficile qui leur servaient d'asiles et de retraites. Ces brigands faisaient des ravages affreux. Les. campagnes qu'ils désolaient par leurs descentes restaient incultes, la navigation était interrompue, et le commerce troublé. Les villes qui tiraient leur subsistance de la mer manquaient de tout ; personne n'osait les attaquer, et Ton croyait le mal sans remède.

Cependant Rome songea sérieusement à détourner ce fléau. On en- "vop d'abord contre les pirates, Publius Servilius avec une puissante flotte. Ce général donna la chasse à leurs brigantins, et nettoya pour quelque temps les mers ; mais il ne fut pas plutôt retiré, qu'ils recommencèrent leurs courses avec plus de fureur qu'auparavant. On fut donc obligé de faire encore partir Pompée pour les exterminer entièrement. Ce grand capitaine assembla, pour cet eff'et, près de cinq cents vaisseaux de toutes grandeurs, et les distribua par escadres, dont il donna le commandement à des lieutenants établis sous ses ordres.

Attaqués en même temps de toutes parts, les pirates furent bientôt réduits à implorer la clémence du vainqueur. C'est ainsi que Pompée pm'gea les mers, et cette rapide expédition, qui fut l'ouvrage de quarante jours, ne coûta ni sang ni vaisseaux, fit refleurir le commerce, ramena la tranquillité et l'abondance; elle fut d'autant plus avantageuse aux Romains, que les îles de Chypre, de Crète, de Majorque et de Minorque se soumirent à la république.

L'Afrique et l'Asie reconnaissant les lois de Rome, il ne restait plus en Europe, exposées à leur ambition, que les Gaules, l'Allemagne et l'Angleterre, dont la conquête était réservée à Jules César. Les entreprises de ce grand capitaine, ses succès rapides, fournissent de brillantes pages à l'histoire ; mais nous nous bornerons à une expédition maritime, la seule dont il soit fait mention. Vannes, ville de Rretagne fort ancienne, aujourd'hui chef-lieu du Morbihan, était du temps de César une place célèbre par son commerce , par le nombre de ses vaisseaux, et par l'autorité qu'elle avait sur toutes les côtes voisines, dont les ports lui appartenaient^

Les habitants de Vannes, intéressés à la conservation de l'Angleterre,

pour faire échouer les desseins que César pouvait avoir sur cette île, cherchaient à Toccuper dans les Gaules. Ils firent prisonniers tous les chevaliers romains envoyés dans leurs cantons, sous prétexte qu'on retenait leurs otages à Rome. César était trop fier pour laisser cette , injure impunie : il fit construire des vaisseaux sur la Loire, et en fit venir encore des côtes du Poitou, de la Sainlonge, et autres pays maritimes qui lui étaient soumis. Il assembla de toutes parts des pilotes et des matelots, et exerça des rameurs.

Vannes cependant ne voyait point tous ces apprêts d'un œil tranquille. Ses habitants se liguèrent avec tous les peuples voisins, et mirent en mer une flotte de deux cent vingt voiles. Leurs vaisseaux étaient faits exprès pour les côtes où ils devaient combattre : ils étaient larges et plats du fond , afin de ne pas échouer dans le temps des marées basses , ou d'échouer sans danger; ils étaient encore hauts de poupe et de proue, pour mieux résister à la tempête, et construits d'un bois très-solide, pour n'être pas sitôt endommagés par les coups des ennemis. Leurs voiles étaient de peaux déliées, pour mieux soutenir la violence des vents ; et leurs ancres étaient amarrées avec des chaînes de fer.

Les deux armées navales sont en présence. Décius Brutus, amiral de la flotte romaine, tient conseil pour délibérer sur l'ordre et les opérations du combat. La solidité des vaisseaux de Vannes les empêchant d'être entamés par les éperons de ceux de César, on en coupe les manœuvres avec des faux tranchantes attachées à de longues perches. Ils sont bientôt désemparés, et les Romains s'en rendent maîtres sans beaucoup de peine. Le général romain fait mettre à mort le sénat, et vend à l'encan la population.

