CHAPITRE VIL
De l'an ItAQ A l'an 323 avant 9.-G.
Grecs. — Expédition des Athéniens contre la Sicile. — Accusation d'Alcibiade. — Victoire des Athéniens sur les Syracusains. — Démoslhène. — Eclipse de lune fatale aux Athéniens. — Défaite des Athéniens; incendie de leur flotte. — Slassacre de Niciaset de Démosthène. — Transport par terre de deux flottes. — Conquête de l'Eubée par les Lacédémoniens. — Victoire des Péloponésiens. — Retour triomphal d'Alcibiade. — Victoire de Lysandre. — Exil volontaire d'Alcibiade. — Victoire des Athéniens. — Mort de l'amiral Callicratidas. — Siège et capitulation d'Athènes; fln de la guerre du Péloponèse. — Défaite de la flotte lacédémonienne. — Chute de Sparte ; Athènes se relève. — Guerre de Chypre. — Guerre de Lacédémone. — Guerre des Alliés. — Marine macédonienne. — Piraterie de Philippe. — Passage de la mer de Pamphylie. — Alexandre. — Siège et prise de Tyr. — Flux et reflux de l'Océan.
Egeste et Salamine, deux villes de Sicile, étaient trop voisines pour être longtemps amies: une petite rivière, qui les séparait, leur servait de limites; mais comme Tambition n^en connaît point, les habitants de Sélinunte sVmparèrent du terrain qui était au delà des bornes. Les habitants d'Egeste voulurent rentrer dans leur territoire usurpé : en vain ils employèrent d^abord les voies de conciliation, puis ils furent obligés d'avoir recours à la force. Ils ne réussirent pas mieux de ce côté-là, et furent battus. Cet insuccès leur fit rechercher Tappui des Athéniens. Pour les mettre dans leur parti, ils leur représentèrent que les Syracusains avaient l'intention de se 'rendre maîtres de la Sicile, et de se lier ensuite avec les Péloponésiens, leurs fondateurs. Ils ajoutèrent que, si les Athéniens voulaient faire la guerre à Syracuse, ils leur fourniraient de Targent et des hommes ; et que la prise de celte place les rendrait bientôt maîtres de toute la Sicile.
Les Athéniens ouvrirent l'oreille à des propositions si flatteuses. On
tint à Athènes un grand conseil, pour délibérer sur celte affaire. Nicias représenta aux Athéniens qu^ayant bien de la peine à soutenir la guerre dans la Grèce, ils n'étaient point en état de la porter dans la Sicile; qu'ils diminueraient leurs forces en les partageant ; et que c'était une illusion de se persuader qu'on pourrait se rendre maître d'une île puissante, contre laquelle toutes les forces des Carthaginois avaient échoué. Alcibiade, dont l'imagination échauffée ne s'occupait que des conquêtes de l'Italie, de Carlhage et de l'Afrique, opina pour l'expédition de la Sicile , et soutint son sentiment avec beaucoup de chaleur et d'éloquence. Il n'eut pas de peine à persuader aux Athéniens ce qu'ils désiraient. On résolut donc d'armer au plus tôt, et on mit en mer une flotte de cent vaisseaux. C'était la plus brillante qu'on eût encore vue à Athènes. Chaque vaisseau s'était efforcé de l'emporter sur les autres par la pompe et la magnificence; tous les soldats et les matelots étaient gens choisis, et disputaient de bravoure. La flotte, avant de partir, fut un spectacle pour toute la ville ; elle semblait destinée pour une fête nautique plutôt que pour une expédition militaire.
Lorsque les équipages allèrent s'embarquer au Pirée , le peuple en masse les accompagna. Dans l'espérance de se partager les richesses de la Sicile, tout le monde se livrait à la joie. Le rivage retentissait de vœux et d'acclamations. On ne voyait sur toute la côte que sacrifices et que libations, pour se rendre les divinités favorables. Les cérémonies du départ étant achevées , la flotte cingla vers Corcyre , où était le rendez-vous général, et où s'assemblèrent les vaisseaux confédérés. La flotte, composée de cent vaisseaux athéniens et de trente-six auxiliaires , fut divisée en trois escadres , commandées par Alcibiade , Nicias et Lamachus. On envoya trois vaisseaux à la découverte en Italie et en Sicile, pour savoir où l'on pourrait débarquer. La flotte partit de Corcyre , suivie de trente bâtiments chargés de vivres et de provisions, et plusieurs navires marchands suivaient la flotte , pour y vendre leurs denrées. On prit la route de l'Italie, afin d'y chercher des ports. On trouva presque tous les passages gardés. Personne ne voulait favoriser la descente des Athéniens, ni même leur donner asile, dans la crainte de s'embarquer dans une guerre dont le succès paraissait douteux. On tira vers le cap de Rhége, où l'on mouilla en attendant les vaisseaux qu'on avait envoyés en éclaireurs.
Cependant les Syracusains ne s''endormaient pas sur tous ces préparatifs. Ils essayèrent de mettre les habitants de Tîle dans leurs intérêts; une partie se déclara pour eux , une autre partie pour les Athéniens, et une partie demeura neutre, dans Tattente du dénoûment, pour se mettre du côté des plus forts. On fit cependant à Syracuse toutes les dispositions nécessaires pour se garantir de Torage dont on était menacé. Les Athéniens s'approchèrent de la Sicile , et lui firent plus de peur que de mal. Ils rôdèrent autour de Tîle, sans y produire d'autre effet que Pépouvante. Sur ces entrefaites , Alcibiade eut ordre de se rendre à Athènes. Ses ennemis , jaloux de sa gloire , Faccusèrent d'avoir défiguré les statues des dieux, et profané les mystères. Les Athéniens, qui, dans ces circonstances, auraient dû dissimuler ces sacrilèges, et en différer la vengeance, le rappelèrent pour lui faire son procès, et l'envoyèrent chercher par le vaisseau de Salamine, destiné pour amener les criminels. Alcibiade s'embarqua ; mais il put échapper à la vigilance de ses gardes ; et, au lieu d'aller à Athènes, il se réfugia chez les Lacédémoniens. Son départ fit perdre la ville de Messine , qu'on lui devait livrer, et changea la face des affaires.
Nicias et Lamachus se partagèrent le commandement de l'armée navale, côtoyèrent encore la Sicile, et passèrent le reste de l'été à faire du butin. Cependant, sur la fin de cette saison, il y eut un combat entre les Syracusains et les Athéniens, où les derniers eurent l'avantage. Les Athéniens , après cette victoire , prirent leur quartier d'hiver à Naxos. Pendant cette saison , on employa le temps à négocier. Les deux partis cherchèrent également à faire des alHances en Italie. Les Athéniens envoyèrent des députés à Corinthe, qui leur promit du secours : ils en demandèrent encore à Lacédémone, qui eut de la peine à se déclarer ; mais elle fut déterminée par Alcibiade : ainsi la guerre fut transportée de la Grèce dans la Sicile, et cette île devint le théâtre de l'animosité des différents peuples de la Grèce qui prirent parti dans ces démêlés. Les Athéniens avaient pour eux les habitants de Lemnos, d'Imbros, d'Egyne , de l'Eubée, de Chio, de Samos, de Milet, de Métymne, de Ténédos, de Cythère, de Rhodes, d'Argos, de Mantinée, de Crète, d'Eolie, de Naxos, de Catane, les habitants de Cée, les Adriens, les Téiens, les Eniens, les Zacynthiens, les Céphaléniens, les Corcyréens, les Messéniens , les Thuriens , les Métapontins et les Tyrrhé-
niens. Les alliés des Syracusains étaient ; les habitants de Caraarine, les Sélinuntins, les Himéréens, les Siciliens barbares, les Syracusains, les Lacédémoniens, les Corinthiens, les Syioniens, les Béotiens, les Leucadiens et les Ambrociotçs. Toutes ces nations confédérées fournirent chacune leur contingent, en troupes, en argent ou en vaisseaux.
A l'ouverture de la campagne, qui était la dix-huitième année de la guerre, les Athéniens firent le siège de Syracuse. Comme c'est un des principaux événements de la guerre du Péloponèse, nous nous étendrons un peu sur les expéditions maritimes. Les Athéniens, dans l'entreprise de la Sicile, firent faute sur faute. Ils ne devaient point être les dupes de l'ambition d'Alcibiade, en entreprenant une guerre dont le succès paraissait fort incertain. Ils agirent encore peu sagement en nommant trois chefs pour commander leur armée navale ; ils devaient prévoir que la jalousie ne manquerait pas de les diviser j qu'étant de caractères opposés, ils seraient toujours d'avis contraires, et qu'on nu pouvait en attendre que des opérations mal concertées. Le rappel précipité d'Alcibiade fut fait contre la bonne politique, et eut des suites funestes; mais ce qui révolte le bon sens, c'est que les Athéniens ôtèrent, pour ainsi dire, l'expédition de la Sicile d'entre les mains de celui qui l'avait conseillée, et qui était, par conséquent, le plus intéressé au succès : ils confièrent cette entreprise à Nicias, qui ne l'avait jamais goûtée, et qui ne s'en chargeait que malgré lui. Cette dernière faute fut la source de tous les insuccès qu'eurent les Athéniens dans celle affaire.
Nicias, débarrassé d'Alcibiade, et sûr de la docilité de Lamachus, se vit le maître absolu de toutes les forces maritimes d'Athènes; mais il n'usa que trop sobrement du pouvoir qu'il avait entre les mains. Il s'amusa à rôder autour de la Sicile, au lieu d'attaquer brusquement Syracuse. Ses lenteurs donnèrent le temps à ceux-ci de se précaulionner : il s'attira même leur mépris en assiégeant une place assez faible, dont il leva le siège aussitôt; mais voulant rétablir sa réputation,
s'approcha de Syracuse.
Il fut heureux dans son début devant cette place. Pour lui couper les vivres et les secours , il la bloqua par terre , à la faveur d'une double muraille, et il était maître de la mer. Les Syracusains furent si consternés d'uu travail conduit avec autant de diligence que de sagesse,
qu'ils firent des propositions d'accommodement. Si Nicias avait été plus habile, il aurait profité de ces dispositions; mais il donna aux Syracusains le temps de se fortifier et d'être secourus. Les Lacédémoniens, qui s'étaient déclarés pour eux, leur envoyèrent une flotte de dix-neuf navires, sous le commandement de Gylipe. Ce général apprit sur sa roule, par un faux avis, que la ville avait capitulé ; sur cette nouvelle , il fit voile vers l'Italie , pour rafl'ermir les villes ébranlées par la prise de Syracuse, et pour rassurer ses alliés. Il alla ensuite se radouber à Tarenle. Nicias fit encore une plus lourde faute : il devait aller combattre Gylipe, avant qu'il eût joint les Syracusains ; il se contenta de mépriser un ennemi qu'il fallait défaire, et de justifier son indolence par une fade raillerie.
Gylipe, en homme habile, sut bien profiter de cette négligence : ayant appris que la ville de Syracuse se défendait, et qu'on y pouvait entrer, parce qu'elle n'était pas entièrement bloquée, il se disposa à la secourir; et, pour être plus en état de le faire, il alla dans les villes alliées grossir sa flotte de vaisseaux et d'hommes. Etant arrivé devant la ville avec ce renfort, les habitants ranimèrent leur courage, et se disposèrent à une vigoureuse défense. Depuis l'arrivée de Gylipe, Nicias portait toutes ses vues du côté de la mer ; il fortifia la pointe de Plemmyre, qui formait une partie du golfe du grand port, afin d'y faire mouiller ses vaisseaux en toute sûreté. Ceux de Gylipe n'étant pas encore tous sortis des ports , Nicias fit partir vingt-cinq galères pour les surprendre ; mais celles du général lacédémonien , qui étaient au nombre de douze, se sauvèrent en faisant une fausse route, et se rendirent à Syracuse.
Ce secours ralentit les attaques des assiégeants et ranima les assiégés. Ils avaient cependant également besoin d'hommes, d'argent*et de vaisseaux : les deux partis songèrent à augmenter leurs forces. Les Syracusains, convaincus qu'il viendrait à Nicias un secours d'Athènes, équipèrent d€s vaisseaux pour le surprendre , et pendant l'hiver, on se disposa de toutes parts à envoyer les renforts nécessaires
Au printemps suivant, les Lacédémoniens et leurs alliés entrèrent de bonne heure dans PAttique, sous le commandement du roi Agis, désolèrent la campagne, s'y établirent, et se fortifièrent à quatre lieues d'Athènes. Ils tenaient par là cette ville en échec. Pendant qu'ils occu- I. i»
paient ainsi les Athéniens, ils firent partir un puissant renfort ; et afin qu^il pût passer sûrement, vingt-cinq galères de Corinthe furent détachées pour aller faire tête à vingt galères athéniennes, qui attendaient le secours au passage. Les Athéniens, de leur côté, faisaient de grands préparatifs. Ils avaient envoyé vers le milieu de Thiver, dix vaisseaux à Nicias, pour lui annoncer le secours ; et au printemps ils en envoyèrent trente à leurs alliés du Péloponèse, pour les équiper suivant les conventions. Soixante-cinq autres prirent les devants, et les allèrent attendre au port d^Egyne, où était le rendez-vous général.
Pendant que ces dispositions se faisaient en Grèce, Gylipe agissait en Sicile, et tirait tout ce qu"*!! pouvait de ses alliés. De retour à Syracuse, il persuada aux Syracusains d^attaquer Nicias par mer. Les Syracusains, encouragés par Gylipe, risquèrent deux combats, Tun sur terre et Fautre sur mer. Pour comprendre l'ordre qui, selon Thucydide, fut observé dans ce combat, il faut remarquer qu''à Syracuse, il y avait le grand et le petit port. Le grand port était à la partie méridionale de la ville, et séparé du. petit par une île ; il avait plus de deux lieues de circuit, et il était formé par un golfe dont Tentrée, qui n''avait que cinq cents pas de large, était défendue par le cap de Plemmyre, qui s'*avaiiçait dans la mer, et par la pointe de l'île qui se trouvait entre les deux ports. Le petit port tirait un peu à Test; il contenait Tarsenal de la marine, et la plupart des vaisseaux y étaient à fancre.
Le conseil de Gylipe fut suivi. On attaqua par terre les trois forts que Nicias avait fait construire à Plemmyre ; et son armée navale, qui occupait les environs de ce cap et Tentrée du grand port, fut en même temps assaillie par trente-cinq galères des assiégés, sorties du petit port, et par quarante-cinq qui étaient dans le grand. Les Athéniens, obligés de faire face des deux côtés, se partagèrent ; vingt-cinq de leurs galères s'opposèrent aux trente-cinq galères ennemies, et trente-cinq aux quarante-cinq autres. On se battit avec beaucoup d'opiniâtreté ; mais le fort de la mêlée fut à Tentrée du grand port, les uns essayant d'y pénétrer, les autres voulant en défendre l'entrée.
