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LE FRANÇAIS ET l'iTAUEN 213
langue française ; son injustice à Tégard de la critique italienne. — Partie positive de cette troisième thèse : revendication des richesses de la langue.
C'est proprement la thèse de la Précellence : en établissant un parallèle entre les deux langues, Estienne a voulu démontrer par des preuves directes et sensibles la supériorité du français sur Titalien. Le vice intrinsèque de cette troisième thèse, c'est Timpossibiliié même, et c'est aussi l'inanité d'une pareille recherche. Quelles règles certaines trouvera-t-on jamais pour classer entre elles, suivant leurs qualités, les langues des peuples civilisés? Avant de mesurer le degré, il faudrait d'abord tomber d'accord sur la nature même de la qualité ; nous avons dit combien il était difficile de s* entendre sur ce qui fait « l'harmonie » d*une langue. Tout aussi incertaine sera l'évaluation des moyens d'expression : comment déterminer si telle langue a plus que telle autre l'énergie ou la grâce, l'abondance ou la brièveté, voire la clarté? La relation même de ces idées à l'esprit qui les conçoit leur enlève toute valeur absolument objective ^ Il est sans doute plus facile d'apprécier le degré de richesse d'une langue, si cette richesse consiste dans le nombre des mots qui composent son dictionnaire. Mais si la valeur des roots, et non leur nombre, est la vraie r^hesse, à quel examen minutieux et infiniment délicat faudra-t-il se livrer pour comparer la signification des mots entre deux langues, et particulièrement entre deux langues aussi proches par leur commune origine que le français et l'italien? Cela, pour décider, tout compte fait, laquelle donne aux idées et aux nuances des idées l'expression la plus juste ou la plus vive.
Irons-nous demander, comme Estienne l'a fait, une règle de mesure au rapprochement des deux littératures? Mais est-il juste de conclure du génie de l'écrivain à la valeur de la langue dont il s'est servi *. Estienne se plait à mettre aux prises, dans les mêmes genres littéraires et sur les mêmes sujets, les Français et les Italiens, Pétrarque et Ronsard, Bembo et Desportes. De ce parallèle il est permis de tirer des conclusions contraires aux siennes. En admettant
1. Par exemple, la construction analytique est un moyen difTërent de présenter les termes'de la proposition : il n'est pas dit que ce soit un moyen plus clair et plus Ing^ique que la construction synthétique.
3. Ce raisonnement étonne d'autant plus chez H. Estienne qu'il est en contradiction avec sa propre doctrine sur la distinction essentielle entre le style et la lançue (v. plus haut, p. 188).
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que Ronsard ait atteint parfois à Témotion du chantre de Laure, que Desportes ait rendu tout le brillant de ses modèles italiens, Estienne n'a pas assez pris garde que s'il faut donner des places, la première revient incontestablement à Técrivain original et non à son traducteur ou à son copiste ^ ! Et ensuite comment comparer des genres littéraires absolument différents ou opposés ? des écrivains qui ne sont ni de la même époque, ni de la même école, ou des esprits indépendants et isolés ? Sait-on par avance ce que deviendra une langue aux mains d'un écrivain de génie? quelles ressources cachées, non soupçonnées il révélera ?
Puisqu*il voyait dans Tinfluence italienne un danger, Henri Estienne n'avait pas besoin, pour le conjurer, de persuader aux Français que leur langue était supérieure à celle de leurs voisins. La precellence théorique du français importait peu : c'était assez pour encourager les talents originaux d'en faire voir Vexcellence, Mais Estienne s'est fait fort de montrer lequel des deux langages est le plus grave^ le plus gracieux^ le plus riche ^.
Qu'entend-il au juste par la gravité'! En guise de définition, il nous donne des images ; il oppose la « roideur seigneuriale » de notre langage à la prononciation des Italiens qui est lente, posée et pesante ^. Il reproche aux Italiens la suppression de certaines finales : udir pour udire^ gran pour grande : « S'ils coupent la queue de leurs mots (ou la troussent), c'est qu'à eux-mêmes elle semble traîner. » — Cette discussion n'est vraiment pas sérieuse ! — Il parle plus raisonnablement quand il dit que l'italien est u mol » en comparaison du français, « pour le moins n'est pas si nerveux et viril ^ ». Mais comme il sent cependant que l'accent tonique de ritalien est musical, il veut absolument en attribuer aussi un de la même valeur au français, et, confondant l'accent tonique avec la quantité des syllabes, il compare des mots comme pâte eipatte ^. Il va jusqu'à rappeler à ce propos la tentative si malheureuse d'Antoine de Baïf forgeant « des vers mesurez, où les accents sont observés ^ ».
1. Nous nous sommes assez expliqué sur les mérites propres aux poètes de la Pléiade pour y revenir ici. Disons simplement que Tcssai de littérature comparée que H. Estienne a placé dans sa Precellence a été tout à fait malheureux. Ses critiques sur le style de la Pléiade, dans les DLilogues^ avaient autrement d'intérêt et de valeur'