CHAPITRE VIII
De l'an 48i à l'an 218 avant S.-C.
CARTHAcmois. — Carthage. — Voyage de Hannon. — Expédition d'Amilcar. — Siège de Sélinonte. — Victoires des Syracusains. — Flotte et arsenaux de Denis. — Défaite des Siciliens. — Succès de Timoléon. — Première guerre punique. — Prodiges de valeur des Romains en Sicile. — Leurs arsenaux, leurs flottes. — Honneurs accordés à Duiliins. — Bataille de Ltlybée. — Destruction de la flotte romaine par la tempête. — Défaite de Hannon. — Traité de paix. — Seconde guerre punique. — Prise de Sagonte. — Annlbal, Amilcar, les deux Scipions. — Départ de la flotte de Scipion l'Africain. — Entrevue d'Annibal et de Scipion. —Triomphe des Romains. — Troisième guerre punique. — Caton et Carthage. — Siège et ruine de cette ville par les Romains.
De toutes les colonies fonde'es par les Pbe'niciens, Carthage a été la plus célèbre. Elle ne cédait qu^à Rome Thonneur d'être la première ville du monde ; et la gloire d'être la seconde ne lui était disputée que par Alexandrie. Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, et à portée des détroits de Gibraltar et de Gallipoli, elle embrassait le commerce de tout le monde connu.
Carthage renfermait dans son enceinte sept cent mille habitants, tous excellents maiins formés à Técole de T)'r; elle avait en Afrique trois cents villes sous sa dépendance, et qui lui fournissaient les blés néces- , saires à sa consommation. Sa domination s'éiendail sur la Sardaigne, les îles Baléares, aujourd'hui Majorque et Minorque j et le Port-Mahon a pris son nom de celui d'un général carthaginois.
Le port de Carthage, que, selon Virgile, Didon avait fait creuser, était défendu par une citadelle appelée Byrsa.
Les Carthaginois ayant appris des Phéniciens, leurs fondateurs, à faire des courses et des découvertes sur mer, allèrent aussi loin qu'il était possible avant Pusage de la boussole. Hannon fut chargé par le sénat de faire le tour deTAfrique, avec une flotte considérable. Il passa les Colonnes d'Hercule, entra dans TOcéan, parcourut la côte occidentale de l'Afrique, dont il découvrit en partie les terres, et aurait poussé plus loin sa navigation si les vivres ne lui eussent manqué. Dans le même temps, Himilcon eut ordre d'aller parcourir la côte occidentale de l'Europe. Plusieurs familles de Carthage allèrent s'établir au delà des Colonnes d'Hercule, dans une île très-grande et très-fertile ; et l'on prétend que c'est Asdrubal qui bâtit Carthagène en Espagne.
Les Carthaginois étaient si puissants sur mer, que les nations les plus belliqueuses briguaient leur alliance. Xercès ayant formé le dessein d'assujettir la Grèce, associa les Carthaginois à ses projets ambitieux. Ils s'obligèrent à faire la guerre aux Grecs établis dans la Sicile et dans l'Italie, tandis que Xercès attaquerait le Péloponèse. Pour remplir leur engagement, les Carthaginois firent d'immenses préparatifs; leur armée de terre comptait trois cent mille combattants ; leur flotte était composée de deux mille bâtiments à rames et de plus de trois mille navires de charge, destinés à porter les vivres et le bagage. La conduite de ces forces nombreuses fut confiée à Amilcar, capitaine de grande réputation. Les vents et les tempêtes dispersèrent la flotte et détruisirent plusieurs petits bateaux plats, sur lesquels on avait embarqué des chevaux et des chariots.
Après ce premier échec, qui semblait présager de plus grands malheurs, Amilcar entra dans le port de Palerme : il y demeura trois jours, pour faire rafraîchir son armée et réparer ses pertes. Il dirigea ensuite sa route vers la ville d'Himère, toujours en vue de son armée navale, qui longeait les côtes. Arrivé devant cette place, il fit tracer deux camps, fortifiés de fossés et de palissades, l'un pour ses troupes de terre, l'autre pour ses galères, qu'il retira de la mer. Il fit mettre à terre toutes les munitions de bouche, et renvoya les vaisseaux qui les avaient transportées, en chercher de nouvelles dans la Libye et dans la Sardaigne.
Cependant Théron, roi d'Agrigente, voyant la ville d'Himère menacée, se jeta dans cette place pour la défendre. Il demanda du secours à
Gélon, tyran de Syracuse, qui s'y rendit à son appel, suivi de cinquante mille fantassins et de cinq mille cavaliers.
Le chef des Syracusains, avantageusement campé, résolut de brûler les vaisseaux ennemis, et la fortune favorisa ses projets. Occupé à un grand sacrifice qu'il faisait à Neptune, dans Tenceinte même où il avait renfermé ses vaisseaux, Amilcar attendait d'heure en heure de la cavalerie, que lui envoyaient les Sélinontins. Les troupes légères que Gélon avait envoyées à la découverte, lui amenèrent un courrier chargé d'une lettre par laquelle les habitants de Sélinonte annonçaient au général carthaginois l'arrivée de cette cavalerie. Des cavaliers syracusains furent à l'instant substitués à ceux qu'attendaient Amilcar. Admis dans le camp à titre d'alliés , ils pénétrèrent jusqu'à Amilcar, qui donnait alors des ordres pour le sacrifice, le massacrèrent , «t mirent sans obstacle le feu à tous ses vaisseaux.
Les flammes et la fumée qui s'élèvent en tourbillons apprennent à Gélon le succès de son entreprise. Il marche aussitôt à l'ennemi, charge vigoureusement les Carthaginois , consternés de la perte de leur général et de l'embrasement de leurs navires , et met cinquante mille hommes hors de combat. Le reste de cette armée périt par la faim, ou tombe au pouvoir des Syracusains. Plusieurs même, en voulant se sauver dans les vingt galères qu' Amilcar avait laissées à l'ancre près du rivage, et s'y jetant en trop grand nombre, sont ensevelis dans les flots , victimes d'un vent impétueux qui coule toutes ces embarcations.
La nouvelle de ce désastre alarma à tel point Carthage, que Gélon aurait pu aisément s'en rendre maître, s'il avait été l'attaquer immédiatement après sa victoire. Cette place, en effet, se trouva si affaiblie, qu'elle ne put rien entreprendre pendant la longue guerre que les Athéniens firent à Syracuse. Toutefois, ayant réparé ses forces, elle trouva bientôt l'occasion de prendre sa revanche et rétablir sa réputation.
Les habitants de Ségeste, étant sur le point de se brouiller avec ceux de Sélinonte , envoyèrent des députés à Carthage pour demander du secours ; et , afin de l'intéresser à leur accorder sa protection , ils s'engagèrent à lui hvrer leur ville. Le sénat, qui ne perdait point de vue la Sicile, dont il voulait faire la conquête, accepta cette offre avec empressement. Des troupes auxiliaires passent dans l'île j ceux de Se-
geste obtiennent quelques avantages sur leurs ennemis ; mais les Syracusains s^élant déclards en faveur des derniers, les Carthaginois, pour soutenir leurs alliés , leur expédient de nouveaux renforts que commande Annibal.
Brûlant du désir de venger la mort d'Amilcar, son aïeul , ce général équipe une flotte de mille cinq cent soixante voiles; et après avoir embarqué les munitions de guerre et de bouche nécessaires à une grande expédition , il cingle vers la Sicile et va mouiller au promontoire de Liljbée. Il fait le siège de Sélinonle; les habitants, qui combattaient pour leur vie et pour leur liberté, font une vigoureuse résistance ; mais ils cèdent enfin à la force et sont taillés en pièces. Annibal use de la victoire en vrai barbare : il ruine la ville de fond en comble et n"*}^ laisse que des marques de sa cruauté. Hvmère, qu''il prend d'assaut, éprouve le même sort i il passe les citoyens au fil de Tépée, rase les fortifications et les maisons, profane les temples et immole trois mille prisonniers aux mânes d^Amilcar.