La victoire commençait à se déclarer pour les Syracusains : ils avaient forcé le passage, fait reculer les Athéniens, et quelques-unes de leurs galères étaient déjà parvenues dans le grand port ; mais voulant tous y entrer à la fois, la confusion se mit parmi euxj leurs galères s'a-
bordaient et s'embarrassaient, la manœuvre se faisait fort mal. Les Athéniens, apercevant ce désordre, en profitent ; ils se rallient, tombent en bon ordre sur cet amas confus de vaisseaux mal conduits, et les mettent en fuite, après en avoir coulé onze, pris trois et fracassé trois autres. Les Athéniens ne furent pas si heureux sur terre : ils perdirent les trois forts construits à Plemmyre, avec plusieurs agrès de vaisseaux, et trois galères qui s'y étaient retirées.
Après cette action, les Syracusains détachèrent onze vaisseaux, qu'ils envoyèrent croiser en Italie, pour enlever quelques bâtiments qui venaient renforcer les Athéniens : ils les attaquèrent, les coulèrent presque tous, et brûlèrent les bois de construction dont ils étaient chargés. Les Athéniens, informés un peu tard du dessein' des Syracusains, mirent vingt vaisseaux en mer, pour déconcerter leurs projets: ils firent voile vers Mégare, où ils trouvèrent les onze navires ennemis : ils les attaquèrent et en prirent un ; le reste se sauva à Syracuse.
Cette petite expédition fut suivie d'une autre qui ne fut pas plus importante. Les Syracusains avaient construit devant leur arsenal un rempart de bois qui en défendait les approches : ils avaient planté dans la mer quantité de pieux qui étaient comme autant d'écueils cachés sous l'eau , et qui rendaient très-difficiles et très-périlleuses les approches de ce rempart. Les Athéniens envoyèrent contre cette redoute un gros vaisseau chargé de tours et de parapets , garni de soldats et suivi de bâtiments plats, montés par un grand nombre de gens de trait. Il y eut dans celte occasion plusieurs escarmouches et un choc assez rude, mais fort inutile. Les Athéniens tiraient de dessus leurs vaisseaux , et les Syracusains de leur arsenal : les Athéniens entamèrent un peu le rempart , arrachèrent quelques pieux et se retirèrent : les Syracusains replantèrent des pieux et réparèrent leur redoute ; ce fut là tout le fruit de cette entreprise.
Pendant que ces choses se passaient en Sicile, le secours des Athéniens s'avançait. Démosthène , qui commandait les soixante-cinq vaisseaux, fit plusieurs expéditions sur sa route. Il parcourut toutes les îles confédérées et y prit du renfort : il coula un bâtiment de transport ennemi qui allait à Syracuse , et vint mouiller à Naupacte. Il apprit du gouverneur que vingt-cinq vaisseaux corinthiens mouillaient aussi dans ces passages , pour favoriser leurs bâtiments de transport
im HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.
Cl leurs convois, et qu'ils veuaient Tinsulter impunément parce qu'il n'avait que dix -huit vaisseaux à leur opposer ; il s'offrit à les aller attaquer s'il voulait lui en donner un nombre suftisant. Dëmosthène lui en donna dix; il en ramassa quelques autres encore , et fit une flotte de trente-trois navires qu'il envoya attaquer les Corinthiens. Ils étaient dans un havre défendu par des rochers qui le bordaient des deux côtés, et sur lesquels ils avaient logé des soldats. Les Corinthiens , à la vue de leurs ennemis , demeurèrent tranquilles pour observer leurs mouvements; mais ne se trouvant point en sûreté dans cette rade, ils prirent le large. Les deux flottes s'étant jointes , se battirent longtemps. Trois vaisseaux des Corinthiens furent coulés , et sept du parti contraire furent fort maltraités : on se retira de part et d'autre , plus satisfait du mal qu'on n'avait pas reçu que de celui qu'on avait fait. Les deux partis se flattèrent d'avoir remporté l'avantage et s'empressèrent de célébrer la victoire.
Les Athéniens , qui attendaient de jour en jour le puissant secours que leur amenait Démosthène, résolurent de se tenir dans l'inaction jusqu'à ce qu'il fût arrivé. Les Syracusains , au contraire , se déterminèrent à le prévenir et à lui livrer un combat. Ariston de Corinthe, excellent marin , leur conseilla d'abaisser la proue de leurs vaisseaux et de fortifier leurs éperons , en les laissant plus courts , afin que , choquant à fleur d'eau les vaisseaux ennemis pour les entamer, ils les coulassent plus aisément , ce que ne pouvaient pas faire les vaisseaux athéniens, dont la proue était élevée et l'éperon trop faible par sa longueur. Les Syracusains ayant profité de cet avis , harcelèrent les Athéniens pour les attirer au combat ; mais ceux-ci se refusaient toujours à une action, dont ils craignaient les désavantages.
Cependant , quelques Athéniens , indignés de l'audace d'un ennemi qui lui paraissait faible sur mer, allèrent jusque dans le grand port escarmoucher ; ils furent bientôt suivis par d'autres ; insensiblement les vaisseaux des deux partis s'engagèrent. Ceux des Athéniens étaient plus légers et maniés par de plus habiles matelots; mais comme ils combattaient dans un lieu serré , à l'entrée du port , ils ne pouvaient faire aisément la manœuvre ni profiter de leurs avantages; leurs vaisseaux se nuisaient les uns les autres ; on leur tirait des flèches du port et on Ips accablait de pierres. Ils furent donc obligés de prendre la
fuite. Les Syracusains les poursuivirent, leur coulèrent sept vaisseaux et en maltraitèrent plusieurs.
Le premier jour du combat, les deux partis firent de grands efforts pour remporter la victoire. La valeur, de part et d'autre, se soutint jusqu'à la nuit avec une égale opiniâtreté; mais il n'y eut rien de décisif; il en coûta cependant un ou deux vaisseaux aux Athéniens. Le lendemain tout fut tranquille dans les deux flottes, et on ne s'y occupa qu'à se radouber et à se refaire. Nicias, prévoyant que les ennemis reviendraient à la charge, se mit en état de les recevoir. Il avait renfermé ses barques et ses vaisseaux plats dans une enceinte faite avec des pieux ; il fit sortir tous ces petits bâtiments, et les plaça dans les intervalles de ses vaisseaux, afin d'être à portée de donner du secours à ceux qui se^ raient maltraités dans le combat.
Le troisième jour, les Syracusains se présentèrent de bonne heure en bataille : on s'engagea avec la même vivacité que le premier jour, mais on n'avança rien. Un pilote corinthien, le plus habile homme de mer qui fût dans la flotte des Syracusains, voyant que la force ne décidait rien, eut recours à l'artifice. Il persuada aux officiers d'abandonner les ennemis, de gagner le rivage, et d'y faire rafraîchir toute l'armée, afin de reprendre des forces pour recommencer le combat avec plus de vigueur; son conseil fut suivi. Les Athéniens, croyant que les ennemis se retiraient par crainte, débarquèrent aussitôt leur monde, pour se refaire. Les Syracusains se rembarquèrent en diligence, et se mirent bientôt en état de charger les Athéniens. Ceux- ci eurent à peine le temps de remonter sur leurs vaisseaux, en désordre et sans avoir pris leur repas. Il est sans doute bien singulier qu'au milieu d'un combat trèsvif entre deux armées navales, l'une se retire, et descende à terre pour faire rafraîchir ses troupes, et que l'autre, oisive pendant cette manœuvre, aille ensuite satisfaire le même besoin. Mais c'est peut-être l'éloignement des temps et la différence des mœurs qui nous font naître cette réflexion.
Les Syracusains se hâtèrent donc de retourner au combat ; et les Athéniens furent obligés de se rembarquer avec précipitation. Cependant, honteux de se voir la dupe du stratagème des Syracusains, ils les attaquèrent avec furie ; mais leurs vaisseaux allaient se briser contre les éperons de leurs ennemis : ceux-ci, profitant de cet avantage, et lais-
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sant faire à leurs petits bâtiments tous les mouvements qu'ils voulaient, forcèrent la victoire à se déclarer pour eux : sept navires athéniens furent coules et plusieurs fracassés. Pour éviter une perte plus considérable, ils se retirèrent derrière l'enceinte qui servait de barrière à leurs petits vaisseaux. Les Syracusains essayèrent de les forcer dans ce retranchement ; mais il était défendu par des dauphins de plomb, attachés à des vergues, qui, tombant d'une grande hauteur, étaient capables de briser leurs vaisseaux ; ils en eurent même deux de fracassés par ces machines, ce qui les obligea de se retirer.
C'est après celte expédition que Démoslhène arriva avec une flotte de soixante-treize vaisseaux; elle était très-leste et très-brillante : elle fit d'abord une parade superbe, et parut d'un air triomphant au son des trompettes et des flûtes. Sa présence abattit le courage des assiégés et releva celui des assiégeants. Cette flotte était chargée de cinq mille hommes d'infanterie, de toutes sortes de munitions et d'argent. Elle était de plus de trois cent dix vaisseaux. Démoslhène voulut profiter du trouble que son approche avait jeté parmi les Syracusains, et signaler son arrivée par quelque expédition brusque et rapide. Nicias opposa ses lenteurs ordinaires. Il avait raison de chercher à temporiser : il savait, par les espions qu'il avait dans la ville, que les Syracusains, épuisés et menacés de la famine, étaient sur le point de se rendre, et qu'il ne fallait plus que peu de jours pour pousser leur patience à bout ; mais les Athéniens, accoutumés à rejeter tous leurs mauvais succès sur l'indolence de Nicias, goûtèrent l'activité de Démoslhène.
11 alla donc avec dix mille hommes, à la faveur de la nuit, donner l'assaut au fort d'Epipole, situé au nord-ouest de la ville; mais comme il était sur le point de s'en emparer, la garnison de la ville venue ^u secours des assiégés, l'obligea do se retirer avec précipitation, et le chassa de tous les petits forts qu'il avait pris. Démoslhène, qui ne connaissait pas le pays, eut dans cette déroute deux raille cinq cents hommes tués, et plusieurs blessés. Cet avantage ranima le courage des Syracusains, el les Athéniens songèrent à lever le siège. Démoslhène, découragé par cette première disgrâce, appuya ce parti de toutes ses forces; mais Nicias s'y opposa : il représenta qu'une pareille retraite ferait triompher Syracuse, et couvrirait de honte les Athéniens; qu'ils n'étaient pas encore réduits à la nécessité de fuir j qu'en arrivant dans leur patrie, le peupl
indigné ne manquerait pas de les condamner à mort, et qu'il valait beaucoup mieux pour eux périr de la main de leurs ennemis que de celle de leurs concitoyens.
Le discours de Nicias fit impression sur les Athéniens ; mais un puissant renfort de vaisseaux et de troupes qui arriva aux Syracusains, ayant tout à coup répandu Talarme parmi leur flotte, ils formèrent le dessein de se retirer. Comme ils étaient sur le point d'appareiller, une éclipse de lune elîraya le timide et superstitieux Nicias ; il ne voulut point partir sans avoir a[)aisé par des sacrifices les dieux, qu'il croyait irrités , et donna par ce délai le temps aux Syracusains d'être informés du départ des Athéniens, et de les engager dans un combat. Voici l'ordre de bataille des deux armées.
La flotte de Syracuse était de quatre-vingt-deux vaisseaux. L'aile gauche était commandée par Agatoclès; l'aile droite, par Sicanus, tous deux Syracusains, et le corps de bataille était sous la conduite de Pithès, Corinthien. La flotte athénienne était de quatre-vingt-six voiles : Eurymédon avait la droite, Eulhydème, la gauche, et le centre était sous la conduite de Ménandre. Leur front était fort étendu : ils avaient fait celte disposition en vue d'effrayer leurs ennemis par un vain étalage de leurs forces, et ce fut la cause de leur perle. Eurymédon voulant envelopper la gauche des ennemis, se détacha du corps de Tarmée, et par conséquent rafl"aiblit. Les Syracusains, profitant de cette faute, le coupèrent et l'enfermèrent dans un golfe, où il fut entièrement défait. Il perdit sept de ses vaisseaux, et fut tué lui-même avec un grand nombre de ses soldats, qui voulant se sauver, rencontraient à terre ceux de Gylipe, postés sur le rivage pour les massacrer.
La nouvelle de la défaite et de la mort d'Eurymédon fut bientôt répandue dans les deux flottes. Elle déconcerta les Athéniens, qui prirent l'épouvante et s'enfuirent. Les Syracusains les poursuivirent, et. firent échouer plusieurs de leurs vaisseaux. Sicanus fit charger une barque de bois et d'autres matières combustibles, y fit mettre le feu, et la mit au vent de ces vaisseaux échoués, qui furent bientôt embrasés. Les Athéniens firent tout ce qu'ils purent pour empêcher les progrès de l'incendie} mais malgré leurs soins, ils perdirent dans celte occasion dix-huit vaisseaux.
Les Syracusains , deveuus plus hardis par cette victoire , voulurent
tenter un dernier effort contre les Athéniens. Pour tenir leurs vaisseaux comme assiégés , ils firent à Pembouchure du grand port une estacade de vaisseaux rangés de travers, affermis avec des ancres liées les unes aux autres par de grosses chaînes de fer, et couverts de planches sur lesquelles on pouvait marcher comme sur un pont. Cet ouvrage , qui fut achevé en trois jours, fit ouvrir les yeux aux Athéniens sur le danger quMls couraient : ils sentirent la nécessité de rompre la barrière flottante qui les renfermait ; et ayant chargé cent quinze vaisseaux de leurs meilleurs combattants pour la forcer, ils rangèrent en bataille sur le bord de la mer le reste de leurs troupes.
Les Syracusains ne furent pas oisifs à la vue de ces dispositions : ils rangèrent aussi en bataille devant la ville leur armée de terre , el vinrent soutenir leur estacade avec quatre-vingt-quatre vaisseaux, qu'ils couvrirent de cuir , afin qu'ils fussent moins en prise aux harpons de fer que les Athéniens avaient préparés. Ils mirent Télite de leurs troupes sur cette flotte , qui était suivie d'une grande quantité de barques pleines de jeunes gens au-dessous de l'âge viril, destinés à rendro à leurs pères et à leurs frères les services dont ils étaient capables. Comme le combat auquel on se disposait paraissait devoir décider de la ruine ou de la liberté de Syracuse, les femmes, les filles et les vieillards , animés de crainte et d'espérance , bordaient les remparts de la ville , et occupaient tous les lieux d'où l'on pouvait apercevoir le combat.
Nicias parcourut la flotte, afin de réveiller le courage de tous ceux qui la montaient. Il leur représenta qu'ils allaient combattre pour l'honneur et pour la gloire de la patrie ; que leur vie dépendait de leur valeur; qu'il fallait vaincre ou périr; qu'ils ne devaient pas laisser flétrir entre leurs mains les lauriers moissonnés à Salamine, mais songer qu'ils étaient Athéniens. Après cette courte harangue, Nicias mit son armée navale sur le front le plus étendu qu'il lui fut possible, pour effrayer les Syracusains. Ceux-ci se présentèrent avec une contenance fière et assurée ; les vaisseaux siciliens étaient sur les deux ailes , et les Corinthiens au centre. Les Syracusains ne voulurent point entamer l'action, parce que leurs oracles avaient déclaré qu'ils seraient victorieux s'ils n'étaient point assaillants.
