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CHAPITRE X

De l'an 43 avant S.-C à l'an 886.

Romains. Deuxième période. — Combat de Laodicée. — Défaite des Rhodiens k Mynde. — MortdeHrutus etdeCassius. — Défaite de la flotte d'Auguste.— Combat près deScylla— Paix de Pouzzol. — Bataille de Cumes. — Défaite de la flotte d'Auguste. -^ Pompée se croit fils de Neptune. — Trahison de Ménodore. — Combat de Myles. — Auguste deux fois vaincu par Pompée. — Défaite et mort de Pompée. —Bataille d'Actium. — La marine sous Tibère. —Pont de Caligula. — La marine sous Claude. — Descente en Angleterre. — Canal ouvert par Néron. —Ports fondés par Trajan. —Voyage d'Adrien. —Flotte armée par Commode. — Siège et ruine de Byzance. — Défaite des Scythes par l'empereur Claude. — Conquête de l'Angleterre par Carausins. — Siège de Boulogne. — Constance reconquiert la Grande-Bretagne.— Défaite de la flotte de Licinius.— Incendie de la flotte de Julien l'Apostat. — Incendie de la flotte romaine par les Vandales. — Bélisaire vainqueur des Vandales et des Goths. — Siège et prise de Naples par les Goths. — Bataille d'Ancône. — Bateaux de roseaux des Huns. — Victoire des Sarrasins. — Guerre des Bulgares. — Feux grégeois. — Incendie de deux flottes des Sarrasins. — Siège de Constantinople. — Mort de l'aventurier Thomas. — Soumission des Sarrasins.

Octavius, fils adoptif et neveu de Jules Ce'sar, que nous désignerons sous le nom ^Auguste, qu^il reçut après le bataille d'Actium, succéda à la puissance de son oncle, et s'y affermit peu à peu.

Brulus et Cassius, chefs de la conjuration contre César, et qui fuient eux-mêmes ses principaux meurtriers, s'étaient réfugiés, l'un dans la Macédoine et l'autre dans la Syrie, avec plusieurs légions. Ils avaient, outre leurs troupes de terre, des flottes considérables, abondamment pourvues de soldats et de munitions. Dolabella voulait combattre Cassius. Celui-ci vint à sa rencontre, à Laodicée, et Paltaqua. Le combat fut très-vif et le succès longtemps incertain ; mais enfin la fortune se déclara pour Dolabella.

Résolu de réparer le mauvais succès de ce combat, Cassius demanda des vaisseaux à Cléopâtre, reine d'Egypte, à Sérapion, son gouverneur en Tîle de Chypre, aux Rhodiens, aux Lyciens, et à tous ceux qui pouvaient encore tenir pour Pompée. Cléopâtre ne répondit pas l'avorablemenl à sa demande. Cassius, ayant rétabli ses forces, remporta l'avantage. La prise de Laodicée, la mort de Dolabella, et la réunion de ses troupes, qui lui prêtèrent serment de fidélité, furent les fruits de celte victoire.

Cassius, pressé par de fréquents courriers de travailler à déconcerter les desseins d'Auguste et d'Antoine, qui s'approchaient avec une puissante armée, fut obligé d'abandonner son projet, et d'aller trouver Brutus. Ces deux chefs réglèrent ensemble les opérations de cette guerre, et résolurent de soumettre les Rhodiens et les Lyciens. Cassius fut chargé de l'expédition de Rhodes : il mit sa flotte en bon état et la fit rassembler à Mynde. Les Rhodiens allèrent au-devant de Cassius, avec trente-trois navires. Quand ils s'approchaient, les Romains les accrochaient avec des mains de fer, et les obligeaient d'en venir à l'abordage. Ce genre de combat, toujours favorable aux Romains, eut le plein succès qui l'accompagnait d'ordinaire.

Après s'être radoubé à Mynde, Cassius fit voile pour Loryma, ville de la Natholie, située vis-à-vis de Rhodes. Il y embarqua ses troupes sur des vaisseaux de transport, et les fit passer dans l'île; pour lui, il alla avec quatre-vingts bâtiments bien armés, mouiller devant la ville, pour l'assiéger par mer et par terre. Les Rhodiens, dont la défaite n'avait point abattu la témérité, vinrent encore attaquer sa flotte j mais Cassius les poursuivit et se rendit maître de la ville, où il trouva des richesses immenses. Brutus eut un pareil succès dans la Lycie. Chargé des riches dépouilles de cette province, qu'il avait soumise, il se retira à l'entrée de l'Hellespont, pour y attendre Cassius. Celui-ci, n'ayant pu exécuter les projets de vengeance qu'il avait formés contre Cléopâtre, avait donné à Murcus soixante vaisseaux de guerre bien armés, avec ordre d'aller croiser sur les côtes du Péloponèse ; mais il apprit à son arrivée que la flotte de cette reine avait été battue par une tempête sur les côtes d'Afrique.

Pendant que l'armée d'Antoine et d'Auguste se formait dans la Macédoine, Brutus et Cassius, qui s'étaient joints, s'approchaient avec un

formidable appareil de guerre. Les àeux partis se rencontrèrent dans la plaine de Pliilippes, où Brulus et Cassius perdirent la vie.

Le jour où Auguste avait un si heureux succès sur terre, il recevait un terrible échec sur mer. Domitius Calvinus lui amenait sur des transports deux légions, une cohorte prétorienne, quelques escadrons de cavalerie, et d'autres troupes d'élite. Ces navires étaient convoyés par un petit nombre de galères. Murcus et Enobarbus allèrent au-devant de celte flotte, avec cent trente vaisseaux longs. 11 ne resta, après le combat, que le navire monté par Calvinus, et dix-sept galères qui furent prises par Murcus. Ce général reçut à son service toutes les troupes qui les montaient. Après sa défaite, Calvinus cingla, avec son unique vaisseau, vers Brindes, où il arriva au bout de cinq jours.

La mort de Brutus et de Cassius fut avantageuse à Auguste, mais il lui restait encore un puissant ennemi, c'était Sextus, le plus jeune des enfants de Pompée; il s'était rendu formidable sur mer. Sextus avait assemblé un grand nombre de vaisseaux, en avait fait construire de tous côtés, et avait mis dans son parti les pirates, avec lesquels il parcourait les mers, plutôt en corsaire qu'en capitaine. Les triumvirs ne crurent pas leur pouvoir bien affermi, tant qu'ils auraient un si redoudable ennemi ; ils résolurent de l'abattre. Auguste envoya contre lui Salvidienus avec une flotte, et prit lui-même la route de Reggio, pour être à portée d'encourager par sa présence son armée navale.

Pompée va au-devant ; les deux flottes se rencontrent à l'entrée du détroit, près du rocher de Scylla, et livrent aussitôt le combat. Pompée a dans celte occasion beaucoup d'avantage : ses vaisseaux sont légers et conduits par de bons pilotes qui connaissent parfaitement cette mer. Ceux des triumvirs, au contraire, sont lourds et difficiles à manier; ils se voient obligés de se retirer les premiers du combat, et de gagner un port voisin pour se radouber : la perte des vaisseaux est pourtant égale des deux côtés; mais ceux qui restent à Salvidienus sont plus maltraités.

Antoine ayant reçu de Rome des nouvelles peu favorables à ses intérêts, partit avec deux cents vaisseaux pour y aller relever ses affaires ; il reçut à Athènes des députés de Pompée, qui l'invitait à se liguer avec lui contre Auguste. Il traita poliment ces députés, mais il ne répondit point aux offres qu'ils étaient venus lui faire, et prit avec

son escadre la route de Brindes. Domitius Enobarbus, qui courait la mer d'Jonie avec une autre flotte qu'il avait renforcée de celles de Brutus et de Cassius, va au-devant de lui. Antoine s^avance avec cinq vaisseaux seulement, car il a laissé le reste derrière lui; les vaisseaux d'Enobarbus se réunissent à ceux d'Antoine, et ils font voile ensemble pour Brindes, qui leur ferme ses portes.

Antoine, piqué de cet affront qu'il regardait comme une hostilité, forma la résolution de s'emparer de Brindes, et se lia pour cet effet avec Pompée. Auguste, étonné de se voir sur les bras une guerre qui devenait si sérieuse, se reconcilia avec Antoine, et par suite avec Pompée. Pour cimenter cette réconciliation. Pompée se rendit à Pouzzol avec quelques navires d'élite. Il montait une magnifique galère à six ordres de rames, et arriva dans ce superbe appareil. Dès le lendemain, il fit construire un pont, dont un bout portait dans l'île et l'autre dans le continent; Antoine et Auguste étaient sur le rivage.

La paix se fit ; l'original du traité fut remis comme un dépôt sacré entre les mains des Vestales. Une réconciliation si nécessaire à l'Etat fut célébrée par des fêtes particulières et publiques. Pompée reçut Auguste et Antoine à son bord. Au milieu du festin, Ménodore, un des lieutenants de Pompée, lui fit dire qu'il avait une belle occasion de venger la mort de son père, et de s'élever à l'empire ; mais celui-ci répondit : « Ce trait serait digne de Ménodore, qui ne s'effraye pas « d'une infidélité ; mais Pompée n'en saurait être capable. »

On vit bientôt renaître les divisions, soit par la mauvaise foi d'Auguste, soit par la vanité de Pompée, et par l'ambition de l'un et de l'autre. Auguste résolut d'attaquer la Sicile par mer et par terre. Il donna le commandement de ses vaisseaux à Calvisius et à Ménodore. Pompée, de son côté, se prépara à soutenir les attaques d'Auguste ; il l'attendit à Messine, et envoya Ménécrale à sa rencontre.

Le lendemain, au point du jour, Calvisius rangea sa flotte en bataille en forme de croissant, sans s'éloigner des côtes de Cumes. Ménécrate la vint attaquer. Celui-ci, pour ne pas tomber dans les mains de son plus cruel ennemi, se précipita dans la mer. Démochares, lieutenant de Ménécrate, pour venger la mort de son général, se jeta sur le reste des vaisseaux d'Auguste, en mit une partie en fuite, en brisa quelques-uns et en brûla d'autres. L'avantage de cette journée

demeura aux lieutenants de Pompée, Calvisius y ayant perdu ses meilleurs vaisseaux.

Dans ce même temps, Auguste, informé de Téchec que Calvisius avait reçu près de Cumes, leva Tancre pour aller à sa rencontre; mais aussitôt qu'il parut dans le détroit, sa flotte fut attaquée par celle de Pompée, que commandait Démochares. Auguste, qui ne voulait point combattre dans le détroit, ni en Tabsence de Calvisius, se retira sur la côte et sauta de son vaisseau sur un rocher. ,

Auguste passa une mauvaise nuit dans l'endroit où il s'était retiré, accompagné seulement d'une partie de ses troupes. A la pointe du jour il aperçut les tristes débris de sa flotte : la mer était couverte de vaisseaux brûlants, ou à demi brûlés, et de navires qui s'étaient brisés contre les rochers.

Auguste, quoique toujours malheureux sur mer, se décida à équiper une nouvelle flotte, pour aller attaquer Pompée. Antoine, qui avait trois cents vaisseaux, lui en prêta cent vingt, ou plutôt il les échangea pour des légions. Auguste, de son côté, fit radouber ceux qui lui restaient ; il en fit même construire de nouveaux, ce qui forma une flotte bien plus considérable que la dernière. Avec cet armement formidable, il résolut de faire la conquête de la Sicile; il crut devoir en brusquer l'attaque.

