‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 489 sur 533 · SUR L'ŒUVRE FRANÇAISE DE HENRI ESTIENNE · texte numérisé non relu

SUR L'ŒUVRE FRANÇAISE DE HENRI ESTIENNE

Arrivé au terme d^une étude dont chacune des parties réclamait sa conclusion immédiate, il nous suffira de rappeler ici les mérites essentiels qui assurent à Tœuvre française de Henri Estienne une place d'honneur dans Thistoire de notre littérature nationale.

« Le tempérament domine dans Estienne » a dit un critique^; un autre a fait observer que chez lui le « philologue primait le lettré^ » ; un troisième, qu'en n mêlant à beaucoup de science un peu d'agrément et même beaucoup d'esprit », il avait déridé la grammaire'. Ces mots ne sont pas contradictoires; reprenons-les en essayant d'en tirer une impression finale, et, si nou$ le pouvons, un jugement.

Il est certain que Henri Estienne, alors même qu'il analyse la langue ou qu'il tâche de fixer les règles de Fusage, s'abstient rarement de moraliser et d'épiloguer sur les hommes et sur les choses de son temps. Mais ce qui est une faute contre la méthode rigoureuse de la science est aussi l'originalité de l'écrivain : c'est qu'il a fait de la grammaire, je ne dis pas avec passion, mais avec ses passions. De là d'abord, dans l'exposition de ses idées, un besoin de démonstration, une superposition d'arguments et de thèses enchaînées d'ailleurs sans rigueur, une dépense d'esprit et d'éloquence. De là aussi les préoccupations morales sans lesquelles il est probable qu'il n'aurait pas écrit. La langue n'était pas, à ses yeux, une chose impersonnelle et irresponsable : sous les mots il découvrait les

1. M. G. Lanson {Histoire de ta littérature française; Hachette, p. 295).

2. M. Ch. Dejob [Hist. de la langue et de la litl. /r., t. III , p. 610).

3. M. Petit de JullevillCf préface de rédition de la Pr^ce/Zenre, publiée par A. Colin, p. XXXIII. — Nous avons cité de ces traits piquants, semés par Estienne dans la Précellenee et dans les Dialogues. Voici encore une remarque, prise au traité de la Conformité j qui est bien de la grammaire amusante : « le mot de malstres^e^ ainsi qu*il se prend par ceux qui font l'amour, ha convenance avec le latin [domina] et non avec le ^rec... ; mais les Grecs ont esté en cest endroict mieux conseillez que nous et que les Latins, de ne se vouloir dire valets des femmes, pour plusieurs bons respects [bons motifs], et mesmement de peur d'enfler le cucur à celles qui Tauroyent de^a assez gros de nature. Us ont dict dune aux femmes ssto^icvr, et ^{Xr^... [amie!' »{Conform., p. 92].

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idées et il en mesurait la portée. Quand il repoussait certains néelogismes, il savait d'où ils venaient; le nouveau langage lui apparaissait comme le signe inquiétant d^un autre goût littéraire et de mœurs fâcheuses. Défenseur de la langue et de Tesprit français, Henri Estienne a été, avant tout, un polémiste, et il est vrai de dire qu'il a été porté à ce rôle par un tempérament qui lui a donné les qualités et les défauts de son style.

Aussi Técrivain n'était-il pas toujours d'accord chez lui avec le grammairien; nous avons constaté ces contradictions. Littérairement, Estienne appartient à Técole de la première moitié du siècle plus qu'à celle de la seconde. Quand il versifie, il reproduit la facture de Clément Marot. En prose, il est plus près de Rabelais, d'Amyot et aussi de Calvin que de Montaigne. Il est, si l'on veut, un écrivain de transition dans un siècle qui a été lui-même une longue, nécessaire et heureuse transition.