Démostbène fit les premiers mouvements , et tira avec ses vaisseaux
du côté de Fouverture du port : il se rendit maître des bâtiments qui en défendaient l'entrée ; mais pendant que les Athéniens étaient occupés à rompre une chaîne que les assiégés avaient tendue, les Sicihens accoururent de toutes paris : le combat fut général et furieux dans le port et aux entrées. Los Athéniens, qui étaient chargés avec beaucoup de vigueur, reculèrent, les "uns vere le rivage, les autres du côté de la Tille, tandis que le reste se soutenait au milieu du port. On se battit d'abord par pelotons ; mais le port se trouvant rempli de deux cents vaisseaux, tout combattit à la fois. Les Syracusains étaient animés par les cris de leurs pères, de leurs femmes, de leurs enfants; et les Athéniens par le désir de conserver leur liberté, leur honneur et leur vie.
La confusion devint étrange et le combat fort sanglant ; on vint des deux côtés à Fabordage. Les vaisseaux s'accrochaient les uns les autres, et on se battait de pied ferme comme si Ton avait été sur terre. Le choc des vaisseaux qui se fracassaient , le bruit des rames qui se brisaient, les cris des blessés et des mourants, et les acclamations de ceux qui, sur les remparts, étaient spectateurs du combat, empêchaient d'entendre le commandement. La multitude des traits et des flèches dont Pair était rempli , et le désordre qui régnait partout, ne permettaient point de donner ou d'apercevoir les signaux. Des vaisseaux engloutis avec leur équipage, d'autres disputés, pris et repris presque en même temps, quelques-uns désemparés, et remplis d'Athéniens et de Siciliens qui s'égorgeaient, oflraient un spectacle effrayant.
Les armées de terre n'y prenaient pas un médiocre intérêt. Le désir de la gloire, ou la crainte de la honte, passaient tour à tour dans tous les rangs ; l'espérance dans les deux partis était abattue ou relevée selon les différentes phases du combat; et comme la victoire volait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, les soldats poussaient vers le ciel des cris de joie ou de tristesse, selon l'avantage ou l'échec que recevaient leurs vaisseaux. Ceux qui étaient sur les murs ou sur les remparts éprouvaient les mêmes mouvements : les uns criaient victoire à mesure qu'ils voyaient leur parti triomphant; la douleur des autres éclatait par des hurlements effroyables , en voyant leurs pères massacrés. En un mot, tous les spectateurs de cette horrible scène adressaient aux dieux des plaintes, des vœux ou des soupirs.
Après une vigoureuse résistance, la flotte athénienne fut défaite;
ceux de leurs vaisseaux qui combattaient le plus près de la ville furent les premiers rompus; et en prenant la fuite, ils entraînèrent les autres dans leur déroute, qui devint ensuite générale. Les Syracusains ne leur donnèrent pas le temps de se reconnaître, et les poursuivirent vivement. Les Athéniens poussèrent leurs vaisseaux sur le rivage, où ils se sauvèrent au milieu des corps morts, des armes flottantes, et des débris des bâtiments, dont toute la côte était couverte. Démosthène voulut recueillir sur ses vaisseaux les Athéniens échappés du combat, afin de les sauver par mer ; mais les pilotes consternés ne voulurent point se rembarquer.
Nicias, croyant qu*'il était plus avantageux de se retirer en Sicile, dans les villes alliées, fit mettre le feu aux bâtiments qui restaient de sa flotte, tandis que Tarmée des Athéniens se relirait par terre ; mais elle fut suivie, et battue à différentes reprises: tout fut taillé en pièces, ofliciers et soldats, à la réserve de quelques prisonniers, entre lesquels se trouvèrent Nicias et Démosthène, qui furent brutalement massacrés par les Syracusains. Telle fut la triste destinée de cette flotte qui était partie d'Athènes si brillante et si pompeuse ; et telle la misérable fin d'une guerre entreprise contre toutes les règles de la prudence et de Téquité, et dans laquelle les Athéniens, selon Thucydide, perdirent plus que la Grèce n'avait jamais perdu dans aucune autre guerre.
On comprend aisément qu'Athènes fut extrêmement affaiblie des pertes qu'elle fit en Sicile, puisqu'il lui en coûta l'élite de ses habitants, ses alliés, ses richesses, ses vaisseaux et sa réputation. Elle se trouvait donc dans une situation déplorable. Elle n'avait plus de navires dans ses ports, point de bois de construction dans ses arsenaux, point d'argent dans son trésor, et point de matelots. Ses alliés quittèrent son parti pour embrasser celui de ses ennemis. Il est à présumer que si Lacédémone avait su profiter du malheur d'Athènes, elle lui aurait imposé des lois ; mais les Lacédémoniens employèrent le temps à débaucher aux Athéniens leurs confédérés, tandis que les Athéniens s'occupèrent à réparer leurs pertes, et à faire de nouveaux efforts pour se soutenir.
A en juger par les apparences, la campagne suivante promettait de grands événements; elle n'eut cependant rien d'extraordinaire, elles deux partis eurent des avantages mutuels. Les Lacédémoniens avaient
en mer cent vaisseaux fournis par leurs alliés, et destinés pour les besoins de la compagne. Ils en envoyèrent vingt à Lesbos, pour soutenir la révolte de cette île, qui voulait secouer le joug des Athéniens : ils en firent partir vingt et un pour Chio, et, afin de dérober leur roule à la connaissance de leurs ennemis, ils les transportèrent d'une mer à l'autre, par Tisthme de Corinthe, ce qui se pratiquait souvent dans ce temps-là. Les Athéniens, de leur côté, se remuaient beaucoup. La fidélité des habitants de Çhio leur étant devenue suspecte, ils les sommèrent de leur envoyer leur contingent. Comme ils ne s'étaient pas encore ouvertement déclarés, pour mieux couvrir leur défection, ils expédièrent sept navires à Athènes.
Les Athéniens ne furent pas longtemps à être informés de la destination des vingt et un vaisseaux qui avaient passé Tisthme : ils en envoyèrent autant à leur rencontre. Les deux flottes étant en présence, les Athéniens prirent le large, et firent semblant de fuir, pour attirer en pleine mer leurs ennemis, qui en effet les suivirent pendant quelque temps, mais relâchèrent bientôt, pour ne point s'engager dans un combat. Les Athéniens relâchèrent aussi, mais ne se fiant pas trop aux navires de Chio, ils demandèrent du renfort ; on leur en expédia un de trente-sept vaisseaux. Les Corinthiens, effrayés à l'approche de ce nouveau secours, se retirèrent dans un port abandonné, peu éloigné d'Epidaure. Les Athéniens vinrent les y attaquer par mer et par terre ; ils leur tuèrent beaucoup de monde, et entre autres, le commandant ; ils brisèrent plusieurs de leurs navires, et bloquèrent le reste ; mais ces derniers échappèrent à la vigilance de ceux qui les gardaient et se sauvèrent.
Dans ce même temps, Gylipe revenait victorieux de la Sicile avec seize vaisseaux. Il trouva, près de Leucade, vingt-sept navires athéniens qui allaient à sa rencontre, et qui voulaient l'enlever : cet habile amiral, qui avait surmonté à Syracuse les plus grands dangers, fit une si belle manœuvre, qu'il se retira à Corinthe, sans autre perte que celle d'un seul bâtiment .
Les Athéniens firent une faute considérable, à peu près dans le même temps. Ils envoyèrent du côté de l'Eubée cinquante vaisseaux, sous la conduite de deux généraux, dont l'antipathie éclatait par des démêlés continuels. Ils firent voile vers la ville d'Orope, et y attaquèrent une flotte
ennemie ; mais ils perdirent vingt-deux navires, et eurent bien de la peine à sauver le reste. La campagne se passa en escarmouches et en petites guerres. Les Péloponésiens mirent tout en œuvre pour attirer dans leur parti les alliés d*" Athènes, déjà ébranlés par ses disgrâces; et les Athéniens ne négligèrent rien pour les raffermir dans leur confédération ; quand les négociations furent inutiles, ils employèrent la force. Cette conduite des deux partis occasionna plusieurs petits combats insignifiants.
La vingt et unième campagne commença comme la précédente avait fini; les Lacédémoniens et les Athéniens tâchaient de s'enlever réciproquement leurs alliés, qui, dans la nécessité de prendre parti, étaient successivement en proie aux uns et aux autres, et se trouvaient ainsi victimes de leurs démêlés. Ceux de Chio furent les plus embarrassés de tous. Leur flotte, qui était assez nombreuse, se battit contre une flotte athénienne ; la nuit les sépara, et Taction ne fut pas décisive. Tous ces combats n'étaient , pour ainsi dire , que des escarmouches ; on se battait par pelotons et à perte égale : il fallait un engagement général , et c'était le sentiment des Syracusains, qui s'ennuyaient de ne voir rien finir. On s'y disposa de part et d'autre.
Les Péloponésiens, se voyant une armée navale forte de cent vingt-deux vaisseaux , présentèrent le combat à celle d'Athènes , qui n'en avait que quatre-vingt-deux. Ces deux armées se rencontrèrent aux environs de Samos et de Mycale. Les Athéniens ne jugèrent pas à propos de tenter la fortune d'un combat avec des forces si inégales : ils refusèrent la bataille et se mirent à l'abri de l'île de Samos, en attendant un renfort qui leur venait de l'Hellespont. Les Péloponésiens , voulant profiter de l'avantage qu'ils avaient sur leurs ennemis , mirent à la voile pour les aller forcer à Samos; mais ayant appris qu'ils avaient reçu le secours attendu , ils prirent la route de Milet. Les Athéniens, se voyant une flotte de cent huit vaisseaux , appareillèrent et allèrent chercher à Milet les Péloponésiens , qui n'en voulurent point sortir. Les Athéniens, n'ayant pu les attirer au large, s'en retournèrent à Samos.
La perte de l'Eubée , qui fut enlevée peu de temps après aux Athéniens , fut pour eux un des coups les plus sensibles qu'ils reçurent dans cette guerre. La ville d'Athènes^ qui était en hostilité avec tout le Pér
loponêse, était encore déchirée par des divisions intestines. Celte ville, que les eflorts combinés des puissances étrangères n'avaient pu abattre, était près de succomber sous le poids de ses dissensions. Les Péloponésiens , voulant profiter de ses agitations domestiques ^ envoyèrent quarante-deux vaisseaux vers TEubée. Les Athéniens, croyant -que leur port était menacé par cet armement, suspendirent leurs animosités et se réunirent pour se défendre. Ils armèrent à la hâte trente-six vaisseaux , les équipèrent comme ils purent , et y mirent des matelots ramassés au hasard. Ces vaisseaux s'assemblèrent au port d'Eretria , ville de TEubée. A peine y furent-ils arrivés, que la flotte des Péloponésiens , qui était en rade à Orope , leva l'ancre pour les aller attaquer.
Les Athéniens, voyant l'ennemi qui s'approchait en bon ordre , montent avec précipitation sur leurs vaisseaux; mais plusieurs soldats, qui s'étaient répandus dans la ville pour y chercher des provisions, ne peuvent s'embarquer. Les habitants , qui entretenaient des intelligences secrètes avec les Péloponésiens , avaient caché leurs vivres pour tenir plus longtemps à terre les Athéniens , et faisaient au même moment des signaux aux ennemis , pour les avertir de se présenter au combat.
Les Athéniens , attaqués dans le port , firent d'abord une vigoureuse résistance; mais, obligés de céder à la force , ils prirent le large et s'enfuirent. Ils furent vivement poursuivis et battus : il leur en coula vingt-deux vaisseaux qui furent pris avec leurs équipages; les autres se sauvèrent à l'abri des ports qui appartenaient à la ville d'Athènes. La conquête de l'Eubée fut la suite et le prix de cette importante victoire.
Cette perte déconcerta les Athéniens , et eut pour eux des suites plus funestes que tous les échecs qu'ils avaient reçus en Sicile , parce qu'ils trouvaient dans l'Eubée plus de ressources qu'en toute l'Attique. Les Lacédémoniens ne surent pas profiter de leurs avantages. Si , après l'affaire d'Eubée , ils avaient été attaquer le port d'Athènes , ils s'en seraient emparés sans peine. Ils auraient du moins obligé les troupes athéniennes qui étaient répandues dans l'Hellespont et l'Archipel, de revenir au secours de leur patrie , ce qui leur aurait facilité les moyens de se rendre maîtres de tous les lieux qu'elles auraient abandonnés ; mais les Lacédémoniens avaient l'habitude de faire de pareilles fautes :
ils perdaient souvent par leur lenteur ces occasions heureuses qui font le dénoùment des grandes entreprises.
Cependant les affaires des Athéniens allaient de plus en plus mal , et leurs divisions intestines les auraient perdus sans ressource , sans le retour d'Alcibiade. A Lacédémone, il excitait à plus d^un titre la jalousie du roi Agis. La gloire des heureux succès qu'on lui attribuait et les infidélités de la reine son épouse , irritèrent ce prince contre Alcibiade : il jura sa perte , et engagea les magistrats à donner secrètement Tordre de le faire mourir. Malgré les mesures prises pour tenir ce projet caché, Alcibiade le découvrit, et, pour mettre sa personne en sûreté, il se retira auprès de Tissapherne, un des généraux de Darius Nolhus , roi des Perses.
Alcibiade, se voyant brouillé avec Lacédémone, pensa sérieusement à se réconcilier avec sa patrie et à regagner son amitié par quelque service éclatant. Gomme il était souple, insinuant, flatteur, grand capitaine et fin politique , et que ce brillant caractère était soutenu de toutes les grâces naturelles, il s'empara bientôt de Tesprit de Tissapherne. Il lui persuada qu'il était de l'intérêt du roi son maître de fomenter les divisions d'Athènes et de Lacédémone ; et que Lacédémone commençant à prendre le dessus sur sa rivale , il devait tarir la source des secours pécuniaires qu'il lui fournissait , ce qui était le moyen d'affaiblir les Lacédémoniens.
Il empêcha encore les Perses de leur envoyer un renfort de cent cinquante vaisseaux phéniciens. Ce dernier coup sauva Athènes , qui n'aurait jamais pu résister à tant de forces réunies. Il rendit encore à son ingrate patrie un service essentiel. Les Athéniens avaient une puissante Hotte à Samos, pour soumettre leurs alliés rebelles , et pour empêcher la rébellion de ceux qui étaient prêts à se révolter. Ceux qui la commandaient , informés des démêlés qui régnaient à Athènes au sujet du gouvernement, appelèrent Alcibiade , le nommèrent général de leur armée navale , et voulurent sous ses ordres faire voile vers Athènes pour y punir les séditieux ; mais Alcibiade empêcha l'exécution de ce dessein, en leur remontrant que leur départ occasionnerait la perte entière de l'Ionie , de l'Hellespont et des villes voisines ; et que s'ils allaient allumer dans Athènes le feu de la guerre civile , cette malheureuse ville serait bientôt réduite au désespoir.
