ApoL, II
92 II. EHTIKNNE ÉCRIVAIN FHANÇAIS
de noire littérature, une abondance de renseignements qu'on aurait tort de dédaigner. La langue elle-même, savoureuse et puisant largement à la source populaire, nous fournira, pour la seconde partie de cette étude, des points de comparaison. Si la composition est trop lâche, et le style parfois diffus, on rencontre cependant des morceaux enlevés avec vigueur. Enfin la « nouvelle » y est traitée avec un talent de conter bien français * : côtoyant le génie de Rabelais, sans en avoir Texubérance ni Téclat, et, sans doute, dépourvu des grâces et du raffinement de la reine de Navarre; gâté çk et là par Tâpreté de la satire et alourdi par les intentions morales de Técrivain; moins plaisant, à tout prendre, que la franche et simple gaieté de Bonaventure Des Périers *; mais, dans maints passages, égal, peut-être supérieur à la manière de ces deux conteurs par Tesprit mordant, par les couleurs et par le mouvement de la narration.
La nouvelle dans l'Apologie. — Comment H. Estienne a Iraduil ou imité la reine de Navarre et les Italiens, notamment Boccace et Pogge. — Ce qu'il a apporte d'original. — Tout en connaissant les anciens fabliaux, il n'a pas cherché à les faire revivre. — Il a largement puisé à la tradition orale, on exploitant d'autre part les récils des chroniqueurs. — B. Des Périers autour de contes — V Apologie pour Hérodote a été pillée dans la 2® partie des Ao«l'elles récréations et Joyeux Devis.
* Le caractère original de la nouvelle française a été mis en lumière par M. Gaston Paris •'^; telle que nous la trouvons dans les recueils d'Antoine de la Sale, de Nicolas de Troyes ou de Marguerite de Navarre, la nouvelle n'est pas une simple transformation de Tancien fabliau, produite sous l'influence unique du Décaméron. Si ces écrivains ont imité Boccace, et s'ils ont connu, tout au moins par la tradition orale, la matière des contes rimes des xii" et xiii^ siècles, leur rôle ne s'est pas borné à copier ou à traduire leurs devanciers, ils ont apporté de nouveaux sujets, et la forme de leurs récits a été le plus souvent personnelle.
1. V. notamment le chapitre XV de VApoloffie qui est d'un bout à l'autre amusant, et peut-être le plus littéraire de l'ouvrage.
2. C'est-à-dire de l'auteur ou des auteurs auxquels on doit les 90 premières nouvelles des Joyeux Devit; voyez plus loin.
3. Dans une étude magistrale où M. G. Paris répond au livre, d'ailleurs fort intéressant, de M. P. Toldo, qui exagère l'influence italienne sur nos conteurs français. V. notre bibliographie pour les ouvrages essentiels que nous avons consultés.
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11 en est de même de Henri Estienne, écrivant les contes de V Apologie pour Hérodote. Certes, il a beaucoup plus traduit que Marguerite de Navarre, puisqