‹ Henri de Régnier et son œuvreChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'an S84 à l'an 479 avant l.-G.

Premières monarchies. — Marine des Assyriens. — Combat naval de Sémiramis contre 'es Indiens. — Défaite de la flotte des Tyriens. — Siège et chute de Tyr. — Vol des richesses de Crésus. —Défaite des Phocéens. — Oracle de Delphes. — Flotte de Cambyse. — Perlidie de Démocède. — Siège et destruction de Babylone. — Expédition de Darius contre les Scythes. — Trahison de Mégabate. — Déroute de la flotte d'^s Ioniens. — Destruction des trois cents vaisseaux de Mardonius. — Défaite des Perses à Marathon. — Xercès fait souffleter la mer. — Bataille de Salamine. — Mort de Xercès.

La première monarchie du monde, qui est celle des Assyriens , est fameuse par ses guerres et ses révolutions, mais la navigation n^est pas l'endroit brillant de son histoire. Le règne de Nemrod, son fondateur, et celui de Ninus, nous offrent de vastes desseins et de nombreuses conquêtes, mais peu ou point d'exploits maritimes. Ninive, dont on prétend que Nemrod avait jeté les fondements, bâtie par Ninus sur le Tigre, est peut-être la seule ville de commerce dont la situation fasse présumer que les Assyriens, sous son règne, aient eu quelque idée de la navigation.

Sémiramis, dont l'ambition égala celle d'Alexandre, remplie de plus grandes vues que ses prédécesseurs , après avoir agrandi ses Etats , s'ouvrit par la navigation le chemin à d'autres conquêtes.

Quelques auteurs lui attribuent l'invention des galères, et rapportent qu'elle en fit construire trois mille, armées d'éperons de cuivre. Elle eut le courage de s'embarquer sur ces vaisseaux, et de faire voile sur les côtes des Indes et de l'Ethiopie, pour connaître les mœurs et les forces de ceux qui habitaient ces contrées. Elle entreprit de soumettre les Indes : elle leva dans ce but une puissante armée, et fit venir de Phéiiicie et de Chypre des bois propres à construire une flotte pour Ira- I. 11

verser Plndus. Arrivée sur les bords de ce fleuve, elle trouva Staurobate, roi des Indiens, qui Paltendait avec des forces égales aux siennes; il avait jeté sur l'Indus quatre mille barques faites de cannes, selon Pusage du pays. Le combat naval fut terrible, mais les Indiens eurent le dessous : ils perdirent près de deux mille de leurs petits navires, et prirent la fuite.

Sémiramis jeta un pont de bateaux sur le fleuve, y fit passer toute son armée, et poursuivit les Indiens fugitifs. Ceux-ci s^étanl ralliés et remis en bataille, le combat recommença avec plus de chaleur. Sémiramis, qui n'avait point d"*éléphanls, pour joindre la ruse à la force, fit emplir de foin des peaux de bœufs, dans lesquelles on avait renfermé des hommes; ces peaux, ajustées sur le dos des chameaux, formaient un volume approchant de celui des éléphants indiens. Le stratagème réussit d'abord ; les chevaux des ennemis, eff'rayés, mirent tout en désordre, Staurobate, voyant ses troupes ébranlées, opposa de véritables éléphants aux éléphants simulés : ces animaux aguerris portèrent partout le carnage et la confusion. Les Assyriens prirent Tépouvante : le roi indien chercha Sémiramis, il la joignit, la blessa même, et fut sur le point de s''en saisir ; mais elle lui échappa, regagna le pont établi sur l'Indus, le fit rompre après Pavoir passé, et avec les débris de son armée, se retira dans ses Etats.

Les règnes de Ninias, fils de Sémiramis, et des trente rois qui lui succédèrent jusqu'à Sardanapale, ne servirent qu^à préparer la chute de ce florissant empire, et ne présentent que des monuments de la mollesse la plus outrée. Trois monarchies puissantes se formèreni des débris de celle des Assyriens : celle des Mèdes, celle des Babyloniens et celle des Perses; mais ces belliqueuses nations négligèrent tellement la navigation, que Salmanasar ayant armé soixante vaisseaux sur lesquels il y avait huit cents rameurs, pour soumettre les Tyriens, ces derniers, avec douze navires seulement, attaquèrent celte flotte, la défirent entièrement, et firent cinq cents prisonniers.

Nabuchodonosor, roi de Babylone, est le premier dont les exploits maritimes méritent une place dans cette histoire ; nous voulons parl'er do la prise de Tyr. Cette ville, selon quelques auteurs, fut bâtie par des Sidonîens fugitifs, qui, après que les Ascalonites se furent emparés de Sidon, s'étaient embarqués pour aller fonder une colonie dans

HISTOIRE GENiîRALE DE LA MARINE. 88

l'endroit le plus commode qui s'offrirait. Ils trouvèrent un rocher d'une grande étendue et qu'environnait la mer : ils prirent la résolution d'y fixer leur demeure ; et comme ce rocher était sec et aride, ils y portèrent de la terre pour y faire des jardins et pour y bâtir. C'est de là que, dans le prophète Isaïe, Tyr est appelée Fille de Sidon, et elle a pris son nom du rocher sur lequel elle était bâtie, parce que Tyr, dans la langue hébraïque, signifie pierre ou rocher. D'antres attribuent la fondation de Tyr à Tyras, septième fils de Japhet.

Cette ville, selon le P. Calmet, était partagée en deux parties qu'on appelait Tancienne et la nouvelle Tyr : l'ancienne était sur la côte et dans le continent, la nouvelle était bâtie sur un rocher dans une île» et toutes deux se joignaient par une chaussée qu'Hiram avait fait élever du temps de Salomon. Tyr était au plus haut degré de splendeur lorsque Nabuchodonosor en fit le siège. Enrichi des dépouilles des Juifs, il voulut grossir ses trésors de cçux des Tyriens. 11 tint leur ville assiégée pendant treize ans, et la prit enfin. L'ancienne Tyr ne fit pas une longue résistance; mais la nouvelle lui donna tant de peine, que, selon l'expression d'Ezéchiel, les assiégeants, par la durée de cette expédi*lion, « perdirent leurs cheveux et restèrent les- épaules courbées. » Nabuchodonosor fut obligé de rétablir la chaussée de communication, que los Syriens avaient rompue, et d'avoir une flotte, sans laquelle il n'eût pas été possible de prendre une place environnée des eaux de la mer. Nous verrons dans la suite qu'Alexandre ne put s'en emparer autrement. Ezéchiel prédit qu^après la prise de Tyr, les troupes du vainqueur remonteront le Nil sur des vaisseaux, ce qui est confirmé par quelques auteurs. ,

La chute de Tyr, alors reine de la mer, ne pouvait être que l'ouvrage d'un puissant monarque qui faisait tout plier sous ses armes. Cette ville stjperbe s'était réjouie des malheurs de Jérusalem, et croyait s'enrichir de ses pertes. Dieu, pour punir sa joie criminelle, arma contre elle Nabuchodonosor ; il le choisit pour être le vengeur de son peuple, et daigna l'associer à sa colère.

La ruine entière de la monarchie des Assyriens et de l'empire de Babylone, qui suivit d'assez près celle de Tyr, et l'établissement de l'empire des Perses sur les débris de ces vastes Etats, offrent de grands événements historiques, mais où la navigation û*a presque aucune part.

Cyrus, rinstrument de toutes ces révolutions, n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de ce conquérant, dit qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de Ciiypre el de TEgypte ; mais il n"*entre point dans le détail de ces expéditions.

Le défaut de forces maritimes mit des bornes à la gloire de Cyrus, et souvent les insulaires bravèrent sa puissance. Ce prince, après avoir défait et pris Crésus, roi de Lydie, el s''êlre emparé de Sardes sa capitale, en donna le gouvernement à Tabale, Perse d'origine, et confia ses trésors à Pactias , Lydien , dont il croyait la fidélité à l'épreuve d'une si délicate tentation. Il eut bientôt lieu de se repentir de sa confiance. Pactias s'embarqua sur des vaisseaux avec toutes les richesses de Crésus : il intéressa dans sa révolte tous les pays maritimes des environs de la Lydie , et alla mettre le siège devant Sardes. Mais ayant appris que Cyrus marchait contre lui avec son armée , il décampa , et s'enfuit à Cumes. Les habitants de cette ville, sommés par Cyrus de lui remettre Pactias, ne savaient quel parti prendre; menacés par un oracle s'ils le livraient, et par la colère de Cyrus s'ils ne le livraient pas , pour s'affranchir de cet embarras, ils l'envoyèrent à Milylène, dans l'île de Lesbos. Mazarès, général de l'armée de Cyrus, fit demander Pactias aux Mityléniens, et ceux-ci mirent sa personne à prix. Les habitants de Cumes en étant informés, firent partir un vaisseau pour Milylène , enlevèrent Pactias, et l'envoyèrent dans l'île de Chio ; mais les habitants, gagnés parles promesse de Cyrus, lui abandonnèrent Pactias. Si ce prince avait eu des vaisseaux, il n'aurait pas été arrêté par de si petites difficultés.

