‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 180 sur 533 · Fuyant surtout ces vulgaires façons · texte numérisé non relu

Fuyant surtout ces vulgaires façons

Ces vers sans art, ces nouvelles chansons Qui n'auront bruit k la suite des âges Qu*entre les mains des filles et des pages.

(Caprice au seigneur Simon Nicolas, t. VI, p. 329.) Cf. un autre passage sur les ver* sificaleurs, t. VII, p. 123. V. enfln les préfaces et lar^ poétique où Ronsard revient A chaque pas sur sa Ihéoiie de Tinspiration.

3. A Poitiers, sous le pseudonyme de J. Quintil duTrons^ay. Ces deux picccsfurenl réimprimées en 1560 par Fréd. Morel A la suite de la Monomachie. Volume de Lyon, p. 671 et suiv. ; 678 et suiv., cf. Marly-Lav., I, 468 cl II, 67.

S. En 1558.

mande, de fabrication italienne, et c'est qu'ils dédaignaient parce qu'ils ne la comprenaient pas, Técole de l'inspiration. Aussi Du Bellay leur renvoyait-il leur mépris :

Nous sommes fouis en rime, et vous Testes en prose *.

Notre lecteur a soûl igné le vers et Ta marqué d'un signe admiratif ; il est malheureusement certain que lui non plus n'a pas compris!

Entre la Pléiade et Henri Estienne, il y a donc eu un malentendu littéraire , qui s'explique en partie par les raisons morales que nous avons indiquées. Nous aurons cependant le plaisir de constater plus loin les idées et les affections que, par contre, ils avaient en commun. En somme, Estienne ne s'est pas aperçu qu'en abusant de ces qualifications plus ou moins défavorables de pindarisme et de dithyramhisme, il y enveloppait tout ce qui est image et mouvement, c'est-à-dire la vie même de la poésie.

Les observations plus techniques qu'il a faites sur la versification de Du Bellay complètent ses critiques sur le style. Elles se rapportent presque toutes à la nature et à la qualité des rimes. Et cela par un certain côté intéresse bien aussi l'histoire de la prononciation et la question de l'orthographe -, puisque déjà pour Estienne la rime ne pouvait être bonne qu'à la première condition de satisfaire les veux, et surtout l'oreille. L'annotation du volume de Lyon nous le prouve surabondamment : H. Estienne tenait à la rime riche. Il faut avouer que Du Bellay n'y prenait pas assez garde; ni lui, ni même Ronsard ne se sont fortement souciés de la richesse, voire de la suffisance de leurs rimes. L'école de l'inspiration se croyait à tort au-dessus de ce soin, qu'elle laissait aux « rimeurs » de profession. Tout occupée à se faire une langue et un style, le métier de versifier consistait principalement à ses yeux dans l'agencement des rythmes, c'est-à-dire dans la mise en valeur des nombres et des césures du vers, et dans les combinaisons des vers de différente mesure.

Or le rythme est malheureusement ce qui échappe le plus à H. Estienne; c'est à peine s'il soupçonne ces ressources nouvelles de la poésie française. 11 se borne à noter la mesure du vers, à

1. Vol. de Lyon, 389. Regrets ^ sonnet cxlix. Il y a dans la marg:e un MpiiO^, bien^ beau!

2. Aussi comme ces remarques onl un caractère plus philologique, nous les avons placées dans notre étude sur le grammairien.

CKITIQLE LITTÉRAIRE DR LA PLÉIADE i8i

reprendre la quantité des syllabes — ce qui n'est pas du tout le rythme — ou encore il cH tique certaines coupes, certains rejets ; mais là s'arrête son obser^^ation. Il est vrai que l'œuvre de Du Bellay n'aurait pas prêté autant que celle de Ronsard ^ à une étude intéressante des rythmes, quoiqu'il se trouve dans ses Jeux rustiques ou dans ses Vers lyriques une assez grande variété de strophes : c*est que Du Bellay n'était pas aussi passé maitre dans celte science que Ronsfird. Ses coupes de vers, en particulier, semblent venues souvent comme par hasard ; le vers lui-même s'en va parfois à la dérive, avec une certaine allure de prose heurtée.

En s en prenant à ces négligences de versification, et surtout à Imsuffisance des rimes, Henri Estienne a touché juste au défaut de Tarmure. Sur le chapitre de la rime ou du rythme il reconnaît volontiers que les poètes d'aujourd'huy sont en progrès sur ceux du siècle précédent ^. « Quant à leurs rymes aussi (j'enten rhythmes), c'estoit triomphe, pourveu qu'on n'y cerchast ni ryme, ni raison, voire ni mesure aussi en la plus part. De quoy on ne se doit esmerveiller veu que Marot mesmement en ses premiers escrits rymoit à Faventure, sans sçavoir que c^estoit de la coupe ou césure, ni de la différence de E masculin avec E féminin ». Et à ce propos il cite des « rymes du temps passé » qui, en eflfet « semblent n'avoir esté faictes que pour apprester à rire » . Quant à la rime (pour reprendre le mot au sens unique que nous lui donnons aujourd'hui), l'expression de rime riche était connue au xvi* siècle, et la chose l'était aussi et même depuis plus longtemps. Il nous suifit^ pour nous en convaincre, d'ouvrir le livre des Origines de Qaude Fauchet qui dabord a eu ce mérite de ne pas tomber dans la même confusion de mots que H. Estienne et que Pasquier : il distingue expressément la ryme (l'assonance) et le rythme « qui signifie nombre^ ». Fauchet, s'appuyant sur le témoignage de« Maistre Pierre Fabry* », observe que « les anciens nommoient rime léonine celle que ceux

1. Sainte-Beuve a fait voir la richesse merveilleuse des rythmes ressuscitt^s ou créés par Ronsard. (V. la 1'* édition du XVI* siècle en France où lauteur donnait un choix d>xemple8.)

2. ApoL, II, 137. Par rynie^ H. Estienne entend A la fois la mesure du vers et Tassonance, et il confond, comme la lanjcuc du xvi* siècle, ces deux mots de ryme et rhffthme pour les appliquer indistinctement au vers tout entier. C'est ce que prouve le passajçe de V Apologie que nous citons ici. Cf. Pasquier [Recherches^ VII, chap. 1 et suiv.) qui se sert indifTéremment des deux mots.

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