CHAPITRE m
Egyptiens. — Les Rhodiens deviennent leurs alliés. — Des Ptolémées. — Voyages des savants. — Tour de Pliaros. — Galère colossale de Hiéron. — Fête magnifique donnée au peuple d'Alexandrie. — La ville de Bérénice. — Canal de jonction du Nil au golfe Arabique. — Voyage de Mégastènes et de Denis dans les Indes. — Marine formidable de Plolémée Philadelphe. — Expédition contre les Ethiopiens. — Les éléphantopbages. — Déification de la reine Arsinoé par les navigateurs. — La flotte égyptienne chez les Homérites. — Chute de Carthage et de Corinthe. — Rétablissement du commerce dans le Pont-Euxin. — Flotte égyptienne. — Galère prodigieuse. — Encouragement du commerce et de la navigation. — Voyages d'Eudoxe aux Indes. — Découvertes des Egyptiens. Usage du feu. — Les pirates. — Guerre d'Alexandrie. — Magnificence de la reine Cléopâtre. — Bataille d'Actium. — L'Egypte sous la domination des Romains.
Après la mort d'Alexandre, ses principaux officiers partagèrent entre eux ses vastes Etats. UEgypte échut à Ptolémëe, fils de Lagus, qui fut le premier des quatorze souverains qui régnèrent sur les Egyptiens , pendant près de trois cents ans, sous le nom de Ptolémées.
Plolémée I",-depuis le commencement de son règnejusqu'à la bataille d'Ipsus , eut toujours les armes à la main soit pour se défendre , soit pour attaquer.
Cependant, au milieu des agitations de la guerre, il ne perdit point de vue le grand projet qu^ Alexandre avait formé, de faire de PEgypte le centre du commerce de Tunivers entier. Ce fut dans ce dessein qu'il invita les étrangers à venir s'éiablir à Alexandrie, dont il fît la capitale
de son empire. Après la prise de Jérusalem, il transporta à Alexandrie une grande multitude de Juifs. Les intérêts du commerce eurent pour le moins autant de part que la nécessité de couvrir l'Egypte, aux efforts qu'ail fit pour se mettre en possession de la Célé-Syrie, de la Phénicie, de la Palestine et de Tîle de Chypre, pays tout peuplés de négociants fameux, et qui fournissaient en abondance toutes les matières nécessaires pour la marine. Enfin ce fut toujours dans les mêmes vues qu'il eut soin d'entretenir et de cultiver Talliance des puissances maritimes, en qui il remarquait le plus d'ardeur pour le commerce.
Les Rhodiens, qui depuis longtemps étaient accoutumés à négocier en Egypte, s'attachèrent plus fortement que jamais à Ptolémée. Antigène les ayant sollicités de se joindre à lui pour faire la guerre au roi d'Egypte, ils aimèrent mieux s'exposer aux fatigues et aux rigueurs d'un siège long et pénible, que d'abandonner leur allié.
Ptolémée, de son côté, avait aidé de tout son pouvoir les Rhodiens. Il leur avait fourni pendant le siège des vivres en abondance, et une fois, entre autres, il avait fait entrer dans leur port, malgré la vigilance des ennemis, une flotte qui ne portait pas moins de trois cent mille mesures de blé, avec divers légumes, toutes productions de l'Egypte. Les Rhodiens, pour témoigner à Ptolémée leur reconnaissance et pour se concilier de plus en plus les bonnes grâces de ce prince, lui décernèrent les honneurs divins et lui donnèrent le surnom de Soter ou Sauveur,
Dès que Ptolémée put jouir de la paix, il s'occupa sérieusement à faire prospérer dans ses Etats les sciences, les arts, le commerce et la navigation; car ces choses paraissent toujours aller ensemble.
Il fonda à Alexandrie une bibhothèque fameuse dont tout le monde sait l'histoire. Il établit en même temps une académie, ou société de gens de lettres qui s'occupaient à faire des recherches sur toutes les sciences. De temps en temps, on voyait sortir de cette académie des savants qui allaient parcourir les contrées les plus reculées, les uns pour faire des observations géographiques et astronomiques ; les autres pour étudier sur les lieux mêmes les phénomènes de la nature : ces courses savantes ne pouvaient manquer de tourner au profit du commerce et de la navigation.
Ptolémée, qui avait toujours fort à cœur ces deux objets, entreprit, pouy 1^ commodité des commerçants qui venaient aborder par la Médi-
terranée dans le port d^ Alexandrie, un ouvrage aussi utile que magnifique : c'est la tour célèbre qiril fit bâtir à la pointe^orientale de Pîle de Phares. L'inscription qu'on y lisait marquait assez à quelle intention cette tour avait été élevée ; elle portait ces mots : Aux dieux sauveurs, pour Tutilité des navigateurs. Au haut de cette tour il y avait un fanal pour éclairer la nuit les vaisseaux qui naviguaient sur ces côtes, pleines d'écueils et de bas-fonds. Pendant le jour elle servait de signal aux navire^i marchands pour diriger leur route lorsq-rds voulaient entrer de ce côté-là dans le port d'Alexandrie. Quoique ce passage ne fût point aussi facile que celui qui était à l'extrémité occidentale de l'île , on le fréquentait cependant davantage, parce que la partie du port à laquelle il répondait était infiniment plus spacieuse et plus convenable. Le port, dans cet endroit, se trouvait si profond, que les plus gros vaisseaux abordaient aisément jusqu'au pied des degrés qu^n y avait pratiqués pour monter sur le bord; ce qui était, comme on le voit, d'une trèsgrande commodité pour charger et décharger les marchandises. Enfin, il n'y avait aucun port dans toute la Méditerranée qui méritât de lui être comparé. Un fait assez curieux va le prouver.
