‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 151 sur 533 · ESSAIS POÉTIQUES · texte numérisé non relu

ESSAIS POÉTIQUES

En dénonçant les calomniateurs, Estienne demande quelque compassion pour les calomniés :

...Ayant senti la playe douloureuse Que fait de ces meschans la langue venimeuse, Ma triste expérience à haute voix crieray...

Son vers devient plus ferme et se rapproche sensiblement de celui de Du Bellay et des bons poètes de son temps :

Je 8cay qu*on favorize un conseil d'avantage

Qui est mis en avant par un grand personnage :

D'un petit compagnon la vergongneuse voix

En un mesme propos n'est point de mesme poids.

Et tel aucunes fois des oracles diroit,

Que pour son bas degré coudoyer * on voudroit.

Estienne se dit maintenant poète français, et la sincérité fière de cet accent nous empêche de l'en railler :

Quant à moy jusqu'aux grands ne me surhausseray : Mais aussi, d'autre part, tant ne m'abbaisseray. Que des lettres l'honneur, en m'oubliant, j'oublie. Car (ne déplaise à ceux qui leur portent envie) Une honte muette à celuy ne convient Qui au moins quelque lieu auprès des Muses tient.

Si les hiatus choquent notre oreille, reconnaissons que les meilleurs poètes du xvi* siècle ne les évitaient pas et que, le premier, Malherbe les a proscrits.

Le livre des Prémices contient le « l"' livre des proverbes épigrammatizez », qui est resté seul, mais qui forme un tout assez complet. Lies proverbes y sont rangés en lieux communs : sur Dieu^ sur l'homme, sur la vie, sur la jeunesse^ sur la vieillesse et sur la mort. Le soin que l'auteur a pris de '< censurer ^ » ceux de ces proverbes qui lui paraissaient contraires à la saine morale ou à la foi religieuse, marque à lui seul l'esprit du livre. Mais au seul point de vue littéraire, l'œuvre mérite qu'on s'y arrête ^; car « l'invention la plus belle et la plus diflicile étoit d'épigramraatizer ces proverbes françois ». Sans doute les sentences elles-mêmes n'appartiennent

1. Cesi-A-dire poasser du coudBy malmener, rudoyer. 1 Prém.y « au lecteur ».

3. Ce recueil renferme en outre des remarques ou àvertissemtnit en prose qui sont une étude philologique sur la langue et plus spécialement sur les pro%'erbes vulgaires.

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pas i Estienne. puisqu'il les a tirées de recueils de proverbes vulgaires ; mais il en a fait un usage très personnel ; il leur a donné, en les enchâssant dans ses « épigrammes * » et en les développant, un tour nouveau et des couleurs plus fraîches.

Je ne voudrais pas exagérer les mérites de ces vers : il y en a de pénibles; mais sans beaucoup chercher on y rencontre des traits laides ou incisifs. Malgré les maladresses de sa versification, l'écrivain arrive à nous émouvoir par l'élévation morale, par la force même de sa conviction :

Dessous ce grand pourprîs de la voûte azurée Ne fut onq tant puissant ou roy, ou empereur. Qui ait pu prononcer d'une voix asseurée : Courage, mes amis; mettez bas toute peur; En peu d'heure verrez l'efrecl de ma puissance. Vous sentirez bientost de vos maux allégeance ',

Au contraire

En peu d'heure Dieu labeurc

..JLl par sa seule voix Peut plus que les efTorts en cent ans de cent rois '.

Ce proverbe revient dans une suite d'épigrammes avec une disposition de mots chaque fois nouvelle, et produit un effet de solennité grave.

Quelques-unes de ces pièces sont des exhortations morales adressées « à un sien ami » : on dirait d'un directeur de conscience.

Ami, tu es en dangereux passage :

C'est maintenant que te dois monstrer sage. Car l'ennemi de tout le genre humain A tellement dessus toy mis la main, Qu'il le fait Ja de tous coslez branler *.., ...Je voy que tu es tombé bas *.

...Courage ami, courage ami :

Ne te lie en Dieu à demi ".

pièces des Prémices dilTèr«nl (par la ftetur* et par l'esnouB aïona étudié plu» haut î Mais le wn» ëlymotore de petite pièce de vert, leur convient : ce sens ëlait

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Çà et là des images familières :

Quand de douleur presque on le voit sécher ^.. Marc a si bien de mœurs changé Que Ton dit qu'on Ta reforgé Ou refondu'...

Des pattes de la mort eschapper il t'a faict '.

Le premier lieu commun sur Dieu est de beaucoup le plus long ^. Mais d^ailleurs les autres sont d un caractère tout aussi religieux. Estieime y mêle aux proverbes c< vulgaires » des sentences bibliques :

Nous sommes enfans d'Adam...

Qu'est-ce que l'homme?

C'est une ombre et un songe...

Malheureusement Estienne pour achever son vers n'a pu trouver quVa somme. Ces chevilles et ce remplissage gâtent des passages éloquents :

Qui fait l'homme tant glorieux,

Veu ceste humaine infirmité ?

Et veu ceste fragilité

Qui le fait tant audacieux ^ ?

Cette morale chrétienne nous fait penser par certains arguments et par certains mots à Pascal :

Plus verray que te hausseras, Plus de moy les dictons orras Qui serviront à t'abbaisser *.

Voyez encore ce proverbe : Un homme ne peut estre un ange. Sans doute Marot « en son coq à Tasne ^ » lui a donné un sens moins philosophique que Pascal ne Ta fait : V homme nest ni ange ni bête,,. Mais déjà Estienne en a relevé le sens :

Faut-il qu'à estre un ange on vienne.

Ou bien qu'un diable l'on devienne ?

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