Enflammés par ces succès , les Carthaginois résolurent de pousser plus loin leurs conquêtes. La Sicile souriait à leur ambition : ils formèrent le dessein de s'en rendre les maîtres. Annibal est nommé chef de la nouvelle expédition ; mais comme il était fort âgé, on lui adjoint Himilcon , son parent. Des levées considérables d^bommes sont ordonnées dans les Etats alliés ou dépendants de la république , et Ton met en mer une flotte de plus de mille vaisseaux. Comptant sur un succès assuré , les Carthaginois font prendre les devants à quarante galères : cette imprudence leur coûte cher, car les Syracusains , voyant que ces navires ne sont point soutenus, les font attaquer par un pareil rtombre des leurs. Les Carthaginois eurent quinze galères mises hors de combat ; le reste chercha son salut dans la fuite.
On sut bientôt à Carthage la nouvelle de cette déroute. Annibal mit aussitôt à la voile. Il prit les devants avec huit galères et fit attaquer Agrigente; mais ce chef étant mort dès le commencement du siège, Himilcon en prit la conduite et le poussa si vigoureusement quMl se rendit maître de la ville, dans laquelle il trouva des richesses immenses. Il fit un amas précieux de curiosités, et des chefs-d^œuvre de la sculpture et de la peinture. Il s'^empara ensuite de Gela. Celte guerre fut terminée par un traité qu'il lit avec Denis , tyran de Syracuse , qui
consentit à ce que les Carthaginois gardassent ce qu^ils possédaient en Sicile , et ce qu^ils avaient conquis sur la côte opposée à TAfrique.
Denis, qui supportait impatiemment le poids d'une paix si onéreuse, se voyant affermi sur le trône qu'il a usurpé, ne songe plus qu'àsecouer le joug de Carthage: il prend la résolution de lui faire la guerre, aimant mieux avoir les Carthaginois pour ennemis que pour voisins. Il arme contre eux par terre et par mer. Il assemble les ouvriers les plus habiles dans Tart de construire les vaisseaux ; des récompenses et des distinctions leur sont promises. On met en œuvre des bois venus d'Italie, et des arbres coupés sur le mont Etna. On construit des galères à quatre et à cinq ordres de rames: jusqu'*alors on n'en n'avait vu que de trois.* Deux cents navires s'élèvent ensemble sur les chantiers, cent cinquante sont radoubés et goudronnés. Un arsenal magnifique entoure le port de Syracuse, et doit mettre à l'abri cent soixante galères; chaque chambre est disposée pour en contenir deux. Denis fait venir de toutes parts les matelots et les pilotes qui ont le plus de réputation. Toutefois l'armement de terre ne le cède point à celui de mer. Ces préparatifs étant achevés, Denis commence les hostilités en attaquant les Carthaginois répandus dans ses Etats; il fait piller tous leurs vaisseaux marchands qui se trouvent dans le port de Syracuse. Une pareille conduite tenait bien lieu d'une déclaration de guerre; mais Denis, joignant l'ironie à l'insulte, veut faire connaître ses intentions au sénat par une lettre qu'il lui envoie.
Après cette démarche, le tyran de Syracuse assiégea Motye, ville regardée comme le rempart des Carthaginois, et leur magasin général. Son armée de terre était de plus de quatre-vingt mille combattants; sa flotte se composait de deux cents navires à rames, et de cinq cents bâtiments de transport. Située proche le promont(»ire de Lilybée, dans une île peu distante du continent, la ville de Motye y tenait par une chaussée^ Bien résolus de se défendre, les habitants coupèrent la chaussée que Denis fil rétablir. Himilcon, avec cent vaisseaux, arriva à l'improviste devant Motye, et brûla ou brisa tous les navires qui y étaient à l'ancre. Ne pouvant rien entreprendre parterre, il se retira en Afrique, et Denis profitant de sa retraite, s'empara de la ville de Motye.
Un pareil étal de choses devait avoi;* un terme. Himilcon rassemble trois cent mille hommes de pied, et quatre mille chevaux, et met à la I.' 25
voile snivi de quatre cents galères, et d'environ six cents vaisseaux de transport. Les chefs supérieurs avaient reçu des ordres scellés, qu'ils ne devaient ouvrir qu'à une certaine hauteur convenue. Le général avait pris cette sage précaution, qui depuis a été imitée, pour dérober sa marche aux espions qui pouvaient être dans son armée.
Denis a fait attaquer dans la traversée les transports d'Himilcon par trente galères, dont les éperons en ont ouvert cinquante, et les ont coulées. Suivi du reste de la flotte, le général carthaginois est entré à Palerme ; il y a débarqué ses troupes, et s'est emparé d'Erice au moyen des intelligences qu'il avait conservées dans cette ville. Il est allé ensuite faire le siège de Motye et s'en rendre maître. Himilcon, après cette conquête, porta ses armes victorieuses à Messine. Pour ne point afl'aiblir son armée, il laissa une forte garnison dans Cette place, la démantela, rasa toutes les fortifications, démolit les maisons, et n'y laissa que des ruines.
Après avoir saccagé Messine, Himilcon, pour aller attaquer Syracuse, s'avança le long du rivage que côtoyait sa flotte ; mais arrivé sur le territoire de Naxos, et ne pouvant plus suivre le bord de la mer, à cause de la grande quantité de cendres qu'avait vomies le mont Etna, il fut obligé de s'écarter dans les terres, et perdant sa flotte de vue, de prendre le chemin le plus long. Il ordonna en même temps à Magon, chef de l'armée navale, d'aller l'attendre à Gatane. Toujours attentif à profiter des occasions favorables , Denis, pour tirer avantage de la séparation des deux armées carthaginoises, envoya Leptine au-devant de Magon, avec ordre de le combattre. L'action s'engage ; le général sicilien commence le combat avec plus de valeur que de prudence, et coule à fond plusieurs galères carthaginoises; mais Magon, revenu de sa première surprise, enveloppe Leptine peu à peu et le tient renfermé. Les Siciliens, se voyant serrés de trop près par les vaisseaux ennemis, se débarrassent, s'enfuient, et le désordre se met parmi eux : ^s sont entièrement rompus et défaits. Les Carthaginois poursuivent les fuyards ; la plupart sont pris ou coulés. Les Siciliens perdent dans cette déroule plus de vingt mille hommes et cent galères qui sont brûlées par les Carthaginois.
Himilcon a rejoint à Catane sa flotte triomphante, y est resté quelque tempà pour faire reposer ses troupes, et eu est ensuite parti pour
Syracuse, où rarmée navale est arrivée la première. C'était un spectacle pompeux et terrible que celui d'une flotte formidable dont tous les vaisseaux étaient ornés du riche butin et des pavillons enlevés aux Siciiliens. Deux cent huit navires à rames, et plus de deux mille bâtiments de charge entrèrent dans le port. Les troupes de terre, composées encore d'environ trois cent mille hommes d'infanterie et de trois mille de cavalerie, campèrent aux environs de la ville.
Sur ces entrefaites, Denis, qui avait reçu du Péloponèse et de l'Italie un renfort de trente vaisseaux, pensait à ravitailler Syracuse , lorsqu'il aperçut un vaisseau ennemi chargé de blé. Cinq galères reçoivent l'ordre de l'enlever j quarante vaisseaux carthaginois s'avancent pour le défendre; le reste des forces siciliennes se jette dans la mêlée, l'engagement devient général. De part et d'autre on fait des prodiges de valeur ; la victoire est longtemps incertaine ; mais la fortune se déclare pour Denis, Sa flotte s'empare de la capitane des Carthaginois , prend vingt autres galères , en coule quatre , poursuit les autres jusqu'à Tarmée de Magon, qui était à l'ancre, et lui présente fièrement la bataille. Les Carthaginois ne veulent point accepter le combat , et les Syracusains , connaissant l'infériorité de leurs forces , se contenlenl d'entrer dans le port avec les vaisseaux qu'ils ont pris.
Pour comble de malheur, la peste s'est mise dans l'armée d'Himilcon, et y exerce des ravages aflieux, Denis, profitant de cet incident , l'attaque par terre. Afî^aiblis par la mortalité, les Carthaginois se défendent mal , leur résistance n'est pas longue , et ils sont presque tous taillés en pièces, Denis fait en même temps attaquer leur armée navale par quatre-vingts vaisseaux que commandent Leptine et Pharacidas.
A la vue de celte flotte, les Carthaginois , qui étaient descendus à terre pour soutenir leur camp, se rembarquent avec précipitation. Les Syracusains profitant alors du désordre de l'ennemi , brisent à coups d'éperon ses meilleures embarcations, endommagent les unes, coulent les autres , abordent celles qu'ils ne peuvent faire sombrer , et massacrent leurs équipages. Denis , qui est sur le rivage , ordonne d'incendier cinquante vaisseaux que les Carthaginois ont retirés à terre, et tous ceux qui sont à l'ancre. Les hommes qui s'y trouvent sont consumés par les flammes , ou réduits à se jeter dans la mer et à se noyer pour éviter l'action du feu.
Les Syracusains regardèrent la défaite des Carthaginois et le malheur d'Himilcon comme une punition de ses sacrilèges. Mais la vérité est que les Carthaginois étaient resserrés dans un petit espace et placés dans un terrain marécageux , d'où le soleil élevait des vapeurs pestilentielles.
Dans cette extrémité, Himilcon offrit à Denis 300 talents, pour avoir la liberté de retourner à Carthage avec les débris de son armée. Cette offre fut acceptée. Himilcon embarqua ses troupes sur quarante galères, et prit la route de Carthage ; mais il essuya encore une disgrâce avant d'y arriver. Le traité fait avec Denis était secret , de sorte que sa retraite parut une fuite aux Grecs qui étaient venus au secours de Syracuse : ils pressèrent Denis de le poursuivre. Impatients de tous ses délais, ils mirent à la voile, et tombèrent sur Tarrière-garde des Carthaginois, qu'ils maltraitèrent considérablement. Himilcon, qui était parti de Carthage avec tant de confiance, y rentra couvert de confusion, et n'y menant qu'une vie triste et malheureuse, il finit par se donner la mort.
Les pertes que les Carthaginois firent en Sicile les humilièrent, sans toutefois abattre leur courage. Magon y fit plusieurs descentes, et il eut des alternatives de bons et de mauvais succès. Pendant ce temps-là, Carthage fut désolée par des calamités qui se suivirent de près. La peste y fit de grands ravages ; la révolte des Libyens avait porté la frayeur jusque dans son sein, et son arsenal avait été réduit en cendres. Le tyran de Syracuse crut que l'occasion était favorable pour enlever aux Carthaginois tout ce qu'ils possédaient en Sicile : il mit sur pied une armée de trente-trois mille hommes, et trois cents vaisseaux en mer. Avec ces forces il s'empara de Sélinonte et de quelques autres places ; il laissa cent trente de ses navires dans le port d'Erice, et envoya le reste à Syracuse. Les Carthaginois le surprirent à leur tour, et firent avec lui une trêve peu de temps avant sa mort.
Denis le jeune, son fils, n'hérita point de son génie. Il se rendit odieux aux peuples, qui se révoltèrent contre lui, et lui firent la guerre par mer et par terre. Philistus, son amiral, avec une flotte de soixante galères, livra bataille aux Syracusains, et se tua pour ne pas tomber entre leur; mains.
Syracuse, accablée sous le poids d'un gouvernement tyraniiique,
déchirée par des troubles domestiques, et sur le point d'hêtre immolée à Fambition des Carthaginois, demanda du secours à Corinthe, qui lui envoya Timoléon, capitaine expérimenté et d'une valeur éprouvée. Timoléon partit de Corintho avec sept vaisseaux, il en prit trois autres en faisant sa route, et avec cette petite escadre, il arriva heureusement sur les côtes de ritalie.
Les Carthaginois voyant que la Sicile allait devenir le théâtre de la guerre, y envoyèrent, sous la conduite de Hannon, cent cinquante galères, cinquante mille hommes d^nfanterie, ainsi que les munitions nécessaires pour une grande entreprise. Le général carthaginois débarqua dans Fîle, ravagea le pays, et s'empara du port de Syracuse, après qu'Icèles se fut rendu maître de la ville. Ayant appris que Timoléon avait mouillé à Rhég^e, les Carthaginois y envoyèrent vingt galères, avec ordre aux officiers qui les commandaient, ou d'engager Timoléon à retourner à Corinthe, ou de l'empêcher de passer en Sicile. Les habitants de Rhége firent monter leurs orateurs à la tribune aux harangues, pour parler de cet accommodement. Les Carthaginois, qui ne se défiaient de rien, écoutaient avec grande attention. Timoléon avait donné ordre à dix de ses vaisseaux de mettre à la voile; lui s'embarqua sur un vaisseau resté exprès pour l'attendre, et passa sans aucun obstacle en Sicile. Les Carthaginois coururent au port et se mirent en mer; mais l'avance que Timoléon avait sur eux, et la nuit qui survint, le dérobèrent à leur poursuite.
Carthage, alarmée des succès de Timoléon, s'en prit à la lâcheté de ses généraux, et fit armer deux cents galères et plus de raille vaisseaux de transport. Ce secours étant arrivé en Sicile, l'armée carthaginoise se trouva forte de soixante-dix mille hommes d'infanterie, sans compter la cavalerie et les chariots. Timoléon attaqua les ennemis avec intrépidité, et, secondé par une tempête opportune, il remporta sur eux une victoire signalée. Un bulin et une gloire immense furent la récompense du vainqueur, et Carthage, effrayée d'une défaite si prompte et si peu attendue, fit à Timoléon des propositions de paix. Content de la soumission d'un peuple fier et belliqueux, ce général dressa lui-même les articles du traité, dont les conditions furent très-humiliantes pour les Carthaginois.
Après la mort de Timoléon , la ville de Carthage trouva dans Aga~
tocle, tyran de Syracuse, un nouvel ennemi qui la mit à deux doigts de sa perte.
Craignant d'être vaincu par les Carthaginois, Agatocle fit alliance avec eux. Mais il saisit une occasion favorable pour rompre celtte ligue, et fit la guerre aux Carthaginois : il fut défait, et les vainqueurs allèrent assiéger Syracuse. Agatocle, désespérant de pouvoir secourir cette ville^ s'avisa, pour faire diversion, de porter la guerre en Afrique. Descendu sur les côtes d'Afrique, il brûla tous ses vaisseaux , pour mettre ses troupes dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Agatocle battit les Carthaginois; mais voyant que, malgré tous les avantages qu'il avait en Afrique, le siège de Syracuse se poussait vivement, il laissa son armée sous la conduite de son fils et repassa en Sicile, ou il réduisit toutes les villes sous son obéissance. Il retourna ensuite en Afrique, où, après avoir été battu, il fut obligé de repasser en Sicile, Peu de temps après, il fit la paix avec les Carthaginois, qui eurent depuis à soutenir avec les Romains ces fameuses guerres, appelées les gueî-res puniques.
Les Carthaginois jouissaient d'un puissant empire, égal en force à celui des Grecs, et en richesses à celui des Perses. Maîtres d'une grande partie de l'Afrique, de plusieurs provinces d'Espagne, de l'île de Corse, de la Sardaigne, d'une partie des côtes de^Toscane et de presque toute la Sicile, ils donnèrent de la jalousie aux Romains. Les Carthaginois assiégeaient Messine, qui n'est séparée de l'Ilahe que par un canal <îtroit. Rome, alarmée des approches d'une nation belliqueuse et puissante, envoya en Sicile le consul Appius Claudius. Les Romains n'avaient pas encore porté leurs armes hors de l'Italie, et ils ignoraient l'art de la marine. Le consul romain ne fut poinl effrayé de ces obstacles et les surmonta.
Appius est le premier Romain qui ait osé braver les dangers de la mer; il passa le détroit qui sépare la Sicile de l'Italie sur des radeaux et sur des galères empruntées aux Tarentins, aux Locriens, aux Eléates, et aux Napolitains. Appius fut appelle Caudox, à cause des vaisseaux dont il se servit pour transporter son armée en Sicile.
