CHAPITRE IV
Egyptiens. — Route que prenaient les navigateurs pour aller aux Indes. — Ports qu'ils fréquentaient. — Muza et ses parfums. — Commerce de l'encens. — Comptoir Avalis.
— Malao. — Port Mossylles. — Pays des aromates. — Commerce de l'écaillé, de l'ivoire.
— Périple de la mer Rouge. — Les vents libonotusjavonius. — Grande traversée, — Iles découvertes. — Pêche des perles. — Colonies fondées en Perse et dans l'Inde. — Trajet de l'île Prasiane à l'île Taprobane. — Navire des Egyptiens. — Voyage a Palybothra.— Commerce des Indes orientales, de la Méditerranée, de la mer Caspienne. — Dioscurias sur le Poni-Euxin. — Côte d'Afrique. — Cartilage. ~ Commerce du blé, des lentilles.
— Les Phéniciens. — Grand vaisseau de César.
Après avoir montré ce que les rois Ptolémées ont fait chacun en particulier pour rendre le commerce florissant dans leurs Etats, faisons voir quels sont les pays que les marchands égyptiens fréquentaient , la roule qu'ails prenaient pour y parvenir, et Tespèce de trafic quMls y faisaient. Nous suivrons d'abord les vaisseaux égyptiens qui naviguaient en Orient et dans les Indes ; nous reviendrons ensuite à ceux qui fréquentaient les mers de l'Occident.
Les commerçants qui allaient trafiquer du côté de TOrient remontaient en douze jours et à la faveur des vents étésiens, le Nil depuis Alexandrie jusqu'à Coptos, ville située à quelque distance de la rive orientale de ce fleuve, avec lequel elle communiquait par le moyen d'un canal. Là ils chargeaient leurs marchandises sur des chameaux, qui les transportaient à Bérénice. C'était, nous l'avons dit plus haut, un port que Ptolémée Philadelphe avait fait bâtir sur le bord occidental du golfe Arabique pour servir de rendez-vous général à tous les vaisseaux marchands qui commerçaient dans les mers orientales, soit à leur départ, soit à leur retour. Pour rendre plus praticable aux marchands le chemin
qui conduisait par terre du Nil à Bérénice, Ptolémée avait eu soin, comme on Ta déjà vu ailleurs, de faire construire de distance en distance des citernes pour abreuver les chameaux , ainsi que des hôtelleries où les voyageurs pouvaient se reposer. On employait douze jours de marche à faire ce trajet, parce qu'on ne voyageait que de nuit, en se conduisant, comme sur mer, à4Mnspection des étoiles; on ne marchait que la nuit à cause des chaleurs , qui sont excessives dans ce climat, surtout dans la saison où se faisaient ces caravanes.
Les commerçants trouvaient donc à Bérénice des vaisseaux sur lesquels ils s'embarquaient: les uns pour l'Arabie Heureuse, les autres pour les côtes orientales de l'Afrique, d'autres enfin pour la Perse et les Indes.
Ceux qui étaient destinés pour le commerce de l'Arabie Heureuse allaient surgir à Muza, qui était situé dans ce pays, sur la rive occidentale du golfe Arabique, en deçà du détroit. C'était dans ce port qu'ils se chargeaient des parfums de l'Arabie. Il y en avait qui passaient le détroit et allaient à Canes. On transportait de l'Egypte dans ce port du blé, du vin, mais en petite quantité ; des habits communs et simples, de plus, du cuivre, de l'étain, du corail, du styrax et autres marchandises semblables à celles qui étaient à destination de Muza ; mais on envoyait au roi, entre autres choses, des vases d'argent ciselés, des chevaux, des statues et des habits précieux. On en rapportait en échange des aromates, de l'aloès et surtout de l'encens.
Ce précieux parfum, dont les anciens faisaient une si grande consommation, soit pour le service des autels, soit pour d'autres usages que le besoin ou la délicatesse avaient inventés, se débitait à Alexandrie : c'était dans cette ville que les étrangers venaient l'acheter très-cher. Pline prétend que les négociants ne le vendaient pas dans le même état qu'ils le recevaient : ils lui donnaient une nouvelle façon, soit pour le perfectionner, soit pour le sophistiquer ; caries marchands d'Alexandrie étaient fort sujets à ces sortes de fraudes. Le même auteur ajoute à cette occasion une particularité qui fait bien voir de quel prix était l'encens, par les précautions toutes singulières dont usaient les marchands pour empêcher que les ouvriers qu'ils employaient à travailler ce parfum ne leur en dérobassent en le cachant sous leurs habits. Ils les les mettaient complètement nus, depuis les pieds jusqu'à la tête,
ne leur laissant autour des reins que leurs ceintures ou caleçons dont ils scellaient rouverlure en y apposant leur cachet; enfin Pline dit qu^on couvrait la tête de ces ouvriers d^un voile fort épais , qui les empêchait de voir par quel endroit on les conduisait dans le dépôt de Tencens où ils devaient travailler, de peur qu"'ils n^abusassent ensuite de celte connaissance pour voler cette précieuse marchandise.