Pendant qu'Alcibiade servait ainsi sa patrie, il fut invité à s'y rendre ; mais se défiant toujours des caresses d'un peuple inconstant , il voulut rentrer dans Athènes à la faveur d'une expédition glorieuse. Il prit des vaisseaux et alla croiser autour de Cnide et de l'île de Cos, espérant que le hasard lui fournirait l'occasion de se signaler dans un combat et de se rendre triomphant à Athènes. Il apprit que Myndare , qui commandait la flotte de Lacédémone , faisait voile vers l'Hellespont, et qu'il était suivi par la flotte athénienne ; il l'alla joindre avec dixhuit vaisseaux , mais avant qu'il fût arrivé , les deux flottes étaient aux prises.
Myndare , général de la flotte péloponésienne , alla jeter l'ancre à Milet pour y attendre le puissant secours de vaisseaux phéniciens que les Perses avaient promis ; mais voyant son espérance trompée , il assembla des vaisseaux de toutes parts ; il fit contribuer les alliés, et forma une flotte considérable avec laquelle il cingla du côté de l'Hellespont : cette flotte était composée de soixante -huit navires : elle alla mouiller devant Abydos, et s'étendait jusqu'à Dardanie. La flotte athénienne, qui était forte de quatre-vingt-seize voiles , ayant appris le départ et la route de celle de Lacédémone, partit de Samos et la suivit. Elle alla jeter l'ancre devant Sestos, et s'étendait le long delà Chersonèse. Ainsi, elles se trouvèrent toutes deux en présence, l'une en Asie, l'autre en Europe.
Les Péloponésiens, impatients de combattre, allèrent les premiers à l'ennemi : Myndare tenait la gauche , et les Syracusains la droite. L'action commença dès le matin. On fut longtemps à se disputer l'avantage du Heu. Comme on devait se battre dans un canal où les courants sont fort rapides , chaque parti essaya de prendre le dessus. Après avoir ainsi voltigé pendant quelque temps, les Péloponésiens étendirent leur aile gauche sur la droite des Athéniens pour l'envelopper ; ceux-ci se dégagèrent , et , fortifiés d'une partie de leur centre qui les secourut, tombèrent avec furie sur ceux qui les voulaient renfermer. L'aile gauche des Athéniens s'avança contre les Syracusains jusqu'au delà d'un promontoire nommé la Sépulture d'Hécube.
Les Péloponésiens s'étant aperçus que le corps de bataille des ennemis était afiaibli , ^tombèrent brusquement dessus et l'enfoncèrent , parce qu'il ne put être secouru ni par Thrasibule , qui soutenait tout
TefTort des Péloponésiens , ni par Thrasille , à qui le promontoire dérobait la vue de ce qui se passait au delà. Les Péloponésiens ayant défait le corps de bataille , se mirent à poursuivre tout ce qui fuyait, ïhrasibule , qui s'en aperçut , quitta le combat , courut sur eux , et les trouvant en désordre , les battit et les mit en fuite à leur tour. Les Syracusains, vivement pressés par Thrasille, voyant la déroute de leur aile gauche , s'enfuirent du côté d'Abydos , et furent suivis du reste de la flotte. Les Péloponésiens perdirent plus de trente vaisseaux dans celte journée. Celte victoire fit reprendre cœur aux Athéniens. Quatre jours après celle bataille, ils s'emparèrent encore de huit vaisseaux ennemis qui venaient de Byzance.
Xénophon parle d'un second combat naval dans lequel les Lacédémoniens, commandés par Hegesandridas , eurent l'avantage. Voici quel fut le succès de la troisième bataille. Doriée, qui commandait quatorze vaisseaux d'Italie, ayant calmé quelques bruits qui s'étaient élevés dans l'île de Rhodes, fit voile vers l'Hellesponi , pour se joindre à la flotte de Myndare , qui alors , pour réparer ses pertes , avait demandé de nouveaux secours à tous les alliés de Sparte. Les Athéniens, qui étaient à l'ancre devant Sestos, avertis des approches de Doriée, appareillèrent, et avec toute leur flotte, qui était de cent quatre voiles, allèrent à sa rencontre. Doriée , qui ne croyait pas les ennemis si près de lui, s'enfuit à Dardanie, où il mit une partie de ses gens à terre pour défendre ses vaisseaux. Les Athéniens firent tous leurs efî'orts pour s'en saisir. Myndare, informé de ce qui se passait à Dardanie, mit à la voile avec toute sa flotte , composée de quatre-vingt-seize vaisseaux , et marcha en ordre de bataille au secours de Doriée. Il conduisait l'aile droite , et les Syracusains avaient la gauche.
Les Athéniens firent bonne contenance et le reçurent avec beaucoup de résolution. Thrasibule avait la droite et Thrasille la gauche. On combattit de part et d'autre avec beaucoup de valeur : on fît toutes les évolutions qui étaient alors en usage sur mer : chaque parti était supérieur d'un côté , tandis qu'il était battu de l'autre. Dans le temps qu'on poussait des cris de joie pour un avantage remporté , on était obligé de porter du secours à ceux qui avaient le dessous, et la victoire restait douteuse; mais Alcibiade, qui arriva avec dix-huit vaisseaux , la fit bientôt décider. Les deux flottes ,. incertaines du parti
quMl allait prendre , furent alarmées ; il rassura les Athe'niens en faisant élever une cotte d'armes rouge , qui était le signal de ralliement.
Les Péloponésiens , devenus bien inférieurs par le secours que venaient de recevoir leurs ennemis , gagnèrent la terre et se mirent à l'abri de Tarmée de Pharnabase , général des Perses qui s'étendait sur le rivage. Cette armée les garantit d'une défaite entière : mais ils perdirent dans cette journée trente vaisseaux.
Alcibiade, fier de ce succès , voulut se montrer à Tissapherne avec un appareil de conquérant. Suivi d'un superbe cortège , il alla le trouver et lui fit de magnifiques présents ; mais ce barbare ^ croyant la prise d'Alcibiade nécessaire pour justifier sa conduite , le retint prisonnier à Sardes. Alcibiade , fécond en ressources , échappa à la vigilance de Sissapherne et rejoignit la flotte athénienne, à laquelle il ménagea bientôt une autre victoire.
Myndare, pour effacer la honte du dernier combat, fit de nouveaux efforts. Il demanda aux Péloponésiens et à leurs alliés un renfort de vaisseaux. Quand il l'eut reçu, il fit voile vers la Proponlide, où, à l'aide des Perses commandés par Pharnabase , il prit la ville de Cysique. Les Athéniens , en ayant été informés, partirent de Sestos avec une flotte composée de quatre-vingt-six navires , qu'ils partagèrent en trois escadres : l'une était commandée par Alcibiade, la seconde par Théramène , et la troisième par Thrasibule. Cette flotte partit à la, faveur des ténèbres de la nuit. Le lendemain , elle arriva à la hauteur de Cysique et se cacha derrière Préconèsé, petite île qui couvrait cette ville.
Alcibiade , fertile en ruses militaires , convint avec les deux autres généraux que son escadre irait attaquer les Péloponésiens , et qu'aussitôt le combat engagé , ils viendraient à son secours pour envelopper les ennemis, ce qui s'exécuta avec beaucoup d'ordre. Alcibiade parut devant Cysique. Il fut d'abord aperçu par soixante vaisseaux péloponésiens qui s'exerçaient devant le port. Myndare voyant Alcibiade avec un si petit nombre de vaisseaux , va plein de confiance à sa rencontre avec quatre-vingts navires. Alcibiade, par une fuite prudente et bien ménagée , attire les ennemis en pleine mer et donne le signal du combat. Thrasibule et Théramène paraissent aussitôt et viennent prendre les Péloponésiens par derrière , pour les renfermer et couper leur re-
traite. Myndare , surpris de voir un si grand nombre de vaisseaux sur lesquels il ne comptait pas, va s''échouer sur la côte , vis-à-vis du camp de Pharnabasc : il y fait débarquer ses troupes , qui s'*unissent aux Perses pour faire têle aux Athéniens. Ceux-ci s'emparent de tous les vaisseaux de Myndare , excepté de ceux qui ont été brisés et des vaisseaux syracusains , où ceux qui les montaient mirent eux-mêmes le feu.
Les généraux athéniens , après une victoire si complète sur mer, voulurent risquer un combat sur terre , et ils y eurent encore tout Tavanlage qu^ils pouvaient espérer. Oh se battit de part et d^auire avec une valeur égale ; mais les Péloponésiens et les Perses ayant été entièrement défaits, la fuite de Pharnabase et la mort de Myndare honofèrenl le triomphe des Athéniens. Alcibiade sut bien profiter de la victoire; il reprit Cysique , se rendit maître de toute la mer, depuis rHellespont jusqu'à Byzance , et en chassa les l^acédémoniens et les Perses. Chargé de leurs riches dé[)ouilles, il voulut se montrer à Athènes dans le plus brillant appareil , et y faire une entrée triomphale.
Il y arriva avec les vaisseaux athéniens, parés de trophées d'armes prises sur les ennemis, et enrichis du butin fait sur eux. Ces vaisseaux étaient suivis de deux cents galères péloponésiennes, leâ unes à demi brisées, les autres chargées des pavillons, enseignes et étendards des ennemis qui avaient péri dans le combat. Alcibiade fut reçu dans Athènes comme le libérateur de la patrie ; et, après l'avoir quittée en fugitif, il y rentra en vainqueur, au milieu des cris de joie et des acclamations publiques.
Peu de temps après, Alcibiade repartit avec cent vaisseaux, et fit voile vers Andros, l'une des Cyclades, où il remporta une victoire sur les habitants de celte île, et sur les Lacédémoniens qui y étaient. Comme l'argent lui manquait, il fut obligé d'aller au loin lever des contributions; mais, avant de s'écarter, il voulut s'assurer si sa flotte avait quelque chose à craindre de celle de Lysandre, général des Lacédémoniens, qui était à Ephèse, et fit défiler loua ses vaisseaux devant le port. Les Lacédémoniens étant res'és tranquilles, il jugea qu'ils n'étaient pas disposés à se battre, ce qui lui donna la confiance de laisser sa flotte sous la conduite d'Aptiochus, son lieutenant, avec un ordre exprès de
HISTOIRE GEiNERALE DE LA MARINE. 163
ne rien hasarder, et de refuser même le combat, s^il loi était présenté.
Aniiochus, excellent pilote et mauvais commandant, $yant oublié les ordres d'Alcibiade, ou plutôt cherchant à se faire un nom, alla avec deux vaisseaux insulter la flotte de Lysandre, qui était de quatre-vingtdix voiles. Lysandre, pour punir sa témérité, envoya quelques vaisseaux contre lui. Ce combat particulier en engagea bienlôt un général. Les vaisseaux athéniens accoururent au secours d' Aniiochus ; Lysandre, les voyant défiler, sortit du port avec le reste de sa flotte; Pescarmouche devint un véritable combat naval, dans lequel les Lacédémoniens conservèrent leur ordre de bataille, et les Athéniens se battirent en désordre. Lysandre coula le vaisseau d'Antiochus, qui périt avec tout son équi[)age ; il mit les antres en fuite et les poursuivit. Les Athéniens perdirent dans cette action quinze vaisseaux. Alcibiade, averti de l'imprudence d'*Antiochus et du malheur de sa flotte, vint en recueillir les débris, et alla présenter le combat à Lysandre, qui, pour rester sur ses avantages, ne jugea point à propos de Taccepter.
Les ennemis (PAlcibiade, qui cherchaient toutes les occasions de le perdre, le chargèrent de cette maladresse, et firent valoir contre lui quelques apparences qui ne lui étaient pas favorables. Comme, depuis son départ d^ Athènes, il n\'ivait^as répondu aux grandes espérances qu'on avait conçues de ses entreprises, on crut facilement les bruits répandus contre lui. Les Athéniens, toujours inconstants et toujours extrêmes à son égard, mirent Conon à sa place. Alcibiade reçut en héros cette nouvelle dissirûce : il remit avec soumission le commandement à son successeur, et chercha dans un exil volontaire à se consoler des caprices du sort et de Tingratilude de sa patrie.
Les Athéniens firent une faute énorme en substituant Conon à Alcibiade ; les Lacédémoniens en firent une non moins grande en ôtant le commandement de leur flotte à Lysandre, pour en revêtir Callicratidas. Ces deux généraux, qui avaient passé par les plus illustres emplois de leurs républiques, et qui avaient donné partout des marques distinguées de leur sagesse et de leur valeur, tâchèrent de faire honneur au choix de Sparte et d'Athènes, et de signaler les commencements de leur nouvelle dignité par quelque action d'éclat.
Callicratidas, après avoir ravagé plusieurs pays des alliés d^Alhènes, alla mçtlre le siège devant Méthymne, où il avait des intelligences.
Conon, avec soixante-dix vaisseaux, fit voile vers Tile de Lesbos, dans le dessein de secourir cette ville 5 mais, ayant su qu^elle était prise, il se retira vers Mytilène : il découvrit la flotte de Callicratidas, qui était forte de cent quarante voiles ; mais elle lui parut trop supérieure pour l'attaquer, et il usa d'artifice pour lui enlever quelques navires. Il fit semblant de fuir vers Mytilène, espérant que les ennemis, impatients de combattre, ne manqueraient pas de le suivre : ce qu'il avait prévu arriva.
Les Péloponésiens se retirèrent en désordre, et plusieurs de leurs vaisseaux furent fracassés. Les plus sages, ou les plus heureux, battirent en retraite , et attirèrent insensiblement des navires athéniens dans le même piège où ils avaient donné eux-mêmes. Les Athéniens auraient dû se retirer à propos ; mais , entraînés par la chaleur du combat , ils s'avancèrent trop près de la flotte ennemie, qui leur coupa le chemin de la retraite. Ainsi, se voyant dans l'impossibilité de rejoindre leur flotte , ils allèrent échouer sur la côte , et se sauvèrent par terre, après avoir laissé trente vaisseaux au pouvoir des Lacédémoniens.
Conon, plus sage, donna des bornes à sa victoire ; quand il aperçut la flotte péloponésienne , il se retira avec- quarante vaisseaux dans le port de Mytilène ; mais prévoyant qu'il y serait assiégé, il en barra les entrées par une estacade composée de bâtiments, dont les uns, remplis de lest, étaient échoués dans les bas-fonds, et les autres affermis par des ancres et chargés de machines à lancer des pierres , étaient disposés dans les endroits où il y avait de la profondeur. Callicratidas fit les plus grands efforts pour enfoncer cette estacade ; mais Conon soutint toutes ses attaques avec une intrépidité qui ébranla plus d'une fois les Péloponésiens.
CalUcratidas, pour ne pas rebuter ses troupes, fit sonner la retraite, et après leur avoir fait reprendre haleine, il recommença un combat plus furieux que le premier. Enfin, l'estacade fut enfoncée, et Callicratidas se rendit maître du grand port. Conon se retira dans le petit port, situé dans l'enceinte de la ville, et s'y voyant bloqué de toutes parts , il fit partir secrètement deux vaisseaux pour Athènes , afin de demander un prompt secours j un de ces bâtiments fut pris, mais Tautre arriva heureusement.