De son côté. Pompée n'oublia rien pour donner de l'occupation à ses ennemis ; il mit en état de défense Lilybée et les îles voisines de l'Italie, tandis que sa flotte restait à Messine, pour observer les mouvements des escadres ennemies. Lépidus avait mille bâtiments de charge et soixantedix vaisseaux longs, et Taurus, lieutenant d'Antoine, avait cent deux voiles. La flotte de Lépidus fut accueillie par un vent du sud, qui lui fit perdre un grand nombre de transports ; il fit pourtant une descente en Sicile, où il s'empara de quelques bourgades, Auguste, aux approches de la tempête, se retira dans un golfe de la Lucanie, où il perdit six gros vaisseaux, vingt-six navires légers et plusieurs liburnes.

Pompée ne fit aucun mouvement dans des circonstances où il lui aurait été facile d'abattre le parti puissant qui avait résolu sa défaite. Son orgueil lui faisait regarder les pertes d'Auguste comme son ouvrage. Dans ces chimériques idées, il se fit nommer le fils de Neptune, et s'habilla couleur de mer. Mais Auguste répara sa flotte, et se vit en

peu de temps en élat de faire une nouvelle tentalive sur la Sicile. Pompe'e envoya Ménodore à la découverte avec sept vaisseaux, pour observer les mouvements d'Auguste. Ménodore, qui avait quitté le parti du dernier pour reprendre celui de Pompée, ne pensait alors qu''à le trahir, pour rentrer dans les intérêts d'Auguste. Il fondit comme un éclair sur ses vaisseaux, en maltraita deux ou trois, prit, brûla ou coula les transports qui portaient des vivres, et revint une seconde fois dans le parti d'Auguste. Celui-ci reçut ce traître, mais il se contenta de le retirer du service de Pompée, sans Taltacher au sien.

Auguste ayant refait sa flotte, se mit donc en état d'attaquer la Sicile de tous les côtés ; et Pompée, qui tenait la sienne à Messine, se préparait à lui faire face.

Ces deux flottes en présence , le combat fut bientôt engagé. Les vaisseaux de Pompée incommodèrent d'abord considérablement ceux d'Auguste, par l'agilité de leurs mouvements : ils donnaient de l'éperon dans leurs flancs, brisaient leurs rames et leurs gouvernails. Les vaisseaux d'Auguste, plus lourds, portaient aussi des coups plus vigoureux ; ils accrochaient les bâtiments ennemis avec des corbeaux , et ils lançaient sur eux des traits et des dards , avec l'avantage que leur donnait la hauteur de la poupe et de la proue. Pompée, placé sur une élévation, était spectateur du combat ; voyant que les siens avaient le dessous, il leur donna le signal de la retraite; il perdit dans ce combat trente vaisseaux, et Auguste cinq.

Informé des desseins qu'Auguste avait sur Taurominium , Pompée laissa une partie de ses vaisseaux à Myles et enmena le reste à Messine, où il forma une puissante flotte. Auguste ayant appris la victoire qu'Agrippa avait remportée, appareilla en plein jour, et alla débarquer en Sicile, Comme il faisait tracer son camp, Pompée parut en mer avec une flotte nombreuse : Auguste mit sous voiles avant le jour, pour échapper au péril qui le menaçait. Pompée le suivit, et il y eut entre eux, deux combats dans celte journée. La fortune se déclara encore contre Auguste : il perdit la plus grande partie de ses vaisseaux, et obligé de se sauver presque seul, il se réfugia dans le camp de Messala, qu'il devait regarder comme un ennemi , puisqu'il avait mis sa tète à prix; mais celui-ci eut la générosité de lui donner un asile.

Pompée, ennuyé d'une guerre infructueuse» voulut tenter une action

décisive ; et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit proposer à Auguste de terminer leurs différends par un combat naval. Auguste rejeta d'abord la proposition ; mais enfin il se détermina à l'accepter. Le jour marqué pour la rencontre, les deux flottes ennemies, composées chacune de trois cents vaisseaux, se trouvèrent en présence dans un appareil formidable : tous les navires étaient armés de tours, de catapultes pour le jet des pierres, et de toutes les machines de guerre usitées alors chez les Romains. L'action commença par le choc violent des vaisseaux à rames, auquel succéda de part et d'autre une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots enflammés, jetés soit avec la main, soit avec les machines. Tous les vaisseaux se mêlèrent et s'attaquèrent par la proue, la poupe et les flancs. Les soldats combattaient avec une égale ardeur ; les pilotes et les rameurs mettaient leur adresse en usage, et les ofiiciers animaient tout par leur exemple.

Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient encore de l'émulation aux partis; mais rien ne fit plus de tort aux vaisseaux de Pompée, que le harpon inventé par Agrippa : avec ce harpon, on allait tout de suite à l'abordage; ce n'était plus qu'une mêlée, où tout était confondu , et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Bientôt le mot d'ordre dont on se servliit pour se reconnaître ne fut plus secret, et devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage ; en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de corps morts, de boucliers et d'armes brisées. Agrippa, voyant que la flotte de Pompée s'ébranlait , redoubla ses eff'orts , et força la victoire à se déclarer pour Auguste, qui ne perdit que trois vaisseaux dans cette journée. Pompée en eut vingt-huit de coulés; le reste fut pris, brisé ou brûlé, sauf dix-sept qui parvinrent à se sauver.

Pompée , troublé par la perte de la bataille , oublia qu'il avait une armée de terre, et ne songea qu'à s'enfuir avec ses dix-sept vaisseaux. Il se retira à Céphalonie, et permit à ses officiers de mer de prendre le parti qu'ils voudraient. Pour lui, il alla se joindre à Antoine , et fut as-sassiné au milieu de sa course. Telle fut la destinée du fils du grand Pompée. Auguste ne le poursuivit point : il jouit en Sicile de ses lauriers, et s'occupa à y rassembler sa flotte, qui se trouva monter à six cents vaisseaux , plus une prodigieuse quantité de navires de charge. Il y marqua aussi sa reconnaissance aux officiers qui l'avaient servi avec

distinclion, et surtout à Agrippa, dont il récompensa la valeur et \es services : il lui donna une couronne navale , et un étendard couleur de mer. Auguste reçut à Rome de grands honneurs pour cette glorieuse expédition. On lui érigea une statue dW, avec cette inscription : Oh pacem, post diuturna hella terra marique, redditam. (Pour la paix recouvrée après une longue guerre faite par terre et par mer.)

La mort de Pompée débarrassa tout à fait Auguste d^un ennemi puissant ; d^un autre côté il avait humilié Lépidus, et était enfin parvenu à le chasser du triumvirat. Il n'avait plus qu'Antoine pour concurrent ; il vint encore à bout de Pabattre, et se vit, par ce moyen, seul maître de l'empire de l'univers.

Auguste fut cependant moins redevable de ce dernier événement à sa valeur et à ses intrigues, qu'à la malheureuse passion que conçut Antoine pour l'illustre Cléopâlre, reine d'Egypte.

On a vu (page 64) l'appareil dont se servit cette reine pour remporter la victoire qu'elle avait méditée.

Cléopâlre, sans avoir la peine de s'excuser de l'accusation portée contre elle, futcomplélement justifiée; et l'ardeur extrême qu'elle alluma dans le cœur d'Antoine occasionna enfin la perte de l'un et de l'autre. Auguste, qui était principalement dominé par l'ambition, profita de la conduite du triumvir pour le perdre dans l'esprit du sénat et du peuple; il le rendit méprisable, même odieux, en exagérant ses faiblesses. De son côté, Antoine fit tout ce qu'il put pour décrier Auguste, et l'on vit en peu de temps tout l'empire en combustion pour la querelle de ces deux Romains.

Antoine commença le premier les préparatifs de guerre; il se rendit à Ephèse avec Cléopâtre. il y rassembla une flotte considérable qui formait huit cents voiles, en y comprenant deux cents vaisseaux que la reine lui fournissait.

Pendant qu'Antoine, enivré de délices, perdait son temps à Athènes, Auguste pressa ses armements de terre et de mer ; il partit de Rrindes avec sa flotte, et n'ayant pu attirer son ennemi en Italie, il l'alla trouver du côté de l'Epire, où il s'était avancé.

L'armée navale d'Antoine était rangée sous Actium, promontoire de l'Epire. On y comptait cinq cents vaisseaux de guerre, dont plusieurs étaient à huit et à dix ordres de rames; ils étaient solidement construits.

hauts de bord, chargés de tours élevées, et ornés plutôt pour un triomphe que pour un combat ; plusieurs rois ajoutaient de Téclat à cet armement par leur présence et par leurs forces. Cléopâtre surtout y brillait par ses charmés et la magnificence de son vaisseau. Cet appareil était superbe, mais il n'était pas terrible : la flotte manquait de matelots, et le peu qui s'y trouvait avait été pris de force, ou n'avait point d'expérience.

L'armée navale d'Auguste, au contraire, était moins nombreuse, mais elle était mieux équipée ; elle était presque toute composée de liburnes, c'est-à-dire de navires légers et faciles à manier ; tous les équipages étaient complets, les matelots bien choisis, et depuis longtemps exercés contre Pompée. C'est ainsi qu'Auguste s'avança au-devant d'Antoine, dans le dessein de lui présenter bataille ; mais celui-ci éluda l'action par un artifice qui lui réussit. Il fit élever les rames comme si ou eût été près de mettre à la voile ; il tira les forçats des chiourmes, les fit armer, et les plaça sur les tours et dans les endroits où l'on devait combattre ; toutes les galères opposées à l'ennemi présentaient la proue, comme si elles n'avaient attendu que le signal pour donner. Auguste fut la dupe de cette manœuvre, et croyant cette première ligne limpénétrable, il se retira.

Une tempête, qui dura près de cinq jours, suspendit les mouvements des deux flottes; mais le calme revenu, Auguste reparut devant le golfe, avec la résolution d'y attaquer Antoine ou de l'attirer au large; c'est alors que le combat s'engagea.

Auguste faisait seulement voltiger quatre de ses vaisseaux autour d'un des navires d'Antoine, pour combattre de près, en évitant l'abordage; les soldats d'Antoine se contentaient de lancer des traits du haut des tours. Publicola, voyant qu'Agrippa étendait son front afin d'envelopper Antoine, sortit du golfe pour s'y opposer. Alors le combat devint furieux; les vaisseaux d'Auguste attaquaient rapidement et se reliraient de même; ils avaient le temps de porter des coups, sans se laisser atteindre : c'étaient autant de foudres qui disparaissaient aussitôt qu'elles frappaient.

Tantôt ils tombaient d^un vaisseau sur l'autre, tantôt ils portaient, en glissant , des coups obliques qui brisaient les rames , enlevaient des éclats, fracassaient le gouvernail. D'autres, se réunissant, attaquaient en-

semble un même vaisseau, qui se trouvait pris avant de savoir de quel côté il devait se défendre. Au contraire, les navires d^ Antoine, qui ne se remuaient qu'avec une extrême difficulté , tâchaient d"'accrocher ceux des ennemis ; alors ils étaient les plus forts. La Hotte d'Antoine ressemblait à un gros d'infanterie qui combat de pied ferme , et celle d'Auguste à une cavalerie légère qui va brusquement à la charge.