Ceux qui allaient trafiquer sur les côtes orientales de l'Afrique, après avoir passé le détroit dangereux du golfe Arabique ou détroit de Babel-Mandel, trouvaient d'abord un petit comptoir nommé Avalis. Ils y portaient différents vases de verre et de terre, des fruits crus qui se recueillaient à Diospolis, en Egypte, tels que des olives, des raisins, du genièvre ; ils y portaient encore des étoffes, des habits, du blé, du vin et un peud'étain.
On rencontrait ensuite un autre lieu de commerce appelé Malao, ou Maleos. Outre les denrées dont on a parlé ci-dessus, les Egyptiens y faisaient encore passer des tuniques, des saies fabriquées et teintes à Arsinoé, du fer et quelques monnaies d'or et d'argent. Ils en rapportaient en échange, de la myrrhe, de l'encens et autres aromates précieux, ainsi que quelques esclaves.
Après une navigation de plusieurs jours, on arrivait au port de Mossylles , situé sur le promontoire appelé cap de Guardafui , qui regarde l'île Zocotora. C'était dans cette île que les Egyptiens allaient chercher l'aloès dont les anciens faisaient un si grand usage. Les Egyptiens commerçaient d'autant plus facilement dans cette île, qu'elle avait été découverte par les Ptolémées, qui y avaient établi une colonie. Le moine Cosmas, qui nous apprend ce fait, y avait abordé, et s'était entretenu avec quelques-uns des habitants, qui parlaient encore de son temps la langue grecque. Il ajoute qu'il y avait dans l'île de Dioscorides un grand nombre de chrétiens.
Après avoir tourné le cap de Guardafui, on commençait à trouver la région de la Barbarie, qu'il ne faut pas confondre avec cette partie du nord de l'Afrique à la quelle nous donnons aujourd'hui le même nom. Le pays des Aromates le disputait presque à l'Arabie Heureuse par la quantité et l'excellence des parfums de toute espèce qu'elle produisait. Celle côte, qui avait été découverte par Ptolémée Evergète , était garnie de plusieurs ports ou lieux de commerce très-fréqu entés des Egyptiens, qui
avaient coutume de partir vers le mois de juillet pour s^y rendre. Outre les aromates de toutes sortes dont ils se fournissaient dans celte contrée, ils y faisaient encore de grands chargements d'écaillé. C'était à Opone surtout qu'ils s'approvisionnaient de cette espèce de marchandise; en aucun endroit, sur la côte, il ne s'en trouvait de meilleure ni en plus grande quantité. Les Egyptiens recherchaient fort l'écaillé, parce qu'elle était pour eux une branche de commerce considérable ; les Romains, qui l'estimaient beaucoup, leur en procuraient un grand débit ; les magasins d'Alexandrie en étaient si remplis lorsque cette ville fut prise par Jules César, que le vainqueur voulut que l'écaillé fit le fond des décorations de son triomphe , comme l'ivoire lit dans la suite le principal ornement du triomphe dont il fut honoré, après avoir terminé heureusement la guerre d'Afrique.
L'auteur du Périple de la mer Rouge ajoute que des navires marchands qui venaient trafiquer tous les ans de l'Egypte dans ces parages, les uns s'arrêtaient à un port fixe, où ils faisaient leur chargement , et qu'ensuite ils s'en retournaient sans aller plus loin ; que, d'autres , au contraire, aimaient mieux parcourir tous les lieux de commerce qu'ils rencontraient sur leur route ; qu'ils prenaient dans chacun ce qui leur convenait davantage ; de sorte qu'en se rendant ainsi d'un port dans un autre, ils passaient la ligne, et arrivaient successivement à Tonice, ensuite à Rapta, capitale de la Barbarie, aujourd'hui la côte de Zanguebar. L'auteur du Périple de la mer Rouge ne conduit pas les Egyptiens au delà de Rapta. Il paraît qu'il ne connaissait ^2iS \e Promontorium Prasum y ou Mozambique , qui était vis-à-vis de l'île Ménuthias, ou Madagascar.
