EPILOGUE DE L'OEUVRE FRANÇAISE ; CONCLUSION SUR L'HOMME
Me errante de H. Esiienne. Excepté le livre des Prémices (1594) les productions originales de sa pensée paraissent désormais en latin, à Bâle, à Francfort et à Strasbourg. — w Ae Conseiller des Princes » (1590). — Réfutation de Machiavel; patriotisme d'Estienne. — Sa harangue à la diète de Ratisbonne, 1594. — Sa mort, janvier 1598. — Les défauts de son caractère ont été trop sévèrement reprochés à H. Esticnne par Casaubon; celui-ci a cependant rendu justice à cette vie de labeur scientifique. — Qualités morales de lliomme. — Son christianisme. — Son esprit français et« parisien ». — Contra* dictions et malentendus dont il a souffert.
Malgré ranéantissement de ses espérances, Henri Estienne n^avait pas cessé d'aimer sincèrement Henri III ; le souvenir afTectueux qu^il lui gardait, il la exprimé dans ces deux livres écrits en latin où nous avons déjà tant puisé pour éclaircir cette histoire : le Conseiller des Princes et le traité sur la latinité de Juste-Lipse, Mais le poème latin a pour nous cette valeur que Henri Estienne y a raconté beaucoup de sa vie ; il y a parlé des malheurs de la France en témoin et en patriote. Il est aussi revenu sur les idées morales et politiques pour lesquelles il avait toujours combattu. Quoiqu'il ait été écrit en latin, ce livre de 1590 est vraiment 1 épilogue de son œuvre française.
Il a essayé de réfuter dogmatiquement le livre du Prince de Machiavel. Ce dessein apparaît dans le plan même de Touvrage, dans la division des chapitres, conçus et traités suivant la méthode analytique de Técrivain florentin *. Si Machiavel tire ses déductions des faits que lui fournit Thistoirc contemporaine, Estienne propose ce qu*il a vu à la cour de Henri III '-'.
1. Avec Machiavel Estienne distingue les princes qui sont arrives au pouvoir soit par succession (ou par adoption), soit par élection légitime, soit aussi par la force des armes, mais justement employée. Il estime que la succession constitue un droit plus fort que Téiection ; car le droit de succession est héréditaire. Il mentionne aussi les usurpatteurs et tyrans : mais il se hAte de déclarer qu'il ne les reconnaît pas ; et c*cst lA qu'il s*in«urge contre Machiavel. V. Mon. Musa^ p. 43 et suiv. Carmen I ; cf. H principe ai Mceolo MMchisveUi, cap. I, III, VII, VII et VlII.
2. Mon, MttSMj Carmen XII, p. 97 et suiv. ; il blâme les rois de France d'avoir attache h leur personne des étrangers ; cf. 72 principe^ cap. XXII, dei scgrctari de' principi.
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Le malheur est qu'il est resté, par le talent et par la pensée, très au-dessous de celui qu'il prétendait réfuter. Il remplace trop souvent les raisonnements par des lieux communs K Du moins sa protestation est-elle d'un chrétien, et c'est en chrétien qu'il corrige les vers du stoïcien Sénèque : « les grands doivent se soumettre, non pas à la loi supérieure du monde, mais à Dieu- ».
Les guerres civiles qui désolent la France l'ont amené à traiter ce sujet M du bon gouvernement » ; il y a vu de plus un moyen de distraire sa pensée, trop absorbée par le malheur. Mais cependant, si sa propre fortune a été troublée, grâce à Dieu, sa raison est restée ferme 3, Voilà du stoïcisme chrétien.
Machiavel terminait son livre par une conclusion assez inattendue, en exhortant ses compatriotes à purger l'Italie des « barbares ^ ». Henri Estienne appelle, lui aussi, un libérateur, mais qui déjà s'est levé : c'est Henri de Navarre, et c'est peut-être parce que notre auteur désire l'avènement d'un prince qui lui est cher, qu'il proclame aussi fortement la légitimité de l'autorité royale ^.
Mais le conseil le plus pratique qu'Estienne ait donné aux princes, c'est de prendre garde aux assassins : la peur du régicide doit être pour eux le commencement de la sagesse : « cavele vobis^ Principes! » Cette exclamation termine chacun des distiques qu'Estienne a groupés « en un court poème ** » et qui font suite avec deux autres pièces à sa Monitrix Musa. L'une de ces pièces, intitulée Rex et tyrannus *^, est une péroraison véhémente à l'adresse de Machiavel et de ses adeptes : cette peste a gagné la France. C'est le livre du Prince qui a dépravé les âmes, et qui a fait naître « la fureur des guerres civiles. » Estienne a eu le temps d'étudier la vraie cause du mal pendant le long séjour qu'il a fait à la cour. Il raconte plus en détail ces exemples de régicide dans le dialogue en prose latine qui termine l'ouvrage ^. C'est le meurtre du prince d'Orange par Balthasar Gérard, l'an 1584. C'est, la même
1. V. par ex., le proaima III sur l'âme humaine, émanation du soulUe divin.
2. Epitre préliminaire aux pnnces, feuillet 2 v*'(non chiffré.)