LE FRANÇAIS ET LITALIEN
C'est à Técole des troubadours que s'étaient mis les premiers poètes lyriques de l'Italie. Dante en parlait avec une sorte de vénération. Le long séjour que fit Pétrarque à Avignon lui avait rendu plus familière la langue provençale qui d'ailleurs se répandit en Sicile et en Toscane, dans les cercles lettrés et dans les cours. Il est possible qu'à ce contact, un certain nombre de mots aient réussi à passer en italien, quoique l'imitation de thèmes poétiques n'entraîne pas nécessairement l'influence de la langue. On sait que la littérature du nord de la France inspira de même la littérature italienne ^ Des écrivains italiens, ayant pratiqué la langue française, loi empruntèrent, sans peut-être s'en rendre compte, des mots et des tournures : témoins l'historien Villaniqui se permettait, dit-on, des ^Uicismes auxquels la Crusca devait refuser l'hospitalité de son dictionnaire; et Boccace, qui, si nous en croyons Castiglione, émaillait le Décaméron a de tant de mots français, espagnols et provençaux, que, si on les ôtait, son livre en serait très amoindri '^ ». Mais malgré ces mots provençaux et ces gallicismes dont aussi bien le compte doit être fortement rabattu, et d'autre part, en dépit de la diversité des dialectes, une langue commune s'était formée en Toscane, et c'était cet italien <( latino volgare » ^ qui grandit avec la
retrouve dans le prov. et dans l'esp. : reparar; au sens particulier qu'indique Rembo = iUre et albergare^ il se rapproche du vieux fr. repairer « loger en quelque lieu, dit Estienne, (d'où repaire), prov. repairar (du lat. vulg. repatriare qui a peut- Hr« influencé le mot italien) ; obliare (prov. oblidart fr. oublier). Même des formes telles que badare (prov. badar) et calere (prov. ca2er) ont pu se produire fimultanément dans les deux langues. Le dérivé donneare (de donna, dame) est peutêtre dû au provençal donneiar. Le latin populaire gaudire a pu donner simultant'inent en français j'oir, jootr, et en italien gloire, lequel n'est certainement pas venu •lu provençal garnir on jauzir; gauderea naturellement donné en italien : godere. La même observation s'applique aux expressions que Dante aurait tirées du provençal • fun> Dante da provenzali » [Précell., 272, Prose^ 12 r*). Une locution comme a randa{en n**nl le solj au fig. à peine) existe en italien, en provençal et en espagnol. Gaggio ^l venu d'un radical germanique; le provençal a gage. Landa que Castelvetro explique à tort par la anda pour andaîa est simplement un mot celtique (français l*nde, allemand land) qui signifie plaine. Il est permis de croire qu'ici les Italiens ont emprunté la forme provençale {landa); mais le vieil italien snui^Are (consterner) n'est pa*« venu du provençal esmaiar (vieux fr. esmaier^ esmoyer d'où émoi); smagare se rattache au germain. V. Dicz: Etymol. WôrL der rom. *pr., et Caix : Sludi di etimoL iUL e rom. Ct. Kôrting, Lat.-rom. Wôrt
1. Nos fables épiques et romanesques passèrent, dès le commencement du Hv« siècle, dans des compilations en prose, comme les Reali di Francia. V. Gebhart, /^ origines de la Renaissance en Italie.
3. V. la dédicace du Corlegiano ; Castiglione n'a d'ailleurs apporté aucun exemple. Il a clé dupe en grande partie de la même illusion que Bembo.
5- H. Estienne avait pu lire, mais il ne cite pas dans sa Précellence le célèbre traité de Dante • De Vulgari eloquentia •» publié à Paris, en 1577, par Corbinelli. — Sur la question des dialectes italiens, v. Diez, Grammaire des langues romanes, t. I, « le domiine italien ».
puissance de Florence et qui devint la langue littéraire des grands écrivains du xiii^ et du xiv^ siècle : elle fut vraiment indigène et nationale.
La lenteur de son évolution et les obstacles qui la contrarièrent ont fait illusion aux adversaires de cette langue, qu'ils fussent italiens ou étrangers; ils ont simplement nié son existence. Henri Estienne triomphe de Tembarras des grammairiens italiens k en déterminer le caractère, à en fixer les limites, à lui donner un nom. Il dirait volontiers : « il n y a pas d'italien! il n*y a que des par- 1ers italiens ». A ses yeux « Benedetto Varchi et autres ont tellement brouillé les cartes que le vray et nayf langage italien n'est plus qu'une idée platonique* ». Et il raille le purisme de Bembo qui (( tant mieux pensoit parler, tant plus estoit moqué ». 11 ajoute qu'on ne saurait reprocher pareille incertitude à la langue française : « jamais il n'a falu que les plus grands personnages de nostre France ayent mis la main à la plume pour nous apprendre à parler françois ^. » Mais si Tunité politique avait préparé pour nous Tunité de la langue, encore Tusage n'était-il pas fixé au xvi' siècle, au point qu'il fût inutile de faire savoir à ceux qui voulaient bien parler et bien écrire, où ils devaient aller le prendre. Que de gens, croyant parler français, « gasconisaient ou picardizaient » ! Henri Estienne le savait mieux que personne, et n'avait-il pas « mis la main à la plume » pour leur donner des leçons ?
Tout en raillant, non sans quelque raison , la querelle de mots qui avait divisé Castelvetro et Annibal Caro •'', Henri Estienne aurait