Harpagus, autre général de Cyrus , étant entré dans l'Ionie avec ses troupes, assiégea Phocée, la principale ville des Ioniens. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des Perses, demandèrent un jour pour délibérer, et l'obtinrent. Ils l'employèrent à embarquer leurs femmes , leurs enfants , leurs effets , el jusqu'aux statues de leurs temples, et se retirèrent dans l'île de Chio; mais ne pouvant s'accommoder avec les insulaires, ils résolurent de se retirer à Cyrne , où depuis vingt ans ils avaient bâti une ville nommée Alalie. Avant de partir, ils firent une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et regorgèrent. Ensuite, s'étant rembarques, ils jetèrent une masse de fer dans la mer , et jurèrent soleonellement de ne retourner dans leur patrie que

lorsque celle masse de fer reparaîtrait et flollerail sur l'eau. Quelquesuns tinrent leur résolution; mais d'autres, entraînés par Tamour de la patrie , violèrent ce ridicule serment avec autant de facilité qu'ils Pavaient fait.

Les premiers arrivèrent à Cyrne et s'y établirent ; mais comme ils commençaient à s'y fortifier, ils excitèrent bientôt la jalousie des peuples voisins. Les Tyrrhéniens et les Carthaginois s'étanl réunis, les attaquèrent avec soixante vaisseaux : les Phocéens allèrent au-devant d'eux avec un pareil nombre de navires, et leur livrèrent le combat sur la mer de Sardaigne : l'issue en fut malheureuse pour les Phocéens. Ils furent vainqueurs à la vérité ; mais la victoire bur coûta cher, car on leur coula à fond quarante vaisseaux, et les vingt autres eurent leurs éperons brisés. Les Phocéens ne croyant pas pouvoir se soutenir contre des voisins jaloux et puissants, firent radouber leurs vaisseaux, sur lesquels ils embarquèrent leurs familles errantes , avec leurs meilleurs effets , et se retirèrent à Rhége, où ils s'établirent.

Les Téiens, autres peuples de l'îonie, se dérobèrent par le même moyen à la fureur d'Harpagus, et s'enfuirent en Thrace, où ils bâtirent la ville d'Abdère : ceux de ces peuples qui tombèrent au pouvoir des Perses , n'auraient point perdu leur liberté, s'ils avaient suivi les avis deBiantès, qui leur conseillait de s'embarquer, d'aller chercber un asile dans la Sardaigne , et de s'y établir. Les Cnidiens étaient si convaincus que toutes les forces de Cyrus, faute de vaisseaux, étaient impuissantes contre les insulaires, qu'aux approches d'Harjiagus, ils voulurent couper l'isthme qui faisait de leur pays une péninsule ; mais ayant consulté sur ce projet l'oracle de Delphes, il les détourna de ce dessein par cette réponse :

Ne faites point un effort inutile, Ne coupez point cet isthme redouté j Le puissant Jupiter en eût bien fait une île, ' S'il en eût eu la volonté.

Cest ainsi que Cyrus éprouva que quiconque n'a pas l'empire de la mer, ne saurait prétendre à celui de la terre.

Cambyse, son fils et son successeur, reconnut la nécessité d'avoir des vaisseaux, soit pour conserver les conquêtes de son père, soit pour en

faire de nouvelles. Il fît une alliance avec les Phéniciens et les habitants de nie de Chypre. Ces insulaires lui fournirent une armée navale qui Taida, selon toute apparence, à se rendre maître de Peluse, à Tembouchure du Nil ; car il porta d^abord ses armes en Egypte. La prise de celte place fut suivie de la défaite des Egyptiens, qui s'enfuirent à Memphis. Le roi de Perse leur envoya, sur un vaisseau de Mitylène, un héraut pour les sommer de se rendre ; mais ils tuèrent le héraut avec toute sa suite, et mirent en pièces le vaisseau, dont ils emportèrent les débris d'un air triomphant. Cambyse ne laissa pas cet attentat impuni : il s'empara de Memphis, et fil tomber tout le poids de sa vengeance sur ceux qui l'avaient outragé dans la personne de ton héraut. Après cette expédition, il fit aisément la conquête de l'Egypte.

Il voulut ensuite, avec la même flotte, faire la guerre aux Carthaginois; mais les Phéniciens, alliés communs des deux puissances, refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus, que le roi de Perse ne put désapprouver, sauva Carthage; car le reste de l'armée navale ne se trouva point en état d'en faire le siège. Cambyse demanda encore des vaisseaux à Polycrate, tyran * de Samos , qui lui en envoya quarante, chargés de Samiens, ennemis de son usurpalion, et dont il voulait se défaire; mais cette flotte lui fut inutile, parce que les Samiens qui la montaient, ayant pénétré les vues de Polycrate , ne la conduisirent point jusqu^au lieu de sa deslinaiion. Ce tyran entretenait cent vaisseaux armés, qui, en assurant sa puissance au dehors, le rendaient redoutable à ses propres sujets.

Cambyse, dont les forces nationales ne consistaient qu'en troupes de terre, avait à son service des flottes auxiliaires, et c'est ce qui lui attira un jour un éloge bien flatteur. Dans une assemblée publique, il vonlut savoir ce qu'on pensait de lui et de Cyrus son père. On lui répondit qu'il était supérieur à Cyrus, en ce qu'il avait réuni à tous ses Etats la conquête de l'Egypte et l'empire de la mer ; sur quoi Crésus, qui était présent, enchérit par une flatterie délicate : « Cyrus, dit-il, a sur vous l'avantage d'avoir laissé un fils tel que vous. »

Après la mort de Cambyse , l'empire des Perses sentit à son tour quelques secousses qui l'ébranlèrent ; mais il fut raÔermi par Darius, fds

* Comme on le sait» ce mot^ chez les anciens, était synonyme de celui de roi.

d^Hystape, que son écuyer eut l'adresse de mettre à la tête de cette monarchie. Voici comment : Le trône de Perse devait être donné à celui des prétendants dont le cheval hennirait le premier dans un lieu désigné dVance. L'écuyer de Darius ayant, la veille, attaché une cavale dans cet endroit, y mena le lendemain le cheval de son maître. Ce cheval henuit le premier, et Darius fut roi. Les commencements de son règne furent tranquilles, et il ne parut occupé que du soin de ses finances ; mais alors un prince qui n'avait que les vertus de son état, et qui ne savait que gouverner sagement ses peuples, s'attirait peu de considération ; il fallait être conquérant pour éblouir une nation guerrière ; aussi le goût des conquêtes vint bientôt à Darius, et voici à quelle occasion : Etant à la chasse, il fut blessé au pied et guéri par Démocède, Crotoniate, qui était retenu prisonnier à Suze. La guérison du roi de Perse et celle d'Atosse, femme de Darius, qui avait mal au sein, firent la fortune du médecin de Crotone. Mais Tamour de la pairie, plus puissant dans son cœur que le désir des richesses, lui fit chercher tous les moyens de se ménager un retour glorieux dans son pays; il pria pour cet effet Atosse d'engager Darius à déclarer la guerre aux Grecs, et à le mettre sur les vaisseaux qu'il armerait pour cette expédition.

Atosse, qui ne manquait pas d'ambition, et voulant à tout prix arracher Darius à l'espèce d'assoupissement dans lequel il paraissait vivre, saisit un de ces moments où la tendresse d'un époux lui fait recevoir toutes les impressions qu'une femme veut lui donner, et lui représenta qu'à son âge il n'éiail pas glorieux de rester oisif; que l'inaction flétrissait son règne ; que commandant à des peuples belliqueux, il était temps de leur faire connaître qu'il n'avait pas dégénéré de la bravoure de ses prédécesseurs, et qu'enfin la guerre était le métier des rois. Elle lui représenta la Grèce comme une conquête digne de lui. Darius, enflammé par ce discours, envoya le médecin Démocède parcourir toutes les côtes de la Grèce. Il lui fut permis de partager sa fortune avec sa famille, et d'envoyer à ses parents un vaisseau chargé de riches présents,

Démocède et les Perses qui l'accompagnaient, s'embarquèrent à Sidon : ils y armèrent deux trirèmes, el partirent pour exécuter leur mission. Après avoir parcouru les endroits les plus célèbres de la Grèce, ils abordèreût à Tarente , en Italie. Aristophilide, roi des Tarentins,

natif de Crotone, d'intelligence avec son compatriote, retint les Perses à liire dVspions, et s'empara de leurs vaisseaux. Démocède à qui seul il laissa la liberté , se retira à Crotone dans sa maison, et Aristophilide qui n'avait plus de prétexte pour retenir les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau. Ceux-ci, brûlant du désir de se venger, allèrent à Crotone, dans le dessein d'enlever Démocède. Les Crotoniates s'y opposèrent et maltraitèrent les Perses, qui, privés du seul vaisseau qui leur restât, s'en retournèrent, et rendirent compte à Darius de la perfidie de Démocède. Voilà la source des grandes guerres allumées depuis dans la Grèce, et l'étincelle qui causa le funeste incendie qui la désola pendant plusieurs siècles. C'est ainsi que les plus grands événements ont souvent une cause peu importante.

Quelque temps après cet incident, Darius mit en mer une flotte qu'il dévoua à la reconnaissance. Lorsqu'il était encore sans pouvoir, Syloson , frère de Policrate , lui fit présont d'un manteau magnifique. Syloson, le voyant placé sur le trône, se présenta devant lui. Darius, pour récompenser la générosité de son ancien ami, voulut lui faire part de ses richesses. Syloson, au lieu d'accepter ses offres, lui demanda du secours pour se rendre maître de l'île de Samos, sur laquelle il prétendait avoir des droits. Le roi de Perse mit en mer une armée navale sous le commandement d'Otane, qui bientôt enleva cette île aux usurpateurs, et la mit sous l'autorité de Syloson.

L'heureux succès de cette expédition fit concevoir à Darius de plus grands projets : il songea à punir la révolte de Babylone, qui avait secoué le joug; et après vingt mois de siège, il humilia l'orgueil de cette ville rebelle, qu'il détruisit.