Les vaisseaux égyptiens qui étaient destinés pour les Indes , faisant voile de Bérénice , allaient en trente jours gagner Ocelis , ou Canes. Phne dit qu'il était avantageux à ceux qui faisaient le voyage des Indes de sortir d'Ocelis. C'était un assez petit port situé sur la rive orientale du golfe Arabique, presque tout contre le détroit ; les vaisseaux s'y rafraîsaient el y faisaient de l'eau. D'Ocelis on se rendait, en rangeant la côte de l'Arabie Heureuse, au promontoire Syagrosj aujourd'hui le cap de Fartack, placé à peu près vis-à-vis l'île de Zocotora. Entre Ocelis et le promontoire se trouvait une ville appelée Arabie-Heureuse^ qui n'était presque plus rien lorsque l'auteur du Périple de la mer Rouge
écrivait , parce qu'elle avait été détruite par les Romains ; mais qui avait été anciennement fort célèbre par son commerce. Le même auteur dit que cette ville avait été très-marchande. Ceci doit s'entendre des temps antérieurs aux Ptolémées; car il est constant que les Egyptiens allaient, dès les premiers règnes de ces princes , jusqu'à l'île de Taprobane, aujourd'hui Ceylan.
Dans le temps que Pline composait son Histoire naturelle, on allait du promontoire Syagros , en traversant la pleine mer à la faveur du vent lihonotus, surgir à Fatale, ville située à l'embouchure du fleuve Indus; ou bien, en partant d'Ocelis, on se rendait en droite ligne, sous la direction du vent favonius, à Muziris, port de mer situé vers le milieu de la côte occidentale de la presqu'île du Gange. La première de ces deux routes avait été trouvée par un marin aussi habile qu'intrépide, nommé Hippalus, qui a eu l'honneur de donner son nom au vent libqnotus; le second l'a été par un marchand que la découverte d'Hippalus avait sans doute mis sur la voie. Comme Hippalus vivait sous l'empereur Claude, et certainement depuis la conquête de l'Egypte par les Romains, les Egyptiens, sujets des roisPtolémées, n'ont pu profiter de son heureuse découverte , et ont par conséquent toujours fait la route des Indes, en cabotant, c'est-à-dire en suivant la côte.
Ainsi, du promontoire Syagros, où nous les avons laissés , ils s'avançaient le long de la côte orientale de l'Arabie, où ils trouvaient encore quelques villes assez considérables avec lesquelles ils faisaient le commerce des parfums et des aromates; ils arrivaient ensuite au golfe Persique. Avant d'y entrer , ils trouvaient plusieurs îles dont l'accès devait leur être d'autant plus facile, que les noms que ces îles portaient attestaient qu'elles avaient été découvertes non-seulement par des Grecs , mais encore par des Grecs sujets des rois d'Egypte. Il y en avait sept, entre autres, que l'on appelait les îles de Zénohius, et une qui se nommait Vile de Sérapis. Zénohius était à coup sûr un Grec qui sans doute avait découvert le premier ces îles , et qui leur avait donné son nom, comme le pratiquaient nos premiers navigateurs lorsqu'ils rencontraient quelque terre ou quelque pays inconnu. Il paraît que les anciens marins, par dévotion, donnaient le nom do leurs divinités aux nouvelles découvertes qu'ils faisaient, témoin l'île d'Isis, située dans le golfe Arabique, et en particulier celle dont on vient de parler , qui était consa-
crée au dieu Sérapis. On sait que Sérapis était une divinité irès-révérée en Egypte, surtout depuis que Ptolémée Soter en avait faitivenir la statue de Sinope à Alexandrie.
A rentrée du golfe Persique, les navigateurs égyptiens trouvaient la ville d'Armuze, située sur la côte de Caramanie. Cette ancienne ville semble avoir donné son nom à l'île d'Ormus, qui est toutvis-à-vis. Elle était célèbre par la pêche qu'on faisait dès lors dans son voisinage des plus belles perles que Ton connût. C'était sans doute de là qu'étaient venues à Cléopâtre ces deux perles si fameuses par leur prix et par l'usage extravagant que cette princesse en fit. On sait que cette reine, disputant avec Antoine à qui se traiterait le plus magnifiquement et le plus chèrement, s'avisa, pour remporter la victoire, de faire dissoudre, au milieu d'un festin qu'elle donnait à son amant, l'une de ces deux perles dans du vinaigre et de Pavaler. Elle en aurait fait autant de l'autre, si les officiers qui la servaient ne l'en eussent empêchée.
Ces deux perles avaient été données à Cléopâtre par des rois de l'Orient ; ce qui suppose qu'elle devait entretenir de grandes correspondances avec les peuples orientaux, puisque les princes de ces contrées lui faisaient des présents d'un prix si considérable : deux millions de francs !
Les navires égyptiens chargés pour la Perse, s'avançaient dans le golfe Persique et remontaient même jusqu'à l'Euphrate pour y commercer avec les Perses et encore plus volontiers avec les Grecs établis dans ces régions depuis les conquêtes d'Alexandre. Les colonies fondées par ce conquérant, non-seulement dans la Perse, mais encore dans les différentes contrées de l'Inde, devaient naturellement procurer de grandes facilités aux Grecs européens et en particulier à ceux de l'Egypte, pour faire le commerce dans ces régions.
