‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 472 sur 533 · Prém., p. 4i · texte numérisé non relu

Prém., p. 4i

LA QL'ESTÏON DE l/oRTIIOGRAPIIE 439

préférait — théoriquement — une construction plus analytique et plus régulière, dont l'auteur de V Apologie et des Dialogues n'a pas eu grand souci.

La question de rorthographc. — Robert et Henri Estienne, en repoussant le système de Meigret, n*ont pas cherché à fixer les incertitudes de Fusage. — Faiblesse et danger des arguments invoqués par H. Kstienne en faveur de l'écriture étymologique. — Il aurait cependant voulu distinguer les lettres « superflues » de celles qui se prononcent. — Confusions de mots évitées |)ar récriture. — Règles approximatives.

Il serait inexact de dire que les Estienne aient entièrement négligé la question de Torthographe, agitée avec tant de passion au xvi' siècle. Mais il est certain qu'en se prononçant contre le système phonétique de Meigret * et en se déclarant partisans de récriture étymologique, ils n'ont pas cherché à fixer par des règles précises les incertitudes de Tusage. Dans la préface de sa Grammaire française^ Robert Estienne critique Louis Meigret, et il avertit ses lecteurs qu'il n'a pas changé « la plus commune et receue escripture, pronontiation et manière de parler conforme au langage de nos plus anciens bien exercez en nostre dicte langue. » Il y revient dans l'avertissement de la traduction latine, et sans doute c'est Henri lui-même qui parle au nom de son père : « On prétend qu'il faut retrancher les lettres qui ne se prononcent pas, comme étant superflues, et cela pour ne pas embarrasser les étrangers. On ne s'aperçoit pas du tort considérable qu'on apporte ainsi à notre langue elle-même. Loin d'être superflues, ces lettres sont en effet absolument nécessaires, et c'est ce que je démontrerai dans cet ouvrage. » La nécessité de ces lettres que Meigret prétend inutiles, ils réussissent à la prouver dans un certain nombre de cas : par exemple, pour les lettres finales qui, muettes devant une consonne, deviennent sonores devant une voyelle par le fait de la liai.son, ou encore après une pause*. De plus, au xvi** siècle, un

1. Sur le système de Meijçrct, v. Hininot , llist. de In Ungue et de h litt. fr.^ t. III, p. 752 et w|. Mcijjret disait justement <|ue Ircriture s'éluit dépravée : I' par une superfluité de lettres, excrihre ou esrripre, au lieu de escrire '(îrammnire de Meif^ret, f^ 3, \-* ; 2" par eonfusicm de leur puissance : .5 est muette dans heste^ feêie, iraistre. et s*more dans pe*<e, reste, triste ibid. .

2. Voyeat par exemple dans les Ilypitmnexes, p. 9i, toute une phrase dont II. Estienne note la prononciation ; « g dans tousjours est sonore devant une voyelle et après une pause, ( dans souvent. Mais le vulgaire n'en a cure, et il prononce toujou en supprimant les deux s... Il prononce au pluriel rienne et pArle; mais ceux qui parlent bien font léfçèrement entendre le t [Us viennent^ ils parlent). » Ibid.^ 95-96.

iiO II. RSTIENNE GRAMMAIRIEN FRANÇAIS

grand nombre de consonnes finales étaient sonores même devant une consonne K

Mais les lettres qui ne se prononcent en aucun cas, comme les consonnes au milieu des mots, paraissent surtout nécessaires à Rob. Estienne, parce qu'elles rappellent Tétymologie du mot. C'est un des arguments qu'on oppose encore aujourd'hui aux partisans de récriture phonétique : ce n'est pas à coup sûr le plus solide ^. La science phonétique ne s'embarrasse pas de la présence ou de l'absence des lettres dites étymologiques ; elle va directement aux sons, matière unique de son analyse. Il est curieux de constater à quel point cette recherche de la forme étymologique a induit en erreur les grammairiens du xvi« siècle '^.

Henri Estienne a parlé dédaigneusement, et en passant, du (c François de la maigre orthographe ^ >». C'était une plaisanterie courante. Il s*en tient, comme son père, à Técriture étymologique, et il cherche à rapprocher, le plus possible, le mot de sa forme latine. Cependant il aurait voulu distinguer « les lettres superflues quanta la prononciation et toutesfois characteristiques » ; il songeait à faire tailler pour ces lettres « quelques poinçons exprès ^ ». II sait bien d'ailleurs qu'une faute décriture cache souvent une faute de prononciation ^, et, d'autre part, il convient que (c nous escrivons autrement que ne prononceons ^ ». Si « quelques-uns disputent non simplement de la manière d'escrire » le français, « ains de la meilleure manière », Estienne nie « que tout ce qui se met en dispute demeure incertain ^ ». Il croit à une orthographe^ et il se

i. n L finale doit sonner dans sourcil^ fusil. » lïyp.^ 64. — « Le vulgaire supprime r dans beaucoup de mots plaisir mestié »,et dans les finales d'infinitifs devant une consonne : /{ fiiui parle bas^ pour parler bas. Même des gens mieux élevés disent après souppé sans faire sonner r. » Quand cependant il y a deux infinitifs de suite, Estienne admet que Vr du premier soit muette, ou du moins â peine sensible : il faut aile disner chex lui (plutôt que aller). » (Ibid.^ 68).

2. Défigurer ainsi les mots sous prétexte d'indiquer leur origine, c'est faire aussi sagement « que si on abbatoit une maison pour voersi en la première pierre du fonde* ment le nom de celuy qui premièrement la fit bâtir y e«t point gravé : ou bien si pour mètre différence entre deux pourtraits d'homes semblables, on peignoit à l'un troes yeus ou deus nés. » (Meigret, Gramm.y f* 4).

3. V. par exemple ci-dessus, p. 2K1-282. On écrivait ci^uramment sçavoir au XVI* siècle pour le rattacher à scire (au lieu de sapere). Nous avons gardé poiét, comme si le mot venait de pondus au lieu de pensum^ etc.

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