Hiéron, roi de Syracuse, avait fait construire une galère d'une grandeur énorme. C'était plutôt une île flottante qu'un bâtiment de mer. Qu'on s'imagine en eff'et ce que pouvait être un vaisseau qui portait des jardins garnis de fleurs et de toutes sortes de plantes, avec un réservoir et des canaux pleins d'eau pour les arroser; qui de plus était flanqué de huit grosses tours munies de toutes les choses nécessaires pour sa défense, et chargé d'une machine de guerre qui lançait des pierres de trois cents livres pesant, et des flèches de douze coudées de longueur. Quand il fut question de le mettre à flot, il fallut qu'Archimède, qui en avait donné le dessin , déployât toutes les ressources de son art; et lorsque le vaisseau fut en mer, il ne se trouva dans tous les Etats de Hiéron aucun port qui pût le recevoir. Cet inconvénient détermina le roi de Syracuse à en faire présent au roi d'Egypte, qui régnait alors, et à l'envoyer à Alexandrie, comme dans le seul port où ce prodigieux navire pût être commodément et en sûreté.
Outre le double port situé sur la Méditerranée, Alexandrie en avait encore un autre sur le lac Maréotis, au midi de la ville. Ce lac était rempli des eaux du Nil, qui y afîluaient de diff"érents côtés par des L 7
canaux qu'on avait creusés à cet effet. Strabon observe que ce dernier port était beaucoup plus florissant et plus riche que celui qui donnait sur la 'mer, parce que c'était là qu'abordaient toutes les marchandises de l'Ethiopie, de l'Arabie et des Indes.
Ptolémée Soter eut toujours une marine bien montée. Dans le temps qu'il faisait la guerre contre Antigone, il avait des flottes innombrables. A la cour de Démétrius Poliorcète, on ne l'appelait pas autrement que le Capitaine de vaisseau.
Ptolémée, qui savait et qui ne cessait de le dire, que la véritable gloire d'un roi n'est pas d'être riche lui-même, mais d'enrichir ses sujets, avait réalisé cette belle maxime.
Pour avoir une idée de l'opulence que le commerce extérieur avait déjà répandue en Egypte sous le règne de Ptolémée II, il ne faut que jeter les yeux sur la description qui se lit dans Athénée, de la fête que Ptolémée Philadelphe son lils donna au peuple d'Alexandrie, à son avènement à la couronne, après que son père eût abdiqué en sa faveur. On voyait porter comme en triomphe dans celte pompe les richesses et les productions les plus rares de l'Ethiopie, de l'Arabie et des Indes. Un grand nombre de femmes indiennes et des autres pays étrangers, en habits d'esclaves , ornait cette superbe marche. Elles étaient suivies de chameaux chargés d'encens, de safran, de cannelle, de cinuamome, d'iris et autres aromates précieux. Venaient ensuite des Ethiopiens, dont une partie était employée à porter six cents dents d'éléphants ; une autre, une quantité prodigieuse de bois d'ébène. Il y en avait qui étaient chargés de cette poudre d'or que les fleuves d'Ethiopie roulent si abondamment avec leurs eaux. Une meute de deux mille quatre cents chiens indiens, de la Bactriane et du pays des Molosses, était aussi de ce pompeux cortège. On y admirait une troupe innombrable d'animaux étrangers des espèces les plus rares , et particulièrement un grand nombre de perroquets portés dans des cages avec une multitude d'autres oiseaux de l'Ethiopie ; cent trente brebis du même pays , trois cents d'Arabie, vingt de Tîle d'Eubée, vingt-six bœufs indiens qui se faisaient remarquer par leur blancheur éclatante, huit autres d'Ethiopie ; un grand ours blanc avec trois autres plus petits et plus jeunes, qui ne pouvaient venir que des pays septentrionaux ; quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, une girafe et un rhinocéros d'Ethiopie.
Si des transports aussi difficiles et aussi dispendieux que devaient rêtre naturellement ceux de tous ces animaux, se faisaient avec tant d'aisance de la part des Egyptiens, ceux des marchandises ne leur devaient rien coûter en comparaison.
Ptolémée Philadelphe suivit le même plan que son père, par rapport au commerce et à la navigation. Le commerce de TOrient et des Indes avait déjà pris son cours par Alexandrie sous le règne du feu roi. Ptolémée Philadelphe se proposa de faire en sorte qu'il ne pût jamais se détourner de cette voie pour se porter ailleurs. Il bâtit sur le bord occidental du golfe Arabique une ville à laquelle il donna le nom de sa mère Bérénice. Cette ville était presque sur les confins de TEthiopie. Ptolémée la destina à être le lieu d'embarquement général pour tous les négociants qui iraient trafiquer dans la mer Rouge, sur les côtes de l'Ethiopie, dans le golfe Persique, et enfin dans les Indes. De cette ville il fallait transporter les marchandises par terre jusqu'à Coptos, pour les faire descendre ensuite sur le Nil à Alexandrie. Le chemin qui conduisait de Coptos à Bérénice, et par conséquent de Bérénice à Coptos, traversait des déserts arides et sans eau ; il n'y avait point sur cette route de maisons ni d'hôtelleries pour donner asile aux voyageurs. Ptolémée remédia à cet inconvénient, qui était très-considérable : il fit construire sur ce chemin, de distance en distance, des fontaines ou citernes. On bâtit en même temps, dans le voisinage de ces citernes, des hôtelleries où les caravanes se reposaient avec leurs chameaux.
