Ihid., Il
4r>4 H. ESTIENNE ORAMMAIRIEN FRANÇAIS
Si nous voulons serrer de plus près ce principe qui éclaire et qui, à Toccasion, règle l'usage, et qu*Estienne nomme la raison^ dironsnous que c'est la connaissance des lois suivant lesquelles la langue française s'est formée, à partir de ses origines? La raison consisterait donc à ramener les écarts de l'usage à la juste tradition, aux règles qui semblent avoir ordonné le développement logique et harmonieux de notre langue. C'est bien, au fond, ce que Henri Estienne entend par le contrôle de la raison. Seulement il ne regarde pas assez dans l'histoire. Il ne fait pas, avec les grammairiens de son temps, une assez large part à l'évolution naturelle du français, et il prétend trop rigoureusement régler la langue sur le patron du grec et du latin. « Pour le moins, vous me confesserez tousjours qu'un qui entend bien le latin a grand avantage quant à la congnoissance du françois, sur un qui ne Tentend pointa » Ainsi posé, le principe semble incontestable : n'est-il pas justifié par les origines latines du français et par les emprunts que notre langue a faits au latin pour enrichir son lexique et fortifier sa syntaxe? Il n'en est pas moins dangereux, parce qu'il renferme une confusion entre Tintelligence et la pratique de la langue.
Aussi bien Estienne ajoute-t-il : « Voire que celuy qui a aussi la congnoissance du grec, a avantage, pour le françois, sur celuy qui n'entend que le latin. » Nous l'avons vu se reporter à une grammaire latine à laquelle se plie malaisément la grammaire française, et remonter à une syntaxe grecque qui n'a au fond avec la nôtre que des rapports lointains ou purement chimériques. C'est en cela que sa raison est arbitraire; il la nomme souvent d'un terme qui sent l'école et qui lui convient : V analogie-; c'est elle qui nous a valu certaines remarques ingénieuses, mais parfaitement étrangères au caractère et à la vie de notre langue. Que si Estienne s'était contenté de comparer le français au français, l'état actuel de la langue à l'une de ses étapes dans le passé, rien de plus légitime que cette méthode analogique, et rien dont on pût tirer des consé- ([uences plus pratiques.
Toutefois il est juste de reconnaître que le respect sincère que II. Estienne avait pour l'usage et plus généralement pour les faits, l*n empêché de tomber dans les excès de cette fausse analogie. Lui (|ui avait retrouvé dans sa thèse sur la latinité suspecte la filiation
t. /)ifl/., II. 237.
'2. IliippoloiiH-nous le syllogisme de la PréceUence (V. plus haut, p. 198 el suiv.). V. vo tpio titiuH iivonH dit de la méthode a priori d'Esticnne, p. 234 ; cf. les abus de mots f|iril irproclmil au français, p. 266,
l/ USAGE ET LA RAISON 45S
latine de la langue française, avec quelle prudence il fait appel aux nouveaux latinismes! il repousse le latin écorché avec presque autant d*énergie que le langage italianisé. L'auteur du Thésaurus grsscœ linguœ, le grammairien qui voyait dans le grec le canon des langues et qui s'imaginait découvrir dans Hérodote Torigine de nos gallicismes, a sévèrement marqué les limites de la dérivation grecque.
Dans sa thèse de la Précellence, alors qu'il dénombrait toutes les richesses du lexique, et qu'il puisait aux sources les plus variées : dans le vieux français et dans les dialectes, dans la littérature proverbiale et dans les vocabulaires techniques des arts et métiers, nous l'avons vu préoccupé de maintenir au travers de cette diversité qui risquait de devenir confusion, l'unité et l'intégrité de la langue parlée par les honnêtes gens, maniée par les bons écrivains, et, par ses qualités maîtresses, capable de devenir la langue de la nation.
Pour résister aux changements irréfléchis qui en altéraient le caractère, et aux graves désordres provoqués par Tinfluence étrangère, il est vrai qu'Estienne s'appuyait volontiers sur le passée L*usage qu'il invoquait n'était pas cependant suranné, encore moins archaïque, puisqu'il vivait toujours dans la classe la plus éclairée de la nation. Mais en même temps Estienne s*inquiétait d'élargir cette tradition : malgré trop de réserves, il faisait aux néologismes une certaine part; il en accordait une beaucoup plus grande aux métaphores populaires, et qui niera que ce fût là le vrai moyen de rajeunir et de nourrir la langue des honnêtes gens? au siècle suivant, Malherbe, La Fontaine, La Bruyère et Fénelon ne penseront pas autrement que Henri Estienne.
Partie de principes sans doute théoriques et abstraits, la doctrine de notre grammairien sur Tusagc de la langue est devenue une raison toute pratique. Un lexique infiniment varié, mais fait d'éléments indigènes et viables; ime syntaxe déjà plus arrêtée, essayant de régler Temploi des mots dans la phrase ; celle-ci moins embarrassée d'incidentes que dans la période précédente, mais renonçant aux tournures synthétiques ou elliptiques et perdant en force ce qu'elle gagne en clarté : telle est la voie qu'Estienne, consultant plus encore l'instinct de la langue que son propre goût, a cru sage d'indiquer aux écrivains.
1. C'est ce que déclarait aussi Th. de Bèr.e dans son Traité de la bonne prononeU^ thn française. Plus « conservateur » encore en matière de lan{?a(?e que H. Estienne, Rèze s'en tenait au français de sa jeunesse, qu'il parlait à la fin de sa vie; c'était celui de la cour, sous le règne de François I*' (V. la réimpression de Tobler p. 7 et 9).