Après cette expédition. César se vit maître de la plus grande partie des Gaules ; mais son ambition ne s'en tint pas là : il voulut joindre à cette conquête celle de l'Angleterre. Il envoie à la découverte Volusenus, sur un brigantin. Cet officier revient au bout de cinq jours, et fait à César une description des côtes d'Angleterre , telles qu'il les a remarquées sans être descendu à terre. César, accoutumé à tenter les entreprises les plus difficiles, ne croit pas celle-ci impossible. Il assemble à Calais quatre-vingts vaisseaux de charge, pour transporter deux légions en Angleterre. Il distribue ses galères aux principaux officiers de

son armée, et donne à sa cavalerie dix-huit navires qui sont à Tancre à un myriamètre de là, et qui n*'ont pu encore aborder. Le vent étant devenu favorable, on lève Tancre vers le milieu de la nuit, et sur les neuf heures du matin, on se trouve dans les rades de Tîle. César voit la côte bordée d'ennemis rangés en bataille , qui pourtant ne Tempêchent pas de mouiller dans un parage qui lui paraît assez bon. Il y est joint par tous ses vaisseaux ; mais la difficulté d'une descente à la vue de tant d'ennemis, Toblige de la faire plus loin. Les Anglais, résolus à lui disputer le terrain, vont à sa rencontre, et se présentent en bon ordre sur le rivage.

Tout autre que César se rebuterait. Les rivages sont bordés d'hommes prêts à se sacrifier à la défense de leurs foyers et leurs autels. Ils ont une infanterie nombreuse et une excellente cavalerie, soutenues d'une multitude de chariots propres pour Je combat. Les Romains ne peuvent d'ailleurs approcher du rivage, parce que leurs vaisseaux sont trop grands. Mais César sait vaincre tous ces obstacles, il forme un détachement assez considérable pour aller attaquer l'ennemi. Les soldats, tout pesamment armés qu'ils sont, sautent dans la mer, et combattent en cet état contre les Anglais, qui les attendent de pied ferme et qui poussent sur eux leurs chevaux.

César , s'apercevant que ses troupes combattent avec beaucoup de désavantage, fait avancer des vaisseaux légers qui vont à rames et à voiles. Ces navires prennent les Anglais en flanc, lancent sur eux une grêle de pierres et de traits, et les obligent de reculer. Ces barbares, étonnés à la vue de ces machines meurtrières qui leur sont inconnues, et des vaisseaux à rames dont ils ignorent l'usage, abandonnent du terrain, et laissent ainsi aux Romains plus de facilité de s'avancer sur le rivage. Celui qui portait le drapeau de la dixième légion saute dans la mer, et marchant à l'ennemi, s'écrie : « Si quelqu'un veut sauver l'honneur des aigles romaines , qu'il me suive pour empêcher qu'elles ne tombent entre les mains des barbares ! » Cette action réveille la fierté romaine, et l'on commence brusquement un choc où les soldats de César sont d'abord maltraités, parce qu'ils ne gardent pas leurs rangs ; mais parvenus sur la terre ferme, et mis en ordre de bataille , ils culbutent les Anglais, et s'établissent dans leur île.

Quatre jours après, les dix-huit bâtiments chargés de la cavalerie ror

maine, arrivent à la vue du camp ; mais le mauvais temps les oblige de relâcher dans le port à''où ils sont partis. Les vaisseaux qui avaient amené Parraée de César, sont très-endommagés de cette tempête. Les Romains manquaient de vaisseaux pour repasser la mer, et des matériaux nécessaires pour radouber le peu qui leur en restait. Mais César, toujours fécond en expédients, sut bientôt remédiera tout ; il lit démolir les bâtiments les plus maltraités pour radouber les autres, profita du premier vent favorable, et retourna dans les Gaules.

L'année suivante, César revint en Angleterre avec une flotte de huit cents voiles. Il mouilla dans une rade commode où ses troupes débarquèrent sans obstacle, et d'abord il les conduisit en bon ordre contre les Anglais, qui occupaient un poste avantageux. La flotte de César eut encore à essuyer une tempête sérieuse, qui endommagea ses vaisseaux. Dix jours suffirent pour réparer cet accident. Ensuite il poussa les Anglais, les battit, leur prit des villes, les rendit tributaires du peuple romain, exigea des otages, et repassa dans les Gaules, chargé de butin. C'est la première fois que les Anglais payèrent un tribut aux Romains.

Dans la guerre civile entre Pompée et César, qui rappela le dernier en Italie, les flottes que Ton équipa de part et d'autre ne servirent qu'à transporter des armées sur le sanglant théâtre où ces deux rivaux se disputèrent l'empire du monde.