Darius conçut ensuite le dessein de venger aussi le cruel dépit qu'avait excité dans son âme le refus qu'on lui avait fait de la fille du roi des Scythes, qu'il avait demandée en mariage ; il porta pour cet effet la guerre en Scythie, et arma contre cette puissance par terre et par mer. Son armée de terre était de sept cent mille hommes, sans compter la cavalerie, et ses forces navales se composaient de six cents voiles. Ces navires avaient été fournis par les Ioniens, les iEoliens, et ceux qui habitaient les côtes de l'Hellespont. Darius partit de Suzes, capitale de son empire, et alla se mettre à la tête de ses troupes. Pour leur faire passer le Bosphore, il fil jeter sur ce canal un pont qui s'étendait depuis Chalcédoine jus-

qi^à Byzance. Nous en donnerons la description en parlant de celui de Xercès, fait sur le même modèle.

Pendant qu'on y travaillait, il monta sur un de ses vaisseaux, et se fit conduire aux îles Cyanées, écueils situés à Pentrée du Ponl- Euxin, pour considérer à loisir cette mer, à qui un historien donne onze mille cent stades de longueur et trois mille deux cents de largeur. Sa curiosité satisfaite, Darius retourna au Bosphore pour voir défiler ses troupes. Le pont étant achevé, Mandioclès, Samien qui en avait été Parchilecte, peignit ce monument sur un tableau qu'il consacra dans |e temple de Jiinon avec une inscription en vers ; et Darius, pour perpétuer le souvenir de ce fameux passage, fit élever des deux côtés du Bosphore deux colonnes de pierre blanche, sur lesquelles on grava les noms de toutes les nations qui composaient son armée.

Après avoir passé le pont avec toutes ses troupes, il prit sa route par la Thrace. Sa flotte, qui avait mouillé près des îles Cyanées, fit voile vers les bouches du Danube. Le pont, qui était fait de vaisseaux unis et liés ensemble, suivait la flotte. Darius le fit jeter sur le Danube pour passer ce fleuve, et voulut ensuite le faire rompre. Le général des Milyléniens lui représenta qu'il était d'une importance infinie de le conserver; que les armes étaient journalières, et que s'il venait malheureusement à recevoir quelque échec, en détruisant ce pont, il s'ôtait les moyens d'opérer une retraite avantageuse. Darius goûta cet avis, conserva le pont, et le commit à !a garde des Ioniens, qu'il laissait sur les bords du Danube. Il leur permit même de se rembarquer, et de retourner dans leur pays, si dans soixante jours il n'était pas de retour de son expédition contre les Scythes.

Le terme était sans doute un peu court, et Darius connaissait mal les peuples qu'il allait combattre. Aussi trouva-l-il plus de résistance qu'il n'en avait attendu, et fut-il obligé de se retirer avec grande perle. Comme il allait gagner le Danube, les Scythes, ([ui avaient une excellente cavalerie, le prévinrent et arrivèrent avant lui à l'embouchure du fleuve ; ils y trouvèrent la flotte des Perses et les Grecs qui gardaient le pont. Ils mirent tout en usage pour les engager à quitter le parti- de Darius et à rompre le pont, ce qu'ils pouvaient faire sans infidélité, puisque les soixante jours marqués par Darius étaient écoulés. Les Grecs tinrent conseil, et prirent un parti qui semblait favoriser les I. ^

Scythes sans les compromettre auprès de Darius; on retira la partie du pont qui louchait au rivage des Scythes. Ceux-ci, persuadés que le pont était entièrement détruit, allèrent au-devant desPerses, qui arrivèrent sur les bords du Danube peu de temps après que les Scythes en furent partis. Darius, ne voyant plus le pont, se crut trahi : les Grecs le rétabliren bientôt, ayant aperçu le roi, et les troupes s^embarquèrent. Ainsi une partie des Perses qui avait échappé à Tépée des Scythes se sauva par la Thrace, et l'autre sur les vaisseaux.

Si l'expédition de Darius contre les Scythes fut malheureuse, celle quUl fit aux Indes eut un meilleur succès. Ce prince, qui avait augmenté ses conquêtes d'une grande partie de TAsie, dont il avait fait la découverte, voulut trouver Tembouchure du fleuve Indus. Il envoya pour cet effet aux Indes un célèbre géographe nommé Scilax, dont il nous reste un petit ouvrage. Ce Scilax, fort versé dans la navigation, fit construire une flotte sur les bords du fleuve dont il voulait reconnaître le cours : quand il Teut équipée, il s'embarqua et prit sa route vers la mer : il fit voile à l'Occident, parcourut toutes les côtes, après trente mois de navigation, entra dans la mer Piouge, et termina son voyage au port où les Phéniciens, envoyés par Nécao, commencèrent celui qu'ils firent autour de l'Afrique. Scilax ayant à son retour rendu compte à Darius de ses découvertes, ce prince, qui ne voulait connaître les Indes que pour les conquérir, arma puissamment sur terre et sur mer, et réunit une partie de ces contrées à son empire.

Ne perdant point de vue la conquête de la Grèce, il était toujours occupé du désir d y porter ses armes : le hasard lui en facilita les moyens. Arlaphernès, son frère, qui était gouverneur de toutes les places maritimes de TAsie , avait plusieurs vaisseaux à sa disposition. Quelques habitants de l'île de Naxos, l'une des Cyclades, en ayant été chassés, allèrent trouver Aristagoras, gouverneur de Milet, et le prièrent de les faire rentrer par la force des armes dans leur pays. Aristagoras n'eut garde de laisser échapper une occasion si favorable aux desseins qu'avait son maître sur la Grèce. Il pensa donc sérieusement à s'emparer de Naxos, sous prétexte d'y rapatrier les bannis.

Plein de ce projet, il alla trouver Arlaphernès, et lui demanda cent vaisseaux pour cette expédition. Aitaplicrnès reçut celte proposition avec joie , et promit jusqu'à deux cenîs vaisseaux si Darius entrait dans

leurs vues. Ce prince, ébloui par Téclat des conquêtes qu'on lui laissait entrevoir, consentit à une entreprise qui flattait si vivement son ambition. On assembla effectivement une flotte de deux cents vaisseaux, dont le commandement fut donné à Mégabate. Celui-ci, pour couvrir son dessein sur Naxos, fît voile vers THellespont, et mouilla à Tîle de Chio. Ce fut là qu'en attendant un vent favorable qui pût le porter à Naxos, il passa en revue la flotte : il aperçut un vaisseau myndien abandonné de son équipage ; et , pour empêcher à Pavenir une telle négligence, il en fit punir le capitaine. Arislagoras, qui était ami de cet ofîicier, prit son parti. Mégabate, piqué de la chaleur avec laquelle Aristagoras épousait les intérêts du coupable, se brouilla avec le gouverneur de Milet, et, sacrifiant tout à son ressentiment, il envoya secrètement un vaisseau à Naxos pour avertir les habitants de rirruption qui les menaçait. Les Naxiens, prévenus, se tinrent sur leurs gardes , et Tentreprise échoua. Mégabate ne manqua point de charger Aristagoras de la honte du mauvais succès dont il était lui-même Tauleur.

Aristagoras , se voyant perdu dans l'esprit du roi, crut devoir prévenir sa disgrâce en se révoltant contre lui. Comme il était Ionien et gouverneur d'une ville d'Ionie, il tâcha d'inspirer à tous ses compatriotes le désir de l'indépendance dont il était animé ; et, pour les déterminer à secouer le joug des Perses, il remit d'abord entre leurs mains l'autorité qu'il avait usurpée. Les Ioniens , flattés de l'espoir d'une liberté prochaine , goûtèrent ces propositions et se liguèrent contre Darius. Aristagoras ne s'en tint pas là , il engagea tous les tyrans ses voisins à suivre cet exemple , et lit entrer toute la Grèce dans sa querelle. Les Athéniens leur envoyèrent vingt vaisseaux de guerre sous la conduite de Mélanthius. Cette flotte ayant été grossie par cinq trirèmes des Etruriens, toutes les troupes alliées débarquèrent à l'embouchure du Caïstre, et, prenant leur route le long de ce fleuve, allèrent faire le siège de Sardes. Ils n'eurent pas de peine à brûler celte ville , qui n'était bâtie que de roseaux ; mais l'armée des Lydiens et des Perses, qui s'étaient rassemblés en grand nombre, les obligèrent de regagner leurs vaisseaux et de se rembarquer. Ce fut là le prélude de ces longues guerres qui rendirent les Grecs et les Perses ennemis irrécoucihables.

L'exemple des Ioniens fut bieatôt suivi par les peuples voisins , et entre autres par ceux de Chypre , dont les seuls habitants d'Amaihonle restèrent soumis. Onésile , frère du roi de Salamine , voulant obliger cette ville à embrasser le parti de l'île qui s'était soulevée , Tai^siégea ; mais ayant appris qu'une flotte de Phéniciens au service des Perses , sous le commandement d'Artybius , s'approchait de Chypre , il demanda du secours aux Ioniens. Ces alliés lui envoyèrent une flotte considérable qui délit celle d'Artybiu!»; mais s'étant retirés un peu trop tôt sur leur avantage , les habitants de Chypre furent battus et soumis par les Perses.

