‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 208 sur 533 · LE FRANÇAIS ET LE LÂTLN · texte numérisé non relu

LE FRANÇAIS ET LE LÂTLN

Cette désagrégation inévitable apparaît dans la prose latine de Henri Estienne *. Il écrit mieux en vers : je veux dire qu*il y est plus châtié et plus soucieux de la tradition classique. Mais sa prose charrie des gallicismes à peine déguisés*. Son excuse, c'est peut-être qu*il s'en aperçoit et qu'il n'a pas le courage de faire autrement. Souvent d'ailleurs, il est le premier à noter le gallicisme; il Tenchâsse dans son latin comme une citation : « inter illos quos vulgus (nostrate presertim) importunas appellat (voce, ut opinor, latinogallica aut gallico-latina potius quam latina) 3. » Les gens importuns : le mot n'en est pas moins lâché. Il use surtout du procédé à Tégard des proverbes vulgaires qui hantent sa mémoire ^, et je veux bien qu'il les traduise en latin correct ; mais alors qu'il n'étudie pas du tout la langue française, il lui emprunte ses comparaisons ; quand il écrit en latin, il pense encore en français. Il Va dit lui-même : il a confessé que son traité sur fa latinité de Juste- Lipse lui avait été une tâche autrement lourde que sa Précellence : « car je n'écris plus sur ma langue maternelle, mais sur une qui m'est étrangère ^. » Aveu d'autant plus piquant, que celui qui l'a fait était Tun des plus forts humanistes de ce temps où tant de gens écrivaient en latin !

Même ses vers latins, quand le sujet ne retient pas son imagination dans l'antiquité, laissent s'altérer la couleur latine. Son grand plaisir, c'est de latiniser les mots grecs ; mais il s'ingénie aussi à latiniser des mots français, surtout dans sa Principum monitrix

1. Joseph Scalif^er qui se piquait dVlégance disait de Th. de Bèze : « il y a bien des ^Uicisraes en ses vers. » (V. Tamixey de Larroque, Lettres franc, de J. ScaL^ p. I78--9).

}. On en jugera par ces quelques exemples ((uc nous avons planés, sans les choisir; nous aurions pu en trouver beaucoup d'auli*es : m vcUc ad barbaricni fencstram apcrire 9^ vouloir ouvrir la fenêtre au langage barbare (I^tin. susp., Épitre ^ 3 v** ; cf. f'Sr'); — « scrupulus... cii*ca conscientiam literariam vcrsatur », le$ scrupules (tune conscience littérairel {Lipsii /a/., 3i9); — « quonani modo disparuerity aut sal-

tem ita se subduxerit >*; renseignements pris, ce disparere se trouve dans Cas-

siodore ; mais n*estr-il pas évident qu'Estienne a simplement traduit le français disparailre'f .Lipsii lat,^ 21.) Voici sur des mots lutins des mélaphores toutes françaises : • me sellis duabus velle sedere, me utrasque partes vclle sequi dîcetis », je suis assis sur deux selles. (Franco, emp.^ 116.) « Sed audivi quie ut ncscirem, nec montem qucmpiani aureum nierere velim», onni aurait donné un mont d'or que j'aurais aimé mieux ignorer ce que f ai entendu. {Lipsii lat.^ 557.) — « quae cum ejusdem omnino farintu sint... » [Ibid.y 8}, et autres choses de la même farine. — C'est ici du latin burlesque, c'est^-dire un mélange de latin et de parler vulgaire.

3. Lipsii lat.y p. 154« De môme dans sa Principum monitrix musa <« huic ratio ut fiai (ceu irallica verba sonabant) », que raison lui soit faite, p. 281.

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