Les bâtiments destinés pour le voyage des Indes continuaient leur route le long des côtes. En passant à la vue de l'île du Soleil, située vis-à-vis le pays des Ichthyophages, les Egyptiens se rappelaient sans doute le malheur arrivé autrefois auprès de cette île à quelques-uns de leurs compatriotes qui servaient dans la flotte de Néarque, envoyé par Alexandre pour reconnaître toutes les côtes qui s'étendent depuis le fleuve Indus jusqu'à la mer de Perse. Un navire égyptien qui s'était avancé trop près de l'île du Soleil, dont les parages étaient très-
dangereux, disparut tout à coup, sans qu^on ait jamais suce qu'il était devenu.
Comme les côtes qui s'étendent depuis le golfe Persique jusqu'à rindus étaient stériles ou habitées par des peuples intraitables pour la plupart, et presque tous pauvres, avec lesquels il y avait peu de chose à faire pour le commerce, les vaisseaux égyptiens se hâtaient de gagner Tembouchure de Tlndus ; de là se rendaient à Fatale ou à Prasiane, autre île plus grande que Paiale, formée également par le bras de ce grand fleuve qui se jetait alors dans la mer, comme le Nil, par sept bouches. Avant la conquête de l'Egypte par les Romains, et par conséquent sous les Ptolémées, les vaisseaux égyptiens se rendaient de l'île Prasiane à celle de Taprobane. Ces navires employaient vingt jours à ce trajet, parce qu'étant faits de papyrus et n'ayant d'autres agrès que ceux du Nil, ils n'étaient pas aussi bons voiliers que les vaisseaux romains, auxquels il ne fallait que sept jours de navigation pour faire cette même route.
On voit donc que les Egyptiens allaient courir les mers des Indes, montés sur les mêmes bâtiments dont ils se servaient pour la navigation sur le Nil ; ce qui fait honneur à leur intrépidité.
Les Egyptiens suppléaient par le nombre à la petitesse de leurs vaisseaux, et par des départs multipliés de flottes marchandes à la longueur de la route ; car on s'imagine aisément que des marins qui naviguaient à la manière des Egyptiens devaient être prodigieusement longtemps en mer. Aussi Pline fait-il mention de certains navigateurs qui étaient cinq ans entiers dans leurs voyages sur les mers des Indes.
Mais revenons rejoindre nos navigateurs égyptiens dans l'île de Taprobane. Cette île, qui était le terme principal de leur navigation, fournissait abondamment de quoi satisfaire leur avidité. Ils en tiraient des toiles de coton, des étoffes de soie, des diamants, des écailles de tortue magnifiques, des éléphants, de la cannelle, en un mot tout ce que les Européens tirent encore aujourd'hui de l'île de Ceylan; car ces deux îles sont incontestablement la même. Ils en tiraient surtout cette quantité prodigieuse de perles dont ils faisaient un si grand débit non-seulement dans leur pays, mais encore chez les étrangers. Il s'en trouva tant à Alexandrie, lorsque Auguste s'en rendit maître, et elles devinrent alors si communes à Rome, que chacun en mangeait, à l'imitation de Cléopâtre.
En (lisant que nie de Taprobane était le terme principal de la navigation des Egyptiens dans la mer des Indes, nous nVons pas prétendu établir qu'ils n'allaient pas plus loin. Il est certain qu'ils s'avançaient jusqu'au Gange et même qu'ils remontaient ce fleuve jusqu'à Palyhothra.
Cette ville, que Diodore de Sicile dit avoir été bâtie par Hercule, était une des plus fameuses qu'il y eût dans les Indes. Pline nous vante beaucoup ses grandes richesses, dont elle était en partie redevable à son commerce. C'était le rendez-vous général de tous les marchands des différentes contrées de l'Inde, tant de celles qui étaient en deçà du Gange que de celles qui étaient au delà. Les Egyptiens la fréquentaient aussi. Ils connaissaient deux routes pour y arriver : la première se faisait en remontant l'Indus jusqu'à un certain endroit où l'on débarquait pour prendre un grand chemin.
Les marchands égyptiens n'allaient pas tous à Palyhothra par cette voie 5 il y en avait qui doublaient le cap Comorin, et remontaient le Gange jusqu'au lieu où était située cette ville célèbre.
