‹ Henri de Régnier et son œuvreChapitre 2 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Temps primitifs. — Origine de la navigation. — Navigation des Juifs. — Jonas. — Saint Paul. — Vaisseaux des anciens. -— Arche de Noé. — Navire Argo. — Sémiramis. — La guerre de Troie. — Les Pliéniciens. — Leurs expéditions. — Les Grecs et les Perses. — Sa lamine. — Invention des brûlots. — Voyage sur l'Indus. — Rome et Cartbage. — Différentes espèces de galères. —Les Génois, les Vénitiens, les Portugais. — La boussole. — Le doublage des vaisseaux. — Les cartes marines

De tout ce que Tesprit et rindustrie des hommes ont découvert et perfectionné dans la nature et dans les arts, rien ne leur est peut-être plus utile que la navigation. Il y a même de pieux historiens qui ne voudraient pas quW l'appelât une invention humaine, mais plutôt une entreprise conduite sous la direction du Tout-Puissant, comme Parche de Noé , qui fut le premier vaisseau construit par un commandement exprès de Dieu, et sur le modèle quMl en donna.

D'autres se demandent pourquoi il n'y aurait pas eu des navires aussi bien avant qu'après le déluge; car, disent-ils, les premiers hommes, dont la vie s'étendaitjusqu'àhuit et neuf cents ans, étaient évidemment mieux en état d'enrichir le monde de toutes les sciences néces-

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saîres à la navigation, que les hommes actuels, dont les jours sont bornés à quatre-vingts ans, terme au delà duquel il n^y a pour eux que faiblesse de corps et d'esprit.

Quoi qu'il en soit, les premiers navigateurs dont il est parlé dans jirEcriture sainte sont les enfants de Noé. Ce patriarche parcourut la Méditerranée avec ses trois fil» 5 il montra à Sem tout le rivage asiatique, depuis le Tanaïs, en passant le Bosphore, jusqu'au Nil ; à €ham, les côtes d'Afrique, depuis le Nil jusqu'au détroit de Gadès ; et à Japhet, toute la côte d'Europe, depuis Gadès jusqu'au Tanaïs ; et il jeta lui-même les fondements des colonies établies sur ces côtes. Les descendants du dernier peuplèrent toutes les terres situées depuis le mont Taurus jusqu'au Tanaïs, et de là jusqu'à Gadès , aux extrémités de l'Espagne, c'est-à-dire jusqu'au détroit de Gibraltar; ils occupèrent encore la partie septentrionale et occidentale de l'Asie et toutes les îles de la Méditerranée, ou, selon l'Ecriture, les îles des Nations : ce qui permet de conjecturer qu'ils s'embarquèrent les premiers sur mer pour aller s'établir dans ces îles.

Javan, fils de Japhet, s'étendit sur toute la côte maritime qui eut depuis le nom de Grèce, et à laquelle il donna celui d'Ionie. Samos, Chio et plusieurs autres îles en dépendaient. Thiras passa la mer dans l'endroit appelé aujourd'hui le Bosphore, et alla fixer sa demeure dans . le pays qui de soa nom a pris celui de Thrace. Ascenez, petit-fils de Japhet, habita les rives de la Propontide, et mena des colonies dans la partie méridionale du Pont-Euxin, de Pontus Ascenez,

Tharsis, fils de Javan, donna son nom à une contrée voisine de la mer. ; Ce pays devint si célèbre par le concours des premiers navigateurs, que jj^'Ecriture sainte emploie le nom de Tharsis pour désigner la mer, et g^ppelle les navires en général, vaisseaux de Tharsis, ,jj^^, Cetthim, autre fils de Javan, s'établit dans l'île de Chypre, avec .J)odanim son frère, ou Radenim, d'après le texte samaritain. Voilà les pays qui échurent en partage aux enfants de Japiiet, dans la distribution de la terre, et quels furent les premiers navigateurs qu'Horace appelle, dans ses odes, V audacieuse postérité de Japhet. Etablis sur les rivages de la mer, ils firent, pour les côtoyer, de petits vaisseaux ; dont Tarche de Noé fut probablement le modèle. Les poissons mêmes, par le mouvement de leur queue, donnèrent l'idée du gouvernail ; leurs

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nageoires firent inventer les rames, et leur figure, propre à fendre les eaux, fit imaginer le gabarit : les oiseaux, qui semblent nager dans les airs, contribuèrent à perfectionner ces idées. La vue des îles voisines, qui excitait la curiosité des nouveaux navigateurs , l'avantage de la pêche, la commodité du transport par eau, et la nécessité du commerce, les invitaient à s'exposer sur un élément dangereux. Ils risquèrent d'abord les passages ; insensiblement engagés sur mer et familiarisés avec les flots, ils prirent le large ; enfin les vents ou les courants les jetèrent sur des côtes plus éloignées, où la difficulté du retour et la crainte des périls les obligèrent souvent à fixer leur demeure. Telle fut l'origine de la navigation. Ses commencements ont été informes; ses progrès ont été lents, et ce n'est qu'après bien des tâtonnements, des études sérieuses et une longue expérience qu'elle est arrivée au point de perfection où nous la voyons aujourd'hui. ''

La connaissance de la marine a été tardive chez les Juifs, qui ont suivi de près les premiers peuples du monde : leur pays, situé au milieu des terres, n'avait ni ports, ni villes maritimes. Ils n'étaient pas éloignés de la mer Rouge ; mais ils n'y avaient aucun port avant celui d'Asiongaber, que Salomon y fit construire. Ils n'avaient aucune idée de l'Océan, et ils appellaient la Méditerranée la grande fwcr^ parce qu'ils n'en connaissaient pas de plus grande. Uniquement occupés de la culture de leurs terres et du soin de leurs troupeaux, ils regardaient sans envie l'opulence de leurs voisins. Riches de leur propre fonds, et placés dans un terrain fertile qui suffisait à leurs besoins, les Juifs renfermaient leur ambition dans les bornes du pays natal, et la singularité de la loi de Moïse ne leur permettait pas d'entreprendre de grands voyages.

Il paraîtrait que les Juifs, avant Salomon, avaient équipé des vaisseaux. La tribu de Zabulon, dont l'extrémité occidentale aboutissait à la Méditerranée, pouvait facilement commercer avec les Sidoniens e4 les Tyriens, et l'Ecriture sainte semble le marquer en disant : Réjouissez-vous, Zabulon, dans votre sortie, c'est-à-dire dans vos courses maritimes, comme quelques-uns l'expliquent.