Avant d'en venir à cet expédient, qui n'empêchait pas que le transport des marchandises depuis la mer Rouge jusqu'au Nil ne fût encore assez difficile, Ptolémée avait tenté un moyen qui devait rendre ce transport beaucoup plus commode. Il essaya de faire ce qu'il savait bien que Nécao et Darius avaient entrepris autrefois en vain î il voulut achever le canal que ces deux princes avaient commencé, avec les mêmes intentions que lui. Ses efiTorts ne furent point inutiles ; il conduisit heureusement à sa fin cette grande entreprise. Ce canal partait du bras du Nil appelle Pélusiaque, dans les environs de Bubaste, et allait se décharger à Arsinoé, ville bâtie sur la pointe la plus septentrionale du golfe Arabique. On avait eu l'attention de le faire passer par des lacs ou éiangs qui fournissaient, avec le Nil, de l'eau en abon-
dance pour le service de la navigation. Ptolémée y avait fait mettre des barrières et des écluses ingénieusement construites, qui s^ouvraient' quand on voulait passer et qu'on refermait ensuite très-promptement. Ce beau canal était large de cent coudées, c'est-à-dire de cinquante mètres ; il avait une profondeur suffisante pour soutenir les plus grands vaisseaux ; et sa longueur était de mille stades, qui ne sont pas moins de vingt-cinq myriamètres.
Cependant, on ne tira pas de ce canal tout l'avantage qu'on s'en était promis. Les commerçants qui allaient trafiquer aux Indes ne purent profiter de son secours, parce que la navigation du golfe Arabique, qu'il leur aurait fallu parcourir dans toute sa longueur, était trop fatigante et trop périlleuse. Aussi Strabon remarque-t-il qu'on attribuait communément aux obstacles que les navigateurs rencontraient sur le golfe Arabique, la résolution que prit Ptolémée Philadelphe de tracer à ses sujets une autre route par terre, pour les conduire du Nil à la mer Rouge. Cette route a été indiquée plus haut.
Si le canal de Ptolémée ne remplit point sa première destination, il ne demeura pas pour cela inutile. Il dut servir à entretenir une correspondance très-commode entre l'Egypte, la partie septentrionale de l'Arabie et la plupart des peuples qui habitaient le bord oriental du golfe Arabique.
C'était encore en vue de faciliter le commerce et le transport des marchandises dans ses Etats , que Ptolémée avait fait de sages règlements pour la sûreté des chemins et surtout pour les purger des brigands qui les infestaient.
Ptolémée fit plus encore. Pour frayer la voie aux commerçants dans les Indes, il envoya Mégastènes et Denis, afin de reconnaître dans quel état étaient alors ces contrées , et de s'informer si les révolutions qui y étaient survenues depuis la mort d'Alexandre ne les avaient pas rendues d'un trop difficile accès. Il commanda à ses envoyés de pousser leurs courses le plus loinpossible , d'examiner la nature des pays où ils pénétreraient, le génie des peuples qu'ils visiteraient, et même la puissance de leurs princes; en un mot, de s'instruire de tout ce que la prudence veut qu'on sache avant de s'engager dans un pays pour y faire le commerce. Les deux voyageurs s'acquittèrent de leur mission avec beaucoup de zèle. De retour en Egypte, ils firent un rapport mer-
veilleux de tout ce qu'ils avaient vu ou prétendaient avoir vu dans les Indes. Ils ne trouvaient point de termes assez énergiques pour exprimer la haute idée qu'ils s'étaient faite des richesses et des raretés de toute espèce qui se trouvaent dans ces pays. Mais plus leurs discours étaient merveilleux , et plus ils étaient propres à produire l'effet pour lequel le roi Ptolémée les avait fait voyager. Plus" ils exagérèrent leurs descriptions, plus ils mentirent, plus aussi ils durent exciter dans le cœur de ceux qui les entendaient le désir d'aller chercher fortune dans ces régons, dont on leur disait de si belles choses.
Ptolémée Philadelphe était trop bon politique pour ne pas comprendre que c'est en vain qu'un prince travaille à faciliter le commerce à ses sujets, s'il ne se met encore en état de le protéger par une bonne marine militaire : aussi la sienne était-elle dansun état très-brillant En effet, aucun souverain n'avait dans ses ports des flottes qui approchassent des siennes, ni pour le nombre ni pour la force des bâtiments. Il en avait deux à trente ordres de rames, un à vingt ordres, quatre à treize ordres, deux à douze ordres, quatorze à onze ordres , trente à neuf ordres , trentesept à sept ordres, cinq à six ordres, dix-sept à cinq ordres, avec un nombre double de quadrirèmes , de trirèmes et d'autres navires de moindre grandeur. Outre cela , plus de quatre mille petits bâtiments étaient employés habituellement soit à porter les commandements du prince dans les îles et les pays maritimes de sa domination , soit à y transporter les marchandises qui abordaient de l'Orient à Alexandrie.
Ptolémée ne se contenta pas d'avoir ouvert aux commerçants de son royaume une carrière très-étendue du côté de l'Asie et dans les Indes, il voulut leur en ouvrir encore une nouvelle en Afrique. C'est dans ce dessein qu'il porta ses armes contre différentes nations de l'Elhiopie, qui jusqu'à ce temps avaient été peu connues des Egyptiens.
L'Ethiopie s'étendait alors beaucoup plus loin qu'elle ne s'étend aujourd'hui. En général, les ancien^ comprenaient sous le nom d'Ethiopiens presque tous les peuples qui habitaient la zone torride , ou plutôt tous ceux qui avaient le visage noir, dans quelque contrée qu'ils se trouvassent.
Il est certain que Ptolémée n'attaqua point les Ethiopiens qui étaient au-dessus de Syéné , et qui s'étendaient le long du Nil jusqu'à l'île de Méroé, où était leur capitale. Ces derniers avaient eu de tous les temps
des relations intimes avec les Egyptiens, qu'ils regardaient même comme une de leurs colonies. Mais si les Grecs portaient leur philosophie aux Ethiopiens de Tîle de Méroé , ils en rapportaient en échange des marchandises très-précieuses.
Il n^en était pas de même avec plusieurs autres nations éthiopiennes, dont les unes habitaient les provinces voisines de cette partie de TAfrique que les anciens appelaient T Arabie, et qui est située sur les bords de la mer Rouge, vis-à-vis TArabie Heureuse , dont les autres étaient plus enfoncées dans TAfrique , au delà du Nil , en tirant vers le couchant , et dont d'autres enfin s'étendaient davantage vers le midi , audessus de Méroé. Tous ces Ethiopiens étaient extrêmement sauvages, et trop irritables pour qu'on pût entretenir avec eux un commerce réglé. Cependant la nature avait enrichi leur pays de différentes productions rares et précieuses , susceptibles d'exciter la cupidité de gens aussi avides de gain que l'étaient les sujets du roi d'Egypte. Ptolémée forma donc le dessein de faire reconnaître quelques-unes de ces nations , de les assujettir à sa domination , ou au moins de leur enlever par la force les richesses naturelles dont elles étaient dépositaires.
Une pareille entreprise devait naturellement rencontrer de grands obstacles. Il n'était pas possible de conduire , dans ces régions brûlées par le soleil, de nombreuses armées, tant à raison de la difficulté des vivres qu'à cause de l'intempérie du climat. Aussi Ptolémée n'envoya-t-il pour cette opération que cinq cents cavahers grecs, tous gens déterminés et pleins de courage. Sur ce nombre il en choisit cent, à qui il fit donner de grandes casaques qui leur couvraient tout le corps, à l'exception des yeux seulement. Leurs chevaux étaient aussi cachés sous de vastes caparaçons. Ainsi équipés , ces hommes devaient marcher à la tète de la troupe. Un attirail aussi singulier a de quoi surprendre. Le roi Ptolémée l'avait ordonné dans le dessein de suppléer au petit nombre de soldats dont il avait été obligé de se contenter pour sa nouvelle expédition. Un des meilleurs moyens pour avoir bon marché de ces sauvages, à qui on allait faire la guerre , était d'attaquer leur imagination. Il n'en fallut pas davantage sans doute pour jeter l'épouvante dans l'âme de ces barbares, et pour leur faire prendre la fuite du plus loin qu'ils apercevaient les Grecs. S'il s'en trouvait par hasard quelques-uns assez résolus pour attendre l'ennemi,
la vigueur avec laquelle on les chargeait achevait de les persuader qu'ils n'avaient point affaire à des hommes ordinaires.
Entre ceux des Ethiopiens à qui Ptolémée fit la guerre et qu'il soumit à son empire, autant qu'il était possible d'y soumettre des gens aussi féroces, on remarque les Eléphantophages, ainsi nommés parce qu^ils se nourrissaient de la chair des éléphants. Ptolémée fit tout ce qu'il put pour les obliger de renoncer à cette nourriture ; mais rien ne fut capable de les engager à lui obéir. L'intention de Ptolémée était qu'on prît les éléphants vivants , pour le service de ses armées : il aurait donc trouvé un avantage considérable à tirer des éléphants d'un pays qui eût été de sa dépendance. La chasse des éléphants attira d'une manière toute particulière l'attention de ce prince. Ayant appris qu'il y avait dans le pays des Troglodytes , de vastes forêts qui servaient de retraite à un grand nombre de ces animaux , il y fonda une ville où il étiblit des compagnies de chasseurs, qui n'avaient d'autre occupation que de prendre des éléphants. Cette ville, qui était située sur le bord occidental du golfe Arabique, presque sous le même parallèle que Méroé, se nomma Ptolémaïs-Thêron.
Les conquêtes que Ptolémée Phiiadelphe ajouta aux Etats dont il avait hérité de son père , lui firent un empire qui était presque sans bornes. Il avait trente-trois mille trois cent trente-neuf villes sous son obéissance.
Ce fut sans doute pour reconnaître tout ce que Ptolémée Phiiadelphe avait fait en faveur de la navigation, que Callicrate, général des Polies du roi, consacra à la reine Arsinoé, femme et sœur de ce prince, un temple où elle était honorée, sous le nom de VémiSy comme une divinité tutélaire des navigateurs.
Ptolémée Evergèie poussa ses conquêtes dans l'Ethiopie et le midi de l'Afrique, beaucoup plus loin que n'avait fait Ptolémée Phiiadelphe son père ; c'est ce que ce prince nous apprend lui-même dans cette fa raeuse inscription connue sousle nom de Monument d*Adulis. Ptolémée Evergète y fait l'énumération de tous les pays où il a porté ses armes et de tous les peuples qu'il s'est rendus tributaires. En parlant des nations éthiopiennes qu'il s'était soumises, il les désigne sous des noms que portent encore aujourd'hui différents peuples de l'Abyssinie. Il étendit ses conquêtes dans le pays appelé la Barbarie ou la Contrée du Cin-
namomum) située sur la côte orientale de TAfrique, au delà du dëtroit de la mer Rouge. Ptolémée enjoignit aux habitants de cette contrée de faire bonne garde sur les côtes, et de veiller à la sûreté et à la tranquillité de ces parages. Ensuite, ayant équipé une flotte sur la mer Rouge, il alla faire une descente chez les Homériles, nation de TArabie Heureuse ; il se rendit tributaires plusieurs rois arabes, et leur commanda, sur toute chose , d'apporter tous leurs soins pour qu'on pût voyager en sécurité dans leur pays, et de veiller à ce que rien ne troublât la navigation sur la mer Arabique.
Ptolémée Evergète est presque le dernier des Lagides qui aient mérité des éloges de la part des historiens. Le commerce, sous les premiers Ptolémées, avait été établi sur des fondements si solides, que rien n'était capable désormais de le détruire. Ces princes lui avaient imprimé une si forte impulsion, que si quelque accident extraordinaire parut en arrêter quelquefois le mouvement, ce ne fut jamais pour longtemps. La cour d'Alexandrie, sous les derniers rois Ptolémées,ne respirait, il est vrai, que les plaisirs et la débauche; la mollesse y était portée à son comble; mais un luxe si excessif pouvait-il exister sans un commerce qui lui fût proportionné ?