Les Athéniens, informe's de l'état de leur flotte, qui se trouvait bloquée, en firent partir sur-le-champ une autre de cent dix voiles, qui, grossie encore de quarante vaisseaux que les Samiens et leurs autres alliés y joignirent,, se trouva forte de cent cinquante voiles. Callicratidas, instruit des approches de cette flotte, laissa cinquante vaisseaux pour garder les Athéniens bloqués dans le port , et prit le large avec cent vingt autres, pour aller au-devant de la flotte d'Athènes , quMl aurait surprise sans une tempête. Au point du jour, les Athéniens, en ordre de bataille, vinrent à sa rencontre. Leur aile gauche était commandée par Aristocrate et Diomédon , qui avaient chacun quinze vaisseaux : ils étaient soutenus par le iils de Périclès et par Erezinide. Trente galères bien équipées, parmi lesquelles il y en avait dix de Samos , et les trois amirales athéniennes , formaient sur une ligne le corps de bataille. L'aile droite , commandée par Protomaque et par Thrasille , avait le même nombre de vaisseaux, lesquels étaient rangés de la même manière : ils étaient appuyés par Lysias et Aristogène, qui, sur une seconde ligne, avaient chacun quinze vaisseaux. Les Arginuses, qui sont trois petites îles voisines de Lesbos, étaient comprises dans leur ordre de bataiile. Par cette disposition ils avaient considérablement étendu leur front, pour n'être pas enveloppés ; et leurs lignes étaient fprt serrées afin que les bâtiments ennemis , très-légers , ne pussent se glisser entre leurs vaisseaux, qui étaient pesants. ■
Les Péloponésiens se rangèrent tous sur une même ligne , tant pour faire tête au front des Athéniens, que pour être plus à portée de pénétrer entre leurs vaisseaux et de voltiger éur leurs flancs. Callicratidas avait Taile droite, et tous ses vaisseaux étaient légers et faciles à manier. On n'avait point encore vn sur mer tant de Grecs armés les uns contre les autres. Mais ce spectacle déconcerta' Hermon, pilote de Callicratidas. Efî'rayé du nombre de la flotte athénienne et de la faiblesse de celle des Péloponésiens, Hermon conseilla à san général de préférer une sage retraite à un combat malheureux. Callicratidas répondit avec une fierté Spartiate : « Ma perte ne fera aucun tort à ma patrie, et ma fuite me couvrirait de honte. » Cette réponse est belle, quoique traitée de rodomontade par un historien.
Cependant, on en vint aux mains avec une ardeur égale ; Callicratidas donna le premier. Les devins l'avaient averti qu'il serait tué dans le
combat, et il était résolu de vendre cher sa vie. Il pousse rapidement son vaisseau sur les bâtiments ennemis; il en coule plusieurs, en fracasse d'autres, et brise les rames de tous ceux qui rapprochent. Il semblerait quHl veut attaquerlui seul toute la flotte des Athéniens. Il lonibe sur le vaisseau de Périclès avec tant d'impétuosité, qu'ail y fait une grande ouverture : mais Téperon s'y trouve malheureusement engagé; et Périclès l'ayant accroché avec des grappins, plusieurs Athéniens Tenvironnent et viennent à Tabordage. Il se fait sur ce vaisseau un carnage horrible; Callicratidas y combat avec tout le courage et Tintrépidité d'un héros ; mais accablé par la multitude, il tombe sans vie sur un monceau de mortsi
La perte de ce général décida de l'action. L'aile droite commença à plier : l'aile gauche fut ensuite enfoncée, et la victoire se déclara pour les Athéniens. Ils perdirent dans ce combat vingt-cinq vaisseaux avec tout leur équipage, et les Lacédémoniens soixante-dix-sepl. Les débris de là flotte péloponésienne se sauvèrent à Chio et à Cnmes, et les Alhénicns allèrent débarrasser Conon. Etéonice, qui le tenait bloqué devant Mytilène, ayant appris la défaite de Callicratidas, ne pensa plus qu'à prévenir la sienne par la fuite ; mais pour assurer sa retraite, il fit faire de grandes réjouissances, comme si la flotte d'Athènes avait été défaite; pendant que Conon, occupé de ces bruits, ne songeait qu'aux moyens de sortir par composition de ce mauvais |)as , Etéonice se relira par terre à Méthymne, et envoya ses vaisseaux à Chio. Conon ainsi dégagé, alla joindre avec ses quarante vaisseaux la flotte victorieuse, avec laquelle il fît voile vers Samos.
Cette victoire, si glorieuseponr Athènes, lui devint cependant fatale, et fut comme l'instrument de sa ruine; les chefs de la flotte s'y étant rendus, ces ingrats républicains les condamnèrent a perdre la vie, pour n'avoir pas enterré les corps de ceux qui avaient été tués dans le dernier combat, et dont la côte était toute couverte.
On sait jusqu'où les Grecs portaient la piété pour les morts : il paraissait néanmoins plus nécessaire ici de dégager Conon que de pourvoir à leur sépulture ; mais les généraux athéniens ne purent faire ni Tun ni l'autre, parce qu'une violente tempête les contraignit de relâcher aux Arginuses.
Les Athéniens, aussi prompts à se repentir de leurs injustices qu'à les
commettre, regrettèrent inutilement de bons citoyens, qui leur clevenaient nécessaires, et furent obligés de confier leur armement naval à Conon, auquel ils associèrent deux autres généraux. Ils assemblèrent à Samos cent soîzante-treize vaisseaux, à la garde de Tile, et firent voile avec le reste vers THellespont.
LesLacédémoniens, de leurcôté faisaient de grands préparatifs. Leurs alliés, assemblés à Ephèse, envoyèrent à Sparte, demander Lysandre pour amiral, parce qu*'ils s''accommodaient mieux de lui que de Gallicralidas. Celui-ci était un bomme droit, inflexible, d'une vertu austère, et à répreuve des flatteries, de la crainte et des promesses. Lysandre, au contraire, était un homme souple, d'une vertu peu rigide, et rien moins qu"'incorrup(ible. Les Lacédémoniens accordèrent Lysandre au désir de leurs alliés; mais comme il était défendu par une de leurs lois de donner deux fois au même homme le commandement en chef, ils élurent pour amiral Aracus, et nommèrent Lysandre en second, aux conditions cependant que le premier n'aurait que le nom d'amiral, et que Lysandre en aurait toute l'autorité.
Lysandre, au commencement de la campagne, assembla à Ephèse tous les vaisseaux de TElat, et des confédérés de Sparte. Il fit radouber ceux qui avaient besoin de l'être, et en fit construire de nouveaux. Il alla croiser avec ces vaisseaux; il prit en passant quelques villes alliées d'Athènes, et dirigea sa course et ses projets vers l'Hellespont, où il prit la ville de Lampsaque. Les Athéniens le suivaient avec cent qnatVe-vingls vaisseaux : ils le trouvèrent à l'ancre devant cette ville, où l'Hellespont est fort étroit, et dès le lendemain, ils se rangèrent en bataille. Lysandre en fit autant, mais il sut éviter ce combat inégal. Les Athéniens prirent celte conduite pour un elTet de sa faiblesse ; et le regardant comme un ennemi méprisable, passèrent quatre jours à lui présenter le combat, sans pouvoir engager la moindre action.
Alcibiade , qui était alors retiré dans la Chersonèse de Thrace, conservant toujours de la tendresse pour son ingrate patrie, vint trouver les chefs athéniens, et leur fit remarquer les fautes qu'ils faisaient : il leur représenta qu'ils étaient peu en garde, et mal précautionnés contre un ennemi attentif; qu'ils étaient dans un mauvais parage , sur une côte qui n'avait aucun abri , et que la liberté qu'ils donnaient à leurs équipages àe descendre à terre pouvait leur devenir funeste ; il leur
offrit même son secours , et celui de ses amis. Les chefs de la flotte athénienne , par une jalousie mal entendue , se persuadèrent que s'ils acceptaient ces offres, on mettrait sur leur compte les mauvais succès, etqu'AIcibiade aurait tout Phonneur des bons. Ils lui parlèrent durement et le renvoyèrent. Le cinquième jour, les Athéniens firent encore la même manœuvre, et se retirèrent assez nonchalamment. Lysandre envoya après eux quelques vaisseaux pour les observer. Ils s^aperçurent alors que la plupart de leurs gens étaient à terre. Ils retournèrent sur leurs pas, et quand ils furent au milieu du détroit, ils élevèrent sur une pique un bouclier d'airain; c'était le signal de lever Tancre.
Lysandre mit aussitôt à la voile, et tous ses vaisseaux coururent rapidement sur les Athéniens, qui ne les attendaient pas. Conon fut le premier qui les aperçut : il fit sonner l'alarme , pour rassembler ses soldats, dont les uns étaient occupés à faire leurs provisions, et les autres se divertissaient ou dormaient; mais voyant les ennemis si près de lui, il se sauva avec huit vaisseaux dans l'île de Chypre. Lysandre tomba avec furie sur la flotte athénienne : il prit tous les vaisseaux dégarnis de troupes, brisa ou coula une partie de ceux qui se défendirent , et s'empara des autres : en sorte que de toute cette armée navale, il n'y eut que les huit galères de Conon qui se sauvèrent , et le vaisseau sacré nommé Paralos. Il paraît que cette flotte des Athéniens était le dernier effort de leur puissance, puisqu'ils avaient fait entrer dans leur armement un vaisseau qui n'était destiné que pour des usages religieux.
Lysandre, après cette victoire, fit voile vers Lampsaque avec son armée, au bruit des trompettes et des autres instruments. La mer et les rivages retentissaient de cris d'allégresse : chaque vaisseau traînait comme en triomphe une galère captive , et toute la flotte était chargée des plus riches dépouilles des Athéniens, et de trois mille prisonniers. Lyj^andre alla reprendre Byzance et Chalcédoine , et retournant par l'Hellespont, il fit voile vers Lesbos avec deux cents vaisseaux, soumit toutes les villes de l'île, et envoya Eiéoniçe avec dix vaisseaux, s'emparer de celles de la Thrace , qui abandonnèrent les Athéniens.
Après avoir soumis presque tous les alliés des Athéniens, il crut qu'il pourrait s'emparer d'Athènes dans le premier étonnement où des succès si rapides l'avaient jetée. Cette ville était déjà bloquée d'un côté par le fort de Décélie ; mais elle fut bientôt assiégée dans les formes
par terre et par mer. Agis et Pausanias sortirent de Lacéde'nione avec rariiîée la plus nombreuse qu^is purent assembler, et allèrent camper dans les faubourgs d'Alhènes. Lysandre l'enveloppa du côté de la mer avec une armée navale de plus de deux cents voiles, et se saisit de toutes les avenues de son port. Les Lacédémoniens la pressèrent d'abord ; mais prévenus qu'il est dangereux de réduire au désespoir des hommes- courageux, ils élargirent un peu le blocus, et se contentèrent de leur couper les vivres. On se représente aisément quelle était alors la situation des Athéniens.
Ce peuple, après avoir joui si longtemps de Tempire delà mer et de la Grèce, voyait ses ennemis triomphants, la révolte allumée dans son sein, ses alliés armés contre lui, ses vaisseaux enlevés, ses magasins dépourvus de munitions, son port sans navires, et sa ville enfin sans armée, sans secours et sans ressources; ainsi désespérant de se défendre, il envoya proposer à Agis une alliance avec Lacédémone, aux conditions qu'on lui voudrait imposer, pourvu qu'on conservât la ville et le port. Agis envoya les députés à Sparte. A peine eurent-ils exposé leur commission devant les éphores, qu'ils furent congédiés sans rien obtenir.
Après plusieurs mois de siège , pendant lesquels les Athéniens souffrirent beaucoup de la famine et de leurs divisions , la paix leur fut accordée aux conditions que les fortifications du Pirée seraient démolies , que les Athéniens ne pourraient avoir plus de douze vaisseaux , qu'ils céderaient toutes les places qui leur étaient soumises , qu'ils reconnaîtraient les Lacédémoniens pour leurs supérieurs, et qu'ils feraient une ligue offensive et défensive avec eux.
Ces conditions réglées et acceptées , Lysandre entra dans le port d'Alhènes , au son des trompettes. Il fil démolir les fortifications et brûleries vaisseaux qui restaient aux Athéniens,
C'est ainsi que se termina la fameuse guerre du Péloponèse. Lysandre, après avoir affermi ses conquêtes , dicté des lois aux vaincus, réduit ceux qui n'étaient pas encore soumis , établi l'empire des Lacédémoniens sur toutes les mers , et donné des récompenses à ceux qui avaient partagé ses travaux, congédia son armée navale et retourna àSparteavçcun riche butin. Cyrus, fils de Darius Nolhus, roi de Perse, comme témoignage de son estime , lui fit présent d'une galère d'or
179 HISTOIRE GI NliUALE DE LA MARINE.
et d'ivoire de deux coudées de loDg. Mais ie monument le plus glorieux pour lui est sans doute d'avoir terminé par sa prudence et sa (■valeur une guerre ruineuse , pendant laquelle fut répandu le plus beau sang de la Grèce.
La décadence d'Athènes paraît aussi surprenante qu'elle fut prompte; mais il y a tout lieu de s'étonner encore qu'elle ne soit pas arrivée plus tôt. Si les Athéniens ont conservé si longtemps leur supériorité dans la Grèce , c'est un effet de leur bonheur autant que de la bonne constitution de leur gouvernement. Polybe , qui les connaissait bien , les représente comme un peuple remuant , inconstant , rempli d'inégalités, qui devait toute sa fortune à la capacité de ses généraux; ingrat , jaloux des meilleurs citoyens , et persécuteur déclaré du mérite. Il eût été bien difficile qu'avec de pareilles dispositions il n'eût pas travaillé lui-même à sa ruine.
L'orgueil et l'abus des prospérités qui préparèrent la chute d'Athènes firent bientôt éprouver le même sort à son insolente rivale , et la décadence de ces deux villes fit changer de face à toute la Grèce.
Les Lacédémonieus , fiers de leurs succès, au lieu de travaillera affermir leur domination, ne songèrent qu'à l'étendre, persuadés qu'ayant soumis les Athéniens , ils ne devaient plus trouver de puissance en état de leur résister. Pleins de cette aveugle confiance, ils firent la guerre au roi de Perse, dans l'espérance de conquérir une partie de l'Asie. Artaxercès Mnemon , ou le Mémoratif, qui régnait alors, mit sur pied une armée de terre et une armée navale. Il donna le commandement de ses forces maritimes à Conon, pour lier ainsi ses intérêts avec ceux de ce général athénien , ennemi déclaré de Lacédémone. La flotte de Conon , qui était de plus de quatre-vingt-dix voiles, avait jeté l'ancre à la presqu'île de la Carie , dans l'Asie Mineure. Celle des Lacédémonieus était àCnide, ville maritime, et composée de quatre-vingt-cinq vaisseaux. Lysandre, qui la commandait, brûlant de se distinguer, leva l'ancre , mit son armée en ordre de bataille, et alla droit aux Athéniens, qui n'étaient pas éloignés.
