Conform
380 H. ESTIENXE GRAMMAIRIEN FRANÇAIS
vieux mots de nos rommans avecques meure et prudente élection *. » Lui-même leur donnait l'exemple. Car on a compté « une trentaine de mots repris par Ronsard au vieux français et qui depuis ont disparu ^ ». Encore faut-il fortement rabattre de ce compte, si on veut bien observer que ceux de ces mots qui n'étaient pas du français de Paris vivaient cependant dans les dialectes, dans un coin du Berry ou de l'Anjou. Tellement il est difficile, quoi qu'on fasse, de parler une autre langue que celle de son pays ou de sa province, sous peine de demeurer inintelligible !
C'est pour cette raison qu'Estienne demande de préférence les vieux mots « significatifs » aux dialectes, dans « les pays circonvoisins où on parle romman^ »; ils seront acceptés plus facilement. De même il sera bon de reprendre les termes qui étaient encore usités au siècle dernier : ceux-là aussi auront plus de chance de revivre que des mots oubliés depuis longtemps, surtout s'ils ont ce privilège d'être encore représentés par quelque dérivé dans la langue actuelle, comme sorner^ dont on a conservé sornette'*.
Comme Ronsard, Du Bellay conseille l'usage modéré des antiques vocables : le poète les « enchâssera dans son œuvre ainsi qu'une pierre précieuse et rare^ ». Il faut d'ailleurs reconnaître que les mots rares cités par Du Bellay dans ce passage de sa Défense^ et dans la préface qu'il a mise en tête de sa traduction du IV' livre de V Enéide^ étaient, pour la plupart, heureusement choisis : najour-
1. Abrégé de VArt poétique^ t. VII, p. 30; cf. Préface sur la Fntnciade, t. III, p. 36, où Ronsard n'est plus ciTrayc par « un lexicon des vieilz mots d* Art us ou de Lancelot. »
2. V. Mellerio lexique, p. xxxi : caat, coinl étaient-ils, comme semble le croire M. Mellerio, du vieux français, pour les lecteurs du xvi" siècle ? Je les trouve dans le Fr.-latin de 1549, avec tous les autres, excepte lançon, A'^'T (encore R. Estienne donne-t-il la forme faictiz) mehaigne et envis, soit quatre mots que R. Est. n'a pas signalés en 1549. J'admets que le dictionnaire ait enregistré un certain nombre d'archaïsmes. Mais des verbes comme avaller, chaloir , cuiderj douloir, sonloir étaient très usités au temps de Ronsard ! Voire des substantifs comme déduit, gnerdon et hoir ! M. MaKy-Laveaux, dans son lexique de la Pléiade, a compté des centaines d'archaïsmes chez Ronsard et les autres poètes de l'école. Il est vrai que M. Lav. ne s'est point préoccupé de distinguer les mots qui étaient archaïques au xvi* siècle de ceux qui le sont pour nous aujourd'hui , et que d'ailleurs il ne sépare pas non plus dans sa liste les mots du vieux français des mots qui vivaient encore dans les dialectes. En somme toutes ces listes sont sujettes à caution ! Mais Ronsard et ses émules n'ont pas autant archaïsé que MM. Mellerio et Marty-Laveaux nous le laisseraient croire.