Après ce qui a été dit de la navigation des Egyptiens dans les mers orientales, on n'a pas de peine à concevoir qu'ils devaient aussi parcourir la Méditerranée dans tous les sens. Ils allaient verser dans cette mer ce qu'ils avaient puisé dans les mers des Indes. On a déjà vu qu'ils avaient des rapports intimes, fondés sur le commerce, dès les temps les plus reculés, avec presque toutes les nations de la Grèce. Les Ptolémées possédèrent en différents temps, l'île de Chypre, la Palestine, la Phénicie, la Célé-Syrie, en un mot presque toute la côte orientale de la Méditerranée, dont les habitants étaient, pour la plupart, gens de mer et de trafic. Or, pourrait-on nier que les Egyptiens ne fussent en société decommerce avec tous ces peuples ? L'Egypte faisant seule le commerce des Indes orientales , c'était elle qui assortissait les négociants de la Méditerranée des marchandises des Indes, au moins de celles qui venaient par la mer. On sait qu'il y avait à Tyr un port qui s'appelait le Port égyptien, sans doute parce qu'il était destiné aux navires de cette nation. Les marchands de l'Egypte devaient encore trouver de grandes facilités à faire le commerce avec les différents peuples de l'Asie Mineure, et surtout avec ceux de ces contrées qui habitaient les bords de la Méditerranée, dont plusieurs étaient de la domination des Ptolémées.
Sous Ptolémée Philadelphe, les Egyptiens allaient vendre leur papyrus à Pergame. Ils étaient en relation avec la Sicile. Pour ritalie, les Egyptiens la fréquentaient sans cesse ; et depuis le règne de leur roi Epiphane, le cinquième des Ptolémées, qui fut mis sous la tutelle du peuple romain, leur histoire commence à être si étroitement liée avec celle de Rome, qu'on ne peut plus lire Tune sans Tautre. On y voit les Alexandrins aller s'établir en Italie, et les Romains venir demeurer en Egypte. Enfin, dans quelle conirée de la Méditerranée les Egyptiens n'avaient-ils pas établi leur commerce, puisque sous le règne de Ptolémée IX ils le portaient déjà jusqu'aux Palus-Méolides? Agaiharcbidès, qui nous a conservé la mémoire de ce fait, remarque que les vaisseaux n'employaient à revenir de ces lieux à Alexandrie que quatorze jours. « Des Palus-Méotides, dit cet auteur, où les Scythes habitent parmi les glaces, il est souvent venu en dix jours à Rhodes des navires de charge poussés par un bon vent. Ayant ensuite fait le trajet de là à Alexandrie en l'espace de quatre jours, ils sont arrivés en Ethiopie au bout de dix jours, après avoir remonté le Nil. Ainsi en moins de vingt-cinq jours de navigation continue, on peut passer des régions les plus froides aux pays les plus chauds. •)> Le peu de temps que les bâtiments égyptiens mettaient à faire cette course, suppose qu'ils traversaient la Méditerranée dans toute sa largeur, sans côtoyer les rivages; ce qui n'était pas certainement peu de chose alors, puisque c'était faire un trajet de cent quarante lieues au moins en pleine mer.
Mais s'il y avait un commerce établi entre la capitale de l'Egypte et les habitants des Palus-Méotides, on ne peut douter que toutes les villes maritimes duPont-Euxin, qui étaient alors si marchandes, ne participassent à ce commerce. La fameuse Sinope, située sur le bord méridional de cette mer, était très-fréquentée des Egyptiens, et Ptolémée Soter y avait un si grand crédit, qu'il fit transporter de cette ville à Alexandrie la statue du dieu Sérapis, malgré le mécontentement du plus grand nombre des habitants. La Colchide, ce pays si riche par ses productions et encore plus par son grand commerce, avait sur le bord oriental du Pont-Euxin des ports où se réunissait un concoursprodigieux de marchands de toutes les nations. Les Egyptiens, qui avaient toujours regardé ce pays comme une de leurs colonies, et qui de toute antiquité
y avaient voyagé, niaient garde de le négliger dans un temps où l'avidité du gain leur faisait parcourir les régions les plus éloignées.
La ville du Phase, située sur le fleuve de son nom, avait tout ce qu'il fallait pour les attirer ; ils pouvaient même par son canal pousser leur commerce jusque dans la mer Caspienne, et s'ouvrir une roule pour pénétrer dans le nord des Indes. En effet, du temps de Slrabon on remontait le Phase d'abord sur de grands bâtiments et ensuite sur de plus petits, jusqu'à un lieu appelle Sarapana. Là, on prenait des voitures qui conduisaient en quatre ou cinq jours de marche les marchands et les marchandises jusqu"'au fleuve Cyrus, qui se jette dans la mer Caspienne. On traversait ensuite cette mer dans toute son étendue de l'ouest à Test, et on allait gagner l'embouchure de l'Oxus qu'on remontait jusque vers les sources de l'Indus. Les marchands revenaient ensuite par le même chemin, chargés des richesses des Indes. Cette route était encore la même que suivaient les Génois et les Vénitiens, lorsqu'ils faisaient seuls le commerce de toute l'Europe, après que le voyage des Indes par le port d'Alexandrie leur eut été interdit.