Les derniers Ptolémées eurent souvent des guerres étrangères à soutenir ; mais ces guerres ne durent jamais faire un grand tort au commerce de l'Egypte : elles ne purent tout au plus gêner que celui qui se faisait du côté de l'Occident; et tandis que les vaisseaux de guerre se battaient sur la Méditerranée, les navires marchands voguaient tranquilles sur les mers de l'Orient et des Indes. Les Egyptiens, faisant seuls le commerce de l'Orient et possédant seuls la clef des mers orientales, n'avaient point d'ennemis qui allassent les chercher au bout du monde, pour les combattre.
D'ailleurs, ce fut sous le règne de ces princes qu'on vit la chute de Carthage et Corinthe ; or, en^tombant, elles firent refluer vers Alexandrie le commerce prodigieux qu'elles faisaient. Alors le commerce de l'Egypte, grossi par celui de ces villes fameuses, devint un torrent qu'aucune digue ne fut plus capable d'arrêter. D'un autre côté, les Romains , après les avoir subjuguées et presque anéanties , se laissèrent vaincre eux-mêmes parle luxe; excès qui dans la suite ne connut plus de bornes; or, comme ils dédaignaient de faire le commerce par
eux-mêmes, il fallait bien qu'ils tirassent d'Alexandrie toutes les denrées et les richesses qui servaient de matière et d'aliment à leur somptuosité effrénée.
Si le commerce a pu souffrir quelque altération sous les Ptolémécs dont nous parlons » ce dommage n'a été , pour ainsi dire , que passager.
Ptolémée Philopator a rendu un service des plus importants nonseulement au commerce de ses sujets, mais encore à celui de tous les peuples de la Méditerranée.
Les Byzantins ayant jugé à propos d'imposer un tribut sur tous les vaisseaux qui passaient le Bosphore de Thrace, les Rhodiens en prirent l'alarme, à cause du grand trafic qu'ils faisaient dans le Pont-Euxin. Ces insulaires résolurent de recourir aux armes pour obliger les Byzantins à révoquer ce nouveau droit; mais ceux-ci, qui sentaient de quel profil il était pour eux, se mirent en devoir de le soutenir de toutes leurs forces; ils tâchèrent de se faire quelque allié puissant qui fût en état de les ])icn seconder. Ils jetèrent les yeux sur Acbœus, qui venait de se faire reconnaître roi dans une partie de l'Asie Mineure qui avoisine le mont Taurus. Cette alliance consterna les Rhodiens. Ils n'avaient d'autre parti à prendre que de travailler à la rompre au plus tôt.
Heureusement pour eux, Andromaque, père d'Achœus , était retenu prisonnier en Egypte. Les Rhodiens envoyèrent une ambassade à Ptolémée, pour le prier avec instance de mettre ce prince en liberté. Ptolémée , qui comprenait sans doute combien ces exactions des Byzantins étaient capables de nuire au commerce de ses sujets comme à celui des autres nations , et qui d'ailleurs était charmé de trouver une occasion d'obliger ceux de Rhodes, qui entretenaient depuis longtemps avec les Egyptiens des liaisons très-intimes fondées sur le commerce, se rendit volontiers à leurs prières. Quoiqu'il eût des intérêts parti-, culiers à retenir son prisonnier, il en fit cependant sans différer le sacrifice. Andromaque fut donc rendu à son fils, qui, par reconnaissance, crut devoir se détacher du parti des ennemis de ses bienfaiteurs. Les Byzantins , qui ne se sentaient point en état de soutenir seuls le poids de la guerre, renoncèrent à leurs prétentions. Ainsi Ptolémée fut la principale cause du rétablissement du commerce dans le Pontr
Ëuxin.
Ce prince entretenait une marine militaire fort considérable. Aniioclius, avec qui il était en guerre, ayant pris sur lui Tyr et Ptolémaïde, s'empara de quarante vaisseaux qu'il trouva dans les ports de ces deux villes. Cependant cette perte n^empêcha pas que Ptolémée ne fût encore en état de lui opposer une flotte de plus de quatre cent trente voiles.
Ce prince avait fait construire deux vaisseaux d'une grandeur prodigieuse. On n'avait encore rien vu de pareil sur la mer. Plutarque, en parlant d'une de ces magnifiques galères, dit qu'elle était à quarante ordres de rames; qu'elle avait deux cent quatre-vingts coudées de longueur sur quarante-huit de hauteur jusqu'au sommet de la poupe ; qu'elle portait quatre cents matelots, quatre mille rameurs, et près de trois mille soldats. Un semblable bâtiment fait voir jusqu'où les Egyptiens avaient porté alors leur habileté dans l'architecture navale.
Plolémée Epiphane, fils et successeur du roi précédent, monta sur le trône à Tâge de cinq ans. Il fil faire des ponts sur presque toutes les rivières de la Célé-Syrie, et construire des chemins solidement pavés qui conduisaient dans celte province. Il fallait que Plolémée Epiphane eût une bonne marine militaire, puisqu'il fit présent , de son propre mouvement et par conséquent sans s'incommoder, de dix vaisseaux de guerre aux Achéens.
Le règne suivant fut trop orageux pour que le commerce n'ait souffert alors aucune fâcheuse révolution en Egypte. Plolémée Philomélor fut presque toujours en guerre avec Plolémée son jeune frère, à qui il fut forcé de céder une partie de ses Etats, ou avec Antiochus Epiphane, roi de Syrie, son oncle. Les Achéens et les Rhodiens surtout qui, étant presque vis-à-vis d'Alexandrie, avaient si bonne part à son commerce, se donnèrent de grands mouvements pour travailler au rétablissement de la paix en Egypte et faire cesser une guerre qui, par contre-coup, leur était si dommageable.