Conon , ayant aperçu la flotte lacédémonienne , prit le large et alla au-devant d'elle. On se présenta au combat avec une égale fierté : le premier choc fut vif de part et d'autre , mais il ne fut pas soutenu par les Lacédémomens : ils abandonnèrent lâchement leur général et se re-
niSTOIRE GENERALE DE LA MARINE. 171
tirèrent vers les côtes. Lysandre n''ayant pu , malgré tous ses efforts , rappeler ses allies au combat, voulut mourir en Lacédémonien : il fondit seul sur les Perses et en fit périr un grand nombre ; mais, obligé de céder à la multitude, il tomba mort au milieu des ennemis qu^l avait tués de sa main. Conon poursuivit les fuyards , leur prit cinquante vaisseaux , dont les équipages s'étaient sauvés à la nage , et fit cinq cents prisonniers. Les débris de la flotte lacédémonienne se retirèrent à Cnide.
Conon, qui ne risquait rien dans cette guerre, parce qu''il la faisait aux dépens des Perses , profita de ce premier avantage pour venger et servir sa patrie. Il courut les mers avec sa flotte , et fit soulever la plupart des alliés de Lacédémone. Il employa même la force pour soumettre et engager dans le parti d'Athènes plusieurs villes de TAsie Mineure , une partie des îles de l'Archipel , les Cyclades , Cythère et plusieurs autres : ensuite , il fit voile vers Athènes , d'où il chassa la garnison que les Lacédémoniens y avaient mise , rendit la liberté aux habitants, et rétablit le port et les murailles de la ville. Ainsi Athènes se releva par la chute de Sparte , et les Lacédémoniens furent obligés de faire une paix honteuse avec le roi de Perse.
Artaxercès, après avoir terminé cette guerre, tourna ses armes du côté de l'île de Chypre. Evagoras s'y était fait roi de Salamine, et avait soumis à sa domination une grande partie de l'île. Ceux qu'il n'avait pu réduire sous son obéissance implorèrent la protection du roi de Perse. Artaxercès, qui regardait l'île de Chypre comme un asile agréable et commode pour ses vaisseaux, envoya aux Cypriots le secours qu'ils demandaient. Il fit passer dans l'île une armée de terre de trois cent mille hommes, et une armée navale de trois cents vaisseaux.
Evagoras fit de son côté des alliances et de grands préparatifs pour se défendre. Il mil d'abord en mer quatre-vingts navires, auxquels il en joignit vingt autres, tirés de la Phénicie, avec cinquante voiles qu'il reçut du roi d'Egypte, et soixante que lui fournirent ses autres alliés. Comme parmi ces deux cent dix vaisseaux, il y avait beaucoup de bâtiments légers, il les fit croiser sur les Perses. Ces bâtiments leur coupèrent les vivres, enlevèrent leurs convois, et firent sur eux des prises qui les désolèrent. Pendant ces petites expéditions, il tenait sa flotte en haleine et l'exerçait.
122 HISTOIRE GENERALE DE LA jIARINE.
Un jour il découvre celle des Perses, qui s^approchait de IMle en assez mauvais ordre; il tombe brusquement sur eux en ordre de bataille, prend et coule plusieurs vaisseaux ennemis, et met le reste en déroute. L'amiral des Perses, revenu de la surprise que celte attaque imprévue lui a causée, rallie sa flotte, la met en ordre de bataille, et charge vivement celle d'Evagoras, qui est bientôt rompue et mise en fuite. Les Perses, après avoir pris un grand nombre de vaisseaux ennemis, vont assiéger Salamine par terre et par mer ; mais le roi leur échappe, et se relire avec dix vaisseaux en Egypte, où, se voyant trop faible pour continuer la guerre, il négocie un accommodement avec le roi de Perse, qui le laisse régner à Salamine, sans aucune autorité sur les autres villes de Pîle.
Pendant cette guerre de Chypre, les Athéniens et les Lacédémoniens se harcelaient continuellement, se battaient sur mer dans toutes les occasions, et, ne pouvant plus occuper de grandes flottes, faisaient de petits armements. Les Athéniens, oubliant bientôt les obligations qu^ils avaient aux Perses, envoyèrent dix navires au secours d''Evagoras. Une telle conduite devait leur faire des ennemis de leurs prolecteurs; mais ceux-ci furent vengés par leur imprudence. Une flotte lacédémonienne de vingt-sept voiles rencontra les dix vaisseaux athéniens, et s'en empara. Les Lacédémoniens agirent aussi dans celte occasion contre leurs intérêts, et en assez mauvais politiques, puisqu'ils devaient favoriser un secours qui fortifiait un ennemi des Perses.
A la guerre de Chypre succéda celle de Lacédémone contre les Corinthiens et contre les Thébains. Les Athéniens prirent parti pour ceux-ci, ce qui ranima les anciens démêlés d^'Alhènes et de Lacédémone, qui n'*étaienl qu'assoupis. Les Lacédémoniens, choqués de cette confédération, entreprirent de mettre la famine dans la ville d'Athènes. Pour exécuter ce projet, ils envoyèrent leur amiral Pollis avec sa flolle, croiser du côlé des îlesd'Egyne et d'Andros, pour lui enlever tous les bâtiments qui lui portaient des blés. Les Athéniens commandèrent des vaisseaux pour convoyer ceux-ci, et pour écarter un ennemi qui les incommodait. Ils firent partir Chabrias avec quatre-vingt-trois navires. Le général athénien fit voile vers Naxos, dans le dessein d'attirer son ennemi au combat, ou de prendre la ville capitale de l'île: il en forma le siège, et la battit vivement avec ses machines.
Ce qu^il avait prévu arriva. Pollis vint au secours de la place avec sn flotte, composée de soixante-cinq bâtiments. Les deux généraux, étant en présence se mirent en bataille. Le Lacédémonien qui commandait son aile droite, tomba avec furie sur Taile gauche des Athéniens, et avec son éperon, qui était armé de fortes pointes de fer, il brisa le navire de celui qui la commandait, et le tua de sa main ; ensuite il coula d'autres vaisseaux, et en mit plusieurs en fuite. Chabrias, s''apercevant que son aile gauche était maltraitée, détacha des vaisseaux pour la soutenir; et lui, avec ses meilleurs voiliers, ayant enfoncé les ennemis, décida Taction à son avantage.
Les Lacédémoniens perdirent dans ce combat trente-deux vaivsseaux, dont huit furent pris avec tout leur équipage , et les Athéniens dixhuit seulement. Si Chabrias avait poursuivi les fuyards, il n'en serait pas échappé un seul ; mais il craignit qu'en les serrant de trop près, une tempête ne le jetât au loin , et que se trouvant par là dans rirapossibilité de donner la sépulture aux morts, on ne le condamnât luimême à perdre la vie, comme il y en avait des exemples. C'est pourquoi il fit recueillir les cadavres flottants des Athéniens , pour les mettre dans des tombeaux, ce qui sauva la vie à plusieurs, qui la disputaient encore contre les flots. Chabrias, chargé de butin, s'en retourna à Athènes, où il fut reçu avec les applaudissemeats que méritait le pretnier avantage emporté sur Lacédémone depuis la guerre du Péloponèse.
Timothée, qui lui succéda dans le commandement sur mer, fît un grand nombre d'expéditions heureuses ; il parcourut le Péloponèse avec une flotte de soixante vaisseaux, et le ravagea. Il retint par là les Lacédémoniens dans leur pays, et les empêcha de s'opposer aux progrès des Thébains. Il prit ensuite la route de Corcyre , s'empara de cette ville, et traita les habitants avec tant d'humanité, qu'en se rendant maître de leur liberté il s'acquit leur estime et leur gratitude. Les Lacédémoniens soufl*rirent impatiemment la reddition de Corcyre, et envoyèrent contre Timothée une flotte de cinquante-cinq bâtiments, commandée par Nicolochus. Ce général , plus entreprenant que brave , devait fortifier sa flotte de six vaisseaux qu'on lui envoyait d'Ambrachia, ville de l'Albanie méridionale, située dans le golfe de Larta ; mais avant que ces six vaisseaux eussent joint sa flotte, il attaqua celle de Timothée, qui était de soixante navires.
174 ÎÎISTOIRE GLXERALE DE LA MARINE.
Le général athénien le battit, et la victoire se déclara pour le plus grand nombr* Nicolochus étant renforcé des six vaisseaux d'Ambrachia, alla encore chercher Timothée, qui se radoubait dans un port voisin : le général athénien, qui n''en pouvait sortir qu^avec un désavantage évident, s'y retrancha le mieux qu'il put. L'orgueilleux Lacédémonien ne pouvant l'engager au combat, au défaut d'une victoire réelle, se fit un triomphe imaginaire; et, tout fier d'avoir tenu l'ennemi bloqué, il érigea un trophée. L'amiral athénien s' étant refait à loisir, sortit enfin du port , grossit sa flotte de dix vaisseaux, qui lui furent envoyés de Corcyre, et se trouva bientôt maître de la mer.
L'île de Corcyre était trop à la convenance des deux partis, pour n'être pas disputée : les Lacédémoniens formèrent le dessein de la reprendre ; ils y envoyèrent Mnasippe avec une flotte de soixante navires. Ce nouveau général, au Heu de se concilier les habitants de Corcyre, comme avait fait Timothée, les rebuta par ses duretés; il ravagea la campagne, porta partout la désolation, et fit des esclaves de tous ceux qui purent tomber entre ses mains . L9s Corcyréens , outrés de ces mauvais traitements, demandèrent du secours aux Athéniens. On leur envoya soixante navires assez délabrés, sous le commandement de Timothée. Ce sage parcourut d'abord toutes les îles alliées pour mettre ses vaisseaux en état. Mais les Athéniens, impatients d'une lenteur si nécessaire, le déposèrent et donnèrent le commandement de leur flotte à Iphicrate.
Ce nouvel amiral , pour se rendre agréable à sa patrie, tint une conduite tout opposée à celle de son prédécesseur ; il arma au plus tôt sa flotte, la fortifia de tous les vaisseaux qu'il put trouver dans les rades de l'Altique, y joignit les deux galères sacrées, et avec soixante-dix vaisseaux fit voile ver& Corcyre. Cependant Mnasippe pressait la capitale de l'île ; mais il fut tué dans une sortie faite par les Corcyréens. Hypermène , son lieutenant , informé du secours d'Athènes , leva le siège , abandonna son camp et fit rembarquer ses troupes avec les esclaves qu'il avait pris dans l'île. Iphicrate qui ne savait point ce qui s'était passé à Corcyre, continuait sa route. Comme il avait dessein de givrer un combat à son arrivée, il y disposait toute sa flotte. Il ne voulut point se servir de ses voiles, quoiqu'il eût le vent favorable, et n'employa que les rames , pour endurcir ses matelots et les accoutumer au
travail. Quand son équipage prenait ses repas à terre, selon l'usage de ce temps-là, il Tobligeait de se rembarquer au premier son de la trompette , et les traîneurs étaient punis. Lorsqu'il faisait rafraîchir ses troupes en pays ennemi , il posait des corps de garde à de certaines distances, et des sentinelles au haut des mâts. Comme il était quelquefois obhgé de camper la nuit, il ne souffrait aucuns feux dans son camp, et les faisait allumer plus loin, afin de n'être pas découvert ^ s'il naviguait la nuit, ces matelots travaillaient et se reposaient tour à tour j si c'était le jour, il mettait sa flotte en bataille, et lui faisait faire toutes les évolutions navales , comme s'il allait aux ennemis ; par là il évitait la surprise, et était toujours en état de surprendre les autres.
En passant, il se rendit maître de Céphalonie ; et étant arrivé à la hauteur de Corcyre , il enleva dix vaisseaux siciliens qui venaient au secours des Lacédémoniens. Il alla ensuite aifermir l'alliance de quelques îles confédérées ; et ayant fortifié sa flotte des vaisseaux de Corcyre , elle se trouva forte de quatre-vingt-dix voiles. Après avoir mis ordre à tout dans le pays, il alla mettre l'île de Céphalonie à contribution, et prit la route du Péloponèse. Il courut sur les villes frontières des Lacédémoniens et en mit quelques-unes dans les intérêts d'Athènes, soit par la crainte, soit par la violence.
Les démêlés d'Athènes et de Lacédémone, qui semblaient devoir être éternels, furent assoupis lorsqu'on y pensait le moins. Les deux peuples rivaux se réconcilièrent et firent la paix, en partie par l'impossibilité où ils s'étaient mis de faire la guerre. Cette paix fut très-glorieuse à Athènes, puisque les ambassadeurs de Sparte reconnurent en plein sénat que l'empire de la mer appartenait aux Athéniens, soit par la situation avantageuse de leur pays, soit par la multitude et la commodité de leurs ports, soit par le grand nombre de leurs vaisseaux, soit par la connaissance de la marine, de l'architecture navale, et de toutes les sciences nécessaires pour la navigation, soit enfin par l'expérience de ses gens de mer , et par les victoires navales qu'ils avaient remportées.
Après cette paix, les Athéniens se trouvèrent engagés dans une nouvelle guerre, qui fut nommée la guerre des alliés. Les îles de Ghio, de Rhodes, de Cos, et la ville de Byzance avaient fait alliance avec Athènes , et en dépeiidaieût en quelque sorte ; mais lassées de cette
dépendance, elles s'en détachèrent, firent une ligue entre elles, et mirent en mer une flotte de cent vaisseaux. Les Athéniens en avaient une de soixante navires sous la conduite de Charès ; ils en mirent encore un pareil nombre en mer , sous la commandement dlphicrate et de Timothée. Les hostilités commencèrent vivement de part et d'autre.
Les Athéniens allèrent assiéger Chio : Chabrias, qui était dans cette flotte comme passager, ne pouvant point donner d'ordre, parce qu'il n'avait point de commandement, voulut entraîner par l'exemple de sa valeur ceux qu'il ne pouvait conduire par l'autorité. Il s'ouvrit un passage dans le port et y entra le premier, se persuadant qu'on aurait honte de ne le pas suivre; son espérance fut trompée, il ne fut pas suivi, et il fut enveloppé d'une multitude d'ennemis qui le chargèrent de tous côtés : il se défendit avec beaucoup de courage ; mais son vaisseau, ayant été percé par l'éperon d'un navire ennemi, fut coulé ; l'équipage se sauva à la nage, et Chabrias péril, lui seul, avec son vaisseau ; il aurait pu se dérober au péril en nageant, comme les autres, du côté de sa flotte qui était à l'entrée du port; mais il aima mieux périr, que de mettre bas les armes.
Les peuplés confédérés d'autre part faisaient la guerre avec beaucoup d'ardeur; et ne pouvant la porter chez les Athéniens, ils tournèrent leurs armes contre leurs alliés : ils allèrent ravager Imbros, Lemnos, et d'autres îles dépendantes d'Athènes; et tirèrent du pillage de quoi fournir aux frais de la guerre. Ils allèrent ensuite mettre le siège devant Samos. Iphicrate et Timothée ayant joint Charès, la flotte alla faire le siège de Byzance. Les confédérés abandonnèrent le siège de Samos, et volèrent au secours de celte place. Les deux flottes ennemies se rencontrèrent dans rHellespont, toutes deux résolues de risquer un combat; mais comme on s'y disposait de part et d'autre, il survint une violente tempête, qui rendit ces préparatifs inutiles.