Cependant la révolte était générale dans la Lydie, la Lycie et la Grèce : les places conquises par Darius reprenaient tour à tour leur liberté , à mesure que les occasions s'en présentaient. Histiée , devenu ennemi déclaré du roi des Perses, après avoir été longtemps son ennemi secret, voulut se jeter dans Milet, sa patrie; mais les Milésiens lui refusèrent leurs portes.. Les habiianls de l'île de Chio , où il alla soUiciter un armement naval, en usèrent de même : il fut plus heureux à Mitylène ; on y arma pour lui huit vaisseaux qu'il conduisit à Byzance ; il y marqua le rendez-vous de tous ceux qui voudraient se joindre à lui pour travailler à la liberté de la Grèce; et pour grossir encore sa flotte , il arrêta tous les navires qui sortaient du Pont-Euxin , en les obligeant de servir dans son armée.

Pendant qu'Hisliée faisait tous ces préparatifs à Byzance, les Perses levèrent deux grosses armées, l'une de mer, l'autre de terre, pour s'emparer de Milet et de toute l'Ionie. Les Ioniens demandèrent du secours à tous les peuples de la Grèce, et on leur envoya des vaisseaux de toutes parts. Ils en formèrent une armée navale. Comme il s'agissait de défendre Milet, dont les Perses voulaient s'emparer, la flotte confédérée s'assembla à Lade, petite île assez voisine de celle place. A I l'orient étaient placés de front les Milésiens, les Prieniens et les Myusiens, dont les vaisseaux combinés faisaient cent trois voiles. Les Téiens, ceux de Chio, les Erythréens, les Phocéens et les Lesbiens, formaient une autre ligne composée de cent trente-huit navires, et soixante vaisseaux samiens étaient rangés à l'occident.

Forte de six cents bâtiments, que les Phéniciens, les Cypriens , les Egyptiens et d'autres peuples lui avaient fournis, l'armée navale des

Perses, maigre la supériorité du nombre, ne cherchait qu'à temporiser, dans la crainte d'un échec qui aurait décidé de Tempire de la mer entre les deux partis. Peut-être au^'ait-on vu que cette crainte était fondée, si les Ioniens avaient suivi les avis de Denis, chef des Phocéens. Celuici, qui était un habile marin, leur fit sentir la nécessité d'exercer les soldats et les matelots avant de risquer un combat, parce que l'occasion était trop importante pour négliger rien de ce qui pourrait leur assurer l'avantage. Les Ioniens goûtèrent cette proposition ; pendant sept jours que Denis les exerça, il leur apprit à manier la rame et à faire toutes les évolutions et les manœuvres nécessaires, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Mais les Ioniens, rebutés partant d'efforts, se dégoûtèrent tout à coup, et aimèrent mieux s'en remettre au hasard d'un combat incertain que de soutenir des travaux aussi rudes.

Au lieu de se tenir en garde contre l'ennemi, et d'être toujours prêts à repousser l'agression, ils voulurent, par un peu de repos, se dédommager des fatigues qu'ils avaient essuyées dans ces exercices : ils sortirent de leurs vaisseaux pour s'aller rafraîchir dans une île voisine. Les Phéniciens, qui les observaient, parurent tout à coup et les forcèrent au combat; les Ioniens, rangés en croissant, s'aperçurent bientôt qu'ils avaient affaire à des gens plus expérimentés qu'eux dans la marine. Voyant qu''ils soutenaient mal le premier choc des ennemis, ou, comme on le prétend, gagnés par les Perses, les Samiens préf, rèrent une prudente retraite à la gloire de périr dans une bataille où leur perte paraissait assurée ; ils firent voile du côté de Samos, à la réserve de dix vaisseaux dont les commandants voulurent bien s'immoler pour leurs alhés. Si leur valeur ne fut pas heureuse, elle fut du moins récompensée par les monuments qu'on éleva en leur honneur.

La fuite des Samiens entraîna celle des Lesbiens et la déroute de toute la flotte. Ceux de Chio tinrent seuls, ils se jetèrent au milieu des ennemis avec une furie qui les étonna, et prirent beaucoup do vaisseaux ; mais obligés de céder au nombre, ils firent une retraite glorieuse et cinglèrent vers Michale. Ceux dont les vaisseaux avaient été maltraités pendant l'action les firent échouer, de peur quiis ne tombassent au pouvoir des ennemis , et se sauvèrent par terre ; mais , par un accident bizarre, que de si braves gens ne méritaient pas , comme ils approchaient d'Ephèse au milieu de la nuit, alors que les femmes célébraient

94 iliSTOlRE GEKEUALli DE LA MARINE.

la fête de Cérès , on les prit pour des voleurs et on les massacra sans pitié.

Denis le Phocéen , après la déroute de Tarmée navale des Ioniens, arrivée par leur faute, prévoyant que leur pays et le sien allaient être la proie du vainqueur, alla en Phénicie avec trois vaisseaux ennemis qu'il avait pris. Il s'empara de plusieurs navires marchands qu'il rencontra, et après celte expédition il cingla vers la Sicile, où il fit le métier de pirate. Il avait soin de ménager les Grecs, mais il croisait continuellement sur les Tyrrhéniens et les Carthaginois.

Les Perses , après cette grande victoire , surent profiter de leurs avantages. Leur armée navale alla soumettre Tldonie, Chio, Lesbos et ïénedos : elle fit voile ensuite vers rHellesponi, dont elle assujettit tous les peuples. A son approche , les Chalcédonieus et les Byzantins effrayés se réfugièrent dans les terres.

Ivre de ses succès, Darius voulut humilier les Athéniens, et tourner contre eux ses armes victorieuses; il donna le commandement de sa flotte à Mardonius , son gendre. Grand seigneur sans expérience , Mardonius, après avoir erré sur plusieurs mers, soumis des peuples qui n'avaient pas la force de résister, et rétabli dans quelques endroits l'état populaire sur la ruine des tyrans, renforça considérablement la flotte, et fit voile du côté d'Athènes ; mais voulant ranger les côtes de la Macédoine, il est surpris, près du mont Alhos, par un veut du nord, qui élève une furieuse tempête. Mardonius fait fausse route, manœuvre mal et perd trois cents vaisseaux qui se brisent sur la côte. Il perd aussi vingt mille hommes : les uns se noient, les autres meurent de froid, et plusieurs sont dévorés par les bêles sauvage s.

Ce désastre ne fait qu'enflammer davantage la colère de Darius et le désir qu'il a de se venger des Athéniens : il couvre la mer d'une puissante flotte, composée de six cents vaisseaux; il eu confie le commandement à Datis et à Artapherne, généraux plus habiles que Mardonius. Cette flotte, chargée de deux cent mille hommes d'iufanterie et de dix mille de cavalerie, fait voile versSamos : elle va aborder à l'île de Naxos, dont les habitants épouvantés s'enfuient sur lus monlagnes. Les Perses, par représailles de l'affaire de Sardes, biùlcnt les maisons et les temples de Naxos. Ils ravagent aussi toules les îles voisines, et forcent à s'incorporer dans leurs troupes les prisonniers qui tombent entre leurs

mains. Après celte expédition, ils vont faire une descente sur les côtes d"'Erétrie, ville de PEubcc, et la saccagent.

Cependant, comme Tobjet principal de cet armement était Athènes, les Perses font voile vers PAtiique ; ils y débarquent à la faveur de plusieurs ponts qu'ils construisent avec des vaisseaux , et s^étendent dans la plaine de Marathon, où ils forment leur armée.

Les Athéniens agitèrent la question de savoir s'ils attendraient les Peiies dans leur ville , ou si Ton irait à leur rencontre. Ils n'avaient que dix mille hommes, et mille Plalcens, à opposer aux forces nombreuses des barbares. Mili'ade fut d'avis d'aller attaquer les ennemis, cl de les étonner |)ar une intrépidité qui seule pouvait suppléer à la faiblesse numérique des Athéniens. Cette opinion est approuvée et suivie. Miltiade porte sa petite armée à l'abri d'une montagne, pour n'être pas enveloppé; il fait embarrasser la campagne d'abatis d'arbres, afin de rendre nuls les mouvements de la cavalerie; et sans donner aux Perses le temps de.se reconnaître, il commence l'attaque avec une valeur qui les surprend, et jette le désordre dans leurs rangs. Les Perses, apparemment mal commandés, prennent l'épouvante, et ne pensent qu'à gagner leurs vaisseaux*; ils s'embarquent avec tant de précipitation qu'un grand nombre d'entre eux périssent dans les flots. Les Athéniens les poursuivent, et font un horrible carnage de ceux qui ne peuvent se sauver.

Ce combat , dans lequel les Perses perdirent six mille trois cents hommes, et les Grecs seulement cent quatre-vingt-douze, fut l'atteinte la plus sensible qui eût été portée jusqu'alors à l'orgueilleuse puissance de Darius. Toutefois Miltiade ne put profiter de sa victoire : la mer donna des bornes à sa valeur ; mais il brûla beaucoup de vaisseaux ennemis et en prit sept.

Cette journée fameuse fut l'époque de la décadence des Perses, qui depuis longtemps étaient redoutables aux Grecs; la terreur était, pour ainsi dire, attachée à leur nom : leur habillement seul inspirait l'effroi, et l'on ne parlait d'eux qu'en tremblant.

Après l'affaire de Marathon, les Athéniens ne demeurèrent pas oisifs; ils confièrent soixante-dix vaisseaux à Miltiade. Avec cette flotte, il alla soumettre de gré ou de force toutes les îles qui avaient donné du secours aux Perses. L'île de Paros était une des plus considérables. Mil- ;iade l'ajant inutilement sommée de se rendre, envoya des troupes pour

l'assiéger dans les formes. La place étant sur le point de capituler, le feu j)rii la nuit dans une forêt du continent, qu'on apercevait de Pîle : les assiégeants, prenant la lueur de Pincendie pour un signal que donnait Tarmée des Perses > furent frappés d'une terreur panique. Miltia le fit brûler tous les ouvrages et se retira avec ses vaisseaux à Athènes. Il y fut mal reçu et accusé de trahison. Ce grand homme, qui avait sauvé Aihônes et toute la Grèce, eut des chaînes pour récompense.