Un combat si opiniâtre rendait la victoire indécise. Cléopâtre la fît bientôt pencher : cette reine, peu accoutumée aux spectacles sanglants, était au fond du golfe comme dans l'endroit le plus sûr , avec ses soixante vaisseaux, et s'ennuyait fort d'une action qui ne lui présentait rien que d'affreux ; elle fît appareiller, et, profilant d'un vent favorable, elle passa au milieu des vaisseaux d'Antoine, et fit voile pour Alexandrie.

Antoine, plus attaché à son amour qu'à sa gloire, courut après la reine d'Egypte, abandonnant son armée, dont les braves officiers se faisaient massacrer, et dont le courage, quoique ébranlé par cette honteuse fuite, ne laissa pas de tenir longtemps. Un vent violent et contraire les exposa à un second danger , mais ne les empêcha pas néanmoins de résister aux instances d' Auguste, qui voulait qu'ils se rendissent, et qui, les voyant dans une inflexible fermeté, ordonna qu'on brûlât tous leurs vaisseaux. On y jeta des torches ardentes, des dards enflammés, des pots pleins d'artifice, et les braves qui les montaient périrent par le feu, par l'eau, ou par les ennemis.

Auguste, après cette victoire, dont le prix fut Pempire de l'univers, se mit à la poursuite d'Antoine et de Cléopâtre ; mais comme ils avaient beaucoup d'avance, il lui fut impossible de les atteindre. Le vainqueur tira de sa victoire tous les avantages possibles j l'armée déterre ennemie, après avoir balancé pendant sept jours , se rendit à lui; il soumit sans peine toute la Grèce, et fit reconnaître son autorité jusque dans Alexandrie. Antoine tenta quelques efforts par terre et par mer ; mais ce ne furent que des lueurs d'un feu qui s'éteint. Trop faible pour supporter le poids d'une pareille disgrâce, il n'en chercha le remède que dans la mort, qu'il se donna en se plongeant un poignard dans le sein. Cléopâtre, dans la crainte d'orner le triomphe d'Auguste, se fit aussi mourir par la morsure d'un aspic.

Tel fut le succès de la bataille d^Actium , un des plus mémorables événements dont il soit parlé dans Thisloire.

Auguste, pour immortaliser la mémoire de son triomphe, fit bâtir Nicopolis {Fille de la Victoire)^ à Tentrée du golfe où l'action s'était passée. Il y institua les Jeux acliaques, qui se célébraient tous les cinq ans; il y rétablit un vieux temple d'Apollon, qui était dans le voisinage du promontoire d'Actiura, et y consacra quelques vaisseaux des débris de la flotte d'Antoine.

Auguste, jouissant seul de l'empire de l'univers, fit succéder aux calamités publiques, aux guerres, aux proscriptions injustes, aux massacres des meilleurs citoyens, la paix, la justice et l'abondance; ce qui fit dire de lui, en considérant les commencemenls et la fin de son règne, qu'il devait ou ne jamais naître, ou ne jamais mourir. Dans son système de gouvernement, il n'oublia pas la marine ; il savait par expérience qu'elle est un des plus puissants nerfs des Etals. Il pourvut à l'entretien de deux flottes, l'une à Misène, dans la Campanie, et l'autre à Ravennes, afin d'être toujours maître de la mer à Test et à l'ouest de l'Italie.

Les forces navales stationnées à Ravennes se composaient de deux cent cinquante vaisseaux chargés d'observer Venise , l'IUyrie , la Liburnie, la Dalmalie, l'Epire, la Grèce et même l'Asie; celles de Misène couvraient la Sicile et l'Afrique. Outre ces flottes, x\uguste entretenait encore sur les côtes de Provence, grand nombre de bâtiments à éperons, qu'il avait pris sur Antoine à la bataille d'Actium.

Après la mort d'Auguste, Tibère eut les rênes de l'empire. Ce prince odieux parut plus occupé à répandre le sang romain , qu'à entretenir la marine.

Germanicus, son neveu, porta la guerre jusque dans le sein de l'Allemagne. Il fil construire en diligence, dans la Hollande, mille vaisseaux de différentes formes et de différentes grandeurs. Ils étaient tous excellents voiliers, fort maniables, et montés par de bons soldats. Après avoir assemblé cette nombreuse flotte aux embouchures du Rhin, Germanicus entra dans le canal construit par Drusus son père , et de là il fit voile pour l'Ems. Il jeta l'ancre à l'embouchure de cette rivière, et débarqua ses troupes. 11 campa entre cet endroit et le Weser, au delà duquel les Allemands l'attendaient. Il leur livra ensuite plusieurs combats, et les battit toujours. L'hiver approchant, Germaîiicus renvoya une partie de

ses troupes dans leurs garnisons, et fit rembarquer le gros de Parmëe sur la flolte qui élait restée dans la rivière d'Ems , pour la ramener par rOcean.

Les mille vaisseaux qui composaient celte flotte gagnèrent le large ; mais bientôt ils eurent à essuyer une des plus violentes tempêtes. Une partie des navires furent jetés en pleine mer, d'autres emportés vers des îles éloignées ou désertes, où les hommes qui y débarquèrent ne prolongèrent leur vie qu'en se nourrissant de cadavres et de chevaux à demi pourris que la mer abandonnait sur le rivage ; d'autres furent drossés sur des îles bordées de rochers, plusieurs échouèrent sur des bas-fonds, beaucoup furent engloutis. Le seul vaisseau de Germanicus, qui était à trois ordres de rames, aborda sur les côtes des Cauces, peuples situés entre les embouchures de TEms et de l'Elbe.

Après la tempête, quelques vaisseaux maltraités arrivèrent à l'endroit où Germanicus avait mouillé; il les fit radouber promptemenl et les envoya dans toutes les îles voisines, pour y recueillir les débris du naufrage

Voilà ce qui s'est passé de plus considérable en navigation sous Tibère j elle ne fut pas plus brillante sous son successeur Caïus Caligula, fils de Germanicus. Il fit construire un pont d'environ cinq quarts de lieue, qui s'étendait depuis Bayes jusqu'à Pouzzol, dans le desseiu de surpasser celui deXercès, dont nous avons parlé.

Il fit bâtir ce pont sur deux rangs de vaisseaux, liés solidement, aiîermis par des ancres et couverts de planches et de madriers, sur lesquels on mit une grande quantité de terre et de pierres. C'était une espèce d'esplanade où s'élevaient des maisons, des tentes et des hôtelleries. Ce grand ouvrage étant fini, pour y passer avec pompe, Caligula endossa une cuirasse qu'il prétendait être celle d'Alexandre. Il était paré d'un manteau de pourpre, tout brillant d'or et de pierreries, d'une riche épée, d'un bouclier, et d'une couronne de chêne ; il se fit accompagner d'une grande quantité de fantassins et de cavaliers, tous armés, passa le pont et le repassa avec l'appareil d'un triomphe, après s'être arrêté au milieu et y être monté sur un trône pour y faire son éloge.

Caligula entreprit une autre expédition marquée de même au coin de la folie : il fit d'immenses préparatifs pour la conquête de la Grande-Bre-

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tagne. Il arma puissamment par mer et par terre, et se rendit sur les côtes de la Gaule, qui regardent celte île ; il s^avança avec sa flotte ; mais tout à coup il fil revirer de bord, regagna le rivage d'où il était parti et ordonna alors les préparatifs d'un combat. On disposa les machines; les trompettes sonnèrent, le signal même de la bataille fut donné ; et tous ces grands mouvements se terminèrent à faire amasser à ses soldats des coquilles sur le rivage. Chargé ainsi que son armée de ces dépouilles de l'Océan, il se rendit comme en triomphe à Rome.

Sous l'empire de Claude, successeur de Caligula, la marine jouissait d'une certaine considération. L'entrée du Tibre était d'un très-difficile accès, les vaisseaux y étaient exposés à de grands périls, principalement en hiver, et cette incommodité empêchait les Romains de bien jouir de l'empire de la mer. Claude y fit creuser un bassin qui devint un asile assuré pour les vaisseaux, et afin que rien ne manquât à la commodité de ce port, Claude fit former une île d'un grand amas de terre et de gazon, dans laquelle il construisit un phare. Ce port, qui se nomme aujourd'hui Porto, est situé vis-à-vis d'Oslie, de l'autre côté du Tibre.

Jules César n'avait fait que quelques conquêtes sur les Anglais. Auguste avait mieux aimé s'en faire craindre que de les assujettir. Claude, quoique d'un mérite médiocre, ambitionna l'honneur d'un triomphe et entreprit de les soumettre. Il mit en mer une flotte considérable, et en donna le commandement à Plotius, sénateur romain, qui, après l'avoir divisée en trois corps ou escadres, passa l'Océan.

Plotius fit le débarquement sans obstacle, chercha les Anglais, les battit en plusieurs rencontres, et gagna du terrain ; mais ne se sentant pas assez fort pour en gagner davantage, il demanda du renfort à l'empereur. Claude, voyant sa puissance déjà établie dans cette île, résolut d'y aller en personne : il s'embarqua au port d'Ostie, dirigeant d'abord sa route sur Marseille, où il débarqua , et se rendit par terre jusqu'à Boulogne, d'où il rejoignit son armée en Angleterre. Il y remporta de célèbres victoires, et alla ensuite découvrir et subjuguer les Orcades, îles situées au nord de l'Ecosse. Après ces expéditions, Claude s'en retourna à Rome, où il jouit des honneurs d'un magnifique triomphe; le sénat lui donna le surnom de Britannicus, et lui-même fit mettre une couronne navale d'or pur sur son palais et sur la proue de ses vaisseaux.

Depuis la mort de Claude jusqu'à Constantin le Grand, c'est-à-dire

dans Tespace d'environ trois cents ans et sous trente-neuf empereurs, la marine ne fut, pour ainsi dire, point exercée par les Romains. On n'entretint que les vaisseaux nécessaires pour la traite des blés, pour des transports, et en quelques rares occasions.

Néron, successeur de Claude, fit ouvrir un canal de soixante-dix lieues de longueur, depuis le lac d'Avernes, dans la Campanie, jusqu'à l'embouchure du Tibre, assez large pour y conduire de front deux galères à cinq ordres de rames. Il fallut, pour la construction de cet ouvrage, couper des collines et remblayer des terres 5 quand il fut achevé, on y jeta un pont de trois arches. Néron ne s'en servit que pour faire venir d'Alexandrie de la poussière à l'usage des athlètes, et pour s'enfuir luimême en Egypte, quand il vit ses affaires désespérées.

Depuis Néron jusqu'à Vespasien, il ne se passa sur mer rien de considérable.

Trajan, parvenu à l'empire, ne crut pas la marine indigne de son attention. Une très-longue étendue des côtes d'Italie était sans port, ce qui privait la navigation de grandes commodités. Il en fit construire un fort beau à Civita-Vecchia, en Toscane. Trajan fit encore creuser à ses frais un port à Ancône, pour ouvrir une entrée à l'Italie du côté de la mer Adriatique.

