LA PRÉCELLEXCE DU LANGAGE FRANÇAIS
Portée frénérale du plaidoyer de H. Es tienne ; double ri^ponse aux italianisants et aux latinistes. — Amour d'Estienne pour sa langue maternelle ; comment dans cette défense du français, il s'est distingué des théoriciens de la Pléiade; ce qu'il avait cependant de commun avec eux; l'école des humanistes. — Estienne a eu Tidée d'une langue nationale. — Efforts antérieurs des grammairiens et d'autres apologistes du français ; ce qui restait h faire. — La défense de H. Estienne comprend à la fois Tapologie et la conservation de la langue. — Le livre de la Prficellence est la conclusion de toute son œuvre française.
En .se plaçant sous la haute protection du roi de France, Henri Estienne ne songeait pas seulement à servir ses propres intérêts : il soutenait aussi une cau.se plus élevée et qui lui était chère, celle de la langue française elle-même, qu*il voyait compromise ou gâtée par les uns, persiflée ou dédaignée par les autres. Aux courtisans qui prenaient plaisir à parler italien en français, il avait adressé les Dialogues du nouveau langage iialianizé\ aux beaux esprits italiens qui, en pleine cour de France, proclamaient la .supériorité de leur langue et de leur littérature sur les nôtres, à la critique italienne dont les travaux avaient aidé cette glorification, il répondit par son livre de la Précellence • qui, s'il n*est pas à lui seul tout le plaidoyer en faveur du français, en est du moins le centre et Taboutisseroent.
Toutefois Estienne ne s'y est pas uniquement préoccupé de repousser Tenvahissement des Italiens, et de nous venger de leur mépris ; il a fait face aussi à d'autres adversaires non moins redoutables et plus acharnés : aux latinistes, à ceux qui condamnaient, au nom de la langue savante, les progrès et l'avenir de la langue vulgaire. Or, telle est la haute portée de ce livre de la Précellence : il ne cherche pas seulement à prouver que le français est égal, voire supérieur à l'italien ; il établit en même temps que les qualités
!. Etlîenne déclare [Pr^celL^ p. 16) «juo son livre est une roponse A VErcolano de Benedeilo Varchi.
du français le rendent propre à exprimer les idées les plus élevées, à traiter les sujets les plus graves, et que partant il a le droit de vivre, comme langue littéraire, à côté et même au-dessus du latin *. Il est vrai que Henri Estienne ne s'insurge pas absolument contre remploi du latin, mais il réclame Témancipation du français. Quand il soutient ainsi la cause de sa langue maternelle, il ne traite pas un lieu commun; il ne répète pas avec plus ou moins d'élégance ce que d'autres avaient dit avant lui ; il en parle avec un amour pieux et filial, et toutes les ressources de son érudition, il les met au service d'une conviction profonde. Son entreprise « est procédée d'un « cueur qui s'est tousjours monstre zélateur et comme jaloux de (( rhonneur de sa nation ^ ». Ses œuvres précédentes « appartiennent (( à l'illustration des langues greque et latine... il ne peut donc « denier à celle qui lui est naturelle autant de bien quil en avoit faiet « à ces estrangères^ ».
C'est ainsi que cet humaniste qui écrivait si volontiers en grec, et qui usait couramment du latin, comme tous les savants de son temps, pour ses besoins scientifiques, a repris, mais d'une façon toute personnelle, Tœuvre de la Pléiade : la Défense et V Illustration de la langue française. Entre ses théories et celles qui furent exprimées par Du Bellay dans son manifeste, par Ronsard dans ses préfaces et dans son Art poétique^ il est évident qu'il y a des traits de ressemblance *. D'abord leur point de départ était le même : il s'agissait, pour lui comme pour eux, de relever l'honneur de la langue vulgaire, de lui donner la conscience de son génie avec le développement de ses forces. Si Henri Estienne ne professait pas en matière littéraire la même doctrine que les poètes de la Pléiade, du moins l'idée d'une littérature française, capable de rivaliser avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique, était aussi la sienne.
1. Celte argumentation, que nous examinerons de près dans notre étude sur le grammairien, H. Estienne Tavait indiquée dans la Conformité et développée dans le De Latinitate falêo suspecta; mais il Ta reprise avec force dans la Précellence.