Charès, qui se raidissait contre les plus grands obstacles, moins par valeur que par bravade, voulut aller aux ennemis, malgré la violence du vent et l'agitation des flots. Iphicrate et Timothée, que beaucoup de belles actions mettaient au-dessus du moindre soupçon qu'on aurait pu former contre leur bravoure, ne voulurent point avoir à combattre }ù gros temps et les ennemis à la fois. Jaloux de ces deux grands
hommes, Charès écrivit contre eux à Athènes, et les accusa d^avoir empêché la défaite entière des ennemis, qui, selon lui, était certaine s^ils avaient voulu le seconder. Comme les Athéniens étaient fatalement conduits à maltraiter toujours le mérite, Iphicrate et Timothée furent rappelés, et condamnés à une amende pécuniaire.
Se trouvant seul investi du commandement de la flotte, Charès, pour se rendre agréable aux Athéniens, chercha les moyens de la faire subsister par lui-même; Artabase les lui fournit. C'était un sujet révolté du roi de Perse. Ce prince envoya des troupes pour le réduire. Artabase demanda du secours à Charès, et l'intéressa dans sa querelle par de brillantes promesses. Charès prêta ses forces à Artabase, qui battit l'armée du roi de Perse; et Artabase, par reconnaissance, l'indemnisa de façon à défrayer sa flotte. Eblouis par l'intérêt qu'ils croyaient y trouver, les Athéniens applaudirent d'abord à la conduite de Charès ; mais quand ils surent que le roi de Perse voulait se venger sur Athènes de l'insulte qu'il avait reçue de son général, et qu'il avait dessein de prêter trois cents vaisseaux aux confédérés , ils songèrent à prévenir une guerre qui ne pouvait que leur être funeste, en faisant la paix avec ces derniers, à la condition qu'ils seraient affranchis de la dépendance d'Athènes. Ainsi se termina la guerre sociale, après avoir duré trois ans.
Iphicrate , Chabrias et Timothée peuvent être regardés comme les derniers des Athéniens. Athènes, en produisant ces trois grands hommes, fit comme un efîbrt suprême; et l'histoire grecque, si prodigue d'éloges, ne fait plus mention d'aucun capitaine dont la mémoire mérite d'être conservée.
La Grèce, dans la suite, changea de face ; toute la fortune d'Athènes et de Lacédémone passa à Thèbes; et Thèbes, à son tour, après de brillantes prospérités, tomba dans la même décadence, et abandonna l'empire de la Grèce aux Macédoniens.
Philippe de Macédoine, dont les Etats étaient renfermés entre la
mer Egée, les montagnes de la Mœsie, l'Epire et la Thessalie, se
trouvant resserré dans des bornes trop étroites, voulut s'agrandir et
s'élever sur les débris de la Grèce. Mais s'il parvint à opprimer la
liberté de ses peuples, ce fut moins par la force de ses armes que par
ses artifices et ses corruptions. Démosihène néanmoins nous apprend L I - 23
que Philippe n'avait pas négligé la marine, et quHl voulut même s'eniparer de Tempire de la mer. Pour réussir dans ce projet, sous prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa une flotte et fit construire des arsenaux, où Ton exerçait matelots et pilotes ; mais comme il redoutait les Athéniens, dont les forces maritimes étaient considérables, il leur proposa de réunir leurs vaisseaux, pour chasser les corsaires qui troublaient la liberté de la navigation. On fît voir aux Athéniens que Philippe voulait se servir d^eux contre eux-mêmes ; qu^à la faveur de cette confédération, il irait suborneras leurs alliés, pour les gagner à force d''argeDt et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de s^en rendre maître.
Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre. Il prit la ville d'Olinthe, malgré le secours de trente vaisseaux que les Athéniens y envoyèrent. Pendant que les villes de la Grèce se disputaient la souveraineté, il les soumit à son empire; il observait tous leurs mouvements, il donnait du secours aux plus faibles pour affaiblir les plus fortes, et il les assujettit enfin les unes et les autres. Cependant il ne perdait pas de vue la marine jet cherchant des places commodes pour rétablir, il se fixa sur Périnthe, nommée anciennement Héraclée, et sur Byzance, qui était alliée d^ Athènes. Ces deux villes lui paraissant bien situées pour les expéditions navales quMl méditait, il en forma le siège ; mais les Athéniens envoyèrent aux Byzantins un secours de cent vingt voiles, qui fut encore fortifié des vaisseaux de ceux de Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette armée navale fit peur à Philippe : il leva le siège et se relira après avoir perdu une partie de sa flotte.
Le siège de ces deux villes avait infiniment coûté à Philippe, et ses finances étaient épuisées. Pour les réparer, il fit le métier de pirate : il alla courir les mers avec ses vaisseaux, et il enleva cent soixante-dix bâtiments chargés de marchandises, dont le butin lui fut d'une grande ressource pour continuer la guerre ; mais une mort violente arrêta le cours de ses entreprises et de ses projets : il fut tué dans le temps que, sous le titre spécieux de généralissime de la Grèce, il se disposait à aller combattre les Perses, et qu'il se regardait déjà comme le conquérant de l'Asie, au milieu des jeux, des spectacles et du superbe appareil des noces de sa fille Cléopâire, qu'il mariait au roi d'Epire. Il n'était âgé que de quarante-sept ans.
Alexandre, son lils, qui lui succéda, ne fut pas moins Théritier de son ambition que de ses Etats. Il entra dans toutes les vues de son père, et forma des projets encore bien plus vastes. Nous ne parlerons ici que de ses expéditions maritimes.
Alexandre, suivant le plan de son père, voulant humilier les Perses, partit de la Macédoine pour cette expédition. Il avait un petit nombre de vaisseaux qu'il fit entrer dans le fleuve Stryraon, qui se jette dans l'Archipel, et forma sa flotte à son embouchure. Elle se trouva composée de soixante vaisseaux. Ces navires avaient été en partie fournis par ses alliés; les Athéniens n'en donnèrent que vingt. Ils se défiaient de Tambition démesurée de ce jeune monarque. Alexandre, ayant assemblé ses troupes, suivit le rivage de la mer jusqu'à Sestos, pendant que ses vaisseaux côtoyaient la terre. Il passa ensuite THellespont avec son armée, et voulut être lui-même le pilote du vaisseau qu'il montait. Il immola dans ce passage des victimes aux dieux marins, pour se les rendre propices. Il jeta dans la mer un vase d'or avec lequel il avait fait des libations; et touchant aux bords de l'Asie, il lança son javelot sur la terre, comme pour prendre possession de celte contrée, et sauta tout armé sur le rivage.
Les Perses, qui étaient alors bien déchus de la valeur de leurs ancêtres, avaient pour roi Darius, fils d'Arsane. Ce prince était vaillant et hardi, et il avait donné , sous Arlaxercès , des preuves éclatantes de sa bravoure. Il avait conçu beaucoup de mépris pour la jeunesse d'Alexandre; et ayant appris qu'il était parti de la Macédoine pour le venir combattre, il avait commandé' à ses généraiix de se saisir de ce jeune furieux, et de lui faire donner des coups de fouet, pour le punir de sa témérité, et inventer même d'autres outrages. Cependant, quand il sut que ce jeune conquérant marchait à lui, couvert des lauriers qu'il avait moissonnés chez ses voisins, il prit des mesures sérieuses et se prépara à le recevoir.
La première rencontre d'Alexandre et des Perses se fit dans les campagnes d'Adrastée, qui sont arrosées par le Granique, fleuve d'une grande rapidité. Alexandre le passa avec une fierté étonnante, passage lui valut la première victoire qu'il remporta sur les P( continua sa route vers l'Asie Mineure, et voulut faire couper, golfe de Smyrne, l'isthme qui est entre Téos et Clasomèney
succès ne répondit point à son espérance : ce fut la seule entreprise où il échoua. Après la perte de la bataille du Granique, Mnéraon, général des Perses, s''était retiré à Milel, ville célèbre entre Eplièse et* Halycarnasse ; Alexandre en fit le siège par mer et par terre. Les Perses, qui avaient une flotte de près de quatre cents vaisseaux, étaient en état de défendre cette place ; mais au lieu de lui donner du secours, ils allèrent jeter Pancre au promontoire de Micale. Alexandre, habile à profiter des fautes de ses ennemis, avec son armée navale, qui n"'était que de cent soixante vaisseaux , s''empara d'une petite île située audessus de Milet, et entra ensuite dans le port de cette ville, pour empêcher tous les secours qu'on y pourrait jeter , ce qui lui en facilita la prise.
Cependant les Perses, qui tenaient la mer, s'y promenaient librement, et provoquaient sans cesse les Macédoniens, qui, se sentant beaucoup plus faibles, n'osaient pas s'exposer au sort d'un combat. Ne pouvant attaquer les Perses sur mer, Alexandre entreprit d'incommoder leur flotte du côté de la terre. Ils avaient mouillé, comme je l'ai dit, devant le promontoire de Micale; il étendit son armée sur le rivage, afin de les empêcher de faire du bois et de l'eau. Cette expédition lui réussit. Se voyant comme assiégés sur mer par des troupes de terre, les Perses allèrent se rafraîchir à Samos, et revinrent aussitôt se présenter en bataille devant le port de Milet. Cinq vaisseaux persans ayant aperçu la flotte des Macédoniens à l'ancre, et plusieurs vaisseaux dans un port voisin, vinrent à pleines voiles pour s'en saisir, conjecturant que l'équipage était à terre. Alexandre fit monter aussitôt des troupes sur dix galères, et leur ordonna d'aller attaquer les Perses. Ceux-ci croyant que le reste de la flotte allait suivre, s'enfuirent, et dans leur retraite, perdirent un vaisseau.
Alexandre, qui reconnaissait le supériorité des Perses sur mer, et l'inutilité de sa flotte , forma le dessein de la renvoyer. Parménion s'y opposait de tout son pouvoir, et voulait hasarder un combat naval : « Si 4es Macédoniens sont vainqueurs, disait-il , les Perses sont perdus ; s'ils sont défaits au contraire, ils se trouveront dans la situation où l'on veut les mettre en renvoyant les vaisseaux. » Il s'engagea même à commander la flotte et à livrer bataille. Alexandre ne manquait pas de raisons pour appuyer son sentiment. Il y avait, selon lui, de
l'imprudence à opposer aux forces maritimes des Perses une flotle aussi faible qu'hélait la sienne ; et à des gens expérimentés sur mer, des gens aussi peu aguerris que l'étaient les Macédoniens sur cet élément. « Je serai nécessairement battu, ajoutait-il ; je perdrai par là toute ma réputation, et mes ennemis reprendront cœur... Laissons les Perses sur les flots, ils ne nous feront aucun mal, en ne nous y rencontrant pas : plus ils auront de forces sur mer, plus ils seront faibles sur terre. »
Quelques auteurs prétendent qu'Alexandre sentait les approches dei Darius, qui venait défendre ses Etats à la tête d'une puissance armée, etl voulait forcer les Macédoniens à se battre en désespérés en leur ôtant les moyens de se sauver par mer. Il tint cette conduite après qu'il eut passé le Granique. Alexandre rangea ses troupes de manière qu'elles avaient ce fleuve derrière elles : ainsi elles perdirent l'espérance de fuir, et se virent dans la nécessité de vaincre ou de périr. Quoi qu'il en soit, il congédia son armée navale, et ne se réserva que les vaisseaux nécessaires pour porter ses machines de guerre.
Ensuite Alexandre poussa ses conquêtes avec beaucoup de rapidité, le long des côtes maritimes de l'Asie; mais en passant sur le rivage de la mer de Pamphylie, il lui arriva une aventure singulière, qui est diversement racontée, et à laquelle on donne des causes bien différentes. Etant parti de Phasèle, ville située entre la Lycie et la Pamphylie, et connue aujourd'hui sous le nom de Fionda, il rencontra le mont Climax, qui seul était capable d'arrêter la marche d'une armée conduite par un capitaine moins entreprenant que lui ; mais comme il savait aplanir les plus grandes difficultés, et que son ardeur s'enflammait parles obstacles, il fit passer une partie de ses troupes par les défilés des montagnes, et mena le reste le long du rivage, entre la montagne et la mer, par un sentier très-étroit. Les uns disent qu'un vent de sud qui régnait alors avait inondé ce passage, et qu'aux approches d'Alexandre, un vent de nord le dessécha, comme si les éléments étaient d'accord avec la forlune, pour favoriser toutes ses entreprises. D'autres disent qu'il profita du reflux de la mer, et qu'il s'engagea dans ce détroit lorsque la mer commençait à baisser, de sorte que ses soldats n'avaient de l'eau que jusqu'à la ceinture. On ajoute que pendant leur passage, le vent se tourna du côté de la mer, fit précipiter les flots, et retarda considérablement le flux, ce qui donna à toute l'armée le temps dépasser.
Quelques auteurs ont trouvé bien du merveilleux dans cet endroit de la vie d'Alexandre ; ils ont cru y voir une protection déclarée des dieux ; et, ce qui paraît étonnant, c''est que Josèphe, qui compare Alexandre à Moïse, et le passage de la mer de Pamphylie à celui de la mer Rouge, ne met point de différence entre ces passages, et les croit Tun et l'autre miraculeux, ou tous deux purement naturels.
Alexandre, qui avait renvoyé sa flotte, ne fut pas longtemps à sentir la nécessité de la rappeler. Il fit revenir ses vaisseaux de la Grèce, pour les opposer à ceux que Darius avait expédiés sous la conduite d'Aristomène, pour reprendre toute la côte de rHellespont. Ce général fut attaqué et battu par les Macédoniens, qui coulèrent tous ses vaisseaux. Alexandre sentit encore mieux la nécessité d'une armée navale, quand il eut formé le siège deTyr. Cette ville célèbre était séparée de la terre ferme par un bras de mer large de quatre stades, exposé à des vents violents et à d'horribles tempêtes. La mer, très-profonde en cet endroit, environnait la ville et la défendait. Alexandre, qui avait dessein d'assiéger cette place, se voyant dans l'impossibilité de la prendre, faute de vaisseaux, envoya des députés à Tyr pour y proposer un accommodement. Les Tyriens, fiers de la protection de Carthage, qui avait alors l'empire de la mer, massacrèrent les députés d'Alexandre, sans vouloir écouler leurs propositions. Alexandre, outré de cet affront, résolut d'en tirer vengeance, et fit le siège de celte place.