On comprend avec quel chagrin Darius apprit la défaite de son armée; la mort le surprit au milieu des projets de vengeance que Porgueil dictait à son resseiilimenl.

Xercès son fils , qui lui succéda , héritier de sa puissance le fut aussi de sa haine contre les Grecs : il entreprit de laver dans leur sang Taffronl que son père avait reçu à Marathon, cl s'occupa pendant cinq ans (les préparatifs du plus formidable armement qu'on eut jamais vu. Il s'allia avec les Garihaginois, qui devaient attaquer Its Grecs, établis en Sicile et en Italie, tandis que Mardonius irait soumettre ceux de l'Aliique et du Péloponèse. Tout entier à ce projet, il arme sur terre et sur mer, et fait construire des vaisseaux dans tous les poris de sa domination. Les Phéniciens et les Syriens lui en fournissent trois cents; les Cypriens, cent cinquante; les Ciliciens, cent; les Pamphiliens, trente; lesLyciens, cinquante; les Doriens, établis en Asie, trente; les Carieiis, soixante-dix; les Ioniens, cent; les habitants des îles, dix-sept; les Egyptiens, deux cenis; les iïloliens, soixante; etlesHellespontins, cent. Enfin Arlémise , reine de Carie, conduit elle-même cinq vaisseaux au rendez- vous général de la flotte.

Tous ces vaisseaux, réunis à ceux que Darius avait laissés, faisaient ensemble douze cents voiles; il avait encore trois mille caravelles pour transporter les chevaux et les munitions. Les troupes qui montaient ces vaisseaux étaient toutes ou perses ou mèdes : chaque nation avait son chef qui la commandait, et toute la flotte était sous les ordres de quatre officiers généraux. Perses d'origine, qui étaient Ariabigne, Prexaspe, Mégabaze et Achéraène. Elle s'était assemblée sur les côtes de l'Asie Mineure, et son rendez-vous général était à Eléunte, dans la Chersonèse de Thrace. Comme elle devait passer devant le mont Aihos, où les vents impétueux rendent la navigation dangereuse, Xorcès, afin qu'elle n'éprouvât point le même malheur que celle de sou père,

nlreprii un travail plus prodigieux encore que ne Tétait son armement.

Le mont Alhos, aujourd'hui Monle-Santo, est une montagne de la Macédoine qui s'avance dans Tarchipel en forme de presqu'île, et qui tient au continent par un isthme d'une demi-lieue de longueur. Xercès fit couper cet isthme et creuser une fosse d'une profondeur suffisante pour y faire passer ses vaisseaux , en sorte qu'ils pussent naviguer deux de front.

L'armée de terre n'était pas moins nombreuse que celle de mer : elle était composée de cent soixante-dix myriades, ou dix-sept cent mille hommes; mais elle se grossit encore considérablement sur sa route, aussi bien que la flotte ; il y avait plus de cinq millions d'hommes dans ces deux armées : leur multitude et celle des animaux qui devaient la nourrir tarissaient les fleuves; on disait que la Grèce était trop étroite pour contenir l'armée de terre, et la mer pour contenir l'armée navale.

Ce redoutable appareil étant prêt, Xercès envoya demander aux Grecs la terre et l'eau. C'était la formule ordinaire des rois de Perse, quand ils voulaient s'assujettir les peuples ; c'est ainsi qu'ils leur imposaient une entière soumission, telle qu'elle est désignée par le renoncement aux deux choses les plus nécessaires à la vie. Darius, dans la première guerre, avait employé la même formule à l'égard des Athéniens ; mais ils jetèrent ses ambassadeurs dans un puits, en leur disant ; «Voilà la terre et l'eau que vous pouvez porter à votre maître. »

Après cette déclaration de guerre, Xercès fil avancer ses troupes vers THellespont, pour y faire passer son armée sur deux ponts de vaisseaux, jetés entre Abydos et Sestos: l'un, qui était lié avec des cordages de chanvre, avait élé construit par les Phéniciens; l'autre, aff'ermi avec des câbles faits de roseaux, était l'ouvrage des Egyptiens; mais il s'éleva une tempête qui les rompit, et mit tout en désordre. Xercès, indigné de ce premier obstacle, sentit toute sa fierté s'aigrir. Irrité follement contre la mer qui s'opposait à ses projets, il lui fit donner trois cents coups de fouet , comme à une esclave rebelle ; il y fit jeter des fers, tels qu'on en fait porter aux criminels, pour marquer qu'elle était sa captive, et lui fit donner des soufflets, en l'apostrophant de cette manière : « O mer! véritablement amère , ton seigneur t'impose cette peine, parce que tu l'as tnal à propos zîisullé, lui qui ne ia jamais I. 13

fait de mal. » Joignant ensuite la fureur à rextravagance, il fil couper la tête aux entrepreneurs de ces deux ponts , comme s'ils avaient été garants de Tinconstance de cet élément.

Xercès fit construire deux autres ponts plus solides que les premiers. On mit en travers trois cent soixante vaisseaux dont les flancs étaient tournés vers le Pont-Euxin ; et du côté de THellespont, ou en rangea trois cent quatorze en pointe , destinés à rompre le courant de Teau. On jeta des deux côtés dans la mer de grosses ancres , pour les affermir contre la violence des vents \ et du côté de Torient , on laissa trois passages entre les vaisseaux, pour les petites barques qui allaient et venaient sans cesse. On tendit sur ces bâtiments de bous câbles de chanvre et des cordages de roseau, sur lesquels portaient de longues pièces de bois mises en travers ; ces poutres soutenaient des planches bien jointes qu'on couvrit de terre , et Ton fit des barrières des deux côtés , afin que les chevaux et les bêtes de charge ne fussent point effrayés en voyant la mer. Ces ponts n'aboutissaient pas en droite ligne aux deux rivages 0[>posés , mais s'étendaient par une ligne oblique jusqu'aux côtes de l'Europe, parce que la mer prend ainsi son cours dans l'Hellespont.

Quelques auteurs ont imaginé que , par métaphore , les trois cents coups de fouet donnés à la mer sont trois cents ancres qu'on y mouilla pour assujettir les vaisseaux; et que les prétendues entraves données à ce coupable élément sont deux fortes chaînes avec lesquelles on avait affermi les ponts; ils ajoutent que ces chaînes s'étaient conservées jusqu'au temps d'Alexandre le Grand et de Pline , qui les avaient vues.

On fut informé de bonne heure à Sparte des préparatifs de guerre que Xercès faisait contre la Grèce. Démarate, roi de Lacédémone, qui , exilé de son pays , était à la cour du roi de Perse , plus touché des malheurs qui menaçaient sa patrie que de ses injustices , écrivit aux magistrats pour leur donner avis de tous les projets de Xercès , et se servit de tablettes de bois qu'il couvrit de cire. Ces tablettes arrivées à Sparte furent une espèce d'énigme, dont la sœur de Léonidas trouva la clef.

Les Athéniens et les Lacédémonicns se liguèrent aussitôt pour défendre la liberté commune de la Grèce. Ils envoyèrent de toutes parts des députés , et par les secours qu'ils reçurent , ils formèrent une flotte de deux cent soixante-onze vaisseaux. Les Athéniens en fournirent cent

vingt-sept, les Corinthiens quarante, les Mégariens vingt , les Chalci- (liens autant , les iEginètes dix-huit , les Sicyoniens douze , les Lacédémoniens dix, les Epidauriens huit, les Etrurienssept, les Trézéniens cinq, les Siyréens deux , les habitants de Chio autant , avec deux galères, et les Oponliens dix. On ne compte point ici les bateaux plats destinés à aller sonder les côtes et les rades. On voit que les Athéniens fournirent le plus grand nombre de vaisseaux pour cet armement. Thémislocle , qui craignait toujours que Taffaire de Marathon nVût pour eux de fâcheux retours, leur avait inspiré du goût pour la marine, et vint à bout de gagner sur eux que le produit des mines d'argent situées dans rAttique, qui auparavant se partageait entre tous les habitants, serait affecté dans la suite à Tentretien des navires de l'Etat. Il sut leur persuader qu'ayant tout à craindre des Perses , ils ne pouvaient se garantir de l'oppression de ces barbares qu'en se rendant puissants sur mer. Les Athéniens , sur ces représentations , équipèrent cent vaisseaux de guerre , et sauvèrent par ce moyen toute la Grèce.

Les Grecs ayant donc rassemblé toutes leurs forces maritimes, nommèrent Eurybiade, chef des Lacédémoniens, généralissime. C'était manifestement faire une injustice aux Athéniens, qui composaient le corps le plus considérable de l'armée : aussi s'opposèrent-ils à ce choix. Mais Thémistocle , craignant les suites de cette division , l'étoufifa promptement dans sa naissance. Plus sensible au salut de sa patrie qu'à l'injure qu'on lui faisait , il céda l'honneur du commandement qui était dû soit à sa capacité , soit au rang qu'Athènes tenait parmi tous ces Etats confédérés , et ramena les Athéniens à son sentiment.