Visitant ses conquêtes en Asie, et animé de la curiosité de voir l'Océan, comme le fut Alexandre, Trajan s'embarqua sur le Tigre, et entra dans le golfe Persique, oh une tempête, et la rapidité du fleuve combattue par le flux de la mer, le mirent en danger de périr. Quelques auteurs disent qu'il alla au delà d'Ormus, qu'il pénétra jusqu'à la mer des Indes, et qu'y étant arrivé et ayant aperçu un vaisseau qui faisait voile vers ces florissantes contrées, il avait voulu le suivre afin de surpasser en cela Alexandre.

Adrien, qui succéda à Trajan, ne fit usage de la marine que pour se promener: il était grand voyageur, et disait souvent « qu'un empereur, comme le soleil, devait toujours rouler. » Il passa en Angleterre, en Sicile, en Afrique et dans quelques îles.

Les empereurs qui vinrent après s'occupèrent peu de la marine. Ce fut même beaucoup pour Commode, du sein de ses débauches, que d'établir une flotte pour la traite des blés d'Afrique, au cas où celle d'Alexandrie manquerait.

La marine des Romains ne commence à se ranimer qu^près la mort de Pertinax et de Julien. L'empire est alors disputé par Sévère et pîir Pescennius Niger; Tun est proclanié à Rome, et Tautre dans TOrient. Sévère, pour triompher de son compétiteur, se saisit de Ravennes, et organise puissamment sa flotte et son armée. Niger, du sein des plaisirs, se réveille au bruit de ce grand appareil, et met aussi sur pied toutes les forces qu'il peut î^ssembler ; il fait fermer tous les passages et s'empare de tous les porls, même de celui de Ryzance, par où les vaisseau]!^ de Sévère pourraient passer en Asie. Cette guerre est fatale à Niger, il y perd la vie. Sévère, au contraire, a tous les avantages, et termine les hostilités par le siège de Byzance , où se sont réfugiés les restes du parti de son rival. Il presse cette ville vivement par terre et par mer avec un si grand nombre de vaisseaux, qu'un auteur prétend qu'elle était assiégée par les flottes de toute la terre.

Ceux de Byzance avaient cinq cents navires à double gouvernail, ils attiraient dans leur rade, par des machines invisibles, les bâtiments ennemis; les cordages leur manquèrent, ils en firent avec des cheveux de femme; ils soutinrent une infinité d'assauts, et se défendirent avec une valeur extraordinaire; mais voyant leurs vaisseaux brisés, les rues de leur ville couvertes de corps morts, les flots même rougis du sang de leurs concitoyens, ils se rendirent enfin.

Nous n'avons rien à dire ici d'une longue suite d'empereurs, dont U vie n'offre que des crimes, peu d'actions glorieuses, et rien de considérable relativement à la marine.

Claude II songea à arrêter les rapides progrès des Scythes , qui avaient formé une ligue avec les Hérules et les Goths. Ces peuples s'étaient assemblés proche du fleuve Tyra, qui se décharge dans le Pont- Epxin, où ils construisirent six mille vaisseaux, sur lesquels ils embarquèrent trois cent vingt mille hommes.

Après avoir navigué sur le Pont-Euxin , ce formidable essaim de barbares se jette sur les villes de Tomes, dans la petite Scythie, et de Marcianople dans la Mysie, mais ils en sept vjgoureuseiïient repoussés. Voulant ensuite profiter d'un vent favorable, i|s s'avancent vers la Propontide. Là, leurs vaisseaux, entraînés par les courants et ma} conduits par les pilotes, se mêlent avec beai^coup de cpnfusiop et se brisent les uns contre les autres. Ce qui échappe au naufrage se

1fc58 HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

retire vers l'Hellespont pour s'y radouber, et passe ensuite dans la mer Egée.

L'empereur Claude s'y rend non moins promptement II attaque les barbares sur mer et sur terre, il les défait partout; et le fléau de la peste se joignant à l'effort de ses armes, il les voit presque entièrement détruits. Les Scythes perdirent dans cette guerre deux mille vaisseaux et trois cent vingt mille hommes : Claude le marque lui-même dans une de ses lettres. En mémoire de celte glorieuse expédition, cet empereur reçut le nom de Gothique.

Maximien Hercule, associé à Fempire par Dioclétien , pour arrêter les courses des Gaulois et des Saxons, qui infestaient les mers, donna le commandement d^une flotte à Carausius, homme de basse naissance, mais habile dans la marine, où il s'était exercé dès la plus tendre jeunesse. Carausius assemble ses vaisseaux à Boulogne, et réussit assez bien à défendre les côtes confiées à sa vigilance, car il dompte les Gaulois et les pirates; mais il porte plus loin ses vues, et se laisse tenter par les charmes de Tindépendance. Afin de parvenir à son but, il commence par retenir pour lui tout ce qu'il enlève aux corsaires. Il a le soin, tant est grande sa prévoyance, de ne les attaquer qu'au retour de leurs expéditions, et lorsqu'ils sont chargés d'une riche proie.

Averti des desseins de Carausius, Maximien donne ordre qu'on le fasse mourir; mais celui-ci en est informé à temps et se retire avec toute sa flotte en Angleterre, dont il se rend le maître absolu. Il s'y fait proclamer empereiir; et, pour s'y maintenir, il construit une grande quantité de vaisseaux. Maximien fait aussi beaucoup armer, pour l'aller forcer dans cette île ; mais il n'y peut réussir, son escadre ayant à combattre la tempête et Carausius, qui, par son expérience dans la guerre et dans la marine , stiffit seul pour déconcerter les projets du plus puissant ennemi. Maximien n'ayant donc pu vaincre cet usurpateur, lui accorde la paix, et le laisse possesseur de ce qu'il ne peut lui ôter.

La tranquillité de Carausius, dans sa nouvelle monarchie, ne fut pas de longue durée. Après un règne de sept ans, il fut assassiné par un de ses officiers nommé Allectus, qui prit le commandement de ses flottes et lui succéda.

Constance Chlore, que Dioclétien avait fait César, pour montrer qu'il était digne de la pourpre dont il était honoré, arma puissamment pour

HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE. 25îl

faire la guerre à Âllectus, et la commença par le siège de Boulogne, dont celui-ci était le maître. Pour empêcher que cette place ne fût secourue du côté de la mer, Constance en ferma le port par une digue faite avec des pieux, des poutres et des pierres.

Constance, après s^être rendu maître de Boulogne, prépara deux flottes pour faire une irruption en Angleterre ; avec l'une il passa dans cette île, malgré le gros temps. L'autre flotte le suivit, elle rangea la côte de Wight, où les ennemis s'attendaient à la combattre; mais à la faveur d'un brouillard épais, elle aboYda sans danger. Les équipages ne furent pas plutôt débarqués, qu'on brûla tous les vaisseaux, soit pour empêcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de la flotte ennemie, soit pour forcer les soldats à ne chercher d'autre ressource que dans la victoire. Un grand nombre de Francs faisaient la principale force de l'armée d'Allectus; mais leur bravoure ne put résister aux Romains. Ce chef lui-même, blessé à mort, resta sur le champ de bataille. Son règne avait duré trois ans.

Après cette victoire. Constance reconquit l'Angleterre et la réunit à l'empire. Cette conquête rendit les mers libres, assura aux navigateurs le repos jusque-là troublé par les courses des vaisseaux anglais , et mérita à Constance l'amour et l'estime des peuples.

Constantin, ayant triomphé de Maxence, défit les Sarmates, voisins des Palus-Méotides, combattit Licinius ; mais il ne le réduisit pas si bien, que celui-ci ne pût devenir et ne devînt efTectivement en état de l'inquiéter encore. Constantin se prépara donc à faire la guerre à Licinius. Il fit d'abord construire un port à Thessalonique, où il n'y en avait point, et mit en mer deux cents vaisseaux à trente rames, et plus de deux mille navires de charge. Licinius, voyant cet appareil, chercha de tous côtés du secours. Il reçut quatre-vingts vaisseaux de l'Egypte, autant de la Phénicie, soixante des Ioniens et des Doriens, de l'Asie Mineure, trente de Chypre, autant de la Bithynie, vingt des Carions, et cinquante de l'Afrique; et de tous ces vaisseaux il composa son armée navale, qu'il tenait à l'entrée de l'Hellespont. Celle de Constantin était au Pirée.

Pendant ces dispositions maritimes, Constantin remporta par terre une grande victoire sur Licinius, qui se retira à Byzance. Constantin l'y poursuivit, et commanda à sa flotte de s'avancer : elle partit du

fm HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

Pirèe, et s'ëtendit le long des côtés de la Macédoine. Abahte, chef de la flotte ennemie, força de voiles et de rames, pour se jeter impétueusement et sans ordre sur des vaisseaux qui né pouvaient lui échapper. Crispus, amiral de Constantin, s^avança avec beaucoup de ménagemétit et dMntelligence. Ses vaisseaux ii^étaiént point en assez grand nombre pour s'embarrasser, mais ils étaient suffisants pour embarrasser ceux des ennemis, qui ne pouvaient ni gagner le large, ni se sauver par le détroit trop resserré. La perte de Licinius fut considérable dans cette journée; elle l'aurait été davantage si la nuit h''avait mis fin au combat. Le lendemain Abante sortit du port où il s'était retiré, et se présenta devant la flotte de Constantin; il la trouva en bon ordre et plus nombreuse qu'il ne pensait. Le combat recommença, et le vent devenant favorable à Constantin, la flotte de Licinius fut encore battue; Une partie fut submergée, et l'autre alla se briser sur les côtes ou côhtre des rochers. Il perdit dans cette seconde défaite ciiiq toille hommes, et cent trente vaisseaux avec leurs équipages.

La flotte victorieuse s'avança jusque devant Byzance, que Constantin assiégeait par terre, et où s'était retiré Licinius. Celui-ci, craignant alors d'être enveloppé, sortit de la ville, passa la mer et se retira en Calcédoine. Constantin , qui ne voulait pas lui donner le temps de refaire son armée, le suivit avec ses vaisseaux; mais pour qu'ils n'échouassent sur la côte de Bithynie, inaccessible aux gros bâtiments, il fit construire à la hâte des navires légers, sur lesquels il transporta les troupes destinées à former un camp près de Calcédoine. Il livra un nouveau combat à Licinius, qui fut entièrement défait dans cette action, où de trois cent trente mille hommes il ne s'en sauva que trente mille. Constantin retourna victorieux à Byzance, qui lui ouvrit ses portes ; il y établit le siège de l'empire et donna son nom à cette ville, que idèj)ufti on a toujours appelée Constantinople.

Julien l'Apostat , ayant été créé César par Constance, entreprit, à l'âge de vingt-cinq ans^ une expédition maritime, qui lui fit beaucoup d'honneur. Il avait forcé les Allemands à lui restituer les prisonniers de quarante villes confédérées qui étaient sous la protection de l'empire. Comme elles manquaient de vivres, il construisit huit cents vaisseaux de bois coupés dans les forêts voisines de l'embouchure du Rhin, les envoya faire, pour ces villes, la traite des blés en Angleterre.

HISTOIRE GENERALE DE LA MARÎNEt â6l

Etant empereur, dans son expéditioii contre les Perses, il équipa une flotte des plus nombreuses qu'on eût encore vues : il y avait six cents caravelles, cinq cents vaisseaux de cuir, cinquante vaisseaux de guerre, plusieurs bâlimenls larges propres à faire des ponts, et Une grande quantité de navires chargés de bois pour en construire , de vivres et dô machines de guerre.