César, arrêté un moment au bord du Rubicon, ayant franchi ce fameux passage, s'avançait lentement du côté de Rome. Aux premiers avis de sa marche, Pompée et les consuls en sortirent et gagnèrent Rrindes, où ceux-ci s'embarquèrent pour Durazzo. César, qui ne voulait pas donner à Pompée le temps de se reconnaître» le suivit à Rrindes, et de peur qu'il ne lui échappât du côté de la mer, il lit travailler à une digue dans l'endroit le moins large ; remplit l'intervalle de doubles radeaux, et lesaff'crrait avec des ancres amarrées aux quatre coins; il joignit d'autres radeaux de même grandeur pour défendre les premiers, les couvrit de fascines et de terre , afin de pouvoir y placer des troupes, fortifia le tout avec des parapets et des claies , et construisit de distance en distance des tours à deux étages, pour leur servir de redoutes. Pompée fit attaquer ces ouvrages par de gros vaisseaux, chargés de tours à triple étage, qui étaient remplies de machines et de gens de trait. Après quelques jours d'escarmouches assez vives, Pompée se rembarqua avec une partie

de ses troupes, et se relira en Epire , laissant au pouvoir de César deux de ses vaisseaux remplis de soldats, qui se trouvaient engagés dans les ouvrages construits à Tentrée du port.

A peine hors de l'Italie, Pompée voulut y rentrer plus glorieusement qu'il n'en était sorti ; il s'occupa dans ce dessein à former une armée, à se ménager des intelligences et à s'assurer des villes qui étaient à sa convenance. Marseille lui parut une place importante, il la fit occuper par Domilius, qu'il y envoya avec cinq galères. César allant en Espagne pour y combattre les lieutenants de son adversaire, se présenta devant cette ville, qui lui refusa ses portes. Il fit dire aux habitants qu'il les rendait responsables de la guerre, et les exhorta à prendre son parti. Les habitants lui répondirent que, voyant l'empire romain divisé, ils étaient résolus à demeurer neutres.

Cependant Domitius arrive à Marseille, il est reçu dans le port avec ses vaisseaux, et nommé pour commander dans la ville. On s'attend à être attaqué par César: aussi se dispose-t-on à le bien recevoir. César pour se venger, se met en état d'assiéger Marseille par terre et par mer; il fait construire des vaisseaux et les laisse sous le commandement de Décius Brutus, et prend la route d'Espagne.

Les Marseillais, pour épouvanter la flotte romaine, font sortir dixsept vaisseaux longs, accompagnés de plusieurs autres de moindre grandeur, tous bien armés et bien équipés, et ils vont en bon ordre attaquer Brutus, qui a jeté l'ancre près de l'île d'Hyères. Il appareille et va au-devant d'eux. Le combat s'engage. La victoire reste aux Romains.

Ayant appris, avec la nouvelle de ce premier échec, que Marseille était pressée par mer et par terre. Pompée envoie à son secours L. Nasidius avec seize navires, dont quelques-uns ont des éperons d'airain. Ce général, parvenu à la hauteur de Marseille, donne avis de son arrivée à Domilius. Les Marseillais, qui ont rétabli leur flotte, fout escorter leurs vaisseaux par des barques de pêcheurs, couvertes, pour mettre les rameurs à l'abri des traits. Ils sortent dans cet état du port, et vont joindre Nasidius. On se met en ordre de bataille. Bruius a grossi sa flotte des six vaisseaux pris dans la dernière afl'aire. Les Marseillais commencent le combat avec autant d'intelligence que de bravoure ; deux de leurs galères tombent avec furie sur l'amiral des

Bomains; mais ce vaisseau, par sa manœuvre, les ayant habilement évitées, le coup qu'elles voulaient lui porter les atteint elles-mêmes : elles s'ouvrent et sont coulées par les vaisseaux voisins.

Nasidius, qui est resté dans Tinaction pendant le conflit, eff'rayé de' ce léger échec, s'*enfuitet prend la roule d"'Espagne, suivi d'une galère marseillaise, ce qui décide l'action en faveur des Romains. Les habitants de Marseille ont perdu neuf vaisseaux. Il n''en coûte pas un seul aux Romains; le siège de la place est poussé par terre avec beaucoup de vigueur. Les habiiants, qui n'espèrent plus de secours, voyant leurs fortifications ruinées, et pressés encore par la famine et la peste, se rendent à la discrétion du vainqueur. Domiiius trouve cependant le secret de sortir du port, à la faveur d'un gros temps, et se sauve.