Comme Tyr était bâtie dans une île , Alexandre entreprit de faire une chaussée depuis la terre ferme jusque dans la ville, afin d'y conduire ses troupes de plain-pied. Pour venir à bout de ce grand ouvrage, il fit jeter dans la mer des pierres tirées des ruines de l'ancienne Tyr, et des arbres coupés sur le mont Liban, avec leurs feuilles et leurs branches. L'entreprise parut d'abord impossible aux Tyriens, qui s'en moquèrent; mais quand la digue, sortant de ses fondations, parut à fleur d'eau, l'exécution les étonna encore plus que le projet, et ils commencèrent à tout redouter d'un prince qui savait donner un frein à la mer. Cependant ils tâchèrent d'incommoder les travailleurs, soit en faisant des descentes par terre, pour les attaquer, soit en détachant contre eux des chaloupes remplies de soldats. Alexandre, pour contenir les Tyriens, fit construiïe à la tête du travail deux tours de bois, et mit les
ouvriers à couvert sous des peaux et des voiles. Mais comme sa fierté souffrait de la résistance des Tyriens, afin qu^n ne crût pas qu'une ville arrêtait sa valeur, il alla, avec un camp volant, du côté de TArabie, et laissa la conduite du siège à Perdiccas et à Cratère. Pendant Tabsence d'Alexandre, les assièges firent du plus grand de leurs vaisseaux une espèce de brûlot, comme nous l'avons dit au chapitre I", page 28, qui détruisit ce travail.
Alexandre ne fut cependant point déconcerté par cet accident,* et son courage, accoutumé à se raidir contre les obstacles, se ranima par ces disgrâces. Il fit refaire la chaussée dans un autre endroit; et pour la mettre à l'abri des inconvénients de la première, qui opposait le flanc à l'impétuosité du vent, il la fit construire de façon qu'elle se présentait de front pour rompre les flots, et assurer les machines.
Les Tyriens, qui par l'effet de la première chaussée, craignaient le succès de la seconde, mettaient tout en œuvre pour ruiner l'ouvrage. Ils avaient des plongeurs habiles qui allaient entre deux eaux arracher les arbres avec des crochets, et qui faisaient écrouler les travaux. Alexandre , rebuté de toutes ces manœuvres , pensait déjà à lever le siège ; mais il lui vint une flotte de Chypre, et d'autres troupes par mer. Ainsi, se voyant une armée navale composée de cent quatre-vingts vaisseaux, il la disposa en forme de croissant : il se mit à la pointe de l'aile droite, sur un vaisseau à cinq rangs de rames, et donna la gauche au roi de Chypre. Les Tyriens avaient quatre-vingts galères armées; mais ils n'osèrent risquer le combat, et se contentèrent d'arranger leurs trirèmes autour des murailles, pour s'en faire une espèce de Rempart. Alexandre les attaqua, et en coula trois.
Le lendemain, il vint mouiller avec toute sa flotte au pied des murs, qu'il fit battre de toutes parts. La digue étant achevée alors, les Tyriens étaient battus par terre et par mer. Alexandre avait joint deux à deux des galères à quatre rangs, en sorte que les poupes étaient attachées ensemble , et seulement éloignées l'une de l'autre autant qu'il était nécessaire pour que les pièces de bois qu'on mettait entre elles n'eussent point trop de portée. On jetait d'une poupe à l'autre des antennes chargées de planches en travers, pour placer les soldats, qui tiraient à couvert, les proues leur servant de parapet. Mais cet ouvrage eut encore à essuyer l'effort des flots. Il s'éleva la nuit une tempête qui, pous-
sant violemment ces galères les unes contre les autres, en brisa une partie, tandis que le reste, à demi fracassé, n'arriva qu'à force de rames sur le rivage.
Les Tyriens, attentifs à profiter de tous les événements qui affaiblissaient leurs ennemis, firent des espèces d'arbalètes d'une grandeur énorme, qui lançaient sur les vaisseaux ennemis de grosses poutres de bois armées de mains de fer, de crochets, de faux, et de boucliers d'airain remplis de sable brûlant. Ces pièces de bois brisaient les vaisseaux d'Alexandre, écrasaient les soldats, et les couvrant de sable qui les pénétrait jusqu'aux os, répandaient partout la désolation. Une résistance si opiniâtre rendit Alexandre furieux, et, tout prêt de lever le siège, il voulut tenter un dernier effort.
Il rassembla tout ce qu'il put trouver de vaisseaux, qu'il chargea de l'élite de ses troupes : il fît passer cette armée navale devant le port qui regardait l'Egypte, et laissa trente petits navires à celui qui était vis-à-vis de Sidou. Les Tyriens en prirent deux qui montaient ; les autres en furent si épouvantés, qu'ils remplirent l'air de leurs cris. Alexandre fit tourner la flotte du côté d'où venait le bruit : la réale, qui était à cinq rangs, s'approcha la première des Tyriens, et fut attaquée par deux de leurs galères; elle en accrocha une, et l'autre essuya un très-rude choc d'une galère macédonienne. Les autres galères d'Alexandre, et Alexandre lui-même, vinrent à la file, où le combat était engagé; les Tyriens y accoururent aussi , et après avoir dégagé avec beaucoup de peine la galère ^ accrochée, se retirèrent vers la ville avec toute leur flotte. Alexandre les suivit de près ; mais ne pouvant entrer dans le port, il prit ou coula la plupart des vaisseaux tyriens.
Deux jours après, il fit approcher des murs sa flotte et ses machines, pour un assaut général. Son armée navale força le port, et lui-même fit des prodiges de valeur. Enfin, après sept mois de siège, il se rendit maître d'une ville qu'il avait d'abord négligée. Mais il déshonora sa victoire par sa cruauté : il fit mettre le feu aux maisons , passer au fil de l'épée tout ce qui ne s'était pas réfugié dans les temples, et attacher en croix deux mille habitants échappés à la fureur du soldat. Telle fut la triste destinée de celte ville superbe, fameuse par ses richesses , son commerce et ses colonies , et maîtresse de toutes les mers où avaient pénétré ses vaisseaux.
La prise de Tyr n'assouvit point l'ambition d'Alexandre; elle ne servit qu'à fortifier le dessein qu'il avait conçu de se rendre maître de Punivers. Il poussa ses conquêtes dans TAsie avec la rapidité d'un torrent qui entraîne tout ce qui s'oppose à sa violence. Il s'assujettit toute la Perse, et pénétra dans les Indes, résolu à aller jusqu'à l'Océan, qu'il regardait comme l'extrémité du monde. Il avait laissé trente galères à Polémon, pour garder les embouchures du Nil. Il envoya en Crète une flotte pour secourir les villes de cette île, assiégées par les Perses, et pour nettoyer la mer des corsaires qui l'infestaient. Dans la guerre qui se fit en son absence entre les Grecs et les Macédoniens, il fit partir des vaisseaux de Chypre et de Phénicie, pour le Péloponèse.
Alexandre étant arrivé dans les Indes, curieux de voir l'Océan , fit construire plusieurs vaisseaux sur une rivière qui devait l'y conduire. S'y étant embarqué avec son armée, il parvint, à la faveur des guides qu'il avait pris, à une île appelée Cilluta par Arrien. Il y séjourna quelque temps; mais ses guides loi ayant échappé, et n'en pouvant trouver d'autres, il s'abandonna avec ses troupes à la merci d'un fleuve inconnu, qui était l'Indus. Après avoir erré quelque temps à Paventure, il arriva près de la mer. Les pilotes, à l'air qu'ils respiraient, déclarèrent que l'Océan n'était pas loin. Alexandre, plein de joie à cette nouvelle, encourage les matelots à ramer de toutes leurs forces, et représente aux soldats qu'ils sont à la fin de leurs travaux; qu'on ne peut plus rien opposer à leur valeur ni rien ajouter à leur gloire ; que sans combattre davantage ni répandre de sang , ils sont maîtres de l'univers; que leurs exploits vont aussi loin que la nature, et que bientôt ils verront des choses qui ne sont connues que des dieux immortels.
Il mit quelques soldats à terre pour lier commerce avec les natu- ,rels du pays. On ne trouva que des sauvages cachés dans des cabanes; on leur demanda s'il y avait loin jusqu'à la mer, ils répondirent qu'ils n'avaient jamais entendu parler de la mer, mais qu'il y avait environ à trois journées de là une eau amère qui corrompait l'eau douce. On comprit qu'ils désignaient l'Océan sans le connaître. Les matelots avancèrent, et le troisième jour ils trouvèrent que l'eau de la mer com- Jûaençait à se mêler à celle du fleuve ; et comme ils descendaient avec plus de peine , à cause que la marée remontait , ils abordèrent à une
autre île située encore au milieu du fleuve, et coururent aux provisions, ne se défiant point de ce qui devait leur arriver.
Sur les trois heures , le flot revenant ne fit d'abord qu'arrêter le cours de la rivière j mais ensuite il poussa ses eaux avec tant d'impétuosité, qu'elle rebroussa plus vite qu'un torrent ne roule sur la pente d'une montagne. Les soldats, qui n'avaient aucune idée du flux et reflux de l'Océan , le voyant s'enfler tout à coup et inonder les campagnes , croyaient que c'était un signe de la colère des dieux qui voulaient punir leur témérité. Cependant la marée ayant misa flot les navires et dispersé la flotte, ceux qui étaient descendus, surpris 'dun accident si inopiné , coururent pour se rembarquer. Les uns tâchaient d'aborder avec des crocs j les autres, que leur frayeur avait amenés les premiers, n'ayant at tendu ni pilotes ni matelots, ne pouvaient sans eux conduire leurs vaisseaux ; et les galères où ils s'étaient jetés en foule étaient si pleines, qu'on ne pouvait y faire la manœuvre. Les uns criaient qu'on attendît ceux qui étaient à terre, les autres qu'on partît sur-le-champ, et parmi tant de cris différents on ne savait à qui obéir. Les pilotes mêmes étaient alors inutiles, car le bruit empêchait d'entendre leurs ordres, et le trouble où l'on était, de les exécuter. Les vaisseaux commencèrent à s'entre-choquer rudement, et les avirons se brisèrent en se mêlant. Il semblait que ce fût deux flottes ennemies , qui , confondues dans la mêlée , se battaient l'une contre l'autre. Les poupes heurtaient contre les proues et se fracassaient.
Le flot avait déjà couvert toute la campagne qui est bordée par le fleuve, et il ne paraissait plus que quelques éminences, comme de petites îles, où les hommes se sauvaient à la nage après avoir abandonné leurs navires , dont une partie flottait en pleine eau , et l'autre était échouée, selon l'inégalité des lieux inondés par la mer ; jmais ils furent encore bien plus effrayés quand ils virent le reflux de la mer, qui se retirait aussi promptement qu'elle était venue, laissant à sec les mêmes terres qu'elle venait de submerger. Les vaisseaux tombaient, les uns sur la proue, les autres sur le flanc, et les champs étaient semés de bardes, de rames brisées et d'ais fracassés, comme après un vériiable naufrage. Les soldats, craignant toujours quelque nouvelle aventure, n'osaient ni descendre à terre ni reste:r à leur bord. Ce double naufrage sur terre et sur l'eau, dans une rivière qui leur était inconnue, était pour
HISTOIRE GEiSERALlî DE LA MAIUNE. 187
eux un prodige incompréhensible ; encore ne pensaieal-ils pas être à la fin de leurs maux; car, comme ils ignoraient que le flot devait bientôt revenir et relever leurs vaisseaux , ils s''attendaient à mourir de faim et à tomber dans les dernières extrémités. Pour comble de frayeur, ils voyaient ramper autour d''eux cent monstres que la mer avait laissés sur le sable.
Cependant la nuit approchait, et Alexandre ne sachant que devenir, non plus que les autres, était dans une grande inquiétude; mais comme rien ne pouvait Tabattre, il fut toute la nuit sur le tillac à donner ses ordres : il lit même monter des gens à cheval, pour aller jusqu'à Pembouchure du fleuve, et donner avis du flux de la mer, quand il reviendrait; il fit aussi radouber ses vaisseaux, et redresser ceux qui étaient renversés, avec ordre à chacun de se tenir prêt au retour de la marée.
Toute la nuit s'étant passée à faire le guet, et à encourager Tarmée, les cavaliers revinrent à toute bride , et la mer après eux. D'abord le flux fut insensible, et ne fit que soulever les navires; mais bientôt ils furent remis en pleine eau. Tout retentissait des cris de joie que poussaient les soldats et les matelots. Ils demandaient, pleins d'étonnement, d'où revenait tout à coup ce grand amas d'eaux, où elles s'étaient retirées le jour précédent, et quelle était la nature de cet élément si déréglé tout ensemble et assujetti à des vicissitudes si constantes ? Alexandre conjectura de ce qui était arrivé , que la marée reviendrait après le lever du soleil ; en sorte qu'il la voulut prévenir : il mit à la voile au milieu de la nuit avec peu de vaisseaux, il gagna l'embouchure du fleuve; et après avoir cinglé l'espace de quatre cents stades, il sacrifia aux dieux de la mer, et revint rejoindre sa flotte. Nous avons copié ce morceau singuUer de Quinte-Curce , sans pourtant accepter la responsabilité de toutes les circonstance de son récit, parce qu'il y en a quelques-unes qui pourraient être contestées par les marins.
Alexandre, après avoir remonté le fleuve, donna les meilleurs de ses vaisseaux à Néarque et Onésicrite, et fit brûler tous ceux qui lui étaient inutiles. Il leur ordonna de s'avancer dans l'Océan, et de bien reconnaître cette mer et ses côtes , pour lui faire le récit de leurs découvertes. Ces deux capitaines, après avoir erré quelque temps sur l'Océan, et parcouru toutes les côtes, depuis l'embouchure de l'Indus, jusqu'au -volfe Persique, retournèrent vers Alexandre. Il leur ordonna, comme
on Ta vu page 29, de se rembarquer, de suivre la côte jusqu^à Tembouchure de TEuphrate, de remonter cette rivière, et de Palier joiadre à Babylone.
Il est certain qu'Alexandre avait formé de grands projets touchant la marine. Il avait fondé Alexandrie dans une heureuse situation, pour s'ouvrir un commerce utile avec les Indes et l'Ethiopie par la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la Méditerranée j il l'avait placée entre Tyr et Carthage, pour y attirer le commerce de ces deux villes. On prétend qu'il avait résolu de s'embarquer sur les côtes de la Syrie, pour aller humilier Carthage, et assujettir la Numidie et la Mauritanie; ensuite de sortir par le détroit de Cadix, de parcourir l'Espagne et de la soumettre; enfin, de pénétrer en Itah'e, pour abaisser la grandeur des Romains , dont il commençait à prendre ombrage, et de repasser dans la Grèce. D'autres rapportent qu'il voulait aller doubler le cap de Bonne-Espérance, faire le tour de l'Afrique, et rentrer dans la Méditerranée par les Colonnes d'Hercule. Pour accomplir ces grands desseins, il fît couper des bois sur le mont Liban pour construire des galères à sept ordres de rames , et il ordonna au roi de Chypre de lui fournir des éperons, des voiles et des cordages. 11 voulait encore entrer dans le Pont-Euxin, et aller jusqu'aux Palus- Méotides : il avait fait préparer dans les forêts d'Hircanie des matériaux pour équiper une flotte qu'il voulait conduire dans la mer Caspienne; mais la mort le surprit au milieu de tous ces grands projets, à l'âge de trente-trois ans.