Un autre port non moins célèbre que celui du Phase était Dioscurias. Cette ville, située au nord-est du Pont-Euxin, dans la partie la plus reculée de cette mer, était le rendez-vous général et le magasin commun d'une multitude de nations qui y abordaient surtout des pays septentrionaux, tels que les Sarmates et les peuples du mont Caucase. Thimosthène, oflicier de marine sous le second Ptoléraée et le même qui avait composé un ouvrage de géographie, assez estimé, dans lequel il faisait la description de toutes les places maritimes et de tous les ports connus de son temps, rapporte qu'on voyait alors à Dioscuriûs jusqu'à trois cents nations étrangères qui toutes parlaient difl'érentes langues. Les choses n'avaient point encore changé à cet égard, lorsque cette ville passa sous la domination des Romains, puisque Pline nous assure que ces conquérants furent obligés d'y entretenir cent trente interprèles, pour pouvoir traiter avec les difl'érentes nations qui s'y rendaient de toutes parts.
Les Egyptiens fréquentaient encore la côte septentrionale de l'Afrique. D'abord ils ne pouvaient manquer d'être en relation avec les habitants de la Cyrénaïque, puisque ce pays fit pendant longtemps partie des Etals des rois d'Egypte. Carlhage, la célèbre Carthage, dont les
habitants ne respiraient que le commerce, était trop dans le voisinage de TEgypte pour que les Egyptiens la négligeassent.
On a eu occasion de remarquer dans ce qui a été dit plus haut que les Egyptiens ne portaient point en Ethiopie et aux Indes, en un mot dans tous les lieux où ils allaient commercer, des marchandises de grand prix. C'étaient des vêtements fort communs, des draps grossiers, du plomb, du fer, du cuivre, des fruits, des pots et de petits ouvrages de verrerie de peu de valeur, qui plaisaient sans doute beaucoup à ces peuples barbares comme ils leur plaisent encore aujourd''hui. Ils échangeaient ces denrées contre de Tor, des parfums, de Pébène, de Pivoire, de la cannelle, des perles, des diamants et des esclaves ; car les Alexandrins faisaient aussi la traite des nègres. La reine Cléopâtre en avait un grand nombre à son service. Lesj vaisseaux égyptiens apportaient encore des Indes une grande quantité d'épices et de drogues pour la peinture et la médecine.
On peut juger quel profit immense les Egyptiens tiraient d'un pareil commerce. Si ce même commerce rapportait le centuple aux Romains, suivant le témoignage de Pline , que n'avait-il pas dû produire aux Egyptiens, qui ajoutaient encore au gain que pouvait leur procurer une honnête industrie, la fraude et la mauvaise foi? C'est un reproche que Pline leur fait, pour ainsi dire, à chaque page. D'ailleurs, quand les Romains, après la conquête de l'Egypte, allèrent commercer dans les Indes, ils durent trouver les peuples de ces contrées un peu mieux instruits sur leurs intérêts que les Egyptiens ne les avaient trouvés d'abord ; par conséquent ils ne purent faire avec eux aussi bien leurs affaires que les avaient faites les commerçants d'Egypte. Quoi qu'il en soit, le commerce répandit en Egypte de si grandes richesses, que la conquête de ce royaume fit hausser à Rome, du double, le prix des terres, des marchandises et de toutes les denrées.
Ce n'était pas seulement les marchandises des Indes qui faisaient la matière du grand trafic des Egyptiens ; ils trouvaient encore soit dans les productions du pays, soit dans l'industrie de ses habitants, le fonds d'un commerce très-brillant.
Entre les différentes productions de l'Egypte, celle du blé doit sans doute tenir le premier rang. Outre que les débordements du Nil en rendaient la terre très-fertile, elle était encore cultivée avec beaucoup
de soin et avec une attention toute particulière. Diodore de Sicile nous apprend que les laboureurs égyptiens l'emportaient sur tous ceux des autres nations, par leur habileté dans l'agriculture ; il dit qu'ils s'appliquaient à bien connaître la nature des différents terrains, les temps précis des débordements du Nil , les saisons les plus propres aux semailles et aux moissons ; enfin qu'ils s'étudiaient à trouver de nouvelles méthodes pour améliorer leurs champs et pour rendre les récoltes plus abondantes. Aussi réussissaient-ils communément à faire produire à leurs terres le centuple. Le blé d'Egypte était de la meilleure qualité.