Voilà l'événement le plus remarquable qui se passa sur mer pendant le cours de cette guerre civile, qui fut terminée par la bataille de Pharsale. Dans le temps même qu'elle fut donnée, Cassius, qui était du parti de Pompée, arriva en Sicile avec les flottes combinées de Syrie, de Phénicie et de Cilicie. La flotte de César était alors partagée entre Pomponius et Sulpicius. L'escadre du premier était à Messine même, et celle de Sulpicius dans le détroit. Cassius, informé que Pomponius ne se tenait point sur ses gardes, l'alla surprendre dans le port, et y brûla tous ses vaisseaux, au nombre de trente-cinq. Ce coup efi'raya tellement ceux de Messine, qu'ils se seraient rendus aussitôt, s'ils n'avaient appris en même temps la défaite de Pompée à Pharsale. Cassius fit une pareille tentative sur les vaisseaux de Sulpicius, et il en réduisit cinq en cendresj mais il en perdit quatre lui-même.

Ainsi le génie de César, selon l'expression des Romains, était partout supérieur à celui de Pompée. Ce grand homme, pour échapper au vainqueur après la journée de Pharsale, fut réduit à se mettre dans une méchante barque, sur une mer qu'il avait parcourue avec une flotte nombreuse et triomphante, et sur laquelle il avait enlevé huit cent soixante vaisseaux aux ennemis du peuple romain. Après avoir erré quelque temps de côte en côte, il aborda en Afrique, et trouva la mort dans le lieu même où il cherchait un asile.

César, qui estimait assez son rival pour le craindre encore après sa défaite, le suivit dans sa fuite. Etant arrivé sur les rives de l'Hellespont avec son armée, il la fit passer sur des barques dans l'Asie Mineure ; il

rencontra dans ce trajet Cassius, lieutenant de Pompée, qui commandait une flotte de soixante-dix vaisseaux. Si ce général avait su profiter de ses avantages, il est certain qu'ail était maître de César et de sa fortune: mais, par un bonheur inespéré pour César, le même Cassius qui dans la suite osa Timmoler au milieu de Rome, frappé d'aune terreur panique, se rendit à lui, et remit lâchement entre ses mains sa personne ainsi que ses navires. César, heureusemeet échappé à un ennemi redoutable, monta sur les vaisseaux de Pompée et prit la route de Rhodes, pour y mettre sa flotte en état. De là il fit voile vers Alexandrie, où Pompée s'était réfugié et où il apprit sa mort.

C'est dans cette ville d'Egypte que César courut les plus grands dangers. Il y fut assiégé de toutes parts, par une armée nombreuse d'Egyptiens, qui ne voulaient point souff"rir chez eux un conquérant de celte réputation. Pour résister à tant d'ennemis, il fut obligé de faire venir un renfort de vaisseaux de Rhodes, de Syrie et de Cilicie, qu'il joignit à sa flotte. Au moment où il était le plus resserré dans la place, il lui arriva par mer une légion; mais les bâtiments qui la portaient ne pouvant aborder à cause des vents contraires, jetèrent l'ancre à quelque distance de là.

César les alla joindre avec toute sa flotte, leur procura de l'eau, en faisant creuser sur les bords du Nil. Il voulut ensuite rentrer dans Alexandrie ; mais les Egyptiens lui fermèrent le passage, avec tous leurs vaisseaux. César ne voulait point entamer d'action; mais une galère rhodienne l'engagea malgré lui dans un combat qu'il évitait, et dont il remporta l'avantage.

Les Alexandrins commencèrent alors à redouter les suites d'une guerre j

dans laquelle ils se voyaient maltraités par un ennemi bien inférieur en force. César avait déjà brûlé plus de cent dix vaisseaux, soit dans leur arsenal, soit dans le port même, et les avait battus sur mer, malgré toute l'habileté dont ils se piquaient. Ils reconnurent la. nécessité de fortifier leur marine, qui était, leur principale ressource, et par le moyen de laquelle ils pouvaient couper à César les secours et les vivres. Ils composèrent une flotte de vingt-deux galères à quatre ordres de rames, | de cinq plus grandes, et de plusieurs moindres. César l'alla combattre 1 avec son escadre qui était composée de trente-quatre galères, dont dix \ à quatre et à cinq ordres de rames.

Les Romains eurent l'avantage. Ce combat fut donne' sur la côte du Phare : c'était une petite île de figure oblongue, jointe à la ville d'Alexandrie par une chaussée, et dans laquelle Ptolémée Philadelphe avait fait bâtir un fanal, pour éclairer la nuit les vaisseaux qui se trouvaient dans ces parages.

