Vol. de Lyon, 199. {Marty-Lav., l
17. V. God. Cf. l'ancien français primeroire, du latin vulgaire prima fera.
LES tATIMSMES 261
vue il nous a paru curieux d'en suivre la trace, ou d*en constater Tabsence dans le dictionnaire qui représentait approximativement Tusage courant du xvi* siècle.
Si d'ailleurs les dates ont, en pareille matière, un intérêt pour qui veut essayer de fixer Tâge de ces mots « nouveaux », il serait vain de leur faire dire plus qu'elles ne disent : est-on sûr que tel « néologisme » qui apparaît dans telle œuvre, n'ait jamais été écrit auparavant? Comment oser nier l'existence, avant même l'époque de la première Renaissance, avant le xiv® siècle, d'un mot emprunté au latin? — ic Avez-vous toute la latinité ?» demandait Estienne aux disciples de Nizzoli. Nous pourrions dire, mais l'argument serait vraiment trop facile : « avez-vous tout le français? » Dès que notre parler se dégage du latin vulgaire, la langue savante agit sur la langue populaire ; elle la suit pas à pas dans son développement historique. Sans doute, à ne regarder que les monuments écrits où nous enregistrons ses victoires, il semble qu'elle procède par à coups irréguliers, se réveillant de son sommeil pour retomber dans une plus longue torpeur : elle ne cesse jamais cependant de poursuivre son œuvre, lentement et parfois obscurément. Il est donc possible et légitime d'en marquer les étapes importantes, datées par les œuvres mêmes où elle se manifeste avec le plus d'éclat. Mais la loi de continuité qui menait le latin vulgaire au roman, et dans notre pays le roman au français, commande aussi la formation savante : si la langue populaire n^est que le latin transformé, la langue savante, c'est le latin qui se reprend, et qui dans cette lutte a d'autant plus facilement raison des résistances que les deux langues, par leur ressemblance même, se mêlent aisément : elles ont la même origine, elles sont les deux enfants du génie latin.
Certes, Henri Estienne est fort loin de soupçonner même cette dualité vivante : quand il remonte aux origines du français, il confond absolument les deux langues ; et il n'aperçoit la langue savante qu'au moment où elle agit, pour ainsi dire, sous ses yeux, par les traducteurs ou par les écrivains de son temps, en revendiquant ses droits brusquement et indiscrètement : c'est alors qu'il la nomme la langue « écorchée ». Nous comprenons et sa mauvaise humeur et son inquiétude. Jaloux de conserver au français sa pureté native, il est naturel qu'Estienne ait protesté contre le débordement des latinismes.
Le développement des sens latins dans le français. — Importance accordée par H. Estienne à la « sémantique • ; correctifs nécessaires à sa théorie. — Les trois cas à distinguer : 1<> la permanence du sens latin; 2* Taltération. (Ce qu*Estienne entend par les abus de mots ; il a étudié les deux lois de la restriction et de Icxtension des sens, qui se ramènent, comme les différents tropes, à la métaphore) ; 3® Idées identiques dans les deux langues sous des termes différents. — La loi de l'action métaphorique dans le passage du latin au français (ou plus généralement du latin au roman). — Monographie d'une famille métaphorique.
Si nous avons dégagé dans ses lignes essentielles la thèse développée par Henri Estienne dans son traité de la latinité suspecte, nous en aurions donné cependant une idée incomplète, en laissant de côté la comparaison que notre auteur établit entre les significations des mots dans les deux langues ^ La distinction, ici absolument nécessaire entre la forme et le sens des mots [vox et significatio) il a soin de la faire; et, s'il donne toute son attention aux chanjgements survenus dans le passage du latin au français, il n'en retrouve pas moins dans le latin Torigine d'un grand nombre d'expressions et de métaphores. C'est qu'on a vite fait de nommer des gallicismes tout ce qui semble, à première vue, étranger au latin classique ! Sans doute, il y a des mots et « des façons de parler » que nous avons su frapper de notre marque : encore vaut-il la peine de rechercher où nous avons pris la pièce, et de quels éléments le métal a été fondu. Irons-nous jusqu'à dire que tout le français est déjà dans le latin? Il serait injuste de méconnaître la vertu créatrice de notre langue, et de nier l'apparition de sens nouveaux, ou la transformation de sens anciens au sein même du français. Mais on ne peut raconter et expliquer ces changements ou ces naissances qu'en remontant au premier terme de l'évolution, c'està-dire toujours au latin.
Or Henri Estienne, malgré les imperfections de sa méthode, a du moins frayé la voie à cette science que les philologues modernes nomment la sémantique et que nous appelons simplement en français V étude des sens *.
1. Il est entendu que nous complétons le traité latin d'Estienne par les observations de même nature qu'il a placées dans ses ouvrages français.
2. Ces pa^es étaient sous presse quand M. Brcal a fait paraître un livre dont le ««uccës rapide a fait aussitôt accepter ce mot grécisé : la iimantiqut.
Pour établir sa théorie, il distin^e ces trois cas essentiels : 1* Les mots ou les locutions se répondent dans les deux langues, par la forme et par la signification ; 2® la forme est identique, mais le sens diffère ; 3® enfin la forme n*est pas la même, mais le sens est identique. Ces distinctions^, nous les trouvons déjà signalées dans un passage de la Conformité avec le grec, où Estienne annonçait par avance la méthode qu'il devait suivre dans son traité de la Laiinité suspecte. « Car je n*auray point honte de confesser ceci, " que la semblance qu'ont quelques mots latins avec les nostres, » est cause que nous parlons souvent latin françois, au lieu de pur u et vray latin ; je di, quand, sans y bien penser, nous usons des (< mots de ce langage voisins aux nostres, voire même desquels les « nostres sont descendus ; comme si de la s^ensuivoit qu'ils signi- « fiassent la mesme chose. Et au contraire (car je confesseray tout u d'un train ceci), sans raison nous faisons conscience d'user de « certains mots et certaines façons de parler du latin, les ayans « suspects et suspectes, pource que nous les voyons approcher trop « près des nostres-. »
La permanence du sens latin est certes plus frappante et plus certaine pour nous dans les mots considérés isolément, dans leur valeur intrinsèque, que réunis en locutions ou phrases, et soumis à des associations d'idées diverses et inattendues 3. Admettons que monstrer à quelcun *, pour dire enseigner, expression « très usitée et presque vulgaire » en français, soit |aussi une locution très latine. La locution « esire encore de bon aage » a de plus cet intérêt pour nous qu'elle est oubliée aujourd'hui; nous dirions : il ou elle est encore jeune, ou dans un style quelque peu poétique : dans la fleur de Vàge'-* ». Ces combinaisons de mots ont dû se faire et se défaire, pour se refaire sous la même forme ou sous une autre, à travers les siècles, dans le latin comme dans le roman, et aussi dans le français. Quelques-unes cependant ont été indubitablement transmises d'un âge à un autre, soit oralement, soit par imitation littéraire ;
1. V. dans le De Uit, Masp.y pour le l*' et le 3* cas, le chap. III, p. 199 et p. 221, où Estienne étudie suKout les locutions {phrases, loqnendi gênera). Pour le 2« cas, et on frénéral pour la comparaison des mots isoles, voyez passim dans le traite.
S. Conform., p. 130.