C'était en Egypte que les Grecs venaient s'approvisionner de blé dans les temps de famine, ou lorsque le pays qu'ils habitaient ne portait point de grains. Diodore de Sicile fait mention de secours de blé que les Egyptiens fournirent aux Athéniens dans une disette publique.
Dans la seconde guerre punique, les Romains se trouvant réduits à la plus affreuse disette parce que Annibal avait ravagé toute l'Italie et détruit les moissons, la république envoya des ambassadeurs au roi d'Egypte pour lui demander des blés. Tacite appelait l'Egypte le Grenier de l'Italie et le Magasin de ÏAnnmie. C'était presque une fêle dans l'Italie et surtout dans la Campanie, lorsqu'il arrivait d'Alexandrie quelque flotte chargée de blé. Alors tout le peuple accourait sur le rivage pour jouir de cet agréable spectacle. Sénèque fut lui-même témoin de la joie que causa à Pouzzol, où il se trouvait alors, la nouvelle de l'arrivée d'un pareil convoi. Tout le monde se porta sur le port pour goûter le plaisir de voir venir de loin les vaisseaux alexandrins, qu'on pouvait aisément distinguer de ceux des autres nations à une espèce de voile de perroquet, qu'ils laissaient flotter au haut de leur mât. Tous les autres vaisseaux étaient obligés de baisser cette voile, lorsqu'ils approchaient du promontoire de Caprée ; ceux d'Alexandrie avaient seuls l'honneur de la porter déployée jusque dans le port.
Les lentilles d'Egypte étaient célèbres du temps de Virgile; en faisait des envois considérables dans les différents pays de l'Afrique. Caïus César, ayant fait construire un vaisseau d'une grandeur prodigieuse pour transporter d'Egypte l'obélisque qu'il fit placer dans le cirque du Vatican, on mit à fond de cale cent vingt mille mesures de lentilles, pour lui servir de lest. On profitait de cette occasion pour
transporter cette denrée à Rome, où le peuple en faisait une grande consommation. Tous les marchés de cette ville en étaient pleinement pourvus , aussi bien que des autres légumes que TEgypte produisait en si grande abondance.
On a vu, dans le cours des deux chapitres précédents, les Egyptiens gouvernés par des princes do.nt plusieurs se sont montrés excessivement passionnés pour Tavancement du commerce et de la navigation, et toujours avides de nouvelles découvertes. On les a vus parcourir , d'un côté, la mer Méditerranée dans tous les sens, s''avancer jusqu'au détroit de Cadix , s'enfoncer dans les Palus-Méotides ; de l'autre , visiter le golfe Arabique et le golfe Persique, descendre vers le midi, le long des côtes orientales de l'Afrique, juqu'à l'île de Madagascar; longer tout le rivage de l'océan Oriental ; aborder aux embouchures de l'Indus ; reconnaître les côtes de Malabar et de Coromandel; fréquenter l'île de Taprobane; remonter le Gange, et pousser leur navigation jusqu'à Palybothra, la capitale des Indes. Après cela refusera-t-on de les reconnaître pour les plus grands commerçants et les plus grands navigateurs qui aient jamais été ? Les Egyptiens l'ont-ils cédé, pour leur industrie dans le commerce et la navigation, aux Phéniciens? Selon le témoignage de Josèphe, les Egyptiens sont mis à côté des Phéniciens quand il s'agit de commerce. «Nos pères, dit-il, n'ont jamais fait d'excursions sur leurs voisins , par l'envie de s'enrichir, quoiqu'ils fussent très-vaillants et en grand nombre. Il ne faut donc pas s'étonner qu'ils n'aient point été connus des Grecs, comme les Phéniciens et les Egyptiens répandas partout pour le commerce. »
Nous aurions pu joindre les Phéniciens au peuple de Dieu, dont il a été parlé au chapitre I". La Judée et la Phénicie se touchent; celle-ci est tellement resserrée par l'autre vers la Méditerranée, qu'elles étaient confondues par les Grecs, et même par les anciens géographes; leur voisinage occasionna souvent des alliances entre les deux peuples. La Phénicie s'étendait entre la Judée et la mer : elle avait fort peu de largeur, et si peu de terrain, que Salomon fit présent à Hyram, roi de Tyr, son allié, de vingt bourgades pour le mettre plus à l'aise. Elle avait au nord la Galilée, au couchant la Méditerranée, au raidi l'Egypte, et au levant une partie de l'Arabie Déserte.
Les Phéniciens, descendus de Chanaan, petit- fils de Noé, excellaient
tellement dans la science de la marine, qu'on leur en attribuait Tinvention.