Mais parce qu'il a pris à Rabelais dans V Apologie pour Hérodote une demi-douzaine de mots que son sujet lui imposait, parce qu'il s'est souvenu deux ou trois fois de la manière de son devancier, est-ce à dire que nous devions le nommer l'imitateur ou l'élève de Rabelais? Cette thèse a été soutenue récemment avec un luxe de rapprochements qui en soulignent du même coup l'inexactitude ^ Non! les points de ressemblance entre les deux hommes et entre leurs œuvres ne laissent pas s'effacer les différences très sensibles qui les séparent. Pour ne plus considérer ici que la langue et le style^, nous voyons combien la doctrine d'Estienne sur l'usage commun, sa préoccupation constante d'écrire purement et clairement s'opposent à la fantaisie hardie et tout individuelle de l'auteur du Pantagruel,

Nous ne voulons par là diminuer en rien l'influence indéniable

1. Par M. Dieterle dan» sa dissertation (Strasbourg, 1895). Le plus g^rand nombre de» exemples relevés par l'auteur ne prouve absolument qu'une chose, c*est que Habelais et 11. Estienne ont écrit tous deux en français! Aussi n*eftt-il pas surprenant qu*ils aient employé des mots semblables et des locutions ou des métaphores tiMitcii paivilles. V. notamment les pages 54, 55 et suiv. de la dissertation : l'emploi métaphorique de mots comme forger, ventre, estomachy «ac, etc., était du domaine oonunun. ()n les retrouverait avant Rabelais! M. Dieterle cite Estienne : « Je scay bion quMI y a encore quelque beau mot caché au fond du sac (DUL, 1, 164). — Vous Mvox toujours on vostre manche quelque question sogrenue (tl»i(f. ,1,316) », et il ajoute : «•Aohniich luigt Habelais.. .les ai retenus en la gibbessière de ma mémoire (1,63) ; — car la putMHuncc de IMciH>cholc n'estoit telle que aisément ne les pust Grandgousier mettre A MIC u J, lt>*i). (le dernier rapprochement est de plus un contre-sens, puisque le moi $Hi\ dauH les deux exemples cités, a donné lieu à deux locutions absolument difféi'entes; et M. Dieterle, s'achai*nant à son parallèle, dénonce chez Estienne « un tas ilo lîM't^M,.. M alors que Rabelais a dit, avant lui, « un tas de badauds... » !

S. V. «ur la différence des idées notre 1'* partie, p. 90 et 91.

CONCLUSION io9

que Toeuvre de Rabelais a exercée sur la littérature qui a suivi, et sur la langue française. Nous ne cherchons pas davantage à surfaire chez Estienne Técrivain. Nous constatons simplement qu'en face de plus grands que lui, il a ce mérite d'avoir été lui-même^, en exprimant avec clarté, parfois avec force, des idées intéressantes, dont quelques-unes étaient vraiment neuves, dont beaucoup étaient utiles. Il a même eu cette bonne fortune qu'en soutenant la cause de la langue française à une heure critique, il a rencontré sur ce grand sujet des accents d'une justesse éloquente : Tépitre à M. de Mesmes et la préface qui précède la Conformité^ Tépître au Roi et la préface de la Précellence sont écrites avec une élévation de pensée et une fermeté de style qui mettent ces morceaux parmi les meilleurs que la littérature du xvi* siècle nous ait laissés.

Si Rabelais et Amyot ont mis la prose française « hors de page », Henri Estienne est, en attendant Montaigne, celui qui a le mieux favorisé sa robuste adolescence. Mais d'ailleurs la précision et la clarté qu'Estienne semble avoir réclamées, ce n'est pas encore dans la prose nonchalante et incertaine de Montaigne que nous les trouvons ; TétoiFe en est riche et les reflets en sont chatoyants , mais la draperie reste confuse, sans les plis nettement dessinés que prendra la phrase des grands écrivains du xvu^ siècle.

Nous avons dit les qualités originales dont Henri Estienne a fait preuve dans Y Apologie pour Hérodote et dans les Dialogues du nouveau langage : l'âpreté mordante du polémiste, la verve et la couleur du conteur. Il est regrettable que l'esprit qui, chez Estienne était vif et acéré, ait été gâté par un étalage inopportun d'érudition, par des digressions interminables qui découragent le lecteur, enGn par ce désordre d'exposition qui accuse une improvisation trop hâtive. D'autre part, ce qu'Estienne a mis de satire religieuse dans tout ce qu'il a écrit, en français comme en latin, a nui à sa réputation auprès de beaucoup de gens : auctor damnandus ! ont dit les uns, et d'autres, plus indifférents à ces disputes, lui en ont cependant voulu de la fougue qu'il apportait jusque dans des questions purement littéraires ou grammaticales.

Oserons-nous avouer que c'est aussi par là que Henri Estienne nous a séduit et retenu : c'est parce qu'il s'est montré, et sans doute avec d'autres, mais d'une façon personnelle et singulière, le représentant d'un siècle de fièvre scientifique et de luttes religieuses ?

1. « L*expi*ession mcplatt,ellc est de lui. ..Henri EsdicnnecRi le vrai bourgeois savant et moqueur du xvi* siècle ». De Sacy, Variétés UtiéraireSy moraleM et historiques^ tH59, t. I, p. 34.

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Cet humaniste a été un moderne ; il a été vraiment un ouvrier de la Renaissance, et plus particulièrement de la renaissance des lettres françaises.

Héritier et disciple direct de son père, il est clair que par la vigueur de la pensée et par la souplesse du talent, il a laissé loin derrière lui Robert Estienne. Si nous voulons chercher sa vraie filiation intellectuelle et savoir à qui rattacher tout à la fois le satiriste et rhumaniste, prenons Érasme : c'est Érasme qui, au delà de Tinfluence immédiate de Robert Estienne et du souvenir littéraire de Rabelais, a été, par la science et par Tironie, le grand maître dont Henri Estienne s'est le plus inspiré. Le précurseur de la Réforme, ou plutôt l'homme de la première Réforme, « de la Renaissance chrétienne^ » qui, avant Descartes, a porté les premiers coups à la scolastique, qui a salué l'Italie, terre classique des arts et des lettres, gardant le culte de l'antiquité sans le porter à la superstition, le latiniste plein de mépris pour les Cicéroniens, l'auteur des Colloques et de VÉloge de la Folie^ revit par plus d'un côté chez Henri Estienne, huguenot déterminé, mais non calviniste soumis, interrogeant à la fois la Grèce et le Moyen âge, l'auteur des remarques sur \q& Adages^ de Y Apologie pour Hérodote et du De latinitate suspecta : Henri Estienne, c'est l'Érasme français avec autant d'érudition, avec toutefois moins d'envergure et de hardiesse, moins de liberté souveraine, et, dans l'ironie, moins de sérénité que son devancier'^.

Nous avons, chemin faisant, assez reconnu les défauts du grammairien pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Quelles qu'aient été les imperfections de sa méthode, il n'en reste pas moins que son savoir prodigieux, son insatiable curiosité et la compréhension puissante de son esprit l'ont amené à démêler les faits complexes qu'il avait recueillis, et, par exemple, à pénétrer par l'analyse des significations dans la vie des mots, à entrevoir les lois les plus

i. Comme Ta dit M. Réville, en opposant Érasme à Luther, le représentant de « la Réformation » (Revue de Vhiêtoire des religionSy sept., oct. 1895, p. 156). Sur Tesprit de la Renaissance, v. aussi les pages maj^istrales de M. Petit de JuUeville dans VHiit. de la langue el de la litt. fr. (t. III, p. 1 et sq.).

2. Le parallèle se poursuivrait naturellement sur le terrain propre de la science. Érasme avait donné en 1516 une édition grecque du Souveau Teaîament, avec version latine. Mais le souvenir de VÉloge de la Folie [Moriœ encomium) apparaît certainement dans V Apologie pour Hérodote. Il y a aussi du pessimisme chrétien dans la conclusion empruntée par Érasme à TÉcclésiaste : « La folie vaut mieux que la sagesse ■», quoique « souvent un fou parle raison; c'est un proverbe des Grecs..., et maintenant allez boire! >» Mais, quoi qu'en pensftt H. Estienne, le lucianisme de Rabelais n'était-il pas aussi chez Érasme? (V. notre 1" paKie, p. 91^. — V. la traduction française de VÊloge de la folie^ par Ch. Nisard.

CUNCLL'SION ttil

délicates de la syntaxe. Corrigeant une de ses thèses par une autre plus vraie, il a, sur les origines latines du français, pressenti la science moderne.

Sur l'état même de la langue de son temps, il nous a fourni des renseignements abondants et de première main. Quand son témoignage nous a paru indirect ou trop passionné, il nous a du moins été permis de l'interpréter et de nous approcher peut-être de la vérité. Mais faisons un second aveu : l'attrait et, disons plus, le haut intérêt des recherches grammaticales de Henri Estienne résultent pour nous des polémiques qui les ont provoquées et qui sont historiques : avec lui nous avons assisté à la lutte des influences contraires qui se sont disputé l'avenir de la langue française. C'est parce que Henri Estienne est lui-même descendu en pleine mêlée, c'est parce qu'il a fait face à la fois aux a latineurs » et aux italianisants, tantôt l'allié et tantôt l'adversaire de la Pléiade, c'est pour cette raison qu'il était indispensable de l'interroger. Tout compte fait, le polémiste a plus servi le grammairien qu'il ne lui a fait tort. Remercions-les tous deux, remercions l'helléniste Henri Estienne d'avoir laissé à l'histoire de notre langue un document des plus précieux, à l'histoire de notre littérature une œuvre éminemment française.

1® Discussion sur la date de la naissance de Henri Estienne.

On n'a retrouvé aucun document permettant de fixer cette date avec certitude. Léon Feugère, dans son Essaie s en tient à 1532, en s*appuyant sur les « Lettres de rémission et de main-levée, en faveur des héritiers mineurs de Robert Estienne », accordées par le roi en 1552 ^ Ces lettres reproduisent en réalité le texte même de la supplique présentée par Charles Estienne au nom de ses neveux. Or il y est dit formellement que « Henry y estaagé de vingt ans. » — Renouard conteste la véracité de la déclaration de Charles Estienne ; il pense que celui-ci avait tout intérêt à rajeunir son neveu Henri, pour laisser croire qu'il avait été contraint par son père de le suivre à Genève. Mais Renouard rejette la date de 1532 pour cette autre raison qui lui paraît décisive, c'est que Henri Estienne, malgré la précocité de son intelligence, aurait été trop jeune pour se conduire comme il Ta fait avant 1548 : dès 1445, son père l'associait à son travail sur Denys d'Halicamasse, qui parut en 1546; en 1547, il commençait un long voyage, presque toujours à cheval et seul, en Italie; il y employait près de trois années. — Aurait-il pu s'en tirer de 15 à 18 ans?' Renouard juge sa démonstration irréfragable, et il en conclut que Henri Estienne avait quatre ans de plus que les Lettres de 1552 ne lui en accordaient, et qu'il était né en 1528.

Or, c'est là une hypothèse purement gratuite et que Renouard n'appuie sur aucun fait : pourquoi cette date de 1528? et s'il était nécessaire de vieillir H. Estienne, pourquoi lui ajouter quatre ans plutôt que six? Renouard a oublié de dire que ce qui Ta décidé, c'est qu'il a trouvé dans Maittaire cette même date de 1528. Mais Maittaire ne la justifie pas davantage ; il ajoute, il est vrai : « car H. Est. est mort en 1598, Agé de 70 ans », sans dire qui lui a donné ce renseignement! D'autre part, puisque la précocité du jeune Estienne et son activité sont reconnues

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