Cependant les Romains faisaient des prodiges de valeur; mais des victoires remportées et des villes prises d'assaut ne suftisaient pas à leur gloi;*©. Les vaisseaux de Carthage continuaient à désoler les côtes
dltalie, et faute de marine, les Romains ne pouvaient user de représailles en Afrique. Ils résolurent d'équiper une flotte, afin de disputer aux Carthaginois Tempire de la mer, et même de s'en emparer. Mais ils n'avaient pas la moindre idée de l'architecture navale^ et manquaient de pilotes et de matelots. Occupés de ce grand projet, un navire carthaginois trmbé en leur pouvoir leur servit de modèle pour les vaisseaux qu'ils voulaient construire. Ils en étudièrent l'architecture^ cl eu soixante jours ils eurent à la mer une flotte de cent soixante voiles. Ce travail fut poussé si vivement, que l'on eût dit que par une métamorphose nouvelle, les arbres avaient été tout à coup changés en navires, plutôt que façonnés par la main des hommes. Pendant que l'on construisait ces vaisseaux, on exerçait d'une manière particulière ceux qui devaient les monter. Des bancs étaient rangés sur le sablej des rameurs y étaient assis pour faire la manœuvre ; un officier commandait : à sa voix les rameurs sillonnaient le sable, comme s'ils eussent été en pleine mer.
On comprend aisément que des vaisseaux construits avec si peu d'art, et des matelots si mal exercés, ne devaient pas former une excellente flotte ; cependant le courage et le génie des Romains suppléant à tout, cet armement commença la ruine de Carthage.Cn. Cornélius, qui le commandait, prit la route de Messine, avec dix-sept vaisseaux. Annibal, chef des Carthaginois, envoya une escadre de vingt vaisseaux pour le surprendre ; il fut enveloppé et pris. Cependant le reste de l'armée navale des Romains faisait voile vers la Sicile. Annibal fut sur le point d'éprouver le sort de Cornélius. Les Romains l'attaquèrent, et il ne dut son salut qu'à sa bonne fortune.
La flotte romaine, qui s'était approchée de la Sicile, étant privée de son général, on envoya chercher C. Duilliuspour en prendre le commandemenl. Persuadé que ses vaisseaux, lourds et mal construits, ne pouvaient lutter avantageusement contre ceux des Carthaginois, le général romain suppléa à cet inconvénient comme nous l'avons dit (page 30) , par un corbeau, ou une main de fer destinée à accrocher les bâtiments ennemis et à faciliter l'abordage. Ayant ainsi amené la ruse au secours de la faiblesse, Duillius marche aux Carthaginois qui semblent le dédaigner. ; Annibal, qui avait cent trente vaisseaux, voyant les Romains en ordre de bataille, va h eux comme à un butin assuré. Son avant-garde com^^i
SiOO HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.
mence l'attaque avec une extrême vigueur; mais les Romains ayant fait agir les corbeaux, et accroché les galères carthaginoises, sautent à Ta bordage avec intrépidité, et combattent comme s'ils étaient en terre ferme. Les Carthaginois perdent trente vaisseaux, la galère à sept ordres de rames que monte Annibal est prise, et ce général est obligé de se sauver dans une chaloupe. Il avait eu Timprudence d'affaiblir ses forces en les partageant, et n'avait engagé dans la bataille qu'une partie de sa flotte. Les Carthaginois sont obligés de se retirer après avoir perdu cinquante vaisseaux.
Cette victoire, qui consterna les Carthaginois, fut la première que les Romains remportèrent sur mer. Ils accordèrent à Duillius les honneurs du triomphe. Ils lui érigèrent une colonne rostrale. La reconnaissance des Romains ne se borna point là. On décerna encore à Duillius des distinctions qui se perpétuèrent jusqu'à ses descendants. Toutes les fois qu'il soupait chez ses amis, on le reconduisait dans son logis au son des flûtes et à la lueur des flambeaux.
Les consuls Atilius Réguluset C. Sulpitius, passés en Sicile, y enlevèrent plusieurs places; mais peu satisfaits des avantages remportés sur terre, ils tournèrent leurs vues du côté de la mer. Régulus met à la voile, et abordant au promontoire de Tindaride, il aperçoit la flotte des Carthaginois et va l'attaquer avec dix vaisseaux. Ceux-ci voyant la flotte des Romains ainsi séparée et l'avant-garde trop avancée, l'enveloppent et la coulent bas, à la réserve de la galère du consul, qui se sauve en forçant de rames. Le reste de l'armée romaine s'étant rendu au lieu du combat, attaque les Carthaginois avec vigueur, leur prend dix vaisseaux et en coule huit, le reste se relire dans l'île de Lipari. Ces avantages réciproques flattèrent la vanité des deux partis : chacun s'attribua la victoire et en rendit grâces aux dieux.
La campagne suivante s'ouvre par un formidable appareil de guerre. L'armée navale des Romains, composée de trois cent trente vaisseaux, est chargée de cent quarante mille hommes, chaque vaisseau portant trois cents rameurs et cent vingt soldats. Celle des Carthaginois a vingt vaisseaux de plus et dix mille hommes. Les Romains mouillent à Messine, où est leur rendez-veus ; de là, ils mettent à la voile, vont doubler le cap Pachynus et jeter l'ancre à Ecronie. Les Carthaginois qui ont pris terre à Lilybée, s'avancent jusqu'à Héraclée. Les deux ar-
HTSTOTRE GENERALE DE LA MARWe. £01
mëesson't en présence. Les Romains sont partagés en quatre divisions. Deux vaisseaux à six ordres de rames, montés par les consuls Régulus cl Manlîus et placés de front à côté Tun de l'autre, coftimencent chacun une ligne composée de la première et de la seconde division. Ces deux lignes s'élargissent en se formant, et la troisième diviàion fermant tout Tespace, Tordre de bataille a la figure d'un triangle. Là troisième division est appuyée par la quatrième : ce qui donne à cet ordre de bataille une base solide et difficile à rompre.
Amilcar , chef des Carthaginois , voyant cette disposition , partage son armée en trois corps. L'aile droite, quoique^ séparée et éloignée des autres, est sur une même ligne avec le centre et l'âHe gauche. Un quatrième corps fak avec cette grande ligne une espèce d'éqûerre, que Polybe appelle une tenaille. Voici quelle était la disposition des deux armées.
CABTHAGIl^OIS.
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Voyant qu'il est difficile d'entamer Tordonnance des Romains, et désespérant d'en venir à bout par la force, Amilcar emploie la ruse. La pointe des consuls ayant attaqué son centre, il lui fait faire une retraite simulée. La première et la seconde division des Romains poursuivent les galères qui ont pris la fuite. Amilcar donne le signal, et toute la flotte des Carthaginois étant venue fondre avec impétuosité sur les di-
visions écartées, la légèreté de leurs vaisseaux, et leur bonne manœuvre les font d''aborcl triompher; mais les Romains opposent à Pennemi leurs corbeaux. On se bat longtemps avec des chances inégales ; mais le corps que commande Amilcar ayant plié et pris la fuite, sa retraite décide de l'action. Les Romains, qui remportent une victoire complète, n'ont perdu dans ce combat que vingt-quatre vaisseaux; les Carthaginois en ont perdu soixante-quatre.
Après cette affaire mémorable, les Romains ayant radoubé leurs vaisseaux, et équipé ceux qu'ils avaient enlevés à Pennemi, cinglèrent vers TAfrique. Ils auraient entièrement ruiné Carthage, si le sénat n'avait imprudemment rappelé à Rome Manlius avec la plus grande partie des troupes et des vaisseaux, laissant Régulus, en Afrique avec quarante navires seulement , et quinze à seize mille hommes. Les Romains firent encore une faute qui sauva Carthage. Ils mirent en mer, sous le commandement des consuls M. Emilius et Servius Fulvius, trois cent cinquante vaisseaux, qui, en faisant voile pour l'Afrique, rencontrent la flotte des Carthaginois, et lui livrent combat à la hauteur de !a Sicile. Les Carthaginois ont cent quatre vaisseaux coulés; on leur en prend trente, et ils ont quinze cents hommes de tués. Les Romains, auxquels demeura l'avantage, ne perdirent que peu de vaisseaux et onze cents hommes. Mais ils ne surent pas profiter d'une victoire dont la conquête de l'Afrique devait être le fruit.
