RÉPONSE AUX ADVERSAIRES DU FRANÇAIS
qui, sans être alliées, les menaçaient : aux Italiens et aux italianisants, non moins qu*aux latinistes. Au reste tous les trois n'ont pas développé, avec la même force, les mêmes arguments : celui des richesses de la langue^ exposé avec autorité par Estienne, n^a été qu'effleuré par Fauchet; Pasquier l'a considérablement étendu. L'argument tiré du grec a été laissé à son inventeur. L'argument tiré du latin lui-même^ qui était excellent, et peut-être le plus habile, a été surtout compris et exploité par Estienne ; les deux autres n'en ont pas vu la portée.
Mais Fauchet a répondu plus nettement qu'Estienne, en rappelant aux Italiens ce qu'ils avaient autrefois pris aux Français, et en invoquant l'universalité de notre langue et de notre littérature au moyen âge. Fauchet s'est placé dans la vérité historique : il n'a pas professé pour ses contemporains une admiration excessive et exclusive ; sans doute, il leur rendait justice, mais il n'a pas cru que l'histoire de notre littérature commençât en 1549. Et c'est V argument historique^ qui est tout le livre de V Origine, Henri Estienne y a bien touché dans ses Dialogues et dans sa thèse de la Précellence : mais il a eu le tort de le compromettre par ce paralogisme linguistique : ce la langue italienne ressemble à la langue française; donc elle en est sortie ». D'ailleurs Estienne a défendu le passé : il a voulu le rattacher au présent, en dépit des mépris de la Pléiade. En reprenante son tour l'argument historique, Pasquier, malgré certaines réserves sur la langue et sur le goût du jour, s'est montré l'admirateur reconnaissant de la Pléiade ; avec plus de hardiesse et de foi sincère que Henri Estienne ne l'avait fait, il a opposé les grands écrivains français de son temps aux latinistes impénitents , comme aux partisans encore nombreux de l'influence et du goût de l'Italie.
Venu le dernier, Estienne Pasquier résume donc le débat ; il a compté les coups donnés et reçus. Estimera-t-on, en souscrivant aux critiques de Henri Estienne, qu'il a fait la part trop belle à la Pléiade? On sent qu'il considérait la bataille comme définitivement gagnée. Sur ce point du moins, sa conclusion était juste : le XVI® siècle avait donné à la France une langue et une littérature, et le xvii^y aux débuts duquel Pasquier assista, devait en profiter.
232 H. E8T1E.NNE GHAMMAIRIEN FRANÇAIS
Caractère général des recherches grammalicales de H. Estienne. — Son originalité à Tégard des grammairiens de son temps; place nouvelle qu*il a faite à l'étude de la syntaxe. — Sa méthode de comparaison entre le français et les deux langues classiques. — Ce qu^il doit aux dictionnaires de Robert et de Charles Eslienne; importance de son témoignage sur la langue parlée. — Partie morte de son œuvre : la phonétique ; partie vivante : Tétude des &ens et de la prononciation. — Que les recherches grammaticales de Henri Estienne sont conclues par une doctrine sur Tusage de la langue.
Quoi qu'en ait dit Henri Estienne, son plaidoyer en faveur de la langue française forme un ensemble assez complet : si ses difTérents arguments ne sont pas d'égale valeur, du moins leur a-t-il donné à tous à peu près le développement qui leur convenait, et nous ne voyons pas ceux qu'il aurait oubliés. Le mot d'essai ou de projet s'applique, au contraire, plus justement à ses remarques plus spécialement grammaticales qui, dégagées de ses ouvrages français ou de son traité sur la latinité suspecte, ne forment pas une étude suivie sur la langue, et encore moins un traité complet de grammaire française. Le livre des Hypomneses n'est qu'une série d'observations éparses, quoique assurément très pénétrantes, et vraiment neuves pour la plupart. Mais ce manque de cohésion et d'égale distribution ^ ne doit pas faire méconnaître la valeur considérable de l'œuvre grammaticale de Henri Estienne.