Si la navigation n'était point en usage chez les Juifs, elle n'y ëtak pourtant pas absolument inconnue ; le voisinage des Phéniciens, grand* navigateurs, ne leur permettait guère d'ignorer entièrement un art d^à si célèbre. En effet, Moïse, peu de temps avant sa mort, k«r parle de

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flottes et de vaisseaux, comme d^objets qui leur étaient familiers. Le Seigneur, leur dit-il, vous fera reconduire par mer en Egypte^ sur, des flottes; prédiction qui fut accomplie après la ruine de Jérusalem par Titus, lorsque la flotte que les Romains avaient sur la Méditerranée transporta à Alexandrie les Juifs qui avaient été faits prisonniers. Cest au règne de Salomon qu'il faut rapporter Pépoque de la navigation des Juifs. Ils étaient alors si neufs dans cette science^ que ce prince, voulant l'introduire dans ses Etats, pria Hiram, roi de T^r, avec lequel il avait un commerce ouvert, de lui envoyer des pilotes et des matelots, pour en former parmi ses sujets.

Les prodigieuses dépenses que Salomon fut obligé de faire pour la construction du temple de Jérusalem et de son palais , ayant épuisé les trésors que David avait laissés , il crut trouver de suffisantes ressources dans la navigation. Il fit, pour cet eff'et, construire dans le port d'Asiongaber des vaisseaux dont Hiram lui avait fourni les matériaux et les ouvriers ; car il n'y a pas d'apparence que le prince tyrien eût envoyé ces vaisseaux de Tyr sur la mer Rouge : le trajet aurait été immense. Les flottes de Salomon , associées avec celles du roi de Tyr , faisaient en trois ans le voyage d'Opbir , et en rapportaient des paons , des singes, de l'ivoire, des pierreries, des bois précieux, de l'or et de l'argent; par là ces métaux devinrent si communs à Jérusalem , qu'on n'en faisait plus de cas. Ces flottes combinées sont nommées, dans l'Ecriture, tantôt la flotte de Salomon, tantôt les vaisseaux d'Hiram.

Ce qu'il y a de plus difficile à démêler dans les navigations de Salomon , c'est le lieu où elles se faisaient. Point de pays plus recherché par les interprètes, et plus inconnu que l'Ophir de l'Ecriture sainte. Les savantes dissertations qu'on a faites sur cette matière n'ont servi qu'à l'embrouiller et l'obscurcir davantage; et l'or d'Ophir est aussi difficile à retrouver que celui du grand œuvre.

Gomment se dirigeaient les voyages de Salomon? La flotte équipée sur la mer Rouge, après avoir passé le golfe Arabique, allait, dit-on, droit à Goa, où, après avoir doublé le cap de Comorin, elle se rendait à Ceylan, à Bengale, et aux autres contrées des Indes ; elle effectuait ce voyage en un an. La flotte qui faisait voile sur la Méditerranée rangeait d'abord les côtes de l'Asie et de l'Europe, y vendait ses marchandises, passait ensuite le détroit de Gadès, et ppjurspiy^it sa route jusque dans l'Ame-

rique, où elle chargeait de Tor ; elle rentrait ensuite dans la Méditerranée et reconnaissait dans son retour les côtes d'Afrique, où elle prenait de Tivoire et des singes. Ce serond voyage était de trois ans.

Ainsi, c^est le voyage des Indes qui est désigné par celui diOphir, parce qu'Ophir, fils de Jectan, établit dans les Indes une colonie à laquelle il donna son nom ; et le voyage de TAmérique est désigné par celui de Tharsis, parce que Tharsis, dans PEcrilure sainte, signifie ordinairement la Méditerranée, où commençait ce dernier voyage.

L^entreprise des rois dlsraël et de Juda, dont nous venons de parler^ ne fut pas heureuse ; la flotte du dernier fut détruite, et ses vaisseaux firent naufrage au port : accident que TEcrilure sainte nous fait envisager comme une punition de Dieu, à cause de Talliance criminelle que Josaphat avait faite avec un prince impie.

Ce fut peu d'années après la malheureuse expédition de ces princes, que Jonas s'embarqua sur la Méditerranée. Dieu lui avait ordonné de prendre la route de Ninive, ville située sur le Tigre, pour avertir celte ville superbe des malheurs dont elle était menacée. Le prophète, effi-ayé des périls d'une telle mission , au lieu d'exécuter cet ordre, se rendit à Joppé ; il y trouva un vaisseau prêt à faire voile à Tharse, capitale de la Cilicie, et s'y embarqua. Le vaisseau n'eut pas plutôt appareillé et commencé sa route, qu'une effroyable tempête s'éleva. On sait quel fut le sort de Jonas. Le poisson qui l'avait englouti le rejeta près de Ninive, où il fut obligé de remplir sa mission. Voilà toutes les navigations décrites dans l'Ancien Testament ; il n'est fait mention dans le Nouveau que de celle de saint Paul.

Cet apôtre, que la malice des Juifs retenait prisonnier à Gésarée, se voyant exposé au jugement injuste de Portius Festus, gouverneur de la Palestine, interjeta appel de son tribunal à celui de César. Saint Paul fut donc envoyé à Rome, pour y être jugé en dernier ressort. On l'embarqua au port de Joppé , sur un vaisseau d'Adrumette, ville d'Afrique, ou d'Adramyte, ville de Mysie, dans TAsie Mineure. Le vaisseau ayant mis à la voile, on jeta l'ancre le lendemain au port de Didon, deux cents stades au delà de Tyr, sur la même côte. Le vaisseau s'étant remis en mer, on fut obligé, à cause des vents contraires, de côtoyer l'île de Chypre, en la laissant toujours sur la gauche. On traversa ensuite la mer de Cilicie et de Pamphylie, et on alla

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mouiller à Myre ency Lie. Comme la cargaison du vaisseau n"'étail point pour Pltalie, le centenier à qui saint Paul était confié, avec d^autres prisonniers, quitta ce navire, et s'embarqua sur un bâtiment qui portait du blé d'Alexandrie à Rome ; mais le changement de vaisseau ne fit pas changer le vent : ce dernier navire, dont la charge était considérable, fut beaucoup de temps à faire un trajet de six myriamèlres pour gagner Cnide, ville et promontoire d'Asie. Or, pour aller en droite ligne de là en Italie, il aurait fallu côtoyer les îles de la mer Egée, et les vents obligèrent ce vaisseau de gagner la pointe orientale de l'île de Crête, et de relâcher au cap de Salmoné. Après avoir côtoyé l'île avec d'extrêmes difficultés, ils abordèrent près de Thalasse.

