‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 211 sur 533 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

5. Ibid.j p. 40. Les deux mots sont écrits pafe dans le texte d'Estienne.

6. C'est-à-dire calqués tant bien que mal sur le système des vers grecs et latins. Ces vci*s mesurés ont été également pris au sérieux par Pasquier. RechercheSy livre VII, chap. 8.

LE FRANÇAIS ET l'iTALIEN 215

Il est vrai qu'il les considère comme un amusement, un hors d'œuvre, et il a soin d'ajouter que l'œuvre des poètes français, c'est la « ryme». Sans vouloir opposer, à notre tour, des systèmes de versitication très dissemblables, notons, en passant, que les accents dans les vers italiens présidant à l'arrangement des syllabes, il en résulte une double harmonie :

\'oi ch' ascoltaie in rime sparse il suono Di quei sospiri ond'io nudriva il core... *,

Pour en revenir à Henri Estienne, disons qu'il avait plus de patriotisme que d'oreille !

Passant au second point de son argumentation : la gentillesse et la bonne grâce, notre critique examine encore la prononciation et le style. Il accuse la monotonie des finales italiennes qui sont toutes en voyelles. Soit ! mais pour rendre la chose plus sensible, il forge à plaisir une longue phrase où il accumule les mots terminés en o, et il la traduit en français pour faire ressortir la variété des finales de notre langue ! Il fait de même pour les a : c'est un jeu trop facile. Peut-être touche-t-il plus juste quand il dénonce la prononciation italienne de certains mots {massimo pour maximo^ affettione pour affectione)^ comme sentant « son parler un peu mignard et affetté ». Mais, au vrai, la mignardise n'était sensible que chez ceux qui affectaient de prononcer le français à Titalienne. Il reconnaît la douceur des diminutifs italiens, mais il réclame pour le français, pourvu, lui aussi, de diminutifs, cette douceur^ en tant du moins qu'elle ne contrarie pas la gravité dont il a été parlé ci-dessus. Ici Tauteur est embarrassé pour concilier ces contraires. Aussi corrige-t-il ce que ses distinctions avaient de trop absolu, et il insiste maintenant sur la diversité des jugements. On ne s'est pas accordé sur la beauté d'Hélène ; on ne s'entendra pas davantage sur « le degré de douceur auquel un langage doit parvenir ^ ». Alors pourquoi discuter?

Si Estienne s'était coi^tenté de dire que, d'une manière très générale, une langue reflète le caractère du peuple qui la parle, et que cela en fait la physionomie originale, il aurait pris la question de la

1. Pétrarque, Sonet 1. V. le Traité de la poésie italienne rapportée h la poésie française, par Antonio Scoppa. Paris, 1803. Le parallèle établi par Tautcur entre les deux Unguea est aussi vain que celui de H. Estienne ; mais au moins Scoppa a-t-il rintelli~ gence de la versification italienne.

î. PrécelL, p. 89.

diiTérence des langues par soa côté pittoresque et psychologicjue. Mais serait-il arrivé à une évaluation plus certaine ? Nous ne le pensons pas : en pareille matière on est trop porté à se payer de mots et à remplacer la science par la satire, témoin Pasquier qui cependant a posé ce problème plus nettement que Henri Estienne ^

Arrive enfin la richesse * ; c'est le troisième point sur lecjuel Estienne s'étendra, non sans raison, le plus longuement. Mais nous avons assez montré Tinanité du parallèle entre les deux langues, pour n'avoir plus à nous en occuper que dans la mesure où il prêtera à quelque observation intéressante. Quelles sont les vraies richesses de la langue française, ou encore : quels sont les moyens de Fenrichir, voilà ce que nous demanderons à Estienne, et ce qu*il a dit d'ailleurs assez copieusement dans son livre de la Précellence et dans ses autres ouvrages. Ce n'est pas qu'il ne s'égare encore dans la définition; il veut qu'outre le nécessaire, une langue ait aussi le superflu : « une provision curieuse de mots rares. » Mais, ainsi compris, le superflu est-ce la richesse ? Ce bagage de mots et de locutions, supcllex verborum, deviendrait plutôt encombrant , si on se bornait à y établir, comme Estienne le fait trop facilement, certaines catégories d'idées ou de sentiments, très générales et très vagues : Vavarice^ la sottise et la folie^ Vexpérience^ etc. De plus, ce n'est pas la rareté d'un mot qui le rend recommandable, mais sa force expressive. Aussi bien Estienne se trouve- t-il en contradiction avec sa propre théorie sur l'usage commun qui pour lui est le bon. Au fond, il est loin de conseiller cette recherche de la rareté qui avait été le fait de la Pléiade; avec quelle réserve il s'adresse aux termes tombés en désuétude, ou encore aux dialectes! Ce sont les mots nécessaires et dont il faut se servir ordinairement^ qui forment, à ses yeux, l'étoffe solide de la langue. Seulement, il a le tort de dire que le français « en ha à rechange, veu qu'il ha le moyen d'exprimer une mesme chose en plusieurs sortes ». Cette idée fausse l'amène à allonger des listes de mots et d'expressions qui n'ont pas tous un égal intérêt. Quand, par exemple, il s'amuse à traduire les phrases d'Aide Manuce, et à mettre en regard des locutions toscanes un nombre trois fois plus grand de locutions françaises, il tombe dans une mauvaise phraséologie qui

1. V. Recherches^ livi*e VIII, chap. I. Mais Pasquier tombe dans les mêmes erreurs phonétiques qu' Estienne. Il veut que les Gaulois aient « accourci m les mots latins, parce qu'ils avaient Tesprit plus brusque et plus prompt que les Romains [ibid.)

Page 1