C'est sous ce règne qu'Onias s'établit en Egypte et y bâlit un temple sur le modèle de celui de Jérusalem ; ce qui engagea à venir se fixer dans ce royaume un grand nombre de Juifs qui commençaient déjà à se distinguer par leur goût pour le commerce.
Lorsque le jeune Hyrcan se rendit à Alexandrie pour féliciter, de la part de la noblesse de la Célé-Syrie, le roi Plolémée Epiphane sur
la naissance d'un fils, Joseph, son père, l'adressa à un correspondant de sa nation, qui lui avança des sommes considérables, tant pour sa dépense que pour les présents qu'il fit au roi et à la reine d'Egypte.
Ptolémée Philométor étant mort, Ptolémée Physcon, son frère, qui régnait à Cyrène, s'empara de TEgypte, au préjudice de son neveu. Ce prince, dont l'histoire nous trace un portrait si odieux, mettait son plaisir à tourmenter les habitants d'Alexandrie ; de sorte que la plupari, pour éviter sa cruauté, avaient pris le parti de se retirer dans les pays étrangers. Cette ville, qui avait toujours été si peuplée, devint presque un désert ; il en chassa les savants, les artistes et avec eux le commerce.
Mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir des suites fâcheuses de cette désertion ; il songea à y remédier au plus tôt. Il rappela solennellement tous ceux qui avaient été obligés de prendre la fuite ; il fit publier un édit par lequel il accordait les plus grands avantages aux étrangers qui viendraient s'établir à Alexandrie , de quelque nation qu'ils fussent. Les gens d'arts et de métiers et les négociants y rentrèrent en foule. Ptolémée, qui avait compris par expérience combien ces hommes étaient nécessaires pour la prospérité et le bien de son royaume, leur faisait toutes sortes de caresses et de bons traitements j les commerçants surtout se virent traités avec honneur et distinction.
Lorsqu'il forma le projet de détrôner Démétrius, roi de Syrie, ce fut sur le fils d'un riche commerçant égyptien que son choix tomba pour conduire cette grande entreprise. Physcon envoya donc en Syrie, à la tête d'une nombreuse armée, le jeune Egyptien. Pour mettre le comble à ses bienfaits, il voulut qu'il prît le titre de roi de Syrie et qu'il portât le bandeau royal, avec le nom d'Alexandre.
Toute personne qui avait à présenter au prince quelque projet dont le but était de perfectionner la navigation ou de l'étendre, pouvait être sûre de trouver auprès de lui un accueil favorable.
Ce fut par ses ordres qu'Eudoxe le Cyzicénien entreprit un voyage extraordinaire aux Indes. L'histoire de ce grand voyage a certainement trop de liaison avec le sujet qui nous occupe, pour n'en pas rapporter ici au moins le sommaire.
Un jour, des gardes du golfe Arabique trouvèrent sur cette mer un Indien seul et à demi mort dans un vaisseau. Des soins lui furent aussitôt
donnés. On Tamena au roi, qui lui fît apprendre le grec. Lorsque Tlndien sut assez cette langue pour se faire entendre, il raconta son aventure. Il dit qu^étanl parti des Indes pour se rendre en Ethiopie, il s'écarta de sa route j qu'après avoir erré au gré des flots, assez longtemps pour consommer toutes ses provisions, son vaisseau Pavait porté dans Tondroit où on Pavait rencontré ; qu'il avait été trouvé seul parce que le reste de l'équipage avait péri de misère et de faim. Il finit par offrir ses services à Plolémée, pour guider ceux que ce prince voudrait envoyer aux Indes avec lui. On accepta la proposition et il fut résolu qu'Eudoxe serait mis à la tête de l'équipage qui devait reconduire l'Indien dans son pays. Ce n'est pas que les mers orientales fussent alors inconnues aux Egyptiens, ni que Ptolémée eût absolument besoin du secours d'un étranger pour montrer à ses sujets le chemin des Indes. Il y avait longtemps, comme le remarque fort bien Slrabon, que les Egyptiens pratiquaient cette roule, et qu'ils voyageaient habituellement dans les Indes. Ainsi il faut dire que les offres de cet Indien avaient pour objet ou d'indiquer aux Egyptiens un chemin plus court et plus facile pour aller aux Indes, ou, ce qui paraît encore plus vraisemblable, de leur faire connaître quelque nouveau pays dont on n'avait pas encore fait la découverte. Aussi la mission d'Eudoxe n'esi-elle qu'une ambassade envoyée par le roi d'Egypte à quelque monarque indien pour faire alHance avec lui, afin qu'il protégeât le commerce des Egyptiens dans ses Etats. En effet, on voit Eudoxe s'embarquer avec des présents pour le lieu de sa destination, et en revenir avec d'autres présents qui consistaient en aromates et en pierres précieuses.
Après la mort de Ptolémée Physcon, Cléopâtre sa veuve ordonna à Eudoxe de s'embarquer pour un second voyage dans les Indes. On fit pour ce voyage des préparatifs beaucoup plus considérables que pour le premier. Mais Eudoxe, ayant eu les vents contraires, fut porté beaucoup au delà de l'Ethiopie. Il descendit sur ces côtes , visita quelques contrées de ces parages , et se gagna le cœur des habitants en leur donnant du blé, du vin et des figues sèches. Ils lui fournirent en retour de l'eau et des guides. Eudoxe, pour soulager sa mémoire, avait des tablettes sur lesquelles il marquait ses obscvations.