Cette Hotte, assemblée dans TEuphraie, passa dans le Tigre, au moyen d'un canal conslrtiit par Trajan et perfectionné par Sévère, él qui joignait les deux rivières. Julien aurait pu avoir un heureux succès s'il avait su se servir du concours dé ses armées de mer et dé térrô ; ittàîs il fit une grande faute. Un déserteur des Perses ayant gaghé la confiance de cet empereur, lui représenta qiie sa flotté né pouvant remonter le Tigre qu'en se faisant haler par la moitié de soh armée, il était plus expédient de brûler les vaisseaux, et de chercher l'ennemi sur un autre terrain. L'empereur se détermina à suivre cet avis, parce qu'il grossissait ainsi son armée de terre de plus de vingt mille hommes, occupés à la marine. Il fit même brûler les provisions, persiïadé qu'il mettrait par là ses soldats dans la nécessité de ne rien attendre que de leur valeur.

Lorsque les Perses le virent engagé dans leUr pays^ qu'il ne connaissait pas, ils le harcelèrent et le fatiguèrent considérablement. L'eîÉâpereur Julien reçut dans la bataille uti coùj[) doiit il moutut. Il ét^it âgé d'environ trente et un ans.

La marine ne fut pas florissante soàs !<es prenii^éi's successeurs de Juïien. Jusqu'au règne de Théodose il n'y a qu'uft trait qui regarde la navigation. Maxime amusait Valenlinien lé jeune par dès léiWoignagès d'amitié, et cependant il passa sans bruit eu Italie J)0Ur le surprendre. Valentinien s'embarqua aussitôt avec sa mère Justine et Galba sa sœur : ils jetèrent l'ancre à Thessalonique. L'empereur Théôdose, touèhé des malheurs de Valentinien, résolut de faire la guerte à Maxiïiîe.

Gelui-ci, averti du passage de Valentinien avec sa mère et sa soeur, envoya, contre eux Adragalhius, qui commandait ses meilleui's voiliers. Mais ce général ayant parcouru toute la mer qui est entre la Grèce et l'Italie sans les avoir rencontrés , et informé en même temps que Maxime avait été battu par Théodose, se jeta tout armé dans les flots, aimant mieux périr ainsi que de s'exposer à la fureur de ses ennemis, dont il ne devait attendre qu'un traitement rigoureux*

Lëon, qui avait succédé à Marcius, voulut venger Tempire des outrages réitérés des Vandales, et reprendre ce qu'ils lui avaient usurpé. Dans ses préparatifs de guerre, il fit entrer onze cents vaisseaux. Il en forma trois flottes, afin de pouvoir attaquer les Vandales de toutes parts. La première les chassa de Tîle de Sardaigne, la seconde les défit à la hauteur de Tripoli , mais la troisième n'eut pas un succès si heureux. Elle avait fait voile avec une bonne brise, jusqu'au cap de Mercure, assez près de Carthage. Giseric, premier roi des Vandales, mit promptement en état ses grands vaisseaux et ses barques; mais ce qu'on aura peine à croire, c'est que le vent ne lui étant pas favorable, il obtint du général romain une trêve de cinq jours.

Les Vandales en profitèrent pour tomber brusquement sur la flotte romaine, contre laquelle ils lancèrent des brûlots. Elle en fut d'autant plus embrasée, qu'elle était fort nombreuse et renfermée dans un port très-resserré.

Justinien arma par mer et par terre ; il envoya contre les Vandales Bélisaire, avec une flotte composée de quatre-vingt-douze vaisseaux longs, à un rang de rames, fort légers et couverts, afin que les rameurs pussent être garantis des traits des ennemis. Il y avait cinquante autres navires qui contenaient depuis trois jusqu'à cinquante mines de blé. On comptait dans cette flotte vingt mille matelots , et deux mille hommes de Constantinople , qui savaient parfaitement manier la rame.

Après que Justinien eût fait bénir le vaisseau amiral par le patriarche de Constantinople, la flotte appareilla; elle mouilla à Abydos, d'où elle ne put partir que quatre jours après. Bélisaire la fit précéder par trois autres vaisseaux peints en rouge au-dessus des voiles pour être vus le jour, et portant des fanaux pour être aperçus la nuit. La flotte se rendit en Sicile. Bélisaire y apprit que l'armée navale des Vandales, forle de cent vingt vaisseaux, était occupée contre Godas en Sardaigne , que Carthage n'était point gardée, que Gélimer était tranquille à quatre journées de la mer, et que la navigation était libre.

L'armée romaine, après quelques heureux essais, marcha à Carthage le long de la mer : les vaisseaux la suivaient en longeant la côte, et ne se laissaient point perdre de vue. Bélisaire et Gélimer s'étant joints aux avenues de Carthage, se battirent bientôt : d'abord celui-ci eut l'avantage, mais il ne sut pas en profiter. Bélisaire eut le temps de rassembler

HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE, â63

les fuyards ; 11 ranima ses soldats , et revint brusquement sur les ennemis que le plaisir du triomphe avait débandés. Il les battit sans peine, et les obligea de prendre la fuite. Le vainqueur s'approcha de Carlhage. Les Vandales avaient déjà abandonné la ville dont les portes lui furent ouvertes; il y entra, et les habitants, fatigués du gouvernement barbare des Vandales, l'y reçurent avec joie, et livrèrent leur port à ses vaisseaux.

Les ennemis de l'empire romain semblaient renaître les uns des autres ; aux Vandales succédèrent les Goths : l'Asie tentait leur cupidité. 11 fallait passer l'Hellespont , et ces barbares n'avaient point de vaisseaux. Gainas, pour remédier à cet inconvénient, lit couper des arbres dans une forêt voisine , les assembla, et en forma des espèces de radeaux sur lesquels il eut la témérité de mettre ses soldats et ses chevaux. Fravitta, à qui l'empereur Arcadius avait confié ses forces de mer, apercevant la mauvaise manœuvre des barbares, vint à eux avec un seul vaisseau à éperons : il fit d'abord tomber une grêle de traits sur les troupes, qui étaient à découvert ; il vint ensuite à l'abordage, et il lui fut aisé de couler la plus grande partie de ces bateaux informes : une tempête qui survint alors seconda la valeur des Romains , de façon que cette multitude de barbares fut ensevelie dans la mer.

Sous l'empereur Zenon, ces mêmes Goths, conduits par Théodoric, leur chef, voulurent tenter une descente en Italie. Ils partirent de Thrace, et vinrent jusqu'au golfe Ionique ; mais ils n'osèrent en entreprendre le passage et vinrent gagner Ravennes, toujours en côtoyant la mer. Ils formèrent le siège de cette place, devant laquelle ils restèrent trois ans, sans pouvoir ni la forcer, ni la réduire, n'ayant point de vaisseaux pour couper les secours que les assiégés recevaient par mer.

Dans ces temps fâcheux, les empereurs ne se soutenaient que par la navigation. C'est par ce moyen que les Romains remportèrent de grands avantages sur les Goths. Rélisaire, avec une flotte, alla les attaquer dans la Sicile, il prit d'abord Catanes et Syracuse ; plusieurs autres villes se rendirent; mais les Goths qui s'étaient retranchés dans Palerme, s'y défendirent. Bélisaire fit entrer sa flotte dans le port ; et, avec des machines, il hissait au haut des mâts, plus élevés que les murs, des canots remplis de soldats , qui faisaient tomber une grêle de flèches sur les Goths. Ceux-ci, effrayés de se voir attaqués par des ennemis qui corn-

battaient en Tair, ne furent pas longtemps à se rendre; toute la Sicile prit le même parti. Les Golhs eurent un pareil échec en Dalmatie.

La supériorité que la mcirine donnait aux Romains sur les Golhs engagea ceux-ci à s'applique^: à la navigation. Yitigis, un de leurs générau3(, fut le premier qui pens^ à construire des vaisseaux : il en fit Tessai devant Salope,, qu'il vj^t assjpger p^r m^r et par terre. L'entreprise ne fut pas heureuse : ses vaisseaux, mal construits et montés par des matelots encore peu au fait de la piaqœuvre, furent bientôt dispersés par les Romains.

Viiigis, que ce mauvais sucpès rendit furiepx, forqia le dessein de se venger sur Rome : il rallia ses troupes, et vint raetlrp le siège devant ççlte ville j il la pressa de façon que Béljsaire, qui la défendait, se trouva obligé de demander du secours à l'empereur Justinien. L'impétueux Vitigis voyant que ce siège n'avançait pas aussi vite qu'il l'aurait souhaité, résolut de se rendre maître de l'embouchure du Tibre, afin que les Romains ne reçussent, du côté de la mer, ni troupes ni vivres. Son espérance fut trompée.

Upe flotte nombreuse, chargée de soldats et de munitioqsi, étant venue mouiller à l'embouchure dp ïibre , Béljsaire vint la visiter ; à la faveur de la nuit, il fit faire des espèces de bateaux plats de plusieurs canots liés ensemble, et mit sur ces bateaijx les vivres, les matelots, les pilotes et des soldats armés , pour tirer sur les ennemis qui voudraient s'opposer à leur passage. Au poiql du jour cette flotte de nouvelle fabrique repflopla le Tibre et prjt la route de Rome, oîiBélisaire arriva heureusement, en ramenant l'abondance qui ranima le courage de§ Romains.

Les Goths renoncèrent bientôt à garder l'embouchure du Tibre, et Vitigis leva le siège, pour aller tenter celui de Rin^ini : il fit encore, contre cette ville, des efforts impuissants. Bélisaire l'y suivit. Les Goths prirent l'alarme et se sauvèrent.

C'est sous Totila , successeur d'Evaric, que les Goths commencèrent à se former à la mariqe. Après pluwsieurs conquêtes, ce roi assiégea la ville de Naples. Justinien, alarmé, envoya des troupes en Italie, ppiir arrêter la rapidité de ses conquêtes. Il fît partir de Constanlinople une flotte composée de vaisseaux de la Grèce, dopt il donna le commandement à Maximin, homme faible, sans génie et sans courage. Celui-ci s^approcha de Naples avec sa flotte, croyant épouvanter les Goths j mais

HISTOIRE GENERALE DE LÀ MaRINË. !i65

efiVayé lui-même par la crainte d'une défaite^ il passa seulement devant la ville assiégée, et alla mouiller à Pembouchure du Tibre.

Le gouverneur de Naples, pressé par un ennemi redoutable, voulut faire savoir à Démétrius Pextrême besoin qu'il avait de son secours ; mais il était difficile de passer : cependant un soldat nommé aussi Démétrius, qui avait servi avec honneur sous Bélisaire dans différentes expéditions maritimes, vint à bout de cette entreprise. Ce Romain monta sur un canot, et fut assez adroit pour se faire jour à travers toutes les sentinelles; il parvint jusqu'à la flotte romaine, et représenta au général la situation des assiégés avec tant de force et d'éloquence, que l'ordre fut donné d'appareiller et de faire voile pour le port de Naples.

Totila, informé du nombre et du rang des vaisseaux de la flotte ennemie, la fit attaquer brusquement par une grande quantité de navires qu'il avait fait armer exprès. L'attaque fut si vive, qu'elle déconcerta les Romains. Les Goths les poursuivirent et en firent un horrible carnage; ils gardèrent plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient les deux Démétrius ; ceux qui sejetèrent dans des chaloupes parvinrent seuls à se sauver.

