‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 205 sur 533 · LE FRANÇAIS ET LE LATIN 20S · texte numérisé non relu

LE FRANÇAIS ET LE LATIN 20S

fortuites, on aurait tort cependant de ne tenir nul compte de ces rapprochements parfois ingénieux. Nous verrons plus loin le parti qaû est permis d'en tirer pour l'étude même du français.

L^ conformité du français avec le latin {De latinitate faUo suêpecta, 1576). En écrivant ce traité, H. Estienne intervenait dans le débat des Cicéroniens; en même temps il prouvait que le français et le latin étaient au fond la même langue. — Valeur de ce second argument, qui d'ailleurs contredit le premier. — Théorie opposée de Ch. Bovelles sur les parlers vulgaires ; Estienne compare aussi les deux langues dans leur fonds populaire. — Rapports, au XVI* siècle, du latin écrit, du latin parlé et des langues modernes; côté pratique de la thèse soutenue par Estienne; il prend les mots à toutes les époques de la latinité. — * L'effort même du latin moderne pour se rapprocher des langues vulgaires a hftté sa défaite. Le style latin de Henri Estienne en est la preuve.

En écrivant en latin son traité sur « la latinité prétendue suspecte », Henri Estienne prenait parti dans la querelle des Cicéroniens et de leurs adversaires ^y et, après Érasme, il essayait de montrer aux premiers : 1^ qu'ils connaissaient mal Cicéron; 2^ que la langue de Cicéron n'était pas tout le latin. Mais, en retraçant à

1. V. sur cette querelle la thèse latine de M. Lenient : « De Ciceroniano bello ipud recentiores ». Ange Politien et Érasme s'en prenaient moins à Cicéron hii-mème qu*â ses admirateurs exclusifs : CicerionianomaitigeM potius qaam Ciceromaêiiges, dit Estienne. [Liptii Lat.^ p. 147.) P. Bembo était un Gicéronien. Ce n'était pas la première fois qu'Estienne touchait à ce débat qui depuis Érasme divisait en deux camps le monde savant. Dès 1557, il s'en prenait au purisme outré des Cicéroniens dans la préface du « Cîceronûinoin Uxicon grsecolatinum » et surtout dans celle qui précédait ses corrections de nombreux passages de Cicéron {In. M. 7. {sic) Ciceroacf qaamplurimoê locoacaatigationes.,, même date). Il y raillait les Ciceronias- Iros, CieeronicoL'u, Ciceronipetas (cf. les dérivés français qu'Estienne a forcés dans son Apologie poar Hérodote : les Papicoleê, les Romipéta ; le suffixe astre apparaît dans bel- Ustre^ maraêtre^ parasire). Quant au composé hybride que propose encore Estienne : Ciceroin7ri^a#, ce serait quelque chose comme « les massacreurs de Cicéron ». Le De latinitate falso êuêpecta fut suivi du Pseado Cicero dialogui, 1577, et du Nizoliodi' dëaealns^ 1578. Dans ces deux ouvrages Estienne accablait de ses sarcasmes Tœuvre du plûlologue italien Mario NizzoU, le chef des puristes : celui-ci dans son Theëaurui Cietrvnianuê prétendait avoir tracé les limites de la seule latinité qui fût acceptable, celle de Cicéron, mais revu et corrigé par lui. Enfin, dans son De Lipsii latinitate, 1595, H. Estienne invective une autre manie, celle des archaïsants qui font provision ^ roots surannés et deviennent inintelligibles. Lui ne rejette pas absolument les vieux termes, ce qui serait « décapiter le latin » (V. ibid., 548); mais il entend qu'on en fasse un choix discret. 11 proposera le même tempérament A ceux qui, écrivant en îrsnçiis, cherchent à utiliser les mots de nos anciens « romans ».

