LA SYNTAXE DU GREC ET CELLE DU FRANÇAIS
Enfin alors même qu^Estienne met en présence le grec et le français sur le seul terrain fermé au latin, c'est-à-dire au sujet de Varticle ^ : les rencontres entre les deux langues n'ont encore rien qui doive nous étonner : la fonction de l'article est par elle-même assez limitée pour se traduire d^une façon analogue dans toutes les langues qui en seront pourvues. Mais ici (comme pour les autres parties du discours), ne serait-il pas plus instructif de rechercher les différences d'emploi qui ne manqueront pas cependant, que de se borner à constater les ressemblances ?
Parfois même, nous craignons que Henri Estienne n'ait abusé de sa méthode de comparaison au point de méconnaître la vraie nature des faits. Par exemple, pour en revenir à ce génitif français dont l'invention est une assez lourde erreur, Estienne nous apprend qu'il a entendu dire les d'Henri « au lieu de dire les fils (THenri^ comme le grec diroit : 0? *Ep^(xcu » en sous-entendant 'jizi. Interprétation toute gratuite : il est plus vraisemblable qu'ici de est simplement une extension de la particule marquant l'origine, ou le lieu et qui ne se mettait pas seulement devant les noms de noblesse -.
Laissons donc ce parallèle abusif des deux syntaxes, dont la partie française intéresse seule l'histoire de notre langue, et voyons avec Estienne quelle part il est raisonnable d'attribuer au grec dans la formation de notre lexique.
Erreurs étymologiques. Un grand nombre des mots signalés par H. Estienne sont cependant venus du grec. — L^élément grec du fonds latin et la formation savante.
On sait aujourd'hui que le français n'a reçu directement du grec par la « formation populaire » qu'un tout petit nombre de mots? vestiges de la colonisation grecque des côtes de Provence, ou
1. Nous parlons, bien entendu, du latin classique. H serait trop facile de répondre i Eslienne que Tarticlc français est sorti d'un démonstratif latin.
2. Conform.y 53. Mais il y a plus, il s'agit de deux papetiers frères qui lui ont fait le papier sur lequel est imprimé ce livre. II les a entendu nommer \cs d'Henri « par ceux du lieu, et mesmement par les vieilles fçens ». Or Estienne n'a pas été chercher son papier A Paris, mais à Genève, ou dans quelque lieu voisin ! Si les livres imprimes par Estienne A Genève avaient un défaut, c'était la mauvaise qualité du papier. — VoilA donc un exemple dialectal inscrit, sans plus d'examen, au compte du « bon et pur • français !
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apports venus au moyen âge par les relations avec TOrient'. Mais, par contre, et sans parler de Télément grec du fonds latin, la formation savante a donné au français une foule de termes qui apparaissent, dès le XIV* siècle, dans les traductions comme celle d'Aristote par Nicole Oresme, et qui se multiplient au xvi* non pas seulement par les œuvres proprement littéraires, mais par les livres scientifiques.
Or, que Henri Esticnne n*ait pas plus songé à distinguer ces deux formations dans les mots français venus du grec qu'il ne l'avait fait pour les mots d'origine latine, cette confusion ne nous surprend pas. Ce qu'on est en droit de lui reprocher, c'est la témérité aventureuse avec laquelle il a voulu donner à tant de mots français une étymologie grecque. Il suilit, pour être édifié, de se reporter au Recueil alphabétique des mots français qu'Estienne a placé à la fin de son 3« livre de la Conformité. Il est vrai qu'ici la confiance en lui-même lui a fait quelque peu défaut : il confesse qu^entre ces étymologies, il y en a qui ne lui plaisent guère ; à celles-là il a pris soin d'ajouter : « selon aucuns^ ou chose telle 2. » Il n'en est pas moins tombé dans ces étymologies « phantastiques » qu'il reprochait si vivement à « ce povre moine, nostre maistre Perion^ ».
Donnons-en seulement, pour mémoire, quelques exemples caractéristiques 4 :
1. Encore ces mots du grec ou du bas-grec ont-ils pris pour la plupart la forme latine avant de devenir français. V. plus bas boutique^ chère, sirhdioi ou esirst" diol^ etc. ; bourse (xiii" siècle Jborse), cité par Ëstienne (Table de la Conf.) représente aussi le latin populaire barsa.
2. Conform.t 202. Bonnes ou mauvaises, elles ne sont pas, en effet, toutes de son cru. Lui-même dit que son père lui a ouvert la voie (dans le dictionnaire françaislatin ; ibid., IK) et il rappelle les travaux de Budc et de Lazare de Baîf. (//)id.. 199.)