Mais, quoique la saison fut fort avancée et que la navigation fût périlleuse, ils se remirent bientôt en mer, et dirigèrent leur route vers Phénice, ville située au sud-est de l'île, d'où ils furent jetés par le vent au sud- ouest de la même île : la tempête devint alors si furieuse, qu'ils furent portés sur les côtes d'Afrique, exposés à tous les dangers de la grande et de la petite Syrte. Le vaisseau fut ensuite emporté daqs la mer Ionienne vers Céphalonie, et vint échouer à l'île de Malte.

Après un séjour de trois mois dans cette île, samt Paul et les autres passagers s'embarquèrent sur un vaisseau d'Alexandrie, nommé les Dioscores, parce qu'il portait à la proue la figure de Castor et de Poilus, à qui l'on donnait ce nom. Ils firent voile vers Syracuse, sur la côte èrieniale de la Sicile. De là , côtoyant cette île, ils prirent la route de Rhege, en Italie, et en deux jours ils arrivèrent à Pouzzol, à huit milles de Naples. Ce fut là le terme de cette navigation; «ar c'est en ce lieu qu'abordaient ordinairement les vaisseaux d'Alexandrie; de Pouzzol, saint Paul alla, par terre, à Rome. Il est certain que cet apôtre avait fait encore d'autres voyages sur mer, puisqu'il assure avoir fait trois fois naufrage , sans compter celui de Malle. Nous terminerons ici l'histoire de la navigation des Juifs ou du peuple de Dieu. Nous passerons à celle des Egyptiens dans le chapitre suivant.

Quelle forme ont eu d'abord les navires anciens? Selon l'histoire, le premier vaisseau qui ait jamais paru sur les eaux, a été cette fameuse arche dont Dieu lui-même donna le plan, et dans laquelle Noé avec bes trois fils se sauvèrent du déluge universel. Mais ce prodigieux bâti-

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ment n^avait ni rames, ni voiles, ni mâts, ni cordages, ni gouvernail, ni aucun autre appareil de ce genre ; n^apnt à se diriger sur aucun porl, sur aucune côte particulière, il flottait seulement sur les eaux, jusqu^à ce que celles-ci s'étant retirées de dessus la terre, Parche s'arrêta, par un ordre secret de la Providence, sur la montagne Amraat, comme il est marqué au chapitre v de la Genèse. Depuis ce temps-là jusqu'à la confusion des langues, la navigation ne fut d'aucun usage : la famille de Noé n'étant point encore assez nombreuse pour faire de nouvelles peuplades, n'avait pas besoin de passer la mer. C'est donc seulement après l'entreprise téméraire de la tour de Babel que la navigation devint nécessaire, les ouvriers étant obligés de se disperser dans toutes les parties de la terre. Ces nouveaux voyageurs rencontrèrent sans doute des rivières en chemin, avant d'arriver à la mer : la situation de Babylone, d'après les écrivains qui ont traité de la géographie sacrée, le fait voir assez clairement : or il est vraisemblable que les émigrants ont traversé les fleuves ou les lacs dans de gros troncs d'arbres, creusés à peu près comme une auge, ou bien dans des espèces de canots d'écorce, ou enfin dans de grands paniers couverts de peaux sans apprêt. Leur dessein était simplement de passer d'un pays dans un autre, sans vouloir trafiquer ni établir le commerce ; ils n'y pouvaient penser alors, puisqu'ils ne trouvaient point d'habitants dans les contrées où ils abordaient.

Quels ont été les bâtiments qu'ils construisirent à leur arrivée au bord de la mer ? Nulle histoire n'en dit rien j mais on ne saurait douter que ces premiers navires ne fussent petits et mal équipés, et que d'abord l'on n'ait osé qu'aller terre à terre, en rasant la côte tout doucement. Ici se présente la difliculté de la transmigration des peuples dans les îles éloignées, et principalement dans l'Amérique, séparée de nous par un si grand trajet de mer, et où l'on a trouvé tant de peuples. Comment et par où y sont-ils passés? nous n'avons pu encore le savoir jusqu'à présent.

Si l'on en croit les poètes et les anciens faiseurs de romans, c'est Neptune qui le premier a couvert la Méditerranée de ses flottes, en quaUté de grand amiral de son père Saturne ; mais si Ton s'en rapporte aux historiens sérieux qui cherchent la vérité dans la fable, Saturne n'est autre que Noé, et Neptune que Japhet. C'est à lui aussi

que les poëtes donnent la gloire d'avoir fait construire le premier des vaisseaux, dont la poupe et la proue étaient arme'es de certaines avances de fer ou de bronze, pour heurter avec plus dMmpétuosité contre les bâtiments ennemis et les mettre en pièces. C'est encore lui, dit-on, qui le premier a bâti des tours sur ses vaisseaux, afin qu'à l'abordage ses gens s'y pussent battre en sûreté contre l'ennemi. Néanmoins, quelques-uns font Glaucus l'inventeur de l'art de construire et de gouverner les vaisseaux. Ils ajoutent que c'est lui qui donna le plan du navire Argo, et qui en fut le pilote, dans l'expédition de Jason contrôles Tyrrhéniens; ce que d'autres pourtant attribuent à Argos. Le savant Bochart, dans sa Géographie sacrée, fait voir que le véritable nom du navire Jrgo t^Arco, c'est-à-dire long, parce que c'était le premier vaisseau long que les Grecs eussent construit sur le plan des vaisseaux phéniciens.

Auparavant, les Grecs n'avaient que des vaisseaux ronds. Bochart ajoute que le navire Argo, qui n'était qu'une galiote, avait cinquante rames, vingt-cinq de chaque côté, et que la hauteur de ce bâtiment était de cinquante coudées. Cette galiote Argo, étant plus grande et mieux construite que les autres navires, a été employée dans les voyages de long cours, ce qui l'a rendue si fameuse, qu'on l'a regardée comme le premier de tous les grands vaisseaux.