Cependant les armées de Xercès étaient déjà en mouvement. Celle de terre passa sur le nouveau pont, qu'il avait fait joncher de fleurs et de branches de myrte. Il voulut se réconcilier avec la mer : il fit à cet effet sur ce pont un sacrifice et des libations, et jeta dans la mer la fiole qui avait servi à cet usage, avec un autre vase, une tasse d'or, et son épée. Son armée fut sept jours à passer, ce qu'elle fit avec une pompe superbe. Elle prit sa route par la Thrace. Etant arrivé à Dorisque, Xercès fil le dénombiement doses troupes; mais ne pouvant les compter, il fut obligé d'en faire l'estimation en mesurant le terrain de la plaine qu'elles occupaient, et d'en faire le calcul sur le pied de dix mille hommes que contenait cette plaine.

Il fit aussi la revue de son armée navale, et monta pour cet effet sur un vaisseau sidonien : là, assis sous un riche pavillon, il vit déliler ses vaisseaux ; ils étaient tous sur une même ligne parallèle au rivage, la proue tournée du côté de la terre ; et les soldats étaient sous les armes. Après s'être donné ce grand spectacle, il mit les deux armées en mouvement j et afin qu'elles pussent se procurer mutuellement du secours, celle de terre suivait les côtes delà mer, et la flotte côtoyait les rivages; elle passa par le fameux canal qu'il avait fait ouvrir dans risllimc qui sépare le mont Athos du continent : ce qui fait dire à Cicéron que Xercès avait fait marcher ses troupes sur la mer, et naviguer ses vaisseaux sur la terre. Quand le roi de Perse fut arrivé entre le mont Olympe et le mont Ossa, il voulut voir l'embouchure du fleuve Pénée ; et, pour contenter sa curiosité, il monta sur le même vaisseau qui lui avait servi à faire la revue de sa flotte.

L'armée des Perses faisant voile vers l'Eubée, on envoya à la découverte dix vaisseaux légers, du côté de Scialhos, aujourd'hui Siatta : ils rencontrèrent trois vaisseaux grecs ; ils en attaquèrent deux, qu'ils prirent, et en égorgèrent tout l'équipage, qui ne céda qu'à des forces supérieures, après avoir fait des prodiges de valeur ; ils donnèrent ensuite la chasse au troisième, qui alla échouer sur les côtes; mais les hommes qui le montaient se sauvèrent. Toute la flotte étant arrivée à Magnésie, promontoire de la mer Egée, dans la Macédoine, le grand nombre de ses vaisseaux lui devint à charge ; elle ne put s'étendre. Une partie des navires prit le large, une autre mouilla dans la rade, et une autre le long des côtes.

Dans celte disposition, une furieuse tempête excitée par un vent d'est, qui dura trois jours, mit la flotte en désordre ; les vaisseaux se brisèrent les uns contre les autres; une grande partie furent jetés sur le rivage, où ils se fracassèrent ; beaucoup furent engloutis par les flots ; quatre centsvaisseaux de guerre périrent dans cette occasion, etencore un plus grand nombre d'autres navires. Les Perses, pour dérober aux Grecs la connaissance de ce désastre, rassemblèrent les débris de leurs vaisseaux, s'en firent un fort retranchement, et se réunirent dans un golfe de la Magnésie, pays contigu à la Thessalie.

Les Grecs, informés du malheur arrivé aux Perses, prirent la résolution d'en profiler ; dans ce dessein- ils firent voile vers la côte seplen-

HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE. lOl

trionale de TEubée, où ayant été aperçus par quinze gros vaisseaux de Xereès, ceux-ci, qui les prenaient pour une partie de sa flotte, allèrent les joindre : les Grecs, profilant de cette erreur, s'en emparèrent. Mais étant arrivés à Arléniise, ils découvrirent la flotte ennemie, qui leur parut plus formidable qu'ils ne Pavaient cru, dans l'idée que la tempête l'aurait considérablement diminuée ; aussi, la voyant encore si nombreuse malgré ses pertes, et la peur leur grossissant le péril, ils pensèrent à chercber leur salut dans la fuite. Eurybiade lui-même, étonné d'un si grand nombre de vaisseaux, et informé que deux cents autres suivaient, croyant cette armée invincible , fut d'avis de retourner en Grèce ; mais Thémistocle représenta, dans le conseil de guerre, qu'il était plus à propos de charger brusquement les ennemis et de les surprendre par une valeur hardie et précipitée; qu'allant à eux en ordre de bataille, on augmenterait le trouble de cette armée déjà consternée par ses pertes; que la flotte des Grecs, plus serrée en réunissant toutes ses forces, avait de grands avantages sur celle des barbares, qui par sa trop grande étendue, perdait beaucoup de sa vigueur; que tous leurs vaisseaux en état de combattre à la fois, avaient la supériorité sur ceux des Perses, qui ne pouvaient donner que les uns après les autres; enfin, que bien loin de s'épouvanter à la vue de la flotte ennemie, qui ne manquerait pas de s'embarrasser dans le choc, ils devaient au contraire s'applaudir du petit nombre de leurs vaisseaux qui leur permettait d'opérer tous les mouvements et les évolutions qui pouvaient leur assurer la victoire. Les Grecs, persuadés par Thémistocle, se raffermirent et se disposèrent au combat.

Les Perses, de leur côté, voyant la flotte grecque si peu nombreuse, la regardèrent avec mépris , et pensèrent moins à la combattre qu'à la prendre. Ils résolurent donc de l'envelopper et d'user pour cet eflet de stratagème ; mais avant d'entamer la description du combat , il est à propos de faire voir quelle était la position des Grecs. L'île d'Eubée , aujourd'hui Négrepont , est au nord-est de l'Achaïe ; son étendue du sud-est au nord-ouest est d'environ vingt-deux myriamètres , sa largeur de cinq ou six , et son circuit de soixante. Elle est séparée de la terre ferme par l'Euripe, fameux canal dont le flux et le reflux arrivent deux fois en vingt-quatre heures. C'est toute l'étendue de ce canal qu'occupait Tarraée des Grecs , défendue k droite et à gauche par l'tle

et le continent : ainsi , elle n^avait que deux portes ouvertes pour faire sa retraite au besoin. Les Perses ayant résolu de l'attaquer du côté d'Artémise, afin qu'elle ne pût se sauver par l'autre extrémité de TEuripe , envoyèrent de ce côté-là deux cents bâtiments choisis, avec ordre de se tenir cachés le long des côtes de l'Eubée et d'arrêter dans leur fuite tous les vaisseaux grecs. Le projet n'était pas mal concerté , mais il ne réussit point. Scyllias , fameux plongeur, pour informer les Grecs de tous les desseins des barbares , alla sous l'eau depuis les Àphètes , où était l'armée des Perses , jusqu'à Artémise , c'est-à-dire qu'il parcourut en nageant quatre-vingts stades; Hérodote croit cependant qu'il se servit d'un petit navire. Les Grecs appareillèrent à la pointe du jour, sortirent en bon ordre de leurs défilés et forcèrent de voiles sur les ennemis. Les Perses , qui ne s'attendaient pas à une attaque si brusque, regardèrent d'abord les Grecs comme des forcenés , qui , par une témérité sans exemple , donnaient tête baissée dans leur piège : ils crurent leur perte inévitable , et chacun disposait déjà des vaisseaux qu'il devait prendre. Cependant les Grecs arrivèrent à la portée de leurs ennemis : ils eurent d'abord à combattre contre trente vaisseaux qu'on détacha pour les recevoir, et en peu de temps ils furent enveloppés par la multitude. Les Grecs , encouragés par le péril , présentèrent la proue de toutes parts , et firent iront partout : ils eurent bientôt lieu de s'apercevoir qu'ils pouvaie.Bt défaire les barbares.

Lycomède , Athénien , eut l'honneur d'aborder le premier un vaisseau ennemi et de le prendre. Thémistocle , qui commandait les Athéniens, poussa les Perses avec tant de furie, qu'il coula à fond tous les navires qui voulurent s'opposer à sa valeur, et mit en fuite les autres qui le voyaient combattre. Les Grecs , animés par l'exemple de ce grand capitaine , s'attachèrent à poursuivre les fuyards , qui allèrent se briser sur la côte pour ne pas tomber entre leurs mains. Mais la perte que firent les Perses dans cette première déroute fut bientôt réparée : ceux de leurs vaisseaux qui n'avaient point combattu vinrent prendre la place de ceux qui avaient été défaits ; ils se mirent en ordre de bataille , se présentèrent en bon état , et le combat recommença avec plus de fureur. La valeur fut égale de part et d'autre , et la victoire , longtemps disputée , resta indécise , parce que la nnit , qui sépara les combattants , obligea les deux armées de se retirer ; savoir,

celle des Perses aux Aphètes , et celle des Grecs à Artémise , où ils érigèrent une colonne sur laquelle on mit une inscription , monument prématuré de leurs avantages.

Le lendemain, les Perses virent la mer couverte des tristes débris de leur floUe, et leurs rames embarrassées par le grand nombre des corps morts qui flottaient sur l'eau : épouvantés par cet horrible spectacle, ils essuyèrent encore une tempête semblalile à la première, qui fit périr plusieurs de leurs vaisseaux. De plus, les navires qu'ils avaient envoyés pour investir TEubée, poussés par l'impétuosité du vent en pleine mer, et ne sachant où ils étaient, allèrent donner contre des rochers où ils se brisèrent. Ainsi les Perses et les Grecs, également fatigués du combat, passèrent ce jour à se refaire et à radouber leurs bâtiments ; mais le second jour après la bataille , les Grecs reçurent un renfort de cinquante-trois vaisseaux qui leur venaient de l'Attique, et qui leur apprirent le désastre arrivé aux navires que les ennemis avaient fait cacher à la pointe de l'Eubée. Ce secours inespéré ranima leur valeur j et pour ne pas la laisser languir, ils partirent d' Artémise à la même heure que le jour précédent, et allèrent attaquer les vaisseaux ciliciens, qui étaient au nombre de cent. Après qu'ils les eurent considérablement endommagés , la nuit vint terminer le combat, et les Grecs s^en retournèrent à leur poste.