Ces peuples, étendus le long de la Méditerranée, depuis Tile d'iErad jusqu'au mont Carmel, étaient placés avantageusement pour se répandre sur la mer; tout les invitait à la navigation. Familiarisés par leur situation avec cet élément, Tattrait du commerce sut leur en diminuer riiorreur ; des ports commodes leur présentaient un abri sûr pour leurs vaisseaux, et le mont Liban leur offrait les bois nécessaires pour les construire. Ils profitèrent si bien de ces avantages, que s'ils ne sont pas les inventeurs de la navigation, ils sont du moins les premiers qui aient entrepris des voyages de long cours et armé en guerre. L'intérêt et Tambition concoururent à les rendre les plus célèbres navigateurs de Tantiquité : resserrés dans un coin de TAsie, ils voulurent s'étendre : l'espérance de trouver de meilleurs climats leur fit abandonner leur pays ; et les tremblements de terre, si fréquents chez eux, les obligèrent de chercher un asile au sein d'un élément qu'ils trouvaient plus sûr qu'un terrain mobile, toujours prêt à les engloutir. L'étendue de leur commerce et leur habileté dans la navigation, leur assurèrent l'empire des mers, dont ils furent longtemps les maîtres et devinrent enfin les tyrans, en y exerçant la piraterie.
Avant le temps de Salomon, il ne paraît pas que les Phéniciens eussent été au delà de la Méditerranée ; les vastes côtes de cette mer suffisaient à leur avidité, et l'Océan ni le Pont-Euxin ne leur étaient point encore ouverts. Les villes de la Phénicie que le commerce maritime rendit les plus opulentes et les plus célèbres, furent Sidon et Tyr. Sidon en fut longtemps la capitale ; mais Tyr l'emporta dans la suite. Ces deux villes, enrichies par la navigation, étaient les plus florissantes de tout l'Orient. Ezéchiel, prédisant les malheurs futurs de la ville de Tyr, en fait une peinture dont n'approche aucune ville d'aujourd'hui. C'était le siège du commerce de tous les peuples de la terre; ses nombreuses flottes se répandaient dans tous les pays maritimes, et en revenaient chargées de richesses immenses. Toutes les nations, empressées à lui apporter de tous les climats du monde leurs différentes productions, remplissaient continuellement son port et ses rades de leurs vaisseaux. Elle tirait des Carthaginois du fer, de l'étain et du plomb; la Grèce lui fournissait des esclaves et des chevaux ; les Ethio-
piens lui donnaient de l'ébène et de Tivoire ; les Syriens, des pierres précieuses, de la pourpre, des toiles, du lin, de la soie ; la Judée lui envoyait du froment, du baume, du miel, de Thuile et des résines ; le territoire de Damas la pourvoyait de vins exquis et de laines ; T Arabie lui faisait part de ses bestiaux ; Saba s'épuisait pour elle de parfums et d'or. Enfin l'Afrique, l'Asie et l'Europe, tributaires du luxe de Tyr, contribuaient sans cesse à l'augmenter. Le faste et la pompe de ses palais avaient passé jusque dans ses vaisseaux : les bois les plus précieux et les plus rares étaient employés à leur construction ; les bancs des rameurs étaient revêtus d'ivoire : les pavillons étaient d'étofTes brodées, et les voiles de pourpre. Ses habitants, enrichis par le commerce, vivaient avec tant de splendeur, que l'Ecriture sainte les appelle des princes. Au reste, faute de monuments, on sait fort peu de chose de leurs expéditions maritimes.
Chypre fut une des premières conquêtes que firent les Phéniciens : la proximité de cette île attira d'abord leurs regards. Leur Cinnar est le Cyniras, père d'Adonis. Le roi Belus la soumit encore à son autorité, comme le remarque Virgile. De Chypre les Phéniciens se répandirent dans la Cihcie; ils occupèrent Nisire, que les anciens ont cru avoir été séparée de Cos par un coup du trident de Neptune. Les Sporades, les Cyclades, l'île de Crête, aujourd'hui Candie, la Sicile et la Sardaigne étaient encore autant de colonies phéniciennes; et Cadmus, de la même nation, en conduisit une peuplade dans l'île de Rhodes, qui fut depuis si fameuse par ses expéditions maritimes.
Leur Hercule alla jusqu'au détroit de Gadès, et n'ayant osé pousser plus loin, on prétend qu'il y érigea deux colonnes avec cette inscription : Necplus ultra; mais des navigateurs plus hardis que ce célèbre aventurier, franchirent ces bornes, et bâtirent au delà plusieurs villes. Tartessus, une des plus anciennes colonies qu'ils y établirent, fut appelée Gadir, d'un nom phénicien. Ils se répandirent encore sur l'Océan par la mer Rouge ; ils entrèrent dans les golfes Arabique et Persique, et pénétrèrent jusqu'aux Indes, où ils occupèrent la ïapobrane.