Il est pourtant hors de doute qu'il y a eu précédemment plusieurs vaisseaux, et même des flottes, telles qu'elles pouvaient être alors; car l'expédition des Argonautes ne se fit qu'environ l'an du monde 2801, c'est-à-dire onze cent quarante-quatre ans après le déluge î or, on trouve que Sémiramis, qui a régné bien auparavant, fit «onstruire une flotte de deux mille voiles sur les côtes de Chypre, de Syrie et de la Phénicie ; ayant fait transporter ses vaisseaux sur le dos des chameaux et sur des voitures convenables jusqu'au fleuve Indus, elle y attaqua et défit la flotte de Staurobate, roi des Indes, laquelle consistait, d'après le témoignage de Diodore de Sicile, en quatre mille bateaux faits, la plupart, d'une certaine canne indienne appelée bambou. Environ l'an du monde 2622, Jupiter, roi de Crête, à présent Candie, vint avec une flotte enlever Europe, fille d'Agénor, roi des Sidoniens ; de plus, l'an du monde 2760, Persée entreprit son expédition contre Méduse, en Afrique. Mais ces fameux Argonautes, dont les poêles ont tant

vanté les exploits, n^étalent, sur la foi des meilleurs historiens, que des gens qu^on envoyait pour défendre les côtes contre les insultes des pirates, et qui, dans leurs courses, n^osaient jamais quitter la terre de vue.

La guerre de Troie se présente ensuite, en Tan du monde 2871 . Ici Ton voit une flotte composée de onze cent quarante vaisseaux de toute espèce; mais ils n^ont pas cinglé en haute mer, et se sont peu éloignés de terre.

Revenons aux Phéniciens, ces premiers maîtres de la mer que TËcriture sainte appelle du nom de Philistins, ou Chananéens, On ne saurait douter, en effet, qu% n'aient été les premiers et les plus habiles nautoniers de ces premiers temps : ils découvrirent plus de pays et y envoyèrent plus de colonies que n^ont fait tous les autres peuples ensemble j en outre, ils établirent le commerce et Tentretinrent ensuite dans les pays les plus éloignés.

Quel témoignage plus glorieux de leurs richesses et de leurs forces par mer, que celui qu'en donne Ézéchiel : en parlant de Tyr, il dit que cette grande ville, située à l'entrée de la Méditerranée, trafiquait dans toutes les îles ; que les planches de ses vaisseaux étaient de sapin de Senir, les mâts de cèdre du Liban, les rames de chêne de Bazan, les bancs d'ivoire, les voiles de toile richement brodée; enfin, dans presque tout ce chapitre, le prophète ne fait que Téloge de Tyr, de ses matelots, de ses vaisseaux, de son grand commerce, de ses trésors, en un mot de sa prodigieuse puissance navale. Â ces éloges de la science des Phéniciens, touchant la navigation, toutes les histoires ajoutent des témoignages indubitables de leurs voyages et de leurs fréquentes expéditions par mer. La première se fit sur les côtes d'Afrique, où ils fondèrent la puissante ville de Carthage, qui dans la suite disputa si longtemps à Rome l'empire du monde ; de là ils étendirent leur domination jusque dans l'Espagne, et, en côtoyant tout autour, ils vinrent faire des descentes sur les côtes de France, et abordèrent enfin dans la Grande-Bretagne, où, plus tard, ils établirent le commerce pour l'éiain et pour tout ce que cette île fournissait alors.

A Tépoque florissante de la république de Carthage, un navigateur nommé Hanno, étant envoyé pour faire des découvertes du côté du Midi, fit le tour de l'Afrique, entra dans la mer Rouge, et reprit la

même route pour s^en retourner à Garthage; en même temps un certain Kimilco, étant aussi envoyé à la découverte du côté du Nord, vint dans la Thule ou Flslande ; mais la plupart des auteurs nient, en I partie, Vuu et l'autre fait, parce qu'il ne paraît pas que Ton ait connu les extrémités de l'Afrique avant la découverte des Portugais dans ces derniers siècles; et que la partie septentrionale de l'Europe était encore peu connue du temps même où l'empire romain était au plus haut degré de sa grandeur.

Pourtant, on ne peut douter que les Phéniciens n'aient pénétré bien avant du côté du Midi et du côté du Nord ; mais il est possible aussi qu'ils aient exagéré leurs découvertes, afin de rehausser par là l'éclat de leurs entreprises.

Quoi qu'il en soit, leurs courses, comme nous le verrons dans la suite, ne se bornaient pas à la seule Méditerranée, ni à la mer occidentale; car ils conduisirent la flotte de Salomon à Ophir : il est dit au livre des Roù qu'Hiram, roi de Tyr, et dont par conséquent les Phéniciens étaient les sujets, envoya sur les vaisseaux de Salomon les plus habiles de ses pilotes et de ses matelots ; il est encore parlé au même livre de la flotte d'Hiram qui revenait d'Ophir chargée d'or. En sorte que les 'Phéniciens avaient évidemment trafiqué à Ophir avant le temps de Salomon, et que de son temps ils y trafiquaient pour lui. Or, nous l'avons dit, le pays d'Ophir était probablement situé dans les Indes.

Comment les Phéniciens ont-ils pu faire de si longs voyages sans le secours de la boussole ? C'est assez difficile à expliquer. On voit bien qu'ils ne pouvaient pas toujours continuer leur course de jour et se retirer à terre pendant la nuit, ni naviguer constamment terre à terre; car il faut bien admettre qu'ils ont été quelquefois emportés en pleine mer par la violence des tempêtes; mais, à cet égard , tous les auteurs conviennent que , pendant le jour , ils réglaient leur course par le soleil, et par les étoiles pendant la nuit : les Phéniciens, en effet, connaissaient le cours des astres; Pline le prouve, en disant que tout le genre humain était redevable aux Phéniciens de cinq choses font importantes et d'un très-grand usage, à savoir : des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline mihtaire et de l'architecture. C'est par cette parfaite connaissance que les Phéniciens avaient de l'astronomie qu'ils savaient se tirer d'affaire lorsque le temps devenait

gros; c'est aussi par cette même connaissance du cours des astres qu^ils parvenaient à passer au travers des baies et des golfes spacieux, ce qui leur aurait coûté bien de la peine et du temps sMl leur eût toujours fallu côtoyer pour arriver à leur destination.