César, pour se rendre maître de la ville, forma le dessein d'attaquer l'île. Il fit monter dans des barques et dans des chaloupes dix de ses cohortes, l'élite de son infanterie, avec de la cavalerie gauloise. Pour faciliter leur descente, César ordonna en même temps une attaque par mer. Les Alexandrins, soutenus par cinq galères, faisaient une vigoureuse défense du haut de leurs maisons et de dessus le rivage; les Romains les obhgèrent de se sauver dans la ville, fermèrent le passage à leurs vaisseaux, et se saisirent de la digue, où ils s'établirent. Cet avantage leur devint funeste. Les matelots et les rameurs ayant tous quitté leurs galères, voulurent aussi, par curiosité, monter sur cette digue, et mirent de la confusion parmi les combattants. Les Egyptiens, sortis de la ville en bataille, vinrent les attaquer. César, après avoir fait d'inutiles efforts pour rassurer ses troupes intimidées et les ramener au combat, regagna son vaisseau. Le voyant extrêmement chargé et près de couler, par la multitude qui s'était empressée d'y monter, il se jeta lui-même à la nage pour joindre ses galères les plus éloignées.

Les Egyptiens lui lancèrent une grêle de traits, sous lesquels il aurait succombé sans doute, sans un expédient qui lui réussit : il se débarrassa de sa cotte d'armes, qu'il laissa voguer au gré des flots. Les ennemis, croyant que c'était César lui-même, dirigèrent leurs coups sur cette cuirasse flottante, pendant qu'il gagnait ses vaisseaux. Il ne resta entre les mains des Egyptiens que cette dépouille, qu'ils portèrent en triomphe à Alexandrie, et dont ils érigèrent un trophée, comme un monument de leur victoire.

Dans la suite, César eut bien sa revanche : il remporta plusieurs avantages sur ceux d'Alexandrie, et entre autres une victoire complète aux bouches du Nil, sur Ptolémée, tellement qu'il le força d'implorer sa clémence, et disposa même du royaume d'Egypte en faveur de Gléopâtre, sœur du roi vaincu.

Après la guerre d'Alexandrie, César passa dans le Bosphore de Thrace. Pharnace, roi du pays, profitant de la division des Romains,

24a HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

voulait s^eraparer de la Cappadoce et du royaume de Pont. César marcha contre lui, et tailla son armée en pièces. Celte expédition fut si rapide, que César, étonné lui-même de la prompte soumission du Bosphore, proféra, à cette occasion, ces paroles célèbres : « Je suis venu, j'ai vu, j^ai vaincu ! »

Les restes du parti de Pompée, qui étaient composés d'une grande partie de la noblesse romaine, et ligués avec Juba, roi de Mauritanie, le rappelèrent bientôt en Afrique, où après des succès différents et plusieurs combats, dans lesquels il y eut quelques vaisseaux brûlés ou coulés, il demeura encore victorieux. La plupart des chefs de ce parti se donnèrent la mort pour ne point tomber entre les mains de César; les autres se réfugièrent en Espagne, où il les suivit de près.

Cette guerre commença par un combat naval, donné près de Cadix, entre Varus, ancien lieutenant de Pompée, et Didius, lieutenant de César. Une tempête qui s^éleva peu après que le combat fut engagé, exposa César aux plus grands périls ; mais le bonheur qui raccompagnait partout, ne Tabandonua point dans cette occasion. La bataille fut sanglante et des plus opiniâtres. Le jeune Pompée, vaincu, voulut se sauver avec trente galères; mais, poursuivi par Darius, qui lui prit ou brûla tous ses vaisseaux, il mit pied à terre, et s^alla cacher dans le creux d'un rocher, où il fut tué.

César, ayant abattu tous ses ennemis, se rendit à Rome, où on lui décerna les honneurs du triomphe. Les différentes guerres quMl avait eu à soutenir par mer depuis son entrée dans les Gaules lui avaient donné de grandes vues pour la marine. Jusque-là, personne n'avait eu plus d'occasions d'en connaître l'importance. Aussi se préparait-il à la rendre florissante, lorsqu'il fut assassiné dans le sénat. Il avait déjà creusé autour de Rome des canaux pour la communication des rivières, nettoyé le port et la rade d'Ostie, et construit des phares, des jetées et des arsenaux, partout où l'utilité de la navigation semblait le demander. Il avait voulu faire couper l'isthme de Corinihe, et son dessein était d'arrondir l'empire, de manière que les deux mers en fussent les limites ; mais sa mort entraîna la décadence de la marine romaine.

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