Pendant que les Napohtains consternés se désolaient d'un échec qui les réduisait aux dernières extrémités, le lâche et timide Maximin perdait le temps en Sicile avec sa flotte : on lui fit savoir le triste état de Naples, et le pressant besoin que cette ville avait de son secours ; les sanglants reproches que lui firent ses officiers achevèrent de le déterminer. Il fit enfin partir ses vaisseaux pour Naples ; quant à lui, il jugea à propos de rester à Syracuse, et abandonna la conduite de sa flotte à Erodien et à Démétrius. Aux approches de la ville, cette malheureuse flotte fut battue par une effroyable tempête, qui jeta presque tous les vaisseaux à la côte. Les barbares, profitant de la détresse des Romains, montèrent sur leurs navires échoués, et commirent un sanglant massacre, Démétrius, l'un des vice-amiraux, fut fait prisonnier. Les Napolitains prirent le parti de se rendre.

Peu satisfait de ses généraux, qui paraissaient s'endormir sur les progrès que Tolila faisait en Itahe, Justinien crut devoir y envoyer Bélisaire : la présence de ce chef supérieur ranima les troupes. Les Goths s'aperçurent bientôt que les armées romaines n'avaient besoin pour réussir que d'être bien conduites. D'abord Bélisaire ravitailla Otrante;

26a HISTOIRE GENERALE DE LÀ MARINE.

cette place, assiégée par les Golhs et pressée par la famine, avait déjà parlementé pour se rendre, et le jour en était pris. Bélisaire donna à la ville des munitions pour un an, en relira les soldats qui avaient été affaiblis par la faim, et en mit de frais à leur place. Ce secours, venu si à propos, détermina les ennemis à lever le siège.

Totila, qui avait une puissante armée , tourna ses forces contre d'autres places. Il s'empara d'abord de plusieurs villes qu'il aurait été difficile de secourir, parce que l'empereur n'était pas en état de lui faire tête. Ensuite il alla assiéger la capitale de l'Italie et résolut d'abord de l'affamer. Le pape Vigile, qui s'était réfugié en Sicile, fit charger de blé une flotte considérable qui partit pour Rome; elle arriva sans obstacle au port du Tibre. Les Goths, qui en avaient eu avis, entrèrent dans le port et s'y cachèrent ; ils sortirent de leur embuscade pour se saisir des vaisseaux à mesure qu'ils arriveraient. Les Romains, qui occupaient les forteresses du port, firent des signaux à la flotte pour l'avertir de ne pas avancer ; mais ces signaux furent mal interprétés. Les navires romains allèrent précisément se livrer aux barbares, qui s'emparèrent des vivres et des vaisseaux.

Bélisaire, qui voyait la nécessité de jeter des vivres dans Rome, résolut de faire une tentative par mer, et le succès seconda son entreprise. Il fit partir une flotte de Durazzo, qui, à la faveur d'un bon vent, arriva à Otrante en très-peu de temps, d'où elle cingla du côté de Rome. Informé du dessein de Bélisaire, Totila prit ses mesures pour le contrebarrer. Il fit construire, dans l'endroit du Tibre le plus étroit, une espèce de pont et élever dessus des tours de bois, dans lesquelles il logea ses meilleurs soldats ; mais le général romain sut bientôt renverser ces obstacles : il fil joindre ensemble deux bateaux, et bâtit dessus une tour plus haute que celles des ennemis. Ensuite il mit sur le Tibre deux cents barques chargées de soldats et de blé ; ces bal eaux étaient entourés de murs de bois percés par intervalle, afin qu'on pût tirer par les trous sur les Golhs. Il plaça de l'infanterie et de la cavalerie aux avenues du port des deux côtés du rivage, pour en défendre l'entrée, et une forte garnison dans la ville. Ayant ainsi tout disposé, il monta sur un vaisseau pour être à la tête de cette expédition, et remonta le Tibre avec sa flotte.

Parvenu à l'estacade des Goths, il; fit donner par terre sur ceux qui

HiSTOmE GENERALE DE LA MARINE. 267

la gardaient ; il Tattaqua ensuite avec ses vaisseaux murés et sa tour, et fît jeter dessus quantité de feux d'artifice qu'il avait préparés : le tout fut exécuté avec tant d'habileté et de bonheur, que les Goihs furent défaits, et leurs tours mises en cendres, avec plus de deux cents soldats qui les défendaient. Malgré tous ces avantages, l'incurie du commandant que Bélisaire avait commis à la garde du port, et la trahison des soldats isauriens , livrèrent la ville à Totila, qui y entra triomphant. Après cette défaite, Bélisaire erra en Italie pendant près de cinq ans, puis s'en retourna trouver Justinien à Constantinople.

L'empereur, voulant toujours rétablir ses affaires en Italie, y envoya une nouvelle armée sous la conduite de Narsès. Totila disposa tout à Rome pour y faire une bonne défense ; il arma trois cents vaisseaux longs, sur lesquels il mit des soldats qu'il envoya butiner à Gorfou et dans tout le pays voisin ; ils désolèrent toute la côte maritime et prirent plusieurs bâtiments romains, chargés de munitions de bouche et de guerre, destinés pour l'armée de Narsès. Totila tenait encore la ville d'Ancône assiégée par terre, il la fit investir par mer avec une flotte de quarante-sept vaisseaux.

Valérien et Jean, tous deux généraux de l'empereur, sachant quelle importance il y avait à faire lever le siège de cette place, unirent leurs troupes: Jean avait trente-huit vaisseaux, Valérien le joignit avec douze, et tous ensemble firent voile pour Ancône. Les Goths allèrent aw-devant de cette armée avec leurs quarante-sept vaisseaux chargés de l'élite de leurs troupes. Ils en vinrent aux mains.

Les barbares commencent l'attaque avec furie ; mais ils se présentent sans ordre et sans discipline. Ils s'étourdissent eux-mêmes par les cris affreux qu'ils poussent pour intimider leurs ennemis. Les Romains, plus intelligents, font paraître leurs vaisseaux de front. Par leur situation, tous leurs traits tombent sur les barbares, et ceux des barbares ne les incommodent que légèrement : les Gotlis ne savent à quoi se résoudre, le désordre qui règne parmi eux y jette bientôt le découragement. La flotte victorieuse les enveloppe; leurs vaisseaux sont pris ou coulés, à la réserve de onze qui gagnent la côte et que les Goths euxmêmes font brûler. Cette victoire, qui fut suivie de la levée du siège d'Ancône, abaissa beaucoup l'orgueil de Totila.

Peu après cette défaite, ce général assembla encore une flotteï'quî

s'empara des îles de Corse et de Sardaigne. Cette conquête consola un peu sa vanité, et le releva des humiliations qu'il avait essuyées à la bataille d'Ancône. Narsès, à la tête d'une formidable armée, alla combattre Totila et le vainquit : six mille Goths furent tués dans le combat, un grand nombre se rendirent prisonniers et furent massacrés, peu se sauvèrent. Totila s'enfuit avec quinze de ses soldats, et mourut d'un coup de javelot, après avoir régné onze ans. La mort de ce prince fut véritablement l'époque de la décadence de l'empire des Goths. Ils firent de vains efforts pour se relever.

Peu après la ruine de cette nation barbare, l'empire eut encore de nouveaux ennemis à combattre ; il fut désolé par les Huns, peuples sortis des Palus-Méotides. Une multitude de ces barbares se répandit sur les bords du Danube au plus fort de Thiver ; ils le passèrent à pied à la faveur de la glace dont il était couvert, et ils allèrent s'établir dans la Chersonèse de ïhrace, d'où ils portèrent l'épouvante jusqu'à Constantinople. L'empereur envoya contre eux une armée, sous les ordres de Bélisaire : il repoussa les Huns, les battit, les mit en déroule, et retourna aussitôt à Constantinople avec son armée triomphante.

Les Huns n'étant pas poursuivis, comme ils le craignaient, se rallièrent dans la Chersonèse ; forcèrent plusieurs places, et répandirent la terreur dans toute cette contrée. Leur dessein était de s'établir dans le pays et d'y fixer leur demeure. Cependant, pour se faciliter une retraite par mer, au cas où ils ne fussent pas assez forts, ils imaginèrent de construire une flotte d'une fabrique assez singulière : ils assemblèrent une grande quantité de roseaux longs et épais, ils les lièrent avec des cordes et de l'osier, et en firent des claies ; ils jetèrent dessus de longues perches attachées par le milieu et par les extrémités, pour servir de bancs aux rameurs, et affermirent le tout avec des hens plus forts. L'assemblage de trois ou quatre claies faisait un bateau assez large pour contenir quatre hommes et assez profond pour recevoir du lest. La partie de ces bateaux qui se présentait la première, était élevée et recourbée en forme de proue; les côtés étaient disposés de façon qu'on y pouvait facilement faire usage de la rame. Les Huns firent cent cinquante navires de cette espèce, qui devaient être montés par six cents hommes bien armés.

Cependant l'empereur informe des ravages que les Huns continuaient

de faire dans Pempire, envoya contre eux un corps de troupes sous les ordres de Germain, qui s'était déjà fait une grande réputation par les armes. Au bruit de son arrivée, ces barbares se jettent sur leurs roseaux flottants ; Germain envoie à leur rencontre vingt bâtiments légers, montés par de bons rameurs, et des soldats armés de boucliers, d'arcs et de lances. Cette flottille agitée par les rames, et poussés par les courants, tombe avec violence sur les bateaux des Huns, qui sont d'abord enfoncés. Les barbares sont cruellement inquiétés par les traits des Romains et par les dards à pointe recourbée, qui coupent enfin les cordages de leurs bateaux et les engloutissent dans les flots avec les soldats qui sont dessus.

Aux Huns succédèrent les Avares , peuples établis sur les bords du Danube ; à ceux-ci, les Lombards, qui élevèrent en Italie une nouvelle puissance, sur les ruines de celle des empereurs. Les Perses vinrent ensuite, et firent plusieurs fois trembler Constantinople. Plusieurs petits tyrans se mirent de la partie , et réunirent tous leurs efi'orts pour démembrer l'empire, afin d'en envahir quelque portion. De leur côté les Turcs menaçaient aussi.

Les fréquentes incursions des Sarrasins donnèrent souvent de vives alarmes aux empereurs. Pour se rendre maître de l'empire, un de leurs chefs mit en mer une grande quantité de vaisseaux de guerre. L'empereur Constans arma de son côté une puissante flotte, qui alla mouiller dans un port de la Lycie. Le combat se termina par la défaite des Romains, dont les Sarrasins firent un si grand carnage, que la mer parut teinte de leur sang.

L'empereur Constans échappa cependant à la cruauté des barbares ; il quitta ses vêtements, prit un habit de peu de valeur, monta sur un petit bâtiment qu'il trouva par hasard, et se sauva avec peu de monde à Constantinople. Après cette victoire, les Sarrasins se rendirent maîtres de l'île de Rhodes ; ei sans leurs divisions intestines, ils auraient fait alors subir le même sort à l'empire.

Constantin, fils de Constans, ne fut pas plutôt sur le trône, qu'il partit de Constantinople avec une nombreuse flotte, et fit voile pour la Sicile. Il voulait faire la guerre à un Arménien nommé Mizizius, que des légions romaines avaient déclaré empereur. Constantin lui hvra le combat, et le défit. Après cette expédition, l'empereur retourna à Constantinople.