On ne saurait conclure de là qu'ils eussent de même pu traverser le vaste Océan qui sépare PEurope de TAmérique , ainsi que le prétendent certains auteurs. On ne voit pas, en effet, quMl soit parlé dans ces siècles d'autres navires que de ceux qui allaient à rames comme les galères, et qui, certainement, ne pouvaient pas être propres à s'écarter beaucoup des côtes , ni à faire de vastes trajets. Aussi, même après la découverte de la boussole, on regardait encore ce passage comme étant presque impossible, et ce n'est que longtemps après, et par de fréquentes tentatives , que ce voyage, si long , si difficile et si périlleux au commencement, devint dans la suite plus familier et moins dangereux. Les vents qui , sous les tropiques , soufflent toujours du Levant, étaient propres à porter les Phéniciens dans les Indes occidentales. Mais avec ces vents , comment s'en retourner ? Si ces peuples y ont pensé , ils en ont prévu toute la difficulté , ou plutôt l'impossibilité. Ils ignoraient la route du Nord , qui n'a été reconnue que bien des années après la découverte des Indes occidentales.

Les Grecs, en ce qui regarde la marine , ne tiennent que le second rang; ils n'ont été que les écoliers des Phéniciens, lesquels sont venus après les Égyptiens. Mais on ne vit jamais de meilleurs écoliers : ils égalèrent bientôt leurs maîtres ; ils les surpassèrent même , et montrèrent aux Phéniciens qu'on les pouvait vaincre sur mer. Eu effet, les Grecs, quoique inférieurs en nombre aux Phéniciens , les y ont tou-* jours défaits, et se sont enfin rendus les seuls maîtres de la mer. Tant de victoires remportées sur les Perses, dont les flottes étaient sous la conduite des Phéniciens , en font foi ; on le verra par les deux exemples ci-après :

Au fameux combat de Salamine , les Grecs confédérés , avec une flotte de trois cent quatre-vingts voiles y défirent celle des Perses , qui était forte de mille trois cents bâtiments. Une si grande victoire coûta peu aux vainqueurs, si l'on en croit Plularque, Diodore de Sicile, Hérodote et plusieurs autres.

Le second exemple est la victoire que les Athéniens , sous la con-

duite de Gimon, gagnèrent sur les Perses et les Phe'niciens réunis. Les Athéniens^ accoutumés à vaincre, pleins de courage et d'assurance, ayant trouvé Titrauste , amiral des Perses, sur les côtes de l'Asie, où ils Tétaient allés chercher, Tattaquèrent, le mirent en fuite, et le poursuivirent avec tant d'ardeur, qu'ils l'obligèrent d'échouer ses vaisseaux. Les Athéniens en prirent deux cents, le reste se brisa contre le rivage; mais Cimon, pour rendre sa victoire plus complète, vint à Hydrope, où il prit et coula à fond les soixante et dix navires qui faisaient toute l'escadre phénicienne.

Ces grandes victoires, néanmoins, ont été la ruine de la Grèce. Enrichis des dépouilles des Perses , les Grecs commencèrent à aimer le faste et le luxe, et s'abandonnèrent ensuite à mille autres vices qui, jusqu'alors, leur étaient inconnus. La discorde, se glissant bientôt après parmi eux, rompit l'union qui leur était en quelque sorte un rempart contre les armes de l'ennemi commun, pendant que chaque province cherchait à dominer sur l'autre. De là vinrent tant de guerres entre les divers peuples de la Grèce, mais surtout entre les Athéniens et les Lacédémoniens. De là, les petits Etats se liguèrent les uns contre les autres; ensuite ils équipèrent chacun une flotte pour se disputer la souveraineté de la mer. Mais ils s'y épuisèrent à tel point, qu'ils devinrent enfin la proie de leurs ennemis.

La passion dominante des Grecs fut d'envoyer partout des colonies, Qiême pendant les malheurs qui les obligeaient d'abandonner leur patrie. Ces colonies , qui s'établissaient sur les côtes de la Méditerraoëe , en Asie , en Espagne , dans les Gaules , en Italie et en Sicile , y étendirent leur domination.

L'invention des brûlots remonte à la même époque ; elle est aussi ancienne que le siège de Tyr, fait par Alexandre le Grand.

Ce prince ne pouvant approcher de la ville du côté de la mer, y fit élever une vaste digue qui joignait la ville à la terre, et qui lui servait à faire ses attaques de ce côtë-là ; mais les Tyriens prirent le plus grand de leurs vaisseaux, qu'ils chargèrent de sable et de pierres sur le derrière pour faire lever la proue , et l'ayant frotté de bitume et de soufre, puis rempli de matières combustibles, ils le traînèrent dans la mer, où cinglant à pleines voiles, il eut bientôt joint la digue. Alors ils mirent le feu au bâtiment, et se jetèrent dans les chaloupes qu'ils avaient

fait suivre exprès. Aussitôt le brûlot fut embrasé ; et, comme cette digue était faite presque toute de bois, avec des tours de bois qui s'élevaient dessus, la flamme s*y prit rapidement et consuma en peu de temps, malgré les efforts des Macédoniens, tout cet ouvrage prodigieux. En sorte qu'Alexandre, qui était alors sur les confins de TAi'abie, ne trouva à son retour presque aucune trace de cette fameuse digue.

Le second fait remarquable arrivé du temps de ce grand conquérant, par rapport à la navigation, est son voyage sur Tlndus, jusqu'à Tembouchure de ce fleuve dans Tocéan Indien. A cette occasion, on est étonné de l'ignorance de ses matelots, qui, tout épouvantés du flux et du reflux, regardèrent ce phénomène comme une marque de la colère des dieux, qui voulaient punir leur témérité de s'être avancés au bout du monde pour voir des choses inconnues au reste des mortels. Mais Alexandre commanda à son amiral Néarque de monter sur ses meilleurs vaisseaux et de naviguer le plus avant qu'il pourrait sur l'océan Indien, pour bien reconnaître cette mer, et lui en rapporter des nouvelles. Néarque fit voile le long des côtes des Indes et de la Perse ; et poussant vers le fond du golfe Persique , s'en retourna vers Alexandre en remontant l'Euphrate. Tout le monde regardait ce passage comme une découverte admirable et un coup de maître. Néarque en reçut pour récompense une couronne d'or des mains de l'empereur.