â06 ii. ÉSfiENSË (ÎHAMMAIRIËN FHaNÇAIS^

grands traits l'histoire de la latinité dans son développement histo* rique, en réagissant contre le goût étroit des uns ou la timidité hésitante des autres, Estienne remontait en même temps anx origines de la langue française ; il comparait les deux langues dans leur vocabulaire et dans leur syntaxe, et ramenait au latin une foule de mots, de locutions qui paraissaient aux puristes trop françaises pour être latines. 11 donnait donc un traité qui, pour reprendre un de ses titres, peut être appelé : De la Conformité du français avec le latin.

L'argument se présente ici d'une manière indirecte, puisque Estienne semble à première vue ne songer qu'à l'emploi plus libéral du latin. 11 n'en est pas moins vrai que du même coup il reprend sa défense du français, en la transportant sur un terrain autrement ferme que celui de la conformité avec le grec. Ici, il n*est pas nécessaire qu'il abaisse la langue de Rome aux dépens de la nôtre : il lui suffira de montrer qu'elles sont, au fond, la même langue. Tous les services qu'on demande au latin, le français peut donc les rendre. C'est la conclusion qu'il répète ailleurs, dans sa Précellence ; et le vieux français, les dialectes lui plaisent par les mots latins qu^ils ont conservés, u Nostre langage ayant plus de mots latins et... plus grande familiarité avec la langue latine qu'il ne semble... j interprète ainsi les commoditez secrettes qu'il a receues de luy (du latin) ^ » Où le paralogisme apparaît, c'est quand il soutient que le français moderne a plus retenu de mots latins que l'italien.

Que ces deux thèses, l'une s'appuyant sur le grec et l'autre sur le latin^ soient contradictoires dans la forme absolue où Estienne les a présentées : cela est évident. Lui cependant n'a pas du tout vu cette contradiction : il n'a donc pas cherché à la résoudre. A ses yeux, les deux arguments se superposent sans se détruire. Aussi bien ne se prononce-t-il jamais formellement sur cette filiation mystérieuse en vertu de laquelle le français reproduit les traits caractéristiques du grec. 11 est le premier à atténuer ce que sa théorie a d'excessif, en multipliant les points d'interrogation, et en s'en tenant prudemment à ce mot de conformité^ c'est-à-dire de ressemblance qui le dispense d'une solution ^. Au reste, il lui suffit d'avoir rattaché le français tout à la fois au grec et au latin, pour avoir atteint le but qu'il visait.

i. PrécelLy 170-171. De même noua imitons les Latins dans plusieurs mots composés (p. 51), et dans les proverbes (p. 224 et suiv.); nous reviendrons sur ces textes en examinant avec Estienne les richesses du français.

2. Voyez les textes que nous citons dans notre cliap. du Fonds grec.

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Notons la différence qui sépare sur ce point Henri Estienne d'un autre grammairien qui avait aussi écrit en latin sur le français : Charles Bovelles. Dans son livre « de differentia vulga- Hum lingttarum et gallici sermonis varietate ^ », Bovelles s'attache à montrer comment les langues vulgaires sorties du latin, Titalien, l'espagnol, et en particulier le français se sont corrompues : de vitiis vulgarium linguarum. C'est l'altération du mat latin dans la forme moderne, dont il est surtout frappé. Et cette idée lui fait apercevoir des choses assez justes au point de vue de l'étymologie ; mais il en tire cette conclusion que ces langues « vulgaires » ne valent rien, qu'elles ne sont que des « patois », manquant au surplus de fixité et d'unité, chacune d'entre elles se diversifiant en une foule de dialectes et de paders locaux ; que par conséquent le latin classique leur reste infiniment supérieur comme expression arrêtée et durable de la pensée ^.

La thèse de Henri Estienne, et disons-le, la vérité, sont à Topposé d'une pareille conclusion. Estienne constate autant que Bovelles la transformation, et, si l'on veut, l'altération des mots latins dans le français ; il n'y voit pas une cause d'infériorité. Il va d*ailleurs plus loin que Bovelles dans l'étude comparée des deux langues : si l'on s'en tient à l'examen des formes, c'est en effet là qu'on peut employer surtout le terme de « corruption » qui n'est, au reste, qu'une métaphore. Mais Estienne considère plus encore les significations des mots et l'arrangement des phrases : comment, d'une part, nier le génie latin de la langue française, et de l'autre méconnaître les qualités expressives que cette même langue a su acquérir? Quant à la question des dialectes, nous verrons qu*Estienne n'est pas embarrassé pour la résoudre. Charles Bovelles soutenait-il sérieusement que son parler picard avait, en 1333, dans l'échelle des langues vulgaires, la même situation que le français qui se parlait à Paris, à la Cour ou au Palais ?