Le troisième jour, les généraux perses, honteux d'avoir été deux fois attaqués et battus par une si petite flotte, résolurent d'attaquer euxmêmes les Grecs en plein jour , afin que le soleil éclairât la victoire qu'ils s'en promettaient. Ils ordonnèrent à toute l'armée de faire voile en bataille rangée, du côté d' Artémise. Les Grecs ne refusèrent point le combat : ils allèrent au-devant des Perses en bon ordre. On combattit de part et d'autre avec beaucoup de courage ; mais la flotte des Perses ne fut pas longtemps sans se déranger et perdre son ordre de bataille; la mulliludc de ses vaisseaux lui devint encore funeste , ils s'embarrassaient les uns les autres et se brisaient en s'abordant. Les Egyptiens se signalèrent dans l'armée de Xercès , et prirent cinq vaisseaux grecs j les Athéniens, les plus intrépides, furent les plus maltraités de tous; mais celui qui se distingua le plus parmi eux, fut Glinias, fils d'Alcibiade, qui montait avec deux cents hommes un bâtiment équipé à ses frais. Cette journée ne fut point encore décisive, la nuit sépara les combat-

tants, et de Tun et de Tautre côtd Ton se retira avec beaucoup de perte.

Cependant Tarmée de terre de Xercès s'avançait du côté d'Athènes : les Grecs n'eurent pas plutôt appris cette nouvelle qu'ils ne songèrent plus qu'à la défense de leur patrie, et firent voile vers l'Atlique : ils allèrent mouiller à Salaraine, aujourd'hui Colouri, dans le golfe d'Egine, sur la côte du pays d'Athènes. On sait de quelle manière Léonidas, roi de Sparte, avec quatre mille hommes, arrêta ce torrent au pas des Thermopyles. Après des prodiges de valeur, il fallut enfin succomber sous le nombre des ennemis , ou plutôt, sous le poids de la victoire. Xercès força ce fameux passage, s'avança vers l'Altique qu'il ravagea, et marcha vers la ville d'Athènes pour la saccager.

Les Grecs qui étaient à Salamine furent consternés à ces nouvelles ; mais Thémislocle, plein de ressources, sut les rassurer : il forma d'abord le dessein de détacher les Ioniens de l'alliance des Perses, et trouva le moyen de leur écrire : il laissa sur des rochers partout où ils devaient passer , des lettres par lesquelles il les invitait à recouvrer leur ancienne liberté, à se joindre aux Athéniens pour écarter leur ennemi commun, et à se tourner contre les Perses, ou à les abandonner dès le commencement du combat, ce qui réussit, comme nous le verrons dans la suite.

Cependant Xercès était aux portes d'Athènes : les Athéniens, ne sachant dani celte extrémité quel parti prendre , envoyèrent consulter l'oracle de Delphes : on leur répondit qu'il n'y avait de salut pour eux qu'en se défendant avec des murailles de bois. Le peuple prit cei oracle à la lettre ; mais Théraistocle , convaincu que les Grecs ne se sauveraient jamais que par les forces maritimes, prétendit que l'oracle, par les murailles de bois qui devaient sauver Athènes , entendait des vaisseaux : il persuada donc aux Athéniens de se faire un rempart de leurs navires, et d'y faire entrer tous les habitants qui formaient la ville, plutôt que les murailles. Ainsi tous les citoyens furent embarqués et conduits, une partie à Salamine , et l'autre à Trézène , dans le Péloponèse.

Les habitants d'Athènes en sûreté , il était question de faire de nouveaux efforts pour combattre la flotte des Perses avec avantage : on ouvrit plusieurs avis , dont le résultat fut qu'il fallait se retirer du côté du Péloponèse , afin que si l'on avait le dessous , on pût du moins se

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sauver par la fuite. Quel(jn\in fil apercevoir à Thémistocle les inconvénients de cette retraite , et Thémistocle , ramené à un conseil plus sage , sut déterminer Eurybiade à chercher tous les moyens d'engager le combat à la vue même de Salamine. Il lui représenta qu'ils empêcheraient par là l'armée navale des Perses de s'approcher de l'armée de terre qui désolait l'Attique ; qu'ils conserveraient Salamine et les places voisines où s'étaient réfugiés leurs femmes et leurs enfants ; que leurs vaisseaux étant moins nombreux que ceux des Perses, il leur serait plus avantageux de combattre dans un lieu serré qu'en pleine mer ; que l'endroit où ils étaient avait assez d'étendue pour leurs navires , qui auraient toute la commodité de s'étendre , mais qu'il y en avait peu pour la prodigieuse armée des ennemis , et qu'ils rendraient par conséquent la plus grande partie de leurs vaisseaux inutile. Eurybiade, persuadé par toutes ces raisons , ne songea plus qu'à se préparer au combat.

Convaincus qu'une seule journée pouvait décider de leur esclavage ou de leur liberté , les Grecs réunirent toutes leurs forces sur un même point. Ils firent venir des vaisseaux de tous les côtés, et ils assemblèrent à Salamine une flotte beaucoup plus nombreuse que celle qu'ils avaient dans l'Euripe. Les Corinthiens , les Mégariens , les ChalcidienS , les habitants de Chio , les Siyréens fournirent autant de bâtiments qu'ils avaient fait à Artémîse : les Athéniens , comme les plus intéressés , firent les plus grands efforts , et ils avaient cent quatre-vingts vaisseaux. Enfin , toute l'armée navale des Grecs montait à trois cent cinquante-huit voiles.

Pendant ces préparatifs, la flotte des Perses, qui s'était refaite et grossie , partit de ïrachine , se glissa le long de l'Euripe , et jeta l'ancre sur la côte de la Grèce. Xercès alors monta sur un vaisseau pour y tenir un conseil de guerre , dans lequel Artémise lui conseilla de ne point exposer tjmt de forces réunies au hasard d'un combat. Elle ajouta qu'étant maître de l'Attique, il l'était de toute la Grèce; que les Grecs étaient moins nombreux sur mer, mais plus forts ; et que si les Perses étaient battus dans un combat naval , il était à craindre que l'ajmée de terre , ébranlée par cette disgrâce , n'eût un pareil sort. Ce conseil était sage , mais il ne fut pas suivi.

Xercès même , s'imaginant que son absence avait beaucoup contri- I. **

biié au désavantage qu'avaient eu les Perses dans les deux dernières actions, résolut d'assister à celle-ci. Il donna ordre d'appareiller, et Ton fit voile vers Salamine. Les Grecs, intimidés à rapproche du péril, voulurent encore sortir du détroit et prendre le large. Thémislocle, qui voyait leur perte assurée s'ils s'écartaient de Salamine , employa de nouveau , pour le salut de la Grèce, les artifices de sa prudence. Il fit dire à Xercès , par un homme affidé , qu'il avait des avis certains de Thémistocle , son ami secret, que les Grecs se préparaient à fuir, et qu'il lui conseillait de les envelopper, de peur qu'ils ne lui échappassent. Xercès , qui avait rejeté les sages conseils d'Arlémise , la plus fidèle de ses alliés, reçut, sans autre examen , le conseil artificieux de son ennemi et s'y conforma.

Il détacha deux cents vaisseaux de sa flotte pour se saisir de tous les passages et environner les îles , afin qu'aucun navire des Grecs ne pût se sauver; et les ayant ainsi renfermés , il les mit dans la nécessité de combattre. Mais ce qui les encouragea le plus fut l'arrivée d'un Samien qui , s'étant mis à la nage , vint les avertir que les Ioniens abandonneraient la flotte des Perses dès le commencement du combat : ils avaient vu sans doute ce que Thémistocle avait fait écrire ou graver sur des rochers. Le Samien apprit encore aux Grecs les desseins de Xercès, ainsi que l'ordonnance de son armée navale. Il leur dit que les vaisseaux de chaque nation étaient réunis en une escadre , afin qu'on pût se reconnaître dans le combat ; que les Phéniciens devaient occuper l'aile droite , et les Grecs qui suivaient le parti des barbares, la gauche. A cette nouvelle, les Grecs reprirent courage et disposèrent leur ordre de bataille. Ils mirent à l'aile gauche les Athéniens et les Lacédémoniens, comme les plus capables de résister aux Phéniciens; et à l'aile droite les Eginètes et les Mégariens, qui avaient la réputation d'être les meilleurs hommes de mer après les Athéniens; le reste des Grecs formait le corps de bataille. Ces dispositions étant prises , au point du jour Xercès , qui voulait être spectateur de l'action , monta sur une hauteur en terre ferme, vis-à-vis de Salamine : là, il s'assit sur un siège d'or, environné de secrétaires qui devaient écrire tous les événements de cette journée.

Les auteurs ne sont pas d'accord sur la manière dont le combat fut engagé. Hérodote dit qu'un Athénien en eut toute la gloire, et qu'il ar-

HISTOIRE Gl iNKRALE DE LA MARINK. 107

riva avec beaucoup de rapidité sur les ennemis , espérant qu'il serait suivi des siens, comme en effet il le fut bientôt. Diodore de Sicile en donne Thonneur à Tamiral des Perses, et Plutarque, à Thémistocle. Ce général des Athéniens prit, pour attaquer Tennemi, l'heure à laquelle un vent réglé soulève les flots dans ces mers. Il prévoyait que les vaisseaux grecs, qui étaient plats et de bas bord, n'en pouvaient cire incommodés, mais qu'il tourmenterait fort ceux des Perses, qui étaient pesants et qui avaient la proue et le pont élevés. Pendant que les Grecs prenaient de si sages mesures, les barbares faisaient de grandes fautes. Ils partirent en assez bon ordre ; mais en entrant dans le détroit de Salamine, ils furent obligés de rétrécir leur front, et par conséquent de se déranger et de s'affaiblir.