Après les Phéniciens et les Grecs, les Romains se rendirent maîtres de la mer, non pas tout d'un coup ; mais à la suite d'une longue dispute avec les Carthaginois. Carthage, qui se vit la maîtresse presque de toute l'Espagne, de la côte d'Afrique et des îles de la Méditerranée, était tout occupée à la conquête de la Sicile. Mais Rome, jalouse de son agrandissement et de sa gloire, s'y opposa vigoureusement; de manière que la Sicile fournit à ces deux villes puissantes l'occasion de devenir rivales l'une de l'autre. La protection de leurs alliés était le prétexte de leur querelle; mais une égale ambition, un dessein égal de domination en étaient la véritable cause. Au reste, les Romains savaient si peu la marine, qu'ils -n'auraient jamais pu construire une simple galère, sans celle que les Carthaginois, qui croisaient vers l'Italie, laissèrent sur leurs côtes : c'était une quinquerème ou galère à cinq ordres de rames. Sur ce modèle les Romains construisirent d'abord

cent de ces galères, et vingt trirèmes ou galères à trois ordres de rames. Pendant que les galères se faisaient, ils exerçaient sur le rivage les gens qui y devaient servir de matelots. On les plaçait donc par rang, comme si effectivement ils eussent été à bord de leurs galères, avec un officier au milieu d'eux, qui leur montrait comment il fallait manier la rame, Tenfoncer dans Peau et Pen retirer.

Mais sitôt que les galères furent achevées, mises en mer, et qu'on eut démarré, les Romains s'aperçurent qu'elles étaient lourdes et malaisées à gouverner. Afin d'y remédier, ils inventèrent une espèce de grappin ou croc de fer, pour accrocher les vaisseaux ennemis, et pour être par là eux-mêmes en état de venir d'abord aux prises avec les Carthaginois. Les Romains savaient que les Carthaginois, moins robustes qu'eux, n'étaient pas propres à se battre de près corps à corps, mais qu'ils ne chercheraient qu'à les surprendre et à les vaincre par la légèreté de leurs vaisseaux et par l'adresse de leurs matelots.

Ils nommèrent ce crampon ou cette main de fer, corbeau, apparemment à cause de la figure de son bec : c'était une grosse pièce de bois fichée dans la proue de la galère , de telle sorte qu'elle était mobile ; tout autour de ce bois il y avait des planches attachées avec des clous et des bandes de fer en forme d'escalier j cette machine se haussait et se baissait par une poulie fixée au mât. Â l'approche de l'ennemi , ils haussaient cette machine , et la tenant levée jusqu'au choc des deux vaisseaux, ils la laissaient aller avec impétuosité dans le vaisseau adverse, où, tant par son poids que par la violence de sa chute, elle s'accrochait tellement, qu'il n'y avait plus moyen de l'en détacher. Les deux vaisseaux étant accrochés, cette machine servait d'escalier aux soldats romains pour monter sur le bâtiment ennemi.

C'est par le moyen de ces machines que l'amiral romain Duillius défit l'armée navale d'Annibal. Et quoique celui-ci eût beaucoup plus d'expérience que l'autre, et que sa flotte fût beaucoup supérieure à celle des Romains par le nombre des vaisseaux, Duillius pourtant prit la Septi" rème ou Capitane et cinquante autres bâtiments : ce combat est mémorable par la grande perte de vaisseaux et d'hommes que firent les Carthaginois, et par la fuite d'Annibal, qui se sauva dans un esquif.

L'an de Rome 497, les deux consuls, Régulus et Volso, commandèrent encore une flotte sur laquelle il y avait cent quarante mille

hommes; celle des Carthaginois, commandée par Amilcar, en avait cent cinquante mille. Les deux flottes s'étant rencontrées, le combat se donna : les Carthaginois furent entièrement défaits, cinquante de leurs vaisseaux pris, et soixante-quatre coulés à fond. Jusque-là la fortune était favorable aux Romains. Mais Pan de Rome 499, ayant équipé une belle flotte de trois cents galères à cinq ordres de rames, ils en perdirent dans une tempête cent quarante. Celte perte leur fit prendre la résolution de n'entretenir à l'avenir que soixante et dix bâtiments de transport, et de ne plus rien entreprendre par mer. Les choses demeurèrent en cet état jusqu'à Tannée 503. Les Romains, s'aperçevant alors que pendant cet intervalle les Carthaginois s'étaient encore rendus les maîtres de la mer, changèrent de résolution ; le mauvais état de leurs affaires en Sicile y contribua beaucoup. Ils ramassèrent donc tout ce qu'ils avaient de vaisseaux et y en ajoutèrent un bon nombre nouvellement construits. Mais l'année suivante les Carthaginois leur donnèrent un terrible échec; ils y perdirent quatre-vingt-treize de leurs galères.

Irrités de cette perte, les Romains résolurent de s'en venger et de terminer la guerre avec honneur; dans cette pensée ils équipèrent une flotte tle deux cents galères à cinq ordres de rames, toutes bâties sur le modèle d'une galère rhodienne qu'ils avaient prise depuis peu sur l'ennemi. Dès que tout fut prêt, ils mirent à la voile, rencontrèrent les Carthaginois, les défirent entièrement, et les contraignirent d'accepter une paix honteuse.

C'est alors que les Romains commencèrent à devenir les dominateurs de la mer ; ils le furent dans la suite et tant que l'empire romain subsista.

Or, malgré ces avantages, on ne trouve pourtant point que les Romains soient allés plus loin que les Phéniciens : leur plus long voyage, selon Pline, a été celui qu'ils firent de l'Egypte aux Indes; mais c'est un voyage que les Phéniciens avaient fait bien souvent avant eux, et qui n'avait par conséquent rien de nouveau.