Après cette expédition, la flotte romaine prit la route de la Sicile. Mais en vue des côtes de cette île , assaillie par une violente tempête, une partie des vaisseaux se brisa contre des rochers, l'autre sombra, et, de quatre cent soixante- quatre voiles, quatre-vingts seulement parvinrent à se sauver. Les rivages voisins étaient tout couverts de cadavres et de débris de navires. Jamais on n'avait vu d'exemple d'un naufrage semblable.
Les Carthaginois, ranimés par les désastres de leurs ennemis, mirent en mer deux cents vaisseaux, sous la conduite d'Asdrubal. Les Romains, de leur côté, loin d'être abattus, construisirent en trois mois de temps, et tTQÎrent à la voile deux cent vingt navires, qui passèrent en Sicile sous la conduite des consuls A. Attilius et C. Cornélius. Cependant il ne se passa rien de considérable sur mer sous ces consuls; maisC. Scrvilius et C. Sempronius, qui leur succédèrent, allèrent avec cette floile croiser
en Afrique; et, en passant le détroit pourse rendre à Rome, ilsfurentassaillis par une tempête qui leur fit perdre cent cinquante vaisseaux. Ces perles réitérées dégoûtèrent les Romains de la marine. Le sénat ordonna, par un décret, qu^on ne se battrait plus sur mer, et qu'on n'entretiendrait que soixante vaisseaux pour la défense de Tltalie. Mais il changea bientôt de résolution.
Fiers des avantages quMls avaient remportés sur les Carthaginois, les Romains remirent en mer deux cents vaisseaux, qui firent voile pour la Sicile. Ayant joint ces forces maritimes à celles de terre, ils firent le siège de Lilybée, dans le dessoin de porter la guerre en Afrique, après la prise de cette ville. Comme le siège était poussé vivement, on fit partir de Carlhage cinquante vaisseaux pour secourir la place. Annibal, fils dWmilcar, sut profiter d'un certain vent , et arriva à pleines voiles à la vue du port. L'entrée en étant difficile, il y introduisit ses vaisseaux à la file, et débarqua tout son monde sans obstacle. Les Romains, qui ne s'attendaient pas à ce renfort, admirèrent l'audace des Carthaginois, sans pouvoir s'y opposer : ayant le vent contraire, ils ne purent fermer le passage à une flotte que le vent poussait dans la place. Annibal , après l'avoir ravitaillée et y avoir jeté des troupes, surprit la vigilance des Romains : il se déroba à la faveur de la nuit, et se retira à Drépan, ville maritime peu éloignée de Lilybée.
Drépan , aujourd'hui Trapani , avait un très-beau port à trois rayriamètres de Lilybée, ce qui la rendait chère aux Carthaginois. Adherbal, leur chef, y était avec ses vaisseaux. Le consul Publius Claudius crut qu'il pouvait aisément surprendre ce général. Il met à la voile au milieu de la nuit avec deux cents navires. Son avant-garde paraît au point du jour à la vue de Drépan. Adherbal sort avec sa flotte, et va se ranger en bataille parmi des rochers qui bordent la côte voisine. Les Romains y sont entrés par le côté opposé et en occupent déjà une partie ; mais ayant aperçu les Carthaginois qui se font un rempart de ces rochers , le consul fait revirer de bord à ses vaisseaux , ce qui cause un grand désordre, car ses marins entendent peu la manœuvre. Le consul, qui était à la queue de l'escadre, prend le large et va joindre son aile gauche qui est restée en mer. Adherbal , voyant ce mouvement , part du miheu de ses écueils avec cinq gros vaisseaux pour aller attaquer l'aile gauche , aiïaiblie par l'éloignement des autres
204 HISTOIRE GliNERALE DE LA MARINE.
navires, et est suivi par le reste de sa flotte. Il se met en bataille en présence des Romains. Le signal donné des deux côtés , on commence Tattaque. La victoire est incertaine ; mais Phabileté des Carthaginois et la légèreté de leurs vaisseaux en décident. Ils s^étendent en pleine mer et s'y rangent en bon ordre. Ils ont d'habiles rameurs, et leurs bâtiments, propres à se mouvoir avec une grande vitesse , attaquent ou s'écartent à propos. Les Piomains n'ont aucun de ces avantages. Le poids énorme de leurs navires les empêche de se tourner pour esquiver ou pour attaquer. L'inexpérience de leurs rameurs redouble encore leur embarras : ils ne savent ni se glisser entre les vaisseaux, ni attaquer en queue ceux qui sont aux prises. Quatre-vingt-treize de leurs bâtiments tombent avec leurs équipages au pouvoir des Carthaginois. Glaudius a bien de la peine à se sauver avec trente vaisseaux, derniers débris de son armée navale.
Cette déroute ne découragea point les Homains ; ils firent partir le consul L. Junius avec soixante bâtiments pour conduire un convoi à l'armée qui assiégeait Lilybée. En passant à Messine, il grossit sa flotte des navires qu'il avait ordre d'y prendre, et elle sq trouva composée de cent vingt vaisseaux longs et de huit cents transports, Il alla mouiller à Syracuse pour y attendre une partie de ses bâtiments et les vivres qu'on devait lui apporter de terre.
Après avoir envoyé à Carthage les dépouilles des Romains , Adherbal assemble une flotte de cent vaisseaux, en joignant trente des siens à soixante-dix que Carthalon lui avait amenés. Il donne ordre à cet officier d'aller mettre le feu à la flotte romaine qui est à l'ancre devant Lilybée. Carthalon remplit heureusement cette mission. Il fond sur des ennemis tranquilles qui ne daignaient pas envoyer à la découverte, ou qui n'y pensaient point ; il brûle une grande partie des vaisseaux romains, en prend quelques-uns, disperse le reste, et s'avance vers la flotte de Junius qui s'approche, afin de Tobserver. Une partie de cette flotte a pris les devants ; informée que les Carthaginois n'étaient pas loin, elle relâche entre des rochers où elle trouve un abri commode. Carthalon la veut attaquer, mais voyant peu de chance de réussir, il se retire et va ensuite au-devant du consul qui était parti de Syracuse. Mais averti par ses pilotes d'une tempête prochaine, l'aipiral carthaginois double promplemenl Iç cap Pachynus et n^et ^es vaisseaux à cou-
mSTOIRË GPN^RALE DE LA MARINE. 205
vert. Les Romains, moins habiles, ayant mouillé dans des endroits dér couverls, y sont surpris par le gros temps, qui les fait presque tous périr.
Rebutés (le toutes ces pertes, les Romains négligèrent pendant cinq ans leur marine ; cependant ils sentirent la nécessité de la réîahlir. Il s^agissait de trouver les moyens de fournir à la dépense de Parmoraent d'une flotte, car les fonds publics étaient épuisés. Leur ressource ordinaire ne leur manqua point : d'opulents et zélés citoyens armèrent à leurs frais et fournirent des galères tout équipées, On en construisit deux cents à cinq ordres de rames, sur le modèle d^une galère rhO'* dienne qu'on avait prise devant Lilybée, et dont le gabarit était exceU lent. Le consul Luctatius prit le commandement de cette flotte, et alla se présenter devant Drepane pour en faire le siège ; comme il s'attendait à une bataille, il exerçait tous les jours ses équipages à la manœuvre et aux évolutions navales. Les Carthaginois, que les Romains avaient laissés pendant tout ce temps paisibles possesseurs de l'empire des mers, furent surpris de les revoir sur un éléiuent qui ne leur paraissait pas favorable, et firent partir à la hâte une flotte sous le commandement deHannon. Aux approches de celte flotte, le consul met §es meiU leures troupes sur ses vaisseaux et fait voile vers l'île d']]]guse, qui est vis-à-vis du cap Lilybée. Il rencontre dans ce parage Hannon, qui a le vent sur lui.