Thémistocle, voyant le moment favorable, vient fondre sur le vaisseau amiral, commandé par le frère de Xercès. Ce navire, le plus fort de l'armée, est si élevé, qu'on tire de dessus le pont comme de dessus une haute muraille. Deux bâtiments athéniens suivent Thémistocle , heurtent violemment l'amiral, et l'accrochent. Le commandant des Perses saute dans un de ses vaisseaux, où il combat vaillamment : il y est tué en brave, jeté dans la mer, et son vaisseau est coulé à fond. Son corps , flottant sur l'eau , est reconnu par Artémise ; elle le fait retirer pour lui rendre les honneurs dus à sa naissance et à sa valeur.

Cette première disgrâce fut comme le signal de la défaite entière des Perses. La mort de leur chef porta le trouble dans toute l'armée. L'autorité, qui est si puissante lorsqu'elle est réunie dans un seul , perdit toute sa force en se partageant entre les commandants qui n'étaient point d'accord entre eux. Les Grecs profitèrent bien de cet avantage. Le dépit et la valeur se joignant à la nécessité où on les avait mis de combattre , ils fondirent avec tant de fureur sur les barbares , que du premier choc , ils coulèrent à fond plusieurs vaisseaux qu'ils percèrent avec leurs éperons ; ils en rendirent plusieurs inutiles en brisant leurs rames, et mirent en déroute les Phéniciens, les meilleures troupes de l'armée des Perses.

Artémise dans ce combat fit éclater le courage d'un homme, pendant que Xercès montra la faiblesse d'une femme ; et ce prince ne put refuser des éloges à la reine pour sa valeur, qu'il eut lieu d'envier. Artémise, voyant arriver sur elle un vaisseau athénien plus fort que le sien,

imagina une ruse qui lui donna le moyen de se venger et de se sauver tout ensemble. Elle change sa manœuvre, et ayant poussé son vaisseau sur celui de Damasitbyme, roi des Colendiens, avec qui elle avait eu un démêlé dans THellespont, elle le coule à fond. L''Alhénien qui la poursuit, la voyant combattre avec tant d'ardeur contre un vaisseau de la flotte des Perses, croit qu'elle est de l'armée des Grecs : il cesse de la poursuivre , et elle s'échappe. D'un autre côté , les Perses sont aussi trompés : comme ils connaissaient le pavillon d'Artémise , ils croient que le vaisseau qu'elle a coulé est un vaisseau grec ; Xercès lui-même, qui la voit combattre, est la dupe de son artifice ; car, reconnaissant que les Grecs commencent à triompher, il s'écrie : « Ici les femmes combattent en hommes, et les hommes en femmes. » La valeur d'Artémise était si connue et même si redoutée des Grecs , qu'ils avaient promis 10,000 drachmes à celui qui la prendrait. •

La victoire fut pourtant douteuse pendant quelque temps, et l'on se battit de part et d'autre avec un égal acharnement ; mais les Athéniens ayant mis cji fuite les Phéniciens, les Giliciens, les Pamphiliens et les Lyciens, le reste de l'armée fut bientôt ébranlé. La mésintelligence se mit parmi les troupes auxihaires des Perses ; et les vaisseaux chassés par les Grecs, rencontrant ceux qui s'avançaient pour combattre, ils se heurtaient les uns les autres, et se brisaient dans le choc. Les Ioniens tinrent parole aux Grecs, en se retirant du combat. Cet exemple fut suivi par plusieurs nations alliées; les Egynètes, qui avaient gagné le large, arrêtaient les fuyards et les prenaient. Enfin la nuit termina cette bataille, la plus glorieuse pour les Grecs qui fut jamais et en même temps la plus heureuse^ puisqu'elle raffermit leur liberté chancelante et conserva leur patrie, à deux doigts de sa ruine. Ils n'eurent dans cette affaire que quarante vaisseaux endommagés ou coulés à fond ; les Perses en perdirent plus de deux cents, sans compter ceux qui furent pris avec tout leur équipage, et ceux qui se retirèrent parce qu'ils redoutaient autant la colère du roi des Perses que la valeur des Grecs.

Au lieu de s'occuper à rallier les débris de sa flotte, Xercès ne songea qu'à faire éclater sa vengeance sur ses propres sujets : il fit massacrer ceux qui n'avaient pas bien combattu. Cependant, le lendemain de la bataille une étincelle de courage parut s'allumer dans son cœur : il forma le projet de joindre au continent l'île de Salamine, par un pont

de bateaux, pour y faire passer son armée de terre. Mardonius lui conseilla d'abandonner ce dessein, et de se retirer en Perse. 11 était particulièrement inléi cssé à lui donner cet avis, et il fut appuyé par Artémise ; mais ce fut encore Tbémistocle qui par son adresse le fit réussir. Après le combat de Salamine, les Grecs tinrent un conseil dans lequel on proposa d'aller rompre le pont que Xercès avait fait jeter sur THellespont. Thémisiocle, craignant d'irriter un désespoir qui pouvait se convertir en courag(3, et voulant faire un pont d'or à ses ennemis, représenta aux Grecs qu'ils en avaient assez chez eux, sans obliger les Perses à y demeurer; que les armes étaient journalières, et qu'il était dangereux de forcer les Perses à reprendre vigueur malgré eux, et à livrer un nouveau combat qui j)ouvait devenir funeste aux Grecs. Ce conseil, tout sage qu'il était, fut rejeté.

Voyant que l'avis contraire prévalait , Tbémistocle eut recours à ses ariilices ordinaires. Il fit dire en secret à Xercès que les Grecs voulaient s'emparer du pont de bateaux. Ce prince crédule, effrayé d'une pareille résolution, regagna l'Hellespont avec peu de monde : il y trouva le pont en fort mauvais état. Ainsi Xercès, qui avait donné un frein à la mer, coupé les montagnes, comblé les vallées, tari les fleuves, chargé la mer de ses innombrables vaisseaux, commandé à des millions d'hommes, se sauvait seul, abandonné, tremblant, et trop heureux de trouver la barque d'un pécheur pour repasser l'Hellespont.

Ayant appris la retraite de la flotte des Perses, les Grecs la suivirent jusqu'à Andros ; mais ne l'ayant point rencontrée, ils firent éclater leur vengeance sur les îles qui n'avaient pas pris leur parti, et ensuite retournèrent à Salamine pour offrir aux dieux du pays des marques de reconnaissance. Ils leur dédièrent trois trirèmes phéniciennes, et élevèrent une statue colossale de douze coudées de haut, qui tenait les débris d'un navire. Les Eginètes en particuUer donnèrent trois étoiles d'or posées sur un mât. Les chefs eurent aussi quelque part à leur gratitude. Eurybiade fut déclaré le plus vaillant des Grecs, et Thémistocle le plus sage, et ces éloges furent accompagnés d'une couronne d'olivier.

Mardonius, qui était resté en Grèce pour y rétablir l'honneur de Xercès, y engagea le sien : son armée fut battue, et il y périt. Les Grecs l'attaquèrent avec une armée de cent mille hommes, et le défirent entièrement. Ainsi la fortune de Xercès ne changea point, quoique son ar-

lûée eût changé de chef. Il fut encore battu sur mer le môme jour à My~ cale , promontoire de TAsie Mineure , où les Grecs firent périr les malheureux restes de son armée navale.

Voici le détail de cette dernière défaite. Après la journée de Salamine, Léolychide, Lacédémonien, et Xantippe, Athénien, devenus commandants de la flotte des Grecs, s'assemblèrent à Egine, d'où ils firent voile avec deux cent cinquante vaisseaux vers Délos. Les habitants de Samos vinrent les trouver dans cette île, pour les prier de les aflranchir de l'esclavage des barbares. LesPerses, qui avaient leur flotte à Samos, ne furent pas plutôt informés de Tapproche des Grecs, qu'ils se réfugièrent à Mycale ; mais la peur dont ils étaient saisis leur persuada que leurs vaisseaux n'y étaient pas en sûreté ; ils les halèrent donc à terre, les environnèrent d'un fort retranchement et d'un large fossé, puis assemblèrent une armée de cent mille hommes pour les défendre. Léotychide, ayant mouillé devant Mycale, envoya, le plus près qu'il fut possible, un vaisseau sur lequel un homme doué d'une voix très-forte cria de manière à être entendu , que les Perses avaient été battus à Platée. C'était un pur artifice de Léotychide, qui voulait intimider les Perses, et disposer à la révolte les Grecs incorporés dans leur armée. Cetleruse, qui se trouva dans la suite d'accord avec la vérité, eut un heureux succès. Les troupes grecques débarquent, se rangent en bataille, défont entièrement les Perses, et prennent par ce moyen tous leurs vaisseaux. Les barbares qui échappent au carnage de celte dernière action s'enfuient à Sardes, où ils apprennent à Xercès la ruine entière de ses deux armées. A cette nouvelle, le malheureux prince quitta la Lydie, pour aller porter sa honte et ses chagrins en Perse; et ses disgrâces le reidirent si méprisable à ses sujets, qu'ils le tuèrent peu de temps après.

Ce qui reste à savoir de la navigation des anciens Perses se trouve mêlé avec celle des Grecs.

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