Il nous reste à parler ici des diff'érentes espèces de galères, à trois, quatre, cinq, six, sept ordres de rames, et ainsi du reste. Hérodote, Thucidyde et Diodore de Sicile conviennent qu'Aminoclèsle Corinthien fut le premier qui inventa des trirèmes ou galères à trois ordres de rames, environ trois cents ans après la destruction de Troie. Pline dit

n HISTOmE GENERALE DE LA MARINE.

que c'est Âristote le Carthaginois qui donna le plan d'une quadrirèrae, et que c'est Nésigiton de Salamines qui donna celui d'une quinquerème ; mais Diodore de Sicile attribue Tinvention des quinquerèmes à Denis le Sicilien. Pline dit aussi que Zénagore de Syracuse construisit le premier vaisseau à six rangs j Nésigiton, le premier à dix rangs, et qu'Alexandre le Grand en a fait construire de douze rangs, etc. Ainsi l'histoire nous apprend l'origine des diverses espèces d'anciennes galères, avec les noms de leurs inventeurs ; mais on a fort disputé autrefois de quelle façon tous ces rangs de bancs et d'avirons étaient disposés, et la chose n'est pas encore décidée.

Morisot dit positivement que chacun de ces différents vaisseaux a eu son nom du nombre différent de ses rangs d^avirons, placés les uns au-dessus des autres ; de sorte que la galère trirème avait trois rangs ; la quadrirème, quatre; la quinquerème, cinq, et ainsi des autres, chacune selon le nombre marqué par son nom, jusqu'aux tessaracontères ou galères à quarante rames, de Ptolomée Philadelphe. Morisot cite aussi, à ce propos, ces paroles de l'empereur Léon : « Que chaque vaisseau de guerre ait sa juste longueur avec deux rangs de rames, l'un plus haut que l'autre » ; cette citation lui paraît décisive. Mais en supposant que certains vaisseaux n'eussent que deux rangs de rames Tun au-dessus de l'autre, cela ne prouve point qu'il y en eût d'autres à vingt, quarante et cinquante rangs ; car ces vaisseaux, par leur prodigieuse hauteur, ressembleraient à des clochers ou à des montagnes, plutôt qu'à des navires, et les avirons des derniers rangs en haut seraient d'une si excessive longueur et d'une épaisseur à proportion, qu'on n'aurait jamais trouvé des hommes assez forts pour les manier.

D'autres disent que ces rangs étaient placés tout le long de la galère, et qu'il y en avait tant sur la proue, tant sur le milieu et tant sur la poupe du vaisseau j d'où il s'ensuivrait que la galère de Ptolomée Philadelphe aurait eu quarante rangs, et aurait surpassé de beaucoup sa longueur (deux cent quatre-vingts coudées).

Le chevalier Savil croit que ces rangs n'étaient pas couchés le long des galères, mais à travers. Tant de rangs ainsi disposés feraient une galère monstrueuse.

U est probable que chacune de ces différentes espèces de galères

avait son nom du nombre des hommes qui tiraient à un même aviron. Ainsi, quand c^était une trirème, il y avait trois hommes pour chaque aviron, cinq quand c'était une qiiinquerème, et ainsi du reste. Cette opinion est la plus vraisemblable, tant qu'on ne dépasse pas le nombre de six, sept et huit hommes.

SchelFer, pour tout concilier, dit que les bancs des rameurs étaient séparés d'une distance convenable, eu égard à la longueur du vaisseau ; ensuite il suppose que le premier rang d'avirons était placé à fleur d'eau ; puis , il met dans chaque intervalle un nouveau rang de bancs, qui n'était pas séparé de l'autre rang à côté par un tillac, mais par la hauteur de chaque banc; de sorte que le rameur qui était sur un de ces bancs tenait les pieds sur le dos du banc d'en bas , ce qui ôte beaucoup à la hauteur prodigieuse qu'il faudrait nécessairement donner au vaisseau, si tous ces difl'érents rangs étaient séparés les uns des autres par autant de tillacs.

Quoi qu'il en soit, reprenons nos préliminaires, pour dire en quel état la navigation s'est maintenue depuis les Romains jusqu'à l'heureuse découverte de la houssole, découverte à laquelle la navigation doit certainement ses plus grands progrès.

Tant que l'empire romain se soutint dans sa splendeur, les Romains laissèrent la navigation dans l'état où d'abord ils l'avaient trouvée, sans y presque rien ajouter. Toujours occupés à faire de nouvelles conquêtes et jaloux de continuer leurs entreprises, ils avaient trop d'affaires sur terre pour penser à la mer et y cultiver la navigation. Cet art tomba donc par la décadence de l'empire romain, devenu la proie de cent nations différentes : les Goths et les Vandales furent les première entre ces peuples barbares qui se répandirent dans la meilleure partie de l'Europe. Mais on ne lit point dans l'histoire qu'ils aient rien entrepris de mémorable sur mer. On sait que leurs plus longs voyages se faisaient dans la Méditerranée, entre l'Italie et l'Afrique, et entre l'Espagne et les Iles.

Les Sarrasins suivirent de près les Vandales, et les surpassèrent de beaucoup par leurs forces sur mer, La navigation néanmoins ne leur doit non plus aucun de ses avantages. Après les Sarrasins on peut mettre les Normands ; ils infestèrent longtemps les côtes de la Bretagne et de la France, et ne cessèrent point d'envoyer toujours du I. ^

mondé avec de nouvelles flottes de la Norwége, jusqu''à ce qu^ils s^é* tablirent enfin dans la Normandie , d'où ils firent des courses sur les xôtes d'Espagne, entrèrent dans le détroit de Gibraltar, et subjuguèrent les royaumes de Naples et de Sicile. Mais quoiqu'ils aient fait de plus longs voyages que n'ont fait ces autres peuples dont nous venons de parlefj on ne |)eut guère néanmoins les appeler que des caboteurs ou des cétcH/eursi s'il est permis d'user de ce terme. Satisfaits donc de ce que l'on savait alors de l'art de la navigation, et bornés à des combats d'aventure et au pillage, ils ne s'embarrassaient pas beaucoup de la perfectionner. Les Génois ensuite et les Vénitiens, entre lesquels il y eut de longues guerres, se rendirent célèbres dans la navigation : mais les Vénitiens eurent seuls le commerce des Indes orientales, jusqu'à ce que les Portugais s'ouvrirent une nouvelle route par mer, pour partager avec eux le commerce des Indes. Avant cette époque on transportait les marchandises par la mer Rouge en Egypte, ou bien on les faisait venir par des caravanes aux portes des villes maritimes de l'Asie.