Eudoxe, dans le cours de sa navigation, rencontra la partie supérieure de la proue d'un vaisseau qui avait été bribé par la tempête. Celte proue
était singulière, en ce qu'elie portait la figure d'un cheval ; elle piqua la curiosité de notre voyageur. Quelques gens de son équipage lui ayant dit qu'elle était le débris d'un bâtiment de la mer occidentale, il sentit aussitôt l'importance d'une pareille découverte: il comprit aisément qu'il fallait qu'il y eût un passage pour aller de la mer Rouge à la mer Atlantique, et par conséquent qu'il était très-possible de faire le tour de l'Afrique. Il voulut s'assurer de la vérité de ce fait; il conserva avec soin cette proue remarquable. A son retour, il ne manqua pas de la montrer à des pilotes, qui lui assurèrent qu'elle avait appartenu à un vaisseau de Cadix.
On a des exemples qui prouvent, que les Phéniciens établis en Espagne s'aventuraient quelquefois \ doubler la pointe de l'Afrique pour venir commercer sur les côtes orientales de cette partie de l'ancien monde. En effet, Cœlius Antipater, qui vivait à peu près vers l'an 12/i avant l'ère chrétienne, assure avoir vu un homme qui était venu par mer d'Espagne en Ethiopie, pour y commercer. Enfin, du temps que Caïus César, fils adoptif d'Auguste, faisait la guerre en Arabie, on trouva sur le golfe Arabique les débris de vaisseaux sortis des ports d'Espagne, qui avaient fait naufrage. La découverte d'Eudoxe lui fut fort utile dans la suite; car étant tombé dans la disgrâce de Lathyre, qu'il trouva sur le trône d'Egypte à son retour, il fut obligé de prendre la fuite. Il s'embarqua sur le golfe Arabique, fit le tour de l'Afrique et vint aborder à Cadix.
On voit par cette histoire que les Egyptiens étaient alors en relation pour le commerce avec les habitants de Cadix , qui passaient pour des commerçants très-célèbres. Ces pilotes si bien instruits en ce qui concerne la construction des vaisseaux espagnols , et qui donnent à Eudoxe des éclaircissements sur cette proue qu'il avait trouvée dans le cours de sa navigation, ne pouvaient être probablement que des Egyptiens qui fréquentaient le port de Cadix ou des commerçants de Cadix qui venaient trafiquer à Alexandrie.
Le règne de Lathyre fut celui des découvertes. On vit sous ce prince des voyageurs égyptiens parvenir chez àss nations où personne avant eux n'avait jamais pénétré ; elles étaient si sauvages, qu'elles ignoraient même l'usage du feu. Ce sont les Egyptiens qui leur apprirent à se servir de cet élément, comme les Espagnols l'apprirent aux anciens habitants des îles Mariannes.
62 HISTOIRE GENERALfe DE LA MARINE.
C'est sous Ptolémée ÏX, dit Alexandre 1"^ et successeur de Ptoléme'e Lalhyre, qu'Agatharchidès de Cnide composa un traité en cinq livres, siir la mer Rouge. Cet écrit avait pour objet de faire connaître les peuples qui habilaient les bords de cette mer, et les productions naturelles de ces contrées. Ce sont autant de preuves authentiques du succès avec lequel les Egyptiens naviguaient, et des découvertes qu'ils ne cessaient de faire dans leurs courses maritimes. Aussi leniême Agatharchidès fait-il mention de certaines îles nouvellement reconnues par les navigateurs, mais sur lesquelles il ne voulait pas, disait-il, s'arrêter, à cause de son grand âge, qui l'avertissait de terminer au plus tôt l'ouvrage qu'il avait commencé.
Ce même auteur nous apprend que les Egyptiens étendaient alors leur commerce jusqu'aux Palus-Méotides.
Le dixième des rois Ptolémées, surnommé Alexandre II, régna si peu ou si obscurément, que l'histoire ne parle guère de lui que pour nous dire qu'il fut détrôné par les Alexandrins ; qu'étant monté aussitôt sur un vaisseau marchand qui faisait voile pour Tyr, il alla mourir dans cette ville, et que près d'expirer il fit un testament dans lequel, pour se venger des Egyptiens, il les laissa en héritage au peuple romain.
Ptolémée Auletès , son successeur , régna plus longtemps ; mais quoique son règne ait été plus rempli dMvénements , il n'en fournit cependant presque aucun qui soit de nature à entrer dans notre cad.-e. Ce prince se déguisait en femme, dansait, chantait et jouait de la flûte à Alexandrie ; ou il allait pleurer et se ruiner à Rome, en prodiguant sans discernement l'or et l'argent à tous ceux quMl croyait pouvoir l'aider à remonter sur le trône d'Egypte, d'où ses propres sujets l'avaient chassé. Néanmoins, s'il fallait s'en rapporter à une médaille de ce prince , on croirait qu'il a fait quelque chose de grand et de bien éclatant en faveur de la navigation et du commerce. On l'y voit représenté en Neptune, comme s'il se fût cru en droit de partager avec ce dieu l'empire de la mer. Cependant l'événement qui avait donné lieu à cette fastueuse médaille n'était que fort ordinaire : c'était une victoire qu'il avait remportée sur la flotte d'Archélaùs, mari de sa fille Bérénice j ce qui prouve toutefois que la marine militaire se soutenait toujours en Egypte.
On peut conjecturer que sous ce règne, les pirates qui exerçaient leurs brigandages dans la Méditerranée, et enpariicuher sur les côtes de
PEgypte, durent incommoder le commerce d'Alexandrie et gêner beaucoup la navigation des Egyptiens sur cette mer. Mais Pompée et Lentulus Marcellin eurent bientôt purgé la Méditerranée de ces brigands : ce qui rendit la liberté au commerce et à la navigation de TEgypte et des autres nations.
Le règne suivant, qui fut celui de Ptolémée XII ^ surnommé Denis , acquit plus de célébrité par la guerre que César soutint si glorieusement dans Alexandrie, que par les exploits et les belles actions du monarque égyptien. La guerre d'Alexandrie fait un des plus beaux traits de Thistoire ancienne : on y voit les Alexandrins donner des preuves éclatantes de leur industrie et de leur habileté dans la marine. César leur avait brûlé cent dix vaissaux longs qui se trouvèrent dans le port et dans les arsenaux, sans compter un grand nombre d'autres de moindre grandeur ; leur marine paraissait anéantie. César fut bien surpris quand il vit appareiller , pour venir le combattre , une flotte encore plus nombreuse que la sienne.