C'est sous cet empereur que les Sarrasins, ayant ravagé les plus belles provinces de Tempire, vinrent envelopper Constanlinople avec une puissante flotte. Pogonat leur opposa tous les vaisseaux qu'il put rassembler. Les deux armées navales furent continuellement en présence ; depuis le printemps jusqu'à l'automne , chaque jour amenait un combat ; mais comme aucun n'était décisif, les Sarrasins aux approches de Thiver se retirèrent à Cysique. Ils reparurent au printemps, et la même manœuvre se répéta pendant sept ans.

Ennuyés d'une entreprise où ils n'avaient rien gagné, et dans laquelle ils avaient perdu beaucoup d'hommes et de vaisseaux , les barbaœs se retirèrent en très-mauvais état ; les restes de leur flotte arrivés à Silée, furent surpris par une tempête qui en brisa une partie contre les rochers; l'autre fut ensevelie sous les flots. Les Sarrasins demandèrent une trêve de trente ans, qui leur fut accordée, aux conditions de payer le tribut qu'on leur imposa. Ainsi ces barbares, qui croyaient subjuguer les Romains, furent trop heureux de pouvoir en être tributaires.

L'empereur eut encore à se soutenir contre les Bulgares; Pogonat, pour arrêter les progrès de ces redoutables ennemis, assembla sur le Pont-Euxin une grande quantité de vaisseaux , avec lesquels il entra dans le Danube. Efl'rayés d''un appareil si considérable , les barbares prirent le parti de la retraite, et allèrent se fortifier dans un endroit entouré de rivières, et défendu par des marais. L'empereur s'étant trouvé alors sérieusement incommodé , se retira avec cinq de ses vaisseaux ; mais les troupes qu'il avait laissées prenant son départ pour line fuite, se retirèrent. La lâcheté des soldats romains ranima le courage des Bulgares, qui revinrent sur les fuyards, et en firent un horrible carnage ; ils se répandirent ensuite dans l'empire, dont ils désolèrent les plus florissantes provinces. Pour les contenir , l'empereur se vit obligé de leur payer «n honteux tribut.

Quelque temps après, les Sarrasins reprirent les armes, et commencèrent par s'emparer de l'Afrique. L'empereur Léonce y envoya une armée navale sous la conduite du patrice Jean, qui les mit en déroule, et leur enleva toutes les villes qu'ils avaient soumises. Les barbares mirent en mer «ne flotte plus nombreuse que celles qu'ils avaient eues jusqu'alors ; ils reprirent tout ce qu'ils avaient perdu , et obligèrent Jean à la faite; il alla relâcher à l'île de Candie, où ses troupes muti-

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nées se rëvoltèrent, et mirent Apsimare à sa place, en le proclamant empereur. Apsimare ne refusa point une dignité si flatteuse ; mais pour la posséder sans trouble, il s'embarqua sur la flotte du patrice, et la conduisit à Constaniinople ; il surprit la ville, monta sur le trône de Léonce, et renferma Tempereur dans un monastère.

Justinien le jeune, que Léonce avait relégué dans la Chersonèse, remonta sur le trône ; et, pour s'y affermir, il fît trancher la tête à Léonce et à Apsimare. Il ordonna de puissants armements, pour faire la guerre aux Bulgares ; mais ses armes n'eurent pas un heureux succès. Comme ce prince était cruel, il pensa plutôt à venger sa personne qu'à soutenir sa dignité : il équipa une flotte composée de trirèmes, de na-^ vires légers et de vaisseaux de charge , sur lesquels il fit monter cent mille hommes ; il l'envoya dans les préfectures de la Chersonèse et du Bosphore, pour y mettre tout à feu et à sang.

Il voulut ainsi punir les outrages personnels qu'il avait reçus de quelques habitants de ces contrées. On exécuta cet ordre barbare ; mais la flotte fut battue par la tempête , qui enveloppa dans un seul naufrage près de soixante-treize mille personnes. Moins touché de ce désastre que du déplaisir d'avoir vu sa passion si mal servie, l'empereur mit une nouvelle flotte en mer pour exercer de nouveaux ravages dans la Chersonèse ; mais il périt lui-môme sans avoir pu satisfaire sa vengeance.

Sous Anastase II, les Sarrasins déclarèrent encore la guerre à l'empire et se disposèrent à l'attaquer par terre et par mer. Ils cinglèrent avec une puissante flotte vers Alexandrie et la Phénicie, pour y couper des cyprès propres à la construction des vaisseaux. L'empereur assembla à Rhodes une flotte composée de galères, de bâtiments légers et de brûlots ; il en donna le commandement à Jean, diacre de la grande Eglise. Ce général trouva d'abord les esprits assez dociles, et soumis à ses ordres ; mais les Opsiciens, c'est-à-dire les soldats tirés de Bithynie, de Mysie, de Phrygie, de Dardanie et de la Troade, se révoltèrent contre l'amiral et le tuèrent.

Les révoltés, ayant relâché à Aramite dans la Mysie, y trouvèrent un receveur des impôts publics, nommé Théodose, à qui ils mirent malgré lui la couronne impériale sur la tête. C'était un homme tranquille, peu soucieux des honneurs ; il refusa absolument et s'enfuit sur une montagne pour s'y cacher. Les Opsiciens le contraignirent de se

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mettre à leur tête» Anastase, se voyant déplacé par une force supérieure^ vint se soumettre à Théodose et lui rendre hommage, après quoi il se retira dans un monastère.

Cependant les Sarrasins, qui poussaient toujours leurs conquêtes, vinrent enfin se présenter devant Constantinople. Ils firent avancer une flotte de dix-huit cents vaisseaux ; elle était sous les ordres de Soliman leur calife ; mais dans le temps que le calife se disposait à donner un assaut du côté de la mer, Tempereur Léon fit pousser contre sa flotte un grand nombre de vaisseaux remplis de feu grégeois. Les Sarrasins qui ne s^attendaient point à un tel abordage, et qui ignoraient même la force de ce feu d'artifice qui brûlait dans l'eau, virent périr vingt de leurs navires, qui furent consumés dans un instant.

Au printemps suivant deux flottes vinrent à leur secours, Tune d'Egypte, de quatre cents bâtiments de charge et de plusieurs vaisseaux légers, et Pautre d'Afrique, de trois cent soixante navires. La crainte du feu grégeois amortit toute leur ardeur, et les empêcha de s'engager dans le détroit ; elles abordèrent en Bithynie. Les Egyptiens allèrent à Constantinople se soumettre à l'empereur. Léon, encouragé par cette défection, fit partir des brûlots chargés de siphons, qui, vomissant un torrent de feu liquide sur les deux flottes, les réduisirent en cendres.

Léon fut encore attaqué dans sa capitale par les habitants des Cyclades : ces peuples, que la cruauté de l'empereur avait disposés à la révolte, réunirent leurs vaisseaux et en formèrent une flotte nombreuse. Léon les attendit avec son armée navale, et leur livra un combat dont le succès ne fut pas longtemps douteux : il mit encore en usage son feu grégeois, qui brûla presque tous les vaisseaux de ces malheureux insulaires.

Constantin Copronyme, successeur de Léon l'Isaurien, eut aussi à se défendre contre les diff'érentes excursions des barbares. La sixième année de son règne, une flotte de Sarrasins partis d'Alexandrie, aborda en Chypre; mais une flotte impériale qui était dans cette île l'attaqua, brûla une partie de ses vaisseaux, et s'en retourna à Constantinople, chargée de gloire et de richesses.

Quelque temps après, l'empereur envoya contre les Bulgares une armée de deux mille six cents vaisseaux nommés palandries / mais la tempête fit périr presque tout cet armement.

Dans la trente-troisième année de son règne, il se disposa encore à faire la guerre aux mêmes peuples; il mit en mer deux mille navires de la même construction. Il conduisit lui-même cette flotte, montant un de ces navires peint en rouge ; il fit voile pour le Pont-Euxin, et arriva avec ses vaisseaux à Tembouchure du Danube. Il livra un combat par terre, où il fut victorieux, et retourna ensuite à Constantinople.

L'année suivante, il arma une flotte considérable, mais comme elle faisait voile pour aller combattre les Bulgares, elle essuya une tempête qui lui enleva plusieurs de ses vaisseaux.

Micbel, ayant pris les rênes de Fempire après Léon TArménien, eut à soutenir la guerre que lui fit un certain Thomas, Sclavon d'origine, de naissance obscure, mais d'un courage peu commun. Cet homme, ennuyé de la misère dans laquelle il languissait, se sentit assez d'ambijlion pour oser aspirer à la fortune la plus brillante. Il se rendit à Contantinople, comme dans le lieu qui pouvait le plus favoriser ses desseins, et se plaça domestique chez un sénateur; mais ayant eu la témérité de manifester la passion qu'il avait conçue pour la femme de son maître, Thomas fut obligé de prendre la fuite ; il se réfugia chez les Sarrasins, dont il embrassa la religion et les mœurs ; il prit le parti de la guerre, et il s'y acquit une telle réputation, que les Sarrasins le mirent à la tête de leurs troupes. Le nouveau général résolut de profiter de ces forces pour usurper l'empire romain. Il vint avec une nombreuse armée porter la guerre au sein de l'empire. Le trône était toujours occupé par Michel, prince détesté de la plupart de ses sujets.

Cet empereur voulut opposer au Sclavon quelques troupes, qui furent défaites. Thomas assembla des galères et des vaisseaux ronds, soit pour aller chercher des vivres, soit pour porter des chevaux ; et, avec ces bâtiments, il se saisit de la flotte impériale. De tous ces navires, réunis à Lesbos, il forma une armée navale. L'armée de terre était de quatre-vingt mille hommes, avec lesquels il faisait des ravages affreux. Il passa le détroit à Abyde, alla dans la Thrace, et enfin s'approcha de Constantinople. L'empereur, voyant le péril, se disposa à s'en garantir. Thomas attaqua la ville par terre et par mer, avec beaucoup de vivacité. Les vaisseaux qui l'environnaient étaient chargés de machines qui jetaient du feu de toutes parts : la ville eût été bientôt réduite en cendres, sans un vent furieux qui s'éleva, et qui semblait chasser les

flammes. L'armée de terre n'eut pas un plus heureux succès, les habitants se défendirent courageusement, et la rigueur de la saison se joignant à leur valeur, obligea Thomas de lever le siège.

Au printemps suivant, il reparut devant Constantinople. L'empereur, voyant les murs de la ville attaqués, monta sur un endroit élevé, d'où il parla aux troupes de Thomas, comme s'il avait voulu les attendrir sur les malheurs de la guerre ; mais il n'avait dessein que de les amuser ; car, pendant sa harangue, une sortie avait lieu sur les ennemis, qui ne s'y attendaient pas : ils furent surpris et battus presque en même temps.

L'empereur remporta encore une victoire plus signalée sur la mer : ses galères ayant pris le large pour livrer bataille aux galères de Thomas, celles-ci, frappées d'une terreur panique, tournèrent la proue du côté de la terre; une partie des équipages alla se j eter avec confiane entré les bras de Michel , et implora sa miséricorde. Une autre sortit des vaisseaux, se jeta dans le camp, et ne voulut point absolument se rembarquer.