La conformité des deux langues, Henri Estienne ne se borne pas à l'établir dans les mots abstraits ou techniques du langage savant

t. « Parisiis ex officina Roberti Stephani 1533. » Bovelles témoignait le même mépris pour Tallemand, et il raillait la tentative de Trilheme, abbé de Spanheim, pour fixer rattemand et le rendre égal au latin (cf. ibid., cap. 50). V. sur ce livre curieux un article de M. G. Paris dans la Revue de France^ août 1871^ p. 434 : « Les études sur la Uuigiie française. »

3. « Ubinam tgitur et in qua GalUœ regione locabimus totius gallici sermonis aix;he« i}'pum ? ubi veram iUius scrutabirour ideam ? » et Bovelles conclut que c'est au seul latin des savants qu'il faut demander une règle pour mesurer les langues vulgaires iv. ibid., chap. 48;.

et littéraire ; le français familier et populaire Tintéresse tout autant ; et il en rapproche ce langage de tous les jours, ce quotidianua aermo dont Plante a été Tun des représentants. Aussi a-t-il jugé bon d'ajouter à son traité sur la latinité prétendue suspecte, une Dissertation sur la latinité de Plaute ^, exercice préparatoire à la lecture de cet auteur ; il espère y mettre en pleine lumière ce fait : que si le latin classique a fortement agi, et s^l agit encore sur le français, notre langue populaire, prise dans ses traits caractéristiques, est la langue même qui volait sur les lèvres des gens du peuple, aux temps antiques où les Muses parlaient latin par la bouche de Plaute et du vieil Ennius ^. Le traité et la dissertation sont le développement de la même thèse, et la nouveauté qu*Estienne invoque en faveur de son sujet ^, c'est, sans aucun doute, cette comparaison des deux langues dans leur fonds populaire.

L'épitre dédicatoire adressée à Jérôme de Chastillon et la préface du traité nous offrent des renseignements intéressants sur la querelle des Cicéroniens et sur les rapports assez complexes que soutenaient entre eux, au xvi* siècle, le latin écrit, le latin parlé et les langues vulgaires.

On a dit ^ que le latin, du jour où il cessa d*étre scolastique et de se parler couramment, pour redevenir, grâce aux soins jaloux des humanistes, ime langue vraiment savante, libéra par ce fait les idiomes nationaux : ceux-ci trouvèrent devant eux un champ plus élargi ; le langage parlé fut enfin leur domaine exclusif. Les savants ne voulaient plus parler latin, de peur de se gâter la main en tombant dans ime sorte de jargon barbare, de latin de cuisine : « culinaris latinitas », comme on disait alors; témoins de Thou, Paul Manuce, Érasme lui-même qui ont protesté contre le latin parlé ^. — Encore ne faut-il pas s'exagérer Fimportance de ce service. Les humanistes ont sans doute affaibli les habitudes scolastiques; ils ne les ont pas supprimées. Mais en même temps leur latin, dans son élégance, ne semblait-il pas menacer plus gravement l'extension littéraire des langues vulgaires ?

1. Lat. iusp.^ Epttre, f* 4 r*. « De Piauti Latinitate dissertatio, et ad lectionem illiuB Progrymnasma. •» La dissertation est placée à la fin du volume ; il n'y a qu'une seule pagination pour les deux ouvrages.

2. Ibid.f p. 365 : « vere dictum illud fuisse Musas Plautino sermone loquuturas fuisse si Latine loqui vellent ».

3. Ibid.j Épître, f^ 2 r* et v*" : « novitas quœ muUarum est re ru m commendatrix. •

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