Pour composer cette flotte , on avait tiré des magasins tous les vieux bâtiments condamnés depuis longtemps; on avait pris toutes les barques qui étaient aux embouchures du Nil, soit pour en garder l'entrée, soit pour recevoir les droits imposés sur les marchandises qui entraient dans le royaume, ou qui en sortaient du côté de la Méditerranée. On découvrit les portiques, les gymnases et tous les édifices publics , pour en prendre les bois et les faire servir au nouvel armement; en un mot, on ne négligea rien pour mettre la flotte en état le plus tôt possible. Ganimède, qui commandait le parti opposé à César, s'était déterminé à faire cet armement, parce qu'il y avait dans la ville un grand nombre de marins accoutumés dès leur enfance à la navigation qui lui demandaient à servir sur la mer, leur unique élément. Au reste, cette flotte, assez mal équipée et encore plus mal conduite, n'eut pas le succès qu'on s'en était promis.
Ptolémée XII, s'étant noyé dans le Nil en voulant échapper aux poursuites de César, fut remplacé par son frère. Ce jeune prince n'occupa que quatre ans le trône d'Alexandrie. Sa sœur, la fameuse Cléopâlre, qui régnait avec lui, comme elle avait régné avec son frère aîné , s'en défit secrètement.
La magnificence de cette princesse, les dépenses excessives qu'elle
faisait , celles que les gens de sa cour étaient obligés de faire pour lui plaire; en un mot, ce goût de galanterie qui était si fort à la mode sous son règne, contribuèrent beaucoup à augmenter celle espèce de commerce qu'on appelle commerce de luxe. Pour juger jusqu'où elle por-^ tait le faste et la pompe , il suffit de jeter les yeux sur quelques- uues des magnifiques descriptions que les historiens nous ont laissées des fêles qu'elle donnait.
Antoine, étant en Cilicie, l'avait mandée pour qu'elle eût à lui venir rendre compte de sa conduite au sujet des secours qu'on l'accusait d'avoir fournis à ses ennemis. Cléopâtre, qvii connaissait la trempe d'esprit du triumvir, se proposa de le prendre par les yeux. Elle s'embarqua sur le fleuve Cydnus, pour se rendre à Tarse , où Antoine l'attendait. Le vaisseau qu'elle montait était d'une magnificence sans égale : il portait des voiles de pourpre ; la proue étincelait par l'éclat de l'or dont elle était toute couverte, et ses rames, qu'on faisait mouvoir en cadence au son des instruments de musique, étaient garnies en argent. La princesse paraissait couchée sous un pavillon tissu d'or, entourée des attributs de Vénus; à ses côtés on voyait déjeunes enfants représentant de petils Amours qui s'occupaient à rafraîchir l'air autour d'elle avec des éventails. Ses femmes, qui figuraient des nymphes et des néréides, éiaicni appuyées les unes sur le gouvernail , les autres sur les câbles et les cordages du vaisseau , d'où sortait une vapeur de parfums si abondante., qu'on la sentait des deux rives du fleuve.
Le commerce prodigieux qui se faisait à Alexandrie sous le règne de cette princesse y attirait des étrangers de toutes les parties du monde. On y voyait des Ethiopiens, des Arabes, des Troglodytes, des Juifs, des Syriens, des Mèdes et des Parthes. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que Cléopâlre savait les langues de toutes ces nations et qu'elle s'entretenait avec chacun de ces étrangers, sans avoir besoin d'interprète.
Cléopâtre avait si bien remonté la marine égyptienne depuis le désastre qu'elle avait essuyé au siège d'Alexandrie, que cette princesse fut en état de fournir à Antoine un secours considérable tant en vaisseaux qu'en troupes maritimes, pour faire la guerre à Auguste; enfin, elle était très-puissante sur mer. C'est sans doute pour servir de monument à celte grande puissance que plusieurs de ses médailles portent, au revers, des vaisseaux ou des proues de navires.
Après la bataille d'Actium, Cléopâtre prit une résolution qui montre bien que chacun, en Egypte, était familiarisé avec la mer, et qui prouverait presque que les Egyptiens avaient des établissements semblables aux nôtres dans les Indes. En effet, voyant que tout était perdu, la reine forma le projet de s''embarquer sur le golfe Arabique, avec ses trésors et le plus de monde qu^elle pourrait emmener avec elle, afin d^aller ensuite chercher un asile dans quelque région, de TOcéan, si éloignée, qu^elle pût y être à Tabri des poursuites de Tennemi ; c^est-à-dire qu'elle aurait fait précisément ce que les Hollandais furent sur le point de faire lorsque Louis XIV eut conquis presque tout leur pays. Cléopâtre changea aussi tout à coup de dessein , sur ce qu'Antoine lui fit savoir qu'il comptait que son armée de terre , campée proche d'Actium , tenait encore , et aussi parce que les Arabes du voisinage de la ville de Pétra avaient mis le feu aux premiers vaisseaux que la reine avait fait disposer sur le golfe Arabique.
Après la mort de cette princesse , l'Egypte fut réduite en province romaine , et son commerce passa au pouvoir des Romains , dont les Egyptiens ne furent plus que les facteurs et les commissionnaires. Ainsi se trouva réalisée la vengeance d'Alexandre II, qui, par son testament, les avait légués au peuple romain.
Les derniers rois Ptolémées se sont peu occupés de projets capables de rendre le commerce et la navigation florissants dans leurs Etats. Leurs prédécesseurs avaient tant fait dans ce but^ qu'il ne restait, pour eux, plus rien à faire.