Le combat s'engage vivement ; niais ce n'étaient plus les Romains ni les Carthaginois de Drépane, Aguerris sur mer par tant d'échecs, les Romains avaient profilé de toutes leurs fautes ; leurs matelots s'étaient rendus habiles, leurs bâtiments étaient plus régulièrement construits, et le consul avait embarqué ses meilleures troupes. Les Carthaginois, au contraire, s'étaient négligés dans cet armement ; leurs navires avaient été construits à la hâte, ils étaient pesamment chargés, montés par des troupes étrangères qui n'avaient pas d'expérience, et leurs rameurs n'étaient point exercés. On comprend que dans ces dispusiiions les Romains n'eurent pas de peine à remporter la victoire; ils prirent soixante-dix vaisseaux, en coulèrent cinquante, et le reste ne se sauva qu'à la faveur d'un bon vent-arrière,
La défaite de Hannon ayant assuré l'empire de la mer aux Romains, Carthage trembla bientôt pour ses murs. On fit promptemeni passer en Sicile Amilcar Rarcas, père du grand Annibal, pour rassurer les
troupes ébranlées. Mais ce général, pour terminer une guerre ruineuse, fit aux Romains des propositions de paix qui furent acceptées. Ainsi se termina la première guerre punique, après vingt-quatre ans de durée; guerre féconde en grands événements, et qui fut comme Técole où les Romains apprirent à devenir les maîtres du monde.
Cette paix entre les Romains et les Carthaginois, qui était un double parjure, ne pouvait pas être durable. Ces peuples rivaux, en déposant les armes, ne se défirent ni de leur vieille haine, ni de leur jalousie réciproque; leur animosité, assoupie parla nécessité, n''altendait qu^une occasion pour éclater de nouveau. Elle ne fut pas longtemps à se présenter. Amilcar, qui avait fait ce traité désavantageux avec les Romains, n''était occupé que des moyens de le rompre, et de leur faire payer les humiliations quMl avait essuyées. On vit même Amilcar, indigné que les Romains eussent obligé les Carthaginois à quitter Tîle de Sardaigne, et surchargé de 1200 talents le tribut qu'ils leur payaient déjà, appeler TEspagne au secours de sa patrie ; et comme s'il eût craint que la mort ne mît des bornes trop étroites à ses ressentiments, il conduisit aux autels des dieux son jeune fils Annibal, et lui fit jurer qu'il ne serait jamais Pami des Romains.
Telle est la véritable cause de la seconde guerre punique, de cette guerre mémorable, où de part et d'autre brilla la valeur militaire, et où se déploya toute la science de la tactique. Annibal, avec son armée, traverse de vastes régions et des fleuves rapides, bordés d'ennemis redoutables ; passe des montagnes escarpées et couvertes de neiges, franchit des marais, s'engage dans des défilés dangereux, et pénètre jusqu'en Italie, marchant à la conquête de Rome, sur les débris des légions romaines et des villes qui s'opposent à son passagfe. On voit d'autre part Rome trouver des ressources étonnantes dans l'attachement de ses citoyens. Mais la marine a peu de part à tous ces grands événements.
Annibal, jeune, bouillant, sort de l'Espagne avec une armée de cinquante mille hommes d'infanterie et de dpuÎ mille cavaliers, passe les Pyrénées, traverse une partie des Gaules et les Alpes, et renverse comme un torrent tout ce qui s'oppose à sa marche. Il parvient ainsi dans le cœur de Tltalie ; et c'en était fait de Rome sans la sage manœuvre de Fabius.
nisroiîii: G!-.nei\ale de la marine. 207
Tandis que les Carthaginois répandaient la consternation dans Pltalie, la fortune ne leur était pas si favorable en Espagne. Annibal y avait laissé une flotte sous le comnoandement de son frère Asdrubal. Cn. Sci[)ion , averti de la marche des Carthaginois, résolut d^attaquer leur armée de terre; mais la trouvant trop nombreuse, il tourna ses vues du côté de la mer. Il apprit par deux frégates de Marseille que la flotte ennemie était à l'embouchure de PEbre, et fit mettre aussitôt à la voile pour la surprendre.
Il y avait alors en Espagne des tours élevées, qui servaient en même temps de guérites pour découvrir les pirates, et de redoutes pour empêcher les descentes. Asdrubal avait posé sur une de ces tours une sentinelle, qui signala la flotte romaine. Aux approches de l'ennemi, les Carthaginois, qui étaient tranquilles sur le rivage, coururent en tumulte à leurs vaisseaux; ils n'osaient ni rester à Tancre, ni prendre le large. Scipion profita de cette hésitation. Il chargea les Carthaginois, les défit sans beaucoup de peine. Après cette victoire, Scipion alla mettre le siège devant Carthage ; il y jeta l'épouvante et Teffroi. Chargé d'un riche butin, il retourna en Espagne, où il poussa ses conquêtes sans beaucoup d'obstacles, Asdrubal s'étant retiré en Portugal.
Cependant, le sénat de Carthage a équipé promptement soixantedix navires, et cette flotte a fait voile pour la Sardaigne et pour l'Italie. Seryilius va à sa rencontre avec cent vingt vaisseaux longs à cinq ordres de rames, et la force de retourner sur ses pas. Il essaye même de la poursuivre ; mais, contrarié par les vents, il ne peut l'atteindre. Les Romains surent mettre à profit la victoire qu'ils venaient de remporter. Publius et Cneius Scipion, réunissant leurs forces, passèrent l'Ebre, qui avait servi jusque-là de barrière à l'ambition des Romains. Les deux Scipions signalèrent leur présence par d'éclatantes victoires, et ils périrent ensevelis pour ainsi dire sous les ruines des Carthaginois.
P. Cornélius Scipion, fils de Publius, qui fut le premier surnommé l'Africain, parce qu'il soumit l'Afrique aux Romains, passa en Espagne pour y venger la mort de son père et de son oncle. Il n'avait alors qu'environ vingt-quatre ans, et sa prudence égalait sa valeur et son éloquence. Il reconquit toute l'Espagne, et étendit la domination des Romains depuis les Pyrénées jusqu'aux Colonnes d'Hercule, et jusqu'à l'Océan. Magon, qui était resté aux environs de Cadix avec la flotte
2()Ô HI§tOlfeE GENERALE DE LA MARINE.
carlhagihoisé, reçUl oifdrë du sënat de passer en Italie et de se joindre avec ses IrowpéS à Ânnibâi^ tJUé la fortune commençait à abandonner. Après avoii* levé de fortes fcofitribulions sur les Espagnols, Magon vbulut signaler sî)n départ jpaï" un coup d^ëclat, et surprendre Carihagè la Neuve, qui étâil aU pouvbif des Romains. Il mil à terre ses soldats; et ses matelolfe, à là faveur de là ftiiil, allèrent teiitêf tine attaque ; mais îes Romains fii'ent sui" les Carthaginois une sortie très-vive, et les poursuivirent jusqu'à leurs vaisseaux, qui étaient à Tancre, tout prêts pour recevoir les fuyards. Magbh retowfha à Cadix pour refaire ses troupes ; il y fut très-mal reçu par les habitants, qui avaient formé le dessein de se ranger du côté des plus forts. Il no soilgea plus qu'à chercher un asile pour faire hiverner sûrement sa flotte» Il passa le détroit et cingla Vfefs Hle de Majorque, Tune des Baléai^s. Les habitants actîuèillireht ses vaisseaux sôus une grêle de pierres qu'ils jetaient avec ^es frOUdes. Dès lors, Tamiral carthaginois fut obligé de pi-endre la t^oute de MinorqUé, Où on le reçut avec beaucoup de marques d'amitié, et il y passa Thivér.