Certes la philologie française était loin d'être fondée au xvi* siècle, et nous savons assez les erreurs où le défaut d'une méthode précise, où rignorance de certaines lois fondamentales ont entraîné Henri Estienne en compagnie des autres grammairiens de son temps. Mais du moins la grammaire française existait, si par ce mot nous entendons, non seulement, comme le disait la vieille défi-
1. Nous avons déjà reconnu l'indifTërence regrettable de Henri Estienne pour Tart de la composition, en faisant cependant une exception pour son livre de la Précellence. Il a nomnitf lui-même son De laiinitate suspecta « une impi*ovi$ation •, <f in hac exlemporanea et tumultuaria scriptione » (Lai. susp.^ p. 265). l\ en rejetait la faute, comme toujoui*s, sur les multiples exigences de son triple métier d^imprimcur, de savant et d'écrivain. « Une page était à peine écrite qu'il l'envoyait à la presse. Ce qu'il avait oublie dans un chapitre, il l'ajoutait au suivant » [ibid., p. 19 et 295). De là ces retours en arrière, ces parenthèses et ces appendices auxquels on se heurte dans ce traité, comme dans celui des Hypomneses. Encore les choses s'y trouvent-elles à peu près classées, malgré ce désordre; on voit vite où il les faut prendre, grâce aux titres des chapitres. Il en est de même du traité de la Confor-
SES RECHERCHES ET SA MÉl^UODE 23f3
nition, « le code du bon langage ^ » mais encore Tétude de la langue à on moment donné de son histoire, et la conscience des règles où elle semble s'être arrêtée pour un temps. Sans vouloir grandir Henri Estienne au détriment de ceux qui Tavaient précédé dans cette étude, nous essayerons seulement d'indiquer la part d'originalité qui lui revient.
Et d'abord s'il a beaucoup plus longuement analysé les mots et les significations que leur arrangement dans le discours, il a cependant eu cet autre mérite de s'arrêtera la syntaxe. Nulle chez Dubois ', cette étude apparaît dans le traité de. Meigret ^, et Ramus lui consacre toute la 2^ partie de sa grammaire. Mais Ramus a, comme nous l'avons dit, mis largement à contribution la Conformité du langage françois avec le grec; il y a pris plus que des exemples : des passages entiers à peine démarqués. Si la l''^ édition de sa grammaire est antérieure de trois ans à l'ouvrage d*Estienne, celui-ci ne pouvait y prendre ce qui ne s'y trouvait pas ; les passages auxquels nous faisons allusion n'apparaissent que dans l'édition de 1572 ^. Ajoutons cependant que la syntaxe occupe une place
mité qui e»l divisé en trois livres, où chaque remarque porte un numéro, et qui se termine par une table des mots rapproches du grec. Mais les Dialogues et la Précellence n'ont point de divisions, et les éditions originales manquent de tables de matières.
I. Ou m Tart de parler corrcctemenl », — « quid est grammatica? Ars bcne UKjuendi ». P. liami rudimenU grammaticie /«id'n/e, 1566.
3. ■ Jacobi Sylvii Ambiani in linguam gallicam Isa^togc... et^. Parisiis, ex oflicina Roberti Stephani, 1531 ••.
