V. de Maulde, ibid., ch, IV et V
4. Cest-A-dire sous les règnes de François II et de Charles IX.
i08 H. ESTÏENXE ÉCRIVAIN FRANÇAIS
présentant à son tour la triple étude des mœurs, des lettres et de la langue. Ce qui en fait Tintérét, c'est, à quelque moment qu'on se trouve placé, de découvrir la lutte des tendances opposées, d'observer Teffort parfois heureux de Tesprit français pour se ressaisir et pour reprendre sa tradition. Henri Estienne nous amène au dernier acte du drame.
Dès 1565, dans la préface de la Conformité du langage français avec le grec, et dans la lettre à Monsieur de Mesmes qui précède ce livre, il ouvrait le feu contre les Italiens et les italianisants; c'est alors qu'il remontrait « l'abus et le désordre qui est aujourd'huy en l'usage de la langue françoise », et que déjà il faisait honte aux Français de se mettre en tout à l'école des Italiens. L'année suivante il remplissait son Apologie pour Hérodote de railleries et d'invectives à l'adresse de nos voisins, et quelques-unes s'en allaient par ricochet frapper leurs admirateurs ^ C'était alors la cour de Charles IX, ou plus justement celle de Catherine de Médicis, que visait Estienne, et s'il a participé, comme nous le pensons, au Discours merveilleux, écrit en 1574, sa polémique a donc suivi les événements : les Dialogues du nouveau langage nous transportent en pleine cour de Henri III.
Les nécessités de l'analyse nous obligeant à étudier séparément l'action de l'italianisme sur les lettres et sur la langue, nous commencerons par considérer ici le côté social de la satire de Henri P^stienne : la peinture, qu'il nous a laissée des Italiens et des courtisans italianisés. Aussi bien pour détester les uns et les autres, Estienne avait tout d'abord des raisons morales et politiques.
Un des traits essentiels du caractère italien, c'était l'esprit de cour qui en s'acclimatant en France avait fini par devenir à lui seul la quintessence de l'italianisme. L'erreur de Henri Estienne et d'autres satiristes qui l'avaient précédé, comme J. du Bellay -, a été de n'en considérer que les défauts et les fâcheux aspects, et d'en méconnaître les dehors brillants, disons plus, les qualités solides, le charme et la vertu. Ils ont également condamné le modèle et la copie. Mesurez la distance qui sépare « les singes de cour » dont J. Du Bellay a dessiné la grimace, ou encore les mignons de Henri III,
1. H. Estienne annonçait déjà 9on dessein de faire un tableau des mœurs italianisées. Apol.^ I. p. 27.
3. V. les Dialogues de Tahurcau (1565, édit. Lemerre); « l'amour du couKisan » '^p. 32;: « Tofficc du courtisan * p. 70); le Conriisan retiré de Jean de la Taille, 1574. Quant aux Etbahis de Jacques Grévin (1560], où figrure le type de Panlhaleone, c*esl beaucoup plus une satire des aventuriers italiens que des courtisans français.
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il bien frisés, bien fraisés et passefillonnés », ces pantins sans âme, ces vicieux sans esprit contre lesquels s'emporte Henri Es tienne, et M rhonnéte homme », aux manières exquises, au cœur haut placé, à Tesprit poli par la meilleure culture, littéraire et artistique, dont Ballhasar Castiglione nous a laissé Timage dans son livre du Corle- (fianol image sanK doute idéalisée, mais qui atteste les goûts élevés de la cour d*Urbinoù Castiglione avait pris ses modèles K La cour d'Urbin, comme celle de Mantoue, comme autrefois celle du Magnifique, c'était ritalie des grands seigneurs et des grands artistes. N'était-ce pas encore la cour de François P', auquel Castiglione avait d'abord eu l'intention de dédier son livre? Le roi gentilhomme réalisait en lui, par plus d'un côté, le corlegiano de la cour d*Urbin, mais en gardant la marque française^. Les Italiens qui, à Tavènement de François P*^, servaient la France, étaient déjà nombreux; ils décoraient nos palais, enseignaient dans nos chaires, occupaient de hautes fonctions dans l'Eglise ou à l'armée ^.
