ihid,. II
Si dans ses Dialogues Estienne fait encore de rérudition, du moins Tamène-t-il à propos. Mettons à part deux ou trois digressions : il tire de ces citations grecques et latines Timage ou le trait qui conviennent, et cela se mêle et se fond dans une langue où abondent les métaphores populaires. Quant à chercher ici un plan quelconque, un semblant de composition, l'entreprise serait parfaitement vaine. De tous les ouvrages d'Estienne, c'est assurément celui qui est le moins composé ; c'est de la conversation à bâtons tout à fait rompus, et cela en rend la lecture assez laborieuse. Du moins s'y trouve-t-il du piquant et de 'l'imprévu. De plus l'écrivain a su faire vivre sous nos yeux toute une société avec l'esprit qui l'animait, avec le langage qu*elle parlait.
Nous n'oublions pas que l'intérêt durable de ce livre, c'est qu'il nous présente une des crises les plus importantes que la lang^ue française ait traversées. Mais, d'autre part, ce même livre a sa place dans l'histoire des mœurs et des idées; il est la contre-partie de celui de Castiglione. Si Estienne n y a pas nommé l'auteur italien ^ il est visible qu'il a pensé lui répondre. Au portrait idéalisé du cortegiano^ qui était devenu trop contraire à la réalité, il en a opposé un autre, dont il avait sous les yeux l'original. Ce mot même de courtisan devient dans la langue d'Estienne ^ et il est en partie resté dans notre langue moderne, un péjoratif : ce mot est l'expression résumée d'un certain nombre de défauts et de vices propres à la vie de cour. Que le tréfonds en soit imputable à Thumanité même, et non pas exclusivement au caractère de telle ou telle nation, c'est ce qu Estienne a lui-même fini par constater. Il est clair que l'esprit d'intrigue naît, vit, se meut dans une cour, comme dans son élément naturel, que cette cour soit française, allemande ou italienne. Mais il faut reconnaître qu'à la cour des Valois cet esprit avait fini par prendre une forme particulière et étrangère. Nos courtisans se costumaient, s*amusaient, parlaient à l'italienne, avec d'autant plus de facilité sans doute qu'im très grand nombre d'entre eux, c'étaient des Italiens!