LV SATIRE ET LE CONTE DANS L'APOLOGIE POUR HÉRODOTE
La thèse et les sources du livre. — L'Apologie française est sortie de Y Apologie latine. — Dam» ce réquisitoire contre son siècle, II. Estienne s'est d'abord adresse» aux prêcheurs populaires du siècle précédent. Il a mis en outre à contribution une vaste littérature, théologique, historique et surtout satirique.
La thèse de Y Apologie est clairement exposée dans les pages qui en fortnent Tintroduction *. Hérodote n'est que le prétexte d'une discussion que Henri Estienne avait commencée en latin ^ et qu'il pour-
t. H. Etiienne aa Itcienr; h an sien ami ; préface de la i'* partie à laquelle on peut joindre la préface de la i* partie, Apol. I., p. 3 et suiv. — II, p. 113 et suiv.
3. Dans la dissertation placée en tète de VHérodote traduit en latin. (V. notre bîblio^n'.). Dans Tëpllre A un êien ami {Apol., I, 35] K^ticnne dit qu'il a écrit et public V Apologie en français pour prévenir quelqu'un qui voulait le faire A sa place. Si VApologie française a été revue et au);nientée au point d'être une tuuvre nouvelle, il n'en est pas moins certain qu'on retrouve dans VApologie latine les idées {générales sur la véracité d'IIéroclotc, sur le merveilleux dans l'histoire, la comparaison du siècle présent avec les siècles passés, et enfin le réquisitoire contre rKjrli^ catholique. Une foule d'exemples et de citations sont les mêmes rians les deux livres. Il y a parfois plus de cynisme dans le texte latin : par exemple A propos de la Konie des papes, de la débauche italienne et de la « beuverie » allemande. L'esprit qui souvent rachète dans rou\Ta(ire français l'extrême licence du lan^rugre, manque A VApologie latine. Enfin le conte, la nouvelle y font défaut; on y rencontre deux ou trois anecdotes, plus ou moins historiques, et qui sont rac<mlccs froidement. (V. au f* 19, Thistoire d'un certain Bertrand de Reims qui se fit passer pi>ur Baudoin, comte de Flandre; ce récit n'a pas été repris dans V Apologie française.^
80 !l. ESTIENNE ÉCRIVAIN FRANÇAIS
suit en français. « Cet historien rapporte une foule de faits étranges, mais qui pour paraître invraisemblables, n'en sont pas moins vrais ; car la vraisemblance n'est pas le critérium unique de la vérité (principe juste en soi, mais dont Estienne s'empresse de tirer des conséquences excessives). La Bible, dont le témoignage est irrécusable, n'est-elle pas souvent tout aussi incroyable que les récits d'Hérodote? Si, d'autre part, en regard de ces merveilles anciennes, nous plaçons les faits merveilleux dont témoignent les historiens modernesk nous aurons par cela même justifié pleinement Hérodote ^ » ;
On voit assez la faiblesse de ce raisonnement pour que nous y insistions. Estienne qui avait débuté par des réflexions sensées sur la crédulité « qui fait accepter à plusieurs des choses d'importance^ », admet à son tour trop facilement le merveilleux. Il croit que Josué a arrêté le soleil, parce que la Bible le dit^. Du moins devait-il prendre garde à la distinction qu'il établit lui-même entre les faits de nature et les faits des hommes^ et, si la foi l'obligeait à admettre le merveilleux dans la nature, ne pas accueillir sans critique l'étrange ou l'invraisemblable dans l'histoire.
Il a cependant des arguments meilleurs, par exemple quand il met en garde ses lecteurs contre la tentation de juger des récits d'Hérodote en les comparant à ce qui se passe aujourd'hui : car il faut tenir grand compte des changements survenus dans l'humanité avec le temps, et de la différence des mœurs, des coutumes et des gouvernements *.
Il sait au reste que la méchanceté et la sottise humaines n'ont guère varié que d'intensité ; c'est toujours et partout le même fonds de perversité qui apparaît dans l'histoire. Seulement, à en croire Estienne, jamais le mal n'aurait été plus grave que de son temps. La raison de cette recrudescence, Estienne ne la cherche pas, il croit la tenir, et s'en prenant à ceux qui, manquant à leur mission « entretiennent le povre monde en cest aveuglement ^ » il se hâte de proclamer la faillite® de la religion catholique. La défense d'Hérodote n'était donc qu'un faux départ; dès les premières pages la polémique religieuse s'engage pour se poursuivre jusqu'à la fin de l'ouvrage.
1. Tel est le résumé de rar^^umcntalion; Apol.^ I, au lecteur^ passini.