Ayant cotiquis toute l'Espagne, Scipiioïi vola au secours de sa patrie, qu'Annibal avait désolée. Aussitôt arrivé à Rome, il fut créé consul avec P. Licitiius Crâssus. Touché des malheurs de la République, il chercha les moyetos de la délivrer d'uû etinemi implacable, et ne vit rien de taieux que d'aller assiéger Carlh'â'ge, pour forcer Annibai, par cette diversioti, à abandonuer l'Itâhe. Scipion, rempli de ces grandes vues, opéra son iarmemenl avec tant de diligence, qu'il n'employa que quaranleèittii} jotits à faiï'e couper les bois nécessaires , à faire coustruire vingt Vaisseaux à cîn<J ordres de rames et dix à quatre ordres , et à mettre c^ette flotte en mer. Tous les peuples d'Italie voulant avoir part à la ^loii e d'une telle entreprise , lui fournirent à l'envi des hommes , des aimes, de l'argent et des vivres.
Pendant qtie Scipion se disposait à faire une irruption en Afrique pour y attirer Annibai, Mâgon^ fils d'Amilcar, passait en Italie, dans le dessein d'y rappeler Scipion. Ce général carthaginois, qui avait passé l'hiver à l'île de Minorque, en partit avec trente vaisseaux gawiis d'éperons , et plusieurs transports. Il avait mis sur cette flotte une jeunesse brillante, composée de douze mille hommes d'infanterie ei de deux tmlle ^e iôiaV^lerie'. Il 6t ciagler vers Tlialre, et alk surprendre la prin-
cipale ville des Liguriens, aujour^rhui Gênes, et s^en rendit maître. Il côtoya ensuite les rivages de la Ligurie, dans Tespérance d'en faire soulever les peuples contre les Romains. Il déchargea tout son butin à Savone, y laissa dix vaisseaux longs pour le garder, et renvoya le reste de sa flotte à Carthage, que Scipion menaçait d'un siège. Rome fut alarmée de la descente de Magon en Italie; mais elle fut rassurée par l'heureuse expédition de Gn. Octavius dans les mers de Sardaigne , où il prit quatre-vingts vaisseaux chargés de blé et de munitions qn'ils portaient à l'armée d'Annibal.
Scipion, arrivé en Sicile , prit des mesures nécessaires au succès de son entreprise. Par son ordre, C. Laelius arriva de nuit à Hippone, y fît unedescenteàlafaveur de l'obscurité, et commença dès le point du jour àdésoler toute la campagne. Garlhage était effrayée de voir les Romains à ses portes. Le sénat, pour conjurer l'orage, fil de nouvelles alliances avec les peuples voisins, et envoya à Magon vingt-cinq vaisseaux et de nouvelles troupes. Laîlius, chargé d'un riche butin, retourna en Sicile.
D'après le conseil de ce général, Scipion fit armer tous les vaisseaux qui étaient dans le pays, et rassembla ses troupes : le rendez-vous général fut à Lilybée; mais la ville ne fut pas assez grande pour contenir l'armée, et le port se trouva trop petit pour recevoir la flotte. Afin d'éviter la confusion d'un embarquement tumultueux, Scipion fit d'abord monter sur les vaisseaux tous les ij;ens de mer : il fit ensuite charger des munitions et des vivres pour quarante jours, et les soldats s'embarquèrent à leur tour avec un ordre admirable. Jamais spectacle guerrier ne fut plus pompeux. Toute la Sicile s'était rendue à Lylibée pour honorer le départ de Scipion. Ge capitaine, au moment de mettre à la voile, fit faire silence ; et, après avoir adressé ses vœux aux divinités marines et terrestres, il immola une victime, en fit jeter lesenlrailles dans la mer, et donna le signal du départ.
La flotte était composée de cinquante vaisseaux de guerre et de quatre cents navires de charge-. Scipion occupait l'aile droite; l'aile gauche était sous la conduite de Laelius, et les transports étaient à l'abri de ces deux divisions, avec une grande quantité de bâtiments légers cl de chaloupes. L'amirale avait trois fanaux, les navires de charge en portaient deux, et les vaisseaux à éperons n'en avaient qu'un. La flotte partit avec une bonne brise et arriva le lendemain en vue de; ^Afrique ; mais un
brouillard épais empêcha les Romains de Tapercevoir. La nuit étant survenue, on jeta l'ancre. Au point du jour on découvrit les rivages de l'Afrique, et on alla mouiller à Tendroit connu sous le nom de Beau- Promontoirey où Scipion fit débarquer ses troupes.
Il commença les bostilités aux environs de Cartbage, qu'il ravagea, et il envoya sa flotte à Utique, aujourd'hui Byserte. Il se rendit ensuite devant cette place, y établit une tour sur deux vaisseaux à cinq ordres de rames bien joints ensemble, pour battre la ville du côté de la mer, et en même temps l'attaqua par terre, avec une infinité de machines; cependant il ne la prit pas ; l'hiver, qui se faisait Jéjà sentir, l'armée d'Asdrubal et celle de S phax, roi des Numides, qui l'environnaient, et les approches de la flotte carthaginoise, l'obligèrent de lever le siège. Ayant surpris Asdrubal et Siphax, il les battit, les mit en fuite, et brûla leur camp. Les deux généraux africains rassemblèrent encore des troupes; mais Scipion les mit une seconde fois en déroute, et les força de prendre la fuite.
Ensuite, pour ôter à Cartbage les ressources qu'elle tirait des places voisines, il s'approcha de Tunis. De là il aperçut la flotte carthaginoise, composée de cent voiles, et commandée par Amilcar, qui venait pour attaquer la sienne. Comme il n'avait que vingt navires de guerre, la supériorité des Carthaginois inquiétait beaucoup les Romains. Cependant Scipion, qui était habile dans la tactique, se disposa à bien recevoir la flotte ennemie. 11 lui opposa d'abord une barrière de quatre rangs de vaisseaux de charge placés les uns derrière les autres, et solidement attachés ensemble. Il avait fait jeter des mâts et des vergues d^un navire à l'autre; et ces bâtiments, afl'ermis et liés ensemble avec de bons câbles, soutenaient des madriers : ce qui faisait entre deux vaisseaux'une espèce de pont sous lequel se glissaient aisément les embarcations légères. Derrière ces bâtiments étaient placées du côté de la terre les galères à éperons. Par cette disposition, les quatre rangs de vaisseaux qui étaient chargés des meilleures troupes formaient comme un terrain solide , et capable de soutenir les efl'orts des ennemis. Les navires légers, passant sans obstacle sous les ponts, pouvaient incessamment les harceler, et les bâiiments de guerre qui débordaient les rangs étaient en état d'aller prendre en fla.nc les Carthaginois occupés à se battre de front.
Les Carthaginois attaquèrent d'abord les vaisseaux de charge ; mais une grêle de traits qui leur furent lancés, tant de terre que de dessus les forteresses flottantes, les obligea de se retirer avec perte : les navires légers des Romains couraient sur eux et les chargeaient ; et, lorsqu'on voulait les poursuivre, ils se dérobaient à la faveur des intervalles ménagés entre les gros bâtiments.
Le lendemain matin, les Carthaginois voulurent réparer Taffront du jour précédent, et tâchèrent d'attirer les Romains au combat; mais les voyant immobiles, ils attaquèrent le premier rang, qui c'ait composé des navires de charge, plus élevés et plus hauts de bord que les vaisseaux longs des Carthaginois. Ces derniers, qui tiraient de bas en haut, avaient moins d'avantage que les Romains, qui tiraient de haut en bas, et dont par conséquent les coups étaient plus sûrs.
Cependant la victoire parut pencher du côté des Carthaginois : les brigantins ennemis, qui sortaient de dessous les ponts pour les attaquer, étaient accablés par le poids de leurs vaisseaux. Comme ces brigantins se mêlaient sans cesse avec les vaisseaux des Carthaginois, les Romains n'osaient lancer leurs traits, de peur qu'ils ne tombassent sur eux, au lieu d'atteindre les ennemis. Ceux-ci, profitant de cet avantage, jetèrent des harpons sur les transports pour les attirer et les désunir. Les Romains, ne pouvant rompre les chaînes, se virent obligés de couper les câbles qui servaient à affermir leurs vaisseaux. Ainsi, ce rempart flottant fut détruit. Mais Scipion étant accouru au secours du premier rang qui était maltraité, les Carthaginois se retirèrent avec dix bâtiments de charge qu'ils avaient enlevés et qu'ils conduisirent à Carthage. Ce petit succès causa une grande joie dans la ville et ranima l'espérance des habitants.