3. Con/brm ., 203 ; note 1. C'est un passage de Tc^dition originale (1565, p. 139), qui a été supprimé dans la réimpression de Rob. Estienne (1569). L'ouvrage de Joachim Périon est intitulé « Dialogornm de lingux gallicse origine ejusque cum grspcA cognatione libri quatuor » 1555, in-8*. Après Henri Estienne, citons encore Ie« Dictionnaire françois-grec v de Trippauli (Orléans, 1577} qui complète la table de la Conformité. Pour les auteurs postérieurs au xvr siècle qui ont repris la thèse d'Estienne. V. Feugère, Essai, p. 235 et suiv. La plupart des étymologies de la Conformité se retrouvent dans le Jardin des racines grecques, donné par Lancelot. (V. l'éloge de H. Estienne dans la préface.)
4. Nous les prenons de la table de la Conform., sauf indication contraire. l)''ailleurs Estienne a semé des étymologies givcques dans tous ses ouvrages ! V. en particulier deux passages du De LatiniUite suspecta chap. I, 3" partie, p. 98 et sq., et chap. VII, 2* partie, p. 312 et sq., où se trouvent des observations justes sur les mots grecs venus par le latin. V. aussi sur le même sujet une digression qu'il a faite dans ses Hypomneses et qui devait prendre place dans un traité projeté ou A moitié rédigé : de grœcanica latinitate. {Hypomneses, 13-&-138.) Quant au Thésaurus grec, il
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Mots doni Vorigine est, en réalité^ purement latine. — Estienne écrit u sibboyer plus tost q\i*abbayer » pour le rattacher plus étroitement au {îrec ocioGt, ou jSoS*. 11 dérive bailler de jSxXXttv. Dans le Thésaurus g^rec, il fait observer que SxXXu) prend quelquefois un sens voisin de celui de ^fhffu, : en latin trado ou committo,,. et que dans ce sens de confier, donner à... le mot gl^c s'accorde avec le français bailler. Voilà un rapprochement tiré de loin f et qui néglige trop le sens propre et le plus ordinaire du mol grec : lancer, frapper *.
« Chef^ quasi ceph, de xe^aXr,. Estienne y voit un cas de syncope. Cest une des étymologies auxquelles il tient le plus, et que nous retrouvons aussi dans Robert Estienne. La syncope, ou chute des syllabes tinales, et Vaphérèse, ou chute des syllabes initiales, jouent un rôle essentiel dans Tétymologie du xvi® siècle. On coupe soit en tête, soit en queue les appendices gênants, et c'est ainsi qu'Estienne tire cotte de cro-' cota vesiis.grcc xpoxci>T<$c; rys d'^pu^a, sot d'oocoroc *. Il n'est tombé juste que pour le mot rys qui est, en effet, un des mots peu nombreux où Taphérèse s*est produite (v. plus bas boutique)»
Sire est écrit cyre pour rendre plus frappante aux yeux Tétymologie de xucio<.
Mots tirés en réalité d'un radical germanique, — Blaphar^ écrit avec ph pour rappeler mieux •|açpapd;''. — « Graver, quasi grapher, de Ypi^poi, engraver, iffpit^u^, » Estienne a été séduit par la double ressemblance de récriture et du sens *.
« En tapinois] de rawiivo'ç, humilis, submissus; » étymologie plus raisonnable que les précédentes. « En tapinois, c'est-à-dire en se faisant petit de paour d'estre veu, et sans faire bruit de paour d'estre ouy, en cachette. Aussi disons-nous tapi pour caché et tapir pour cacher » (Hob. Est., 1549). En tapinois ne semble pas très antérieur au xvi« siècle; Tancien langage disait : en tapinage, ou à tapin (v. Litlré) •.
reproduit les étymologies de la Conformité, sans beaucoup y ajouter ; mais il est cependant utile de l'ouvrir pour mieux comprendre certaines remarques faites par K»tienne sur les mots ou sur les tournures du français.
1. Ahbaîer qui est la forme la plus ancienne vient de huier, lequel se rattache vraisemblablement à hadare : béer. (V. FOi-ster, cité par Scheler.)
2. L'idée primitive de bailler, c'est porter, et par extension, faire porter... ha ju lare.
3. Cf. i^t. iusp.y 100, et la table de la Conform. Colle, suivant Die«, d'un type latin Cttta. pour cutig (peau, enveloppe' ; suivant le Dicl. gén. d'un radical germanique koU (couverture, cabane). Sot : rétymolo);ie d'Kstienne est encore celle de Du Canine ; Kaf^laiin sottutt ^origine très douteuse; v. Scheler et Kôrlinjç.)