La fermeté de Thomas ne fut point ébranlée par cette perte. Il pensa moins à s'en affliger qu'à la réparer. Il fit venir une flotte qu'il avait en Achaïejelle était composée, tant en vaisseaux de guerre qu'en bâtiments de charge, de trois cent cinquante voiles. Elle vint prendre terre dans un port de la Thrace; mais la flotte impériale, chargée de siphons à feu, la surprit et en brûla une bonne partie. La mort de Thomas délivra l'empereur du plus terrible ennemi qu'il pût avoir.

Les Arabes établis sur les bords de l'Ebre, près de la mer, vers la partie occidentale de l'Espagne, se voyant multipliés dans un terrain assez ingrat, demandèrent à leur chef, Apochapse, la permission d'aller fonder une colonie dans quelque pays plus fertile. Cette proposition fut du goût de ce prince, qui forma d'abord le dessein de les mener butiner dans les îles du Levant, résolu qu'il était de résider dans celle qu'il trouverait à son gré.

Il tint cette résolution secrète, et pour répondre aux intentions de ses sujets, il fit armer de grands vaisseaux, et les conduisit vers les îles de l'Archipel, sous prétexte de s'y enrichir. Il parcourut plusieurs îles sans trouver d'obstacle, parce que toutes les forces navales de l'empereur étaient employées à la poursuite de Thomas ; il fit un riche butin dans

toutes ces îles; vint aborder en Crète où il acheva de s^^nrichlr, et s"'en retourna dans son pays avec de précieuses dépouilles.

Apochapse équipa une flotte plus forte et plus nombreuse que la première. Il partit au commencement du printemps, et fit voile pour l'île de Crète, où il avait dessein de fixer sa demeure, à cause de la beauté, de la fertilité et des avantages du lieu. Il y aborde sans obstacle. Aussitôt aprèsf la descente, il envoie la plus grande partie de son monde au pillage. En même temps, il fait mettre le feu à ses navires. Ses gens, épars dans nie, effrayés de cet incendie , accourent au camp , et en demandent la raison à leur chef. Celui-ci leur répond qu^ayant cherché un endroit où ils pussent s'établir commodément, il n'en a point vu de meilleur que celui où ils sont. Le souvenir de leurs femmes et de leurs enfants paraît d'abord un obstacle à cet établissement ; mais Apochapse leur ayant représenté qu'ils trouveront des femmes suffisamment dans leur nouvelle habitation, et qu'ils auront plus de facilité à y élever leur famille que dans le pays d'où ils sortent, ils n'ont plus rien à répliquer.

L'empereur, informé de ce qui s'était passé en Crète, y envoya Photin avec des vaisseaux; Damien le joignit avec des forces considérables. Ils allèrent attaquer les Sarrasins, qui se défendirent avec opiniâtreté. Damien fut tué dès le commencement du combat, ce qui mit en déroute l'armée navale de l'empereur. Photin, qui se vit abandonné, monta sur un navire léger, et alla apprendre à l'empereur la disgrâce qu'il venait d'essuyer.

Enflés de cette victoire , les Sarrasins songèrent à s'affermir dans l'Ile. Comme ils étaient occupés de cette idée, un moine établi sur une montagne les vint trouver, leur montra l'endroit de l'île le plus fertile et le plus beau, et leur persuada d'y fonder une ville ; ils suivirent son avis. Charmés des agréments du lieu qui leur fut marqué , ils y bâtirent une ville, à laquelle ils donnèrent le nom de Candie.

L'empereur fit une seconde tentative sur l'île de Crète. Il y envoya une fl(»tte de soixante-dix galères, sous le commandement de Cratère» Celui-ci y fit une descente , et combattit contre les Sarrasins jusqu'à midi, sans que la victoire se déclarât; mais sur le déclin du jour, les Sarrasins s'enfuirent ; plusieurs furent tués ou rendirent les armes , et leur ville aurait été prise si la nuit n'était survenue.

Les soldats de l'empereur, fatigués, voulurent goûter dans le repos,^

les fruits de la victoire ; ils se livrèrent à la débauche du vin et des femmes, persuadés qu^ils n^avaient rien à craindre, et qu^à la pointe du jour tout leur serait soumis; mais dans le temps de leur intempérance, les Sarrasins les surprirent et en firent un horrible carnage. Cratère n^eut que le temps de monter sur un navire marchand et de prendre le large. Le chef des Sarrasins envoya des vaisseaux à sa poursuite ; ils le trouvèrent à Tîle de Gos, où les barbares le firent mourir en croix.

Théophile , successeur de Michel , fut bien inquiété par ces mêmes barbares; ils perdirent une flotte dans Tîle de Thasse; mais sous Michel , fils de Théophile , ils se remirent en mer , et avec vingt chaloupes armées, sept galères, et quelques transports, ils firent encore de grands ravages dans les Cyclades, et sur toutes les côtes maritimes, jusqu^à l'île de Préconèse.

Sous ce même empereur, les Sarrasins de Carthage mirent trente- six vaisseaux en mer, pour aller s'établir sur les côtes de Dalmatie : après s'y être emparés de plusieurs villes , ils formèrent le siège de Raguse. Les habitants firent une vigoureuse résistance , et réduits à un petit nombre, ils envoyèrent demander du secours à l'empereur Michel. Leurs ambassadeurs, ayant appris sa mort, s'adressèrent à son successeur Basile, qui leur expédia une flotte de cent vaisseaux, sous la conduite de Nicétas, grand drungaire de la marine, c'est-à-dire amiral. Les Sarrasins, à l'approche de ces forces navales, levèrent le siège et allèrent s'établir dans la Lombardie.

Une autre bande de Sarrasins sortis de Carthage firent voile avec trente gros vaisseaux, du côté de l'Euripe, pour s'emparer d'une place forte située sur les côtes. Ils l'attaquèrent avec fureur ; mais les habitants se défendirent très-bien , reçurent du secours de Basile , et brûlèrent une partie des bâtiments ennemis, avec le feu grégeois. Ils firent une sortie sur les barbares, les mirent en fuite, et les chassèrent jusque sur le rivage , où les fuyards furent trop heureux de trouver le reste de leurs vaisseaux pour s'échapper.

Les Sarrasins de Crète firent en même temps une incursion, sous la conduite de Saëte, fils d'Apochapse, avec une flotte de vingt-sept gros vaisseaux, et de plusieurs navires, soit galères, soit brigantins. L'empereur envoya contre eux Nicétas, qui les attaqua, les combattit avec

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valeur, et brûla au moyen du feu grégeois vingt de leurs vaisseaux; le reste parvint à se sauver.

Quoique humilie's par cette disgrâce, les Sarrasins ne se crurent pas vaincus : ils mirent en mer une nouvelle flotte, et ravagèrent les endroits les plus éloignés de Conslantinople, comme le Péloponnèse et les îles écartées : Nicétas, par un bon vent, cingla avec la flotte impériale et aborda au port de Cenchrée, dans le Péloponèse ; il y apprit que la flotte ennemie était répandue à Méthone, à Fatras, aux environs de Corinthe et dans toute la côte occidentale : il voulait les surprendre. C'est pourquoi il fît passer pendant la nuit tous ses vaisseaux par Tisthme de Corinthe , à force de bras et de machines : les ennemis, étonnés d'une apparition si subite, n'osèrent tenter un nouveau combat. Ils furent presque tous pris, brûlés ou noyés.

Quoique aff'aiblis par tant de défaites, les Sarrasins n'en devenaient pas plus prudents dans leurs entreprises. Il semblait qu'ils ne pouvaient renoncer à l'habitude de ravager et de piller. Avec soixante gros vaisseaux ils se répandirent encore sur la Méditerranée, faisant de toutes parts d'eff'royables dégâts, jusqu'aux îles de Zante et de Céphalonie. L'empereur, pour débarrasser les mers de ces barbares, envoya contre eux une flotte considérable, composée de galères et de frégates légères, sous la conduite de Nasar. Ce général arriva par un bon vent à Méthone ; il fut obligé de s'y arrêter pour refaire sa flotte, que la désertion de quantité de rameurs avait extrêmement afl'aiblie. Les Sarrasins, voyant la flotte impériale dans l'inaction, faisaient en sa présence des descentes dans les îles et dans les bourgs voisins. Nasar tomba sur eux pendant la nuit, et lorsqu'ils s'y attendaient le moins; et, sans leur donner le temps de se reconnaître ni de se rallier, il brûla ou prit tous leurs vaisseaux avec leurs équipages. Nasar informa l'empereur de cette victoire, et lui demanda ses ordres.

Basile, voulant profiter de cet avantage, pour se venger des désordres que ces barbares avaient faits sur les terres de l'empire, ordonna à sa flotté victorieuse de faire voile pour la Sicile. Elle y ravagea toutes les places tributaires des Sarrasins; elle y fît un riche butin et se saisit de plusieurs chaloupes et de quantité de vaisseaux de charge qui appartenaient aux ennemis. Nasar cingla ensuite vers la Calabre et la Lombardie, pour y désoler encore les places occupées par les Sarrasins. Il

remit sous la puissance de Fempereur toutes ces villes usurpées 5 il attaqua et défît encore une flotte africaine qu"'il rencontra près Tîle de Slela, revint ensuite triomphant à Consiantinople, en y ramenant sa flotte victorieuse et cliargée des plus riches dépouilles des Sarrasins.

L'empereur Basile mourut quelque temps après, en Tan 886. Il avait gouverné Tempire avec honneur, et fait fleurir la navigation. On lui a appliqué ces paroles d'Homère : « Il mérita le titre glorieux de roi « bon , et habile dans Part de la guerre. »

Ceux d'entre ces barbares qui s'étaient établis dans les contrées méridionales, ignorant ce qui se passait en Occident, et se persuadant que l'empereur languissait dans une molle oisiveté, formèrent le dessein de tenter fortune et d'attaquer l'empire par quelque endroit : ils mirent en mer une flotte composée de vaisseaux ramassés sur les côtes de l'Egypte et de la Syrie, Informé de leurs desseins, l'empereur fit équiper une escadre qui se trouva nombreuse et bien armée. Avant de mettre à la voile, les barbares crurent qu'il était prudent de s'instruire de l'état de empire : ils envoyèrent un espion à Constantinople, qui leur fit un rapport fidèle des préparatifs qu'il y avait vus, et de la tranquillité avec laquelle on les attendait. Ce rapport les désarma et arrêta l'exécution de leur projet.

Dans le même temps, ceux de Carthage, pour réparer la disgrâce qu'ils avaient éprouvée en Sicile, et sachant que l'empereur n'y avait pas de vaisseaux, y envoyèrent une flotte qui alla mettre le siège devant Syracuse. Au premier avis, Basile fit partir de Constantinople l'escadre préparée pour les recevoir. Elle appareilla sous le commandement d'Adrien. Cet amiral essuya d'abord des vents contraires qui le contraignirent de mouiller dans un port du Péloponèse. Comme il ne voulait pas faire usage des rames, il attendit patiemment une brise favorable ; ses délais donnèrent aux Sarrasins le temps de prendre Syracuse, de piller la ville et de la ruiner entièrement. Adrien, effrayé de cette nouvelle, prit le parti de profiter du vent qui régnait pour retourner à Constantinople, où sa lâcheté fut blâmée et punie.

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