Scipion ne les Lissa pas jouir longtemps de cette espèce de triomphe. Ses troupes baîlin n* S'phax et le firent prisonnier. L'orgueilleux sénat de Carthage, ainsi réduit à la défensive, fut obligé de rappeler Anhibal. Ce grand homme quitta l'Italie avec beaucoup de regret. Arrivé avec des troupes assez près de l'armée de Scipion, il lui demanda une entrevue, qui lui fut accordée. On vit dans ce fameux pourparler l'audace carthaginoise et la fierté romaine lutter l'une contre l'autre ; mais aucune ne voulant plier, on s'en remit au sort d'ua combat. Les Romains triomphèrent, et Annibal, vaincu, se retira dans
Cârthage. Le sénat, éperdu et tremblant de voir Tenneml à ses portes, demanda la paix : elle fut accordée aux conditions les plus dures. Il fut arrêté que les Carthaginois livreraient aux Romains tous leurs vaisseaux, à la réserve de dix , et qu'ils leur restitueraient tous ceux qu^ils avaient pris sur eux. Ce fut un spectacle bien humiliant pour Carthage quand Scipion fil brûler à sa vue plus de cinq cents bâtiments de toutes grandeurs. Ainsi finit la seconde guerre punique, après avoir duré dixsept ans. Scipion, chargé de butin et couvert de gloire, fit voile pour la Sicile, et de là pour Rome, où il reçut les honneurs du triomphe.
La troisième guerre punique, entreprise et achevée dans Tespace de cinq ans, fut moins féconde en grands événements. Le plus considérable fut la ruine de Carthage. Pendant cinquante ans que dura la paix, Panimosité des deux peuples ne fut point étouffée : on se craignait de part et d'autre; on était toujours en défiance, et il ne fallait qu'une étincelle pour rallumer un feu mal couvert. La guerre que Carthage fit à Massinissa , allié des Romains, fit naître une occasion dont ils profitèrent. On mit en délibération, à Rome, si l'on ferait la guerre aux Carthaginois. Caton fut pour Taflirmalive, et son sentiment l'emporta.
On jura la destruction de Carthage, et le sénat fut confirmé dans cette violente résolution par les députés d'Utique. Celte place, située à trois lieues de Carthage, était une des plus célèbres de toute l'Afrique. Ses habitants, avertis de l'orage qui se formait à Rome, pour n'être point enveloppés dans la disgrâce de Carthage, se soumirent volontairement au peuple romain , et lui offrirent leur ville et leur port. Une offre si avantageuse dans ces circonstances fit beaucoup de plaisir au sénat, et fut acceptée. On envoya en Afrique les consuls M. Manlius, et L. Martius Censorinus, avec une flotte composée de cinquante vaisseaux à cinq ordres de rames , de cent caravelles , et de plusieurs autres petits navires de transport.
Carthage trembla à la vue d'un ennemi puissant, qui joignait la ruse à la force. Le sénat expédia aux consuls des députés, qui tentèrent vainement de les fléchir; ils les prièrent de conduire leur flotte en vue de la ville, afin que le peuple ne leur fît point un crime du mauvais succès de leur négociation. Censorinus y consentit : il parut devant Carthage avec vingt vaisseaux à cinq ordres de rames. La présence de
rennemi, et le rapport des députés, augmentèrent Pépouvante des habitants; mais la consternation cédant au désespoir, ils se préparèrent à so défendre , résolus de s^ensevelir sous les ruines de leur patrie. Ils n'avaient ni vaisseaux, ni éléphants, ni armes ; mais la nécessité, mère de Pinduslrie , suppléa à tout.
Les Carthaginois ayant remarqué que le vent portait sur les vaisseaux eimemis , préparèrent un grand nombre de brûlots , les allumèrent et les mirent au vent, avec un tel succès, que la flotte romaine fut presque entièrement consumée. Les consuls, après bien des délais, entreprirent le siège de Carlhage. Les Romains y firent de grandes fautes. Tout traînait en longueur; et sans le jeune Scipion, petit-fils du vainqueur d'Annibal,les Carthaginois forçaient les Romains à se retirer honteusement.
Scipion, arrivé en Afrique avec la qualité de consul, y soutint glorieusement Péclat de son nom. Mancinus, qui s'était imprudemment engagé dans les murs de Carthage, était sur le point d'y mourir de faim, ou d'être accablé par la multitude ; Scipion en arrivant à Ulique, apprit le danger où se trouvait Mancinus, et partit sur-le-champ avec ses vaisseaux , pour le tirer de ce mauvais pas. Scipion poussa le siège avec tonte la capacité d'un grand général. Après avoir coupé les vivres aux assiégés par terre , comme ils en recevaient encore par mer, il leur ôta celte ressource en fermant le port par une forte chaussée, ouvrage hardi, et dont on se moqua d'abord à Carlhage, parce qu'il paraissait impossible qu'on en pût venir à bout. Resserrés et renfermés dans leur ville, les Carthaginois tirèrent de cette disgrâce un nouvel avantage. Ils s'ouvrirent un port par un autre endroit ; et, pour dérober leurs travaux à la connaissance de l'ennemi, ils les commencèrent au dedans de la ville. Les Romains ne s'en aperçurent qu'après l'achèvement.
L'ouverture étant faite, les Carthaginois sortirent avec cinquante vaisseaux à trois ordres de rames et plusieurs brigantins. Ils avaient construit ces bâtiments à la hâte avec de vieux bois; les cordages manquaient, mais les femmes y avaient suppléé en fournissant jusqu'à leurs cheveux pour en faire. Les Romains, qui ne s'attendaient pas à voir reparaître une flotte à Carthage, furent extrêmement surpris ; leurs propres vaisseaux seraient tombés au pouvoir des Carthaginois, si ceux-ci, au lieu de les attaquer brusquement, ne s'étaient amusés,
pendant plusieurs jours, à faire une vaine parade de ce nouvel armement.
Cependant le combat s''engagea avec une fureur égale des deux côlés. Les vaisseaux carthaginois, plus petits et meilleurs voiliers, se glissaient aisément sous les grands navires des Romains, rompaient leurs poupes, brisaient leurs rames, endommageaient leurs gouvernails; mais la victoire resta indécise, et ils se retirèrent à la fin du jour, résolus à recommencer le lendemain. Les navires les plus légers étant arrivés les premiers dans le nouveau port, qui était fort étroit, Pembarrassèrent et en fermèrent Tentrée.
Les Romains tombèrent avec impétuosité sur Tennemi; mais comme, après avoir fait leur décharge, soit de traits, soit de javelots, ils étaient obligés de se retirer, leurs vaisseaux longs ne se retournant qu^avec peine, ils recevaient dans cette manœuvre autant de mal qu^ils en avaient fait. L^action dura jusqu^à la nuit.
Le lendemain, Scipion fit attaquer le rempart par des béliers et d^autres machines. Persuadés que la sûreté de leur port dépendait de la conservation de ce rempart , les Carthaginois se jetèrent la nuit tout nus à la mer, et avec une intrépidité sans exemple, ils allèrent brûler les machines des Romains. Ce fut là le dernier exploit maritime qui se fit devant Carthage et ce fut aussi le signal de sa ruine; car Scipion, ennuyé de la longueur du siège, la pressa avec tant de vigueur, qu'elle tomba sous la puissance des Romains. Rien n'est comparable aux horreurs qu'elle éprouva à la fin de ce siège, un des plus célèbres dont il soit fait mention dans l'histoire.
Telle fut la destinée de cette ville puissante qui s'était vue maîtresse du commerce du monde, qui avait joui pendant sept cents ans de l'empire de la mer et soumis à sa domination toutes les îles connues. Elle a fait trembler Rome, elle a conquis l'Italie, et le bruit de sa chute a retenti jusqu'aux extrémités de la terre