Ces divers peuples, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants, furent chacun à leur tour puissants sur merj tous firent de longs voyages, soit pour piller, soit pour faire de nouvelles découvertes, soit enfin pour irafiquer; mais sans oser s'éloigner beaucoup de la terre, parce que hors de la vue des côtes ils n'auraient eu pour guides que les étoiles. Laissons ces pilotes sans boussole pour venir à ceux qui en apprirent l'usage et se frayèrent les routes inconnues de l'Océan.

L'aimant a été appelé en latin magnes, parce qu'il a été trouvé dans la Magnésie, contrée delà Lydie en Asie j ou bien parce que les Magnésiens ont observé les premiers que cette pierre avait la vertu d'attirer le fer. C'est le savant Bochart qui donne ces deux raisons du nom latin. L'aimant a deux pôles qui répondent en lignes parallèles à ceux du monde : cette propriété de regarder les deux pôles du monde, l'aimant la communique à d'autres corps auxquels il touche. L'aiguille aimantée en est une preuve : dès qu'elle en a été frottée, elle tourne toujours la pointe au pôle arctique, pourvu qu'elle ne trouve point d'obstacle.

Les Tyriens connaissaient l'aimant sous le nom de pierre herculéenne ; les Grecs connaissaient aussi cette pierre et sa vertu d'attraction sur le fer. Mais la boussole, ou compas de mer, fut certainement incomiue des peuples anciens. Le premier auteur qui en parle est le

moîne Guiot de Provins, dans sa Bihle. Il donne à la boussole le nom de marinette, comme on Tappelail au douzième siècle sur les côtes de rOcéan. Dans la Méditerranée on lui donnait le nom de calamité^, à cause de sa forme, qui figurait assez une grenouille verte.

Les anciens n'ont pu faire les voyages que Ton fait aujourd'hui par le secours de la boussole ; leurs matelots n'étaient que des côtoyeurs de rivages, qui n'osaient perdre la terre de vue. Tant que durait l'hiver, ils ne se hasardaient jamais à se mettre en mer. Végèce, parlant des mois de Tannée, dit « que les mers leur étaient fermées depuis le troisième des ides de novembre jusqu'au sixième des ides de mars j et que depuis mars jusqu'aux ides de mai, il n'était pas trop sûr de voyager sur mer. j>

Goropius, cité par Morisot, attribue l'honneur de la découverte de la boussole aux Cimbres ou Teutons, c'est-à-dire aux Allemands. La raison qu'il en donne est bien faible : « C'est parce que, dit-il, les noms des trente-deux vents, marqués autour de la boussole, sont des mots teutoniques, et dont tous les autres peuples de l'Europe se sont servis. » Il aurait dû faire réflexion qua la langue teutonique était pendant un temps celle de presque toute l'Europe,

D'autres ravissent le mérite de cette invention aux Européens, pour l'accorder tout entier aux Chinois. Ils disent que PaulusVenetus, nommé communément Marc-Paul, l'a apportée de la Chine en Europe, en l'année 1260. Mais ils n'en fournissent aucune preuve, sinon que Marc- Paul a été en Chine, et qu'ensuite lorsque les Portugais y furent, ils trouvèrent la boussole en usage parmi les Chinois et les Orientaux, qui l'avaient eue plusieurs siècles auparavant.

Les meilleurs auteurs et les plus judicieux historiens conviennent que la boussole est une invention des Européens, qui a été perfectionnée au quatorzième siècle par Flavio Gioia, de la ville d'Amalfi, sur la côte du royaume de Naples.

A l'égard des brûlots , on a vu que les Tyriens en ont été les nventeurs. Quant à nos cartes marines, dont ces derniers siècles se font tant d'honneur, elles sont si anciennes, que l'on n'en peut trouver l'origine. Il est bien vrai que Morisot nous fait voir qu'Eole donna à Ulysse une carte marine faite d'une peau de bélier, c'est-à-dire de parchemin, et que Démocèdes le Crotoniaque, choisi par Darius Hystaspes pour découvrir toutes les côtes de la Grèce, lui envoya les

cartes avec tous les havres, baies, ports et forteresses maritimes marqués dessus : mais il ne dit pas que c'en est là le commencement. Le même Morisot nous fait voir encore dans Elien et dans Aristophane qu'il y avait aussi des mappemondes du temps de Socrate, c'est-à-dire à la 80^ olympiade ; et qu'environ vers la 50' olympiade, Anaximandre de Milet dressa les premières tables géographiques.

Le doublage des vaisseaux est aussi regardé à présent comme une chose si absolument nouvelle , que personne ne doute qu'il ne soit une invention moderne : mais deux exemples montreront que l'on a tort de croire le doublage une nouveauté. Léo Battista Alberti, dans son livre de T Architecture^ en parle ainsi : « Du temps que je travaillais à cet ouvrage, on lit tirer du lac de Riccia le navire qu'on appelle le Trajan ; il avait demeuré au fond de ce lac plus de treize cents ans; en le considérant avec attention, je remarquai que ses planches de pin et de cyprès étaient encore dans leur entier. Ce vaisseau avait le dehors tout bâti d'ais doubles, enduits de poix-résine de la Grèce, calfatés de morceaux de toile, et couverts de grosses plaques de plomb, qui y étaient attachées avec des clous de cuivre. » Raphaël de Voltère nous dit que c'est le cardinal Prosper Colonne qui fit tirer ce vaisseau du lac de Riccia. Voilà une preuve assez convaincante de l'antiquité du doublage et du calfatage des vaisseaux.

Le capitaine Sari, dans le récit qu'il fait de son voyage à la cour du Japon, dit qu'entre Firande etFuccate, à environ dix lieues en deçà de Ximena Seque , il trouva dans le port d'une grande ville où il aborda, un vaisseau de la charge de mille tonneaux, tout doublé de lames de fer. Ce voyage au Japon eut lieu en ^ 61 3, auquel temps, ou environ, les Anglais ont commencé à fréquenter ce pays-là j mais il est constant que ni les Anglais ni les Portugais, qui ont été au Japon avant eux, n'ont enseigné aux Japonais l'art de doubler les vaisseaux , puisqu'ils ne le savaient pas alors eux-mêmes.

Le chapitre qu'on vient de lire est une espèce de préliminaire, où se trouvent rapidement indiqués, pour l'intelligence de notre Histoire, les faits et les événements principaux de la marine des anciens. C'est, en quelque sorte, une première vue prise à vol d'oiseau, et dont les détails seront développés avec soin dans les chapitres suivants, selon l'importance qu'ils présentent»

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