3. « Le tretté de la grammere francoeze, fet par Louis Meigret, Lionœs. Paris, 1550. »i
4. ■ Gramerc || A Paris || de l'imprimerie d'André Wechcl, 1562 ». Tel est le litre de la r* édition. Le nom de l'auteur ne figure pas sur le titre 'pas plus que dans le corps delouvrage!. Cest A tort que M. Livct néglige cette édition qu'il dit ne pas avoir ^iie et qui est à la Dibl. Nat. (Invent. X, 1920}, en s'appuyanl uniquement pour tlénoncer le plagiat sur Tédit. de 1572. Car enfin si la 2' édit. n'avait été que la reproduction pure et simple de la 1", il en résulterait nécessairement que II. Estienne aurait copié Ramus, et c*est le contraire qui est vrai. « Grammaire de P. de la Ramée, lecteur du Roy en Tunivcrsité de Paris. A la royne, mère du Roy, à Paris, de l'iraprimcrie d'André Wechel, 15"2 ». {Bibl. nat.. Invent. X, 1928.) Ce qui sera en 1572, rêpllre « à la roine mère du l'oi » n'est en 1562 qu'un « avis au lecteur », où lauteur parie de sa grammaire grecque et latine. Il cite déjà, parmi les grammairiens antérieurs, J. Dubois, Est. Dolet, Louis Meigret, Peletier, G. des Autels, Jean Pilol, Robert Estienne; il ne cite ni Henri Estienne (naturellement !} ni parmi les ccrivains J. Du Bellay, A. de Baïf qu'il nommera en 1572. M. Brunot étant revenu àe son côté sur le plagiat, nous indiquerons seulement, sans les transcrire, deux des passages où il est le plus sensible. Voyez page 82 de l'édit. de 1562. « Convenanse du comparatif ». Ce chapitre, ici très court, est beaucoup plus développé en 1572 'page 131, chap. 3) parce qu'il reproduit en l'abrégeant à peine, toute une page de la Conformité (V. édit. Feugère, p. 78, observ. 9. Voyez encore p. 143 de l'édit. de 1572, chap. S : ., De la convenance des pronoms ». C'est un résumé très exact d'une longue obiH-rvation faite par H. Estienne .édit. Feugère, p. 97, obs. 7) ; ce passage manque au-s*! en 1562.
234 H. ESTIENNE GRAMVAIHIEN FRANÇAIS
importante dans la grammaire d'Antoine Gauchie ^ Nous y reviendrons à propos des critiques que Henri Estienne a faites à cet ouvrage.
La comparaison même qu'il a établie entre le français d^une part et les deux langues classiques de Tautre n'est pas absolument à négliger : cette méthode est légitime en soi, quand il ne s'agit que de rapprocher les procédés de l'esprit dans deux ou plusieurs langues. Elle devient nécessaire quand la question de filiation se pose et qu'il s'agit de rechercher dans le latin les origines d'une expression ou d'une tournure française. Il est trop certain que Henri Estienne ne s'est pas assez défendu de l'a priori. On le surprend même essayant de faire violence au génie de la langue française pour mieux en établir la ressemblance avec la langue grecque ; c'est alors qu'il généralise des faits isolés et accidentels, en leur donnant une importance excessive ; il ne va pas cependant jusqu'à dénaturer sciemment les faits qui l'embarrasseraient. H se répète à tout instant, e t cela nous permet de n'avoir aucun doute sur les idées qui lui sont chères; mais en revanche, il lui arrive de se contredire d'un ouvrage à l'autre, et n*est-ce pas là une preuve de sincérité autant que d'oubli?
S'il ne s'est pas assez gêné pour « sauter du coq à l'asne ^ », il a su qu'en grammaire « il faut moins de discours que d'exemples ^ » et que dans cette science (comme peut-être dans toute science) il n'y a pas de petite recherche ^. Sans doute Henri Estienne a recouru, pour la partie lexicographique de son œuvre, aux dictionnaires publiés par son père et par son oncle. 11 vaudrait mieux écrire le mot au singulier ; car c*est bien la même œuvre dans ses enrichissements successifs et sous son double aspect que ce dictionnaire latinfrançais et français-latin conçu par Robert Estienne, poursuivi par Charles, et par ses neveux François (11) et Robert (II), par Thierry et par Du Puy , dont le point de départ est le thésaurus latin avec traduction française de 1332 et Taboutissement le français-latin que publia Nicot en 1606 ^. C'est le dictionnaire français du xvi" siècle. 11 représente pour chacune des étapes qu'il a parcourues l'usage du temps, à cette différence près qu'augmentant toujours son fonds
t. Et notamment dans la 2* édit. qui est de 1576. La 1'* est de 1570.