Le malheur fut que d'autres qui tous n'avaient pas reçu de lettres d'invitation, passèrent aussi les monts. Ils accoururent plus nombreux encore et plus empressés quand Catherine de Médiois eut épousé le duc d'Orléans. Gens parvenus ou avides de parvenir, capitaines et faiseurs de sonnets, banquiers et banqueroutiers, tout un peuple avide de places s'abattit sur la France. C'est de rhistoire et suffisamment reconnue par les Italiens eux-mêmes. Il suffît, pour être édifié, de se reporter à la récente étude de M. Fiamini ^ : impossible d'être plus dur que l'auteur à Tëgard de ces Italiens seconde manière ; ils curent le génie de la mendicité et du charlatanisme; de l'esprit de cour ils firent l'esprit d'intrigue.
Ce sont ces intrigants, ces courtisans, ces poètes courtisans, Italiens, et à leur suite Français italianisants, que Du Bellay a mis
1. L*e9prit des courtisans italianisés ne dérive donc pas, comme M. Hourciez semble le croire, du CortegÎMno de Castiglione, puisque à tant d'égards il lui est opposé I (V. Les mœurs polies et U litt. de cour sous Henri 11^ p. 275 et suiv.) Sur la société italienne au temps de Castiglione, V. Tétudc de Luziu et Renier, el l'édition du Cortegi^no donnée par V. Cian, citées dans notre bibliogr.
3. n avait reçu de sa mère, Louise de Savoie, une éducation tout italienne. V. de Maulde, ouvr. cité.
3. M. E. Picot en a donné la liste dans une série de conférences qu'il a faites pour la Société d'études italiennes. Qu'il nous sufiise de rappeler pour les arts : le Primatrice, Rosso del Rosso, Benvenulo Cellini, Andréa del Sarto, Léonard de Vinci; pour les armes : les deux Trivulce; dans la diplomatie : les Fregosi; dans les lettres et les sciences : rhellëniste Aleandro da Motta, le jurisconsulte Kmilio Feretti, etc.
4. Le lelUre ilaiiane slIUl corte di Francesco I, dans Stndi diStor. letter. Ital. Mentionnons, avec M. Flamini, un Giulio Camillo, un D^ncdctto Tagliacarne, un Nicolo Martelli, vraies mouches de cour el méchants vcrsiiicateurs.
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en «ci*ne dan» ^es RegreU. Tels il aTait p** le» t.jîc en France, plus inAlalléft c*t plu» prospères à la coar df> H^z^ II. tels îl les retrouva en Italie, quand il y suivit son parent te car>iiii^I '. La satire de Joachim du Bellay précède immédiatemect. dans notre kistoke lit— ti^mire, celle des Dialogue» da noute^a tai^a/^. Ce sont deux tableaux qui s<* complètent. Il v a plas : en lisant la plume à lai main l'ieuvre |K>étique de Lhi Bellay. Henri Esti«nne s'est arrêté surtout aux liegreiê. Tant de traits, peu tlatteors sans doute, mais pi(|uiint.H, à FadrcHsc du caractère italien, voilà plus qn'il n*en falhiit pour le retenir : nous avons reconnu les traces de cette lecture dauM VAp(jlo(/ie, et si dans ses Dialogaet il ne s'en est pas directefnenl iuMpin*, il est cependant Wsible qu'en criblant à son toor de MeM <'«|)i)(ninimes les courtisans de Henri III, il n'avait pas oublié r(*M joIIh portraits de courtisans romains qui viennent égayer Famerlunui (le lu Hutirc. On a souvent cité - parmi tant de sonnets devenUM i'é libres, celui du « courtisan romain >» ou plutôt •* romanizé »i. i< («enh! court » où la plus grande vertu, c'est «• de cacher sa pauvreté d'uni! brave apparence »>, « tout en seigneurisant chacun d'un biiÎMMnent <ie main »i, est certainement celle du cardinal Jean Du Ht'lliiy. CéVni donc là Titalianisme dans la colonie française de HoiiM'. Mai» fiilleurs la critique de\'ient plus générale, et elle s'applique iiUMNi bien au courtisan de Paris qu'à celui de Rome: c'est ee qiri{Hli(*jine n'a pas manqué d'obser\'er« en notant en marge de Moii volume, pour plusieurs de ces sonnets : « de la court ^ >». Du Uelliiv n^duil en formules ses conseils ironiques: il écrit.àson tour, le nniuu(<l du purfait courtisan :
l/«rlin<'0 caché, c'est le vray artifice :
l«ii HniirJM bien souvent périt par son indice:
(liitdn/. vouN d'imiter
(!nM vioux fiinged de cour^ qui ne scavent rien faire Sinon rn leur marcher les Princes contrefaire,
HMi *><^ |i('eiMH'til h rire devant le roi, sans savoir pourquoi^.
(!iMM U\ u'i'lalriit pus dangereux. Mais ils ne composaient pas à i.tM i»'uU lu iU(^nu);iM'ie courtisanesque ; d*autres, que du Bellay a
1 MMii|iti"i(« (|iMi hii Ui'llay éitkii à Home en 1552. Les RegrtU parurent â Paris,
i liMtM it< t»h il ciiiiiiirt'iiUris, parce qu'on Ta trop détaché de son cadre romain. 4 \ <ii iii« t<t<iii, \i. JHi & aH7, éd. Liteux, sonnets c3cxxlx«cxlv. I S ul. tlu i'>iini AHU, 6d Useux, sonnet cl.
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laissés dans Tombre, avaient l'astuce et la férocité : c'étaient les renards et les lions de Machiavel ^ Estienne les connaissait mieux : devenus les conseillers de Catherine de Médicis, ils préparèrent la Saint-Bar tbélemy. A la réunion secrète qui fut tenue chez le roi, le samedi 23 août, assistèrent avec Catherine, Albert de Gondi, comte de Retz <c le premier et principal auteur et conseiller du fait », selon Brantôme; le maréchal de Tavannes, le chancelier René de Birague et le duc de Nevers de la maison de Gonzague : un François et trois Italiens ! mais a Nevers, qui estoit Italien, dit Agrippa d'Aubigné, en ce conseil parla seul comme François ^. »
Si nous voyons aujourd'hui dans le livre du Prince une philosophie de Thistoire appuyée sur de rigoureuses déductions, une analyse très pénétrante de la situation où se trouvaient au commencement du xvi^ siècle les principautés qui se partageaient le sol de l'Italie, ne nous étonnons pas que les contemporains aient considéré Tœuvre de Machiavel à un point de vue différent : les uns s'étaient empressés de mettre cette philosophie en pratique et les autres, la voyant appliquée à leurs dépens, rendirent l'auteur responsable de l^abus dont ils étaient les victimes ^. Ce qu'ils appelèrent le machiavélisme fut le dernier avatar de l'esprit de cour. Henri Estienne n'a pas encore prononcé le mot dans V Apologie pour Hérodote ^ mais il le répétera plusieurs fois dans ses Dialogues^ avant d'essayer dans son Conseiller des princes une réfutation en règle du livre du Prince *, Le massacre de la Saint-Barthélémy a été considéré par lui et par les écrivains de son parti, c'est-à-dire par le parti vraiment français, comme un crime italien. Et sans doute ils oubliaient que des Français y avaient trempé les mains, et que le plus grand coupable c'était encore le roi de France! A partir de 1572 ^, le machiavélisme était devenu à leurs yeux la personnification du génie de l'Italie. Nous reconnaissons l'injustice fâcheuse de cette confusion.