‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 75 sur 533 · Casaub. epist. 40, ad Petrum Pithœum · texte numérisé non relu

Casaub. epist. 40, ad Petrum Pithœum

3. « o\; r,atSE; o! Yipovic; » Cnsnub. epUl. 65, Laurentio Rhodomanno. — Aussi bien Casaubon n'était pas d'accord avec lui-même; à Tun, il écrivait qu'il n*avail jamais Wï, même depuis la mort de son beau-père, la bibliothèque (epist. 176 ad J. Scaligcnim) ; A Tautre, il avouait qu'il en avait foi*cé rentrée pendant l'absence de Henri E»ticnne. de concert avec sa femme et son fils » (epist. 16, datée de 1591, ad Conrad Hîttershusium).

4. V. les fraiçmcnts des lettres de Casaubon, cités par Renouard,i4nn. (p. 4iiet suiv.). Nous renvoyons à une page dc< Éphémérides où Casaubon rend justice h II. Estienne, en présentant ses réserves sous une forme cette fois plus modérée. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier cette page un peu longue, mais éloquente, et si naïvement émue dans son latin mêlé de grec. En voici du moins la substance : « Il est mort à Lyon, loin de sa demeure, comme un homme sans foyer. . . pensée d'autant plus affligeante qu'aucun motif sérieux ne le ralenait hoiH« de chez lui. . . O mon cher E«ticnne, toi qui pouvais sans contestation tenir la premièi*e place parmi les hommes de ton rang, tu t'es abandonné... tu as dissipé ton patrimoine... mais ce n'est pas ta faute, c'est l'infirmité de la nature humaine. Il a été donné A peu d'hommes de connaître leur véritable valeur et de savoir en profiler. Et cependant, dans la jeunesse, tu as dû mettre à profit les dons de ton intelligence, et tu as rendu de tels services aux lettres, que peu d'hommes te sont égaux, et que peraonne peut-être ne l'a été supérieur... Dieu veuille que les miens et moi, nous suivions l'exemple de tes vertu», de ton activité, de ton labeur infatigable ». Éphémérides^ t. I, p. 67 (( non. Feb. I59S1.

5. Casaub. epist. 182, ad Davidcm Hicschelium et 260 ad Rittershusium. Cf. epist.

6. Lettre de J. Scaliger à Casaubon (Epist. 40), citée par Maittairc, p. 484.

74 HISTOIRE DE i/œi:vre fkaxçaise

nemcnt l'œuvre française qui nous occupe comme lune des erreurs de ce malheureux Estienne !

Fallait-il donc lui reprocher aussi, avec la sévérité de Casaubon, ses absences de son foyer? N'oublions pas que ses voyages, quelque diverses qu'en aient été les causes, Henri Estienne les a fait cependant servir à ses recherches : ils ont alimenté cette curiosité qui est une vertu du savant. Ajoutons que ces pérégrinations ont aussi profité au grammairien français, soucieux de recueillir sur place les richesses égarées des parlers dialectaux, à Tobservateur des mœurs et des sociétés, au collectionneur des contes oraux.

Accordons encore que la fierté légitime de Henri Estienne ait été parfois jusqu'à l'orgueil : c'est encore Casaubon qui nous en avertit, en estimant qu'il s'est trop loué et mis en scène dans ses écrits. En dénombrant les grands savants de son temps, Estienne n'a-t-il pas osé dire de lui-même qu'il était un orateur ci un philosophe * ? Il voulait sans doute signifier, par ces mots un peu vagues, qu'il n'était pas un simple érudit, mais qu'il s'était montré penseur (ou moraliste') et enfin écrivain. C'est ce dont justifie son œuvre française.

Il n'est pas bien surprenant qu'il ait rencontré des envieux. De plus, il a eu le sort de la plupart des précurseurs et des inventeurs : il s'est vu dérober, sinon l'honneur, du moins le fruit de ses découvertes et de ses labeurs : il a rencontré Scapula -. — Cet audacieux plagiat, et la ruine qui en a été le résultat, a certainement plus fait pour exaspérer un esprit naturellement chagrin et se tourmentant soi-même, que la froideur ou les petites tracasseries de certains membres de sa famille.

Si lui-même n'a pas été en toute circonstance un bon frère *^, ou un aimable beau-père, il s'est du moins conduit en honnête époux : oubliant l'infidélité de sa première femme, et lui pardonnant ; plein de tendresse et d'estime pour la seconde qui, elle, était une femme supérieure ; s'appuyant enfin avec confiance sur la troisième, une femme de tête, une ménagère, qui l'a peut-être préservé d'une ruine totale. Il a été pour Paul un père vénéré et respecté : il en a fait le digne héritier de son nom. Il avait contribué à marier ses sœurs ; il maria ses filles Florence, Denise et Judith ; si nous en crovons

1. V. Casaub. epist. 87, cf. Pseudo-Cicero dialogus^ p. 18 « Hcnricus Stephanus, RobeKi Siephani filius Orator et Philosophus ».

2. Jean Scapula, correcteur chez H. Estienne, vola son patron en publiant du Thésaurus çrec un abrégé qui se vendit aux dépens de l'original. (V. Renouard, Ann,^ p. 402 et suiv.)

3. Ce qui lui fut reproché deux fois par le Consistoire. (V. notre appendice I.)

CONCLUSION SUR l'hOMME 75

les registres du Conseil, celle-ci dut causer quelque ennui à son père, par sa conduite trop légère ^

Mais à trop pénétrer dans Tintimité de cette vie, nous risquerions peut-être de rapetisser par certains détails vulgaires qui se rencontrent dans tant d'existences, \in homme dont Fœuvre seule nous appartient ^. Il vaut mieux en revenir à la très belle épitre que Henri Estienne a imprimée en tête de son édition d'Aulu-Gelle et qu'il a adressée à son (ils Paul. Elle est vraiment son testament moral : Henri Estienne y a rappelé les traditions laborieuses de sa famille, le foyer de Robert Estienne, sans doute plus calme et plus religieux que le sien, la haute culture de sa mère Perrette Bade, mais aussi les vertus de Barbe de Wille, la mère de Paul, les soins dont tous deux entourèrent son enfance, le souvenir des années heureuses. Et c'est aussi là que Henri Estienne exprime ce sentiment de stoïcisme chrétien que nous avons noté : il a appris avec peine, mais sans que son âme en ait été abattue, l'accident de sa maison de Grières bouleversée par un tremblement de terre.

Il semble que dans ses dernières années Henri Estienne — sans renier ses principes — ait renoncé à l'observance des devoirs religieux. C'est cette indifférence « pratique » que déplorait gravement un de ses contemporains en lui reprochant de plus se soucier des lettres grecques que du salut de son âme^. Et certes, il ne s'était jamais soumis de bonne grâce à la discipline morille de son Église. Huguenot militant, il n*avait pas cependant la foi calme et inébranlable d*un Robert Estienne , d'un Melissus ou d'un Casaubon. Mais en somme, jusque dans ses derniers écrits il a professé les croyances fondamentales du christianisme, il est resté fidèle, sinon à la lettre, du moins à l'esprit de la Réforme. Ce qui est indéniable, c'est qu'à aucun degré, il n'a été un sceptique, « un déiste » comme il qualifiait lui-même ironiquement ceux qui ne croyaient pas en Dieu, un libertin, comme on dira au xvu^ siècle.

Notons que Casaubon, cependant mieux informé que personne, ne s*est plaint nulle part de la défection religieuse de son beau-père. Dans le recueil des Scaligerana^ on lit, au sujet de H. Estienne, cette note jetée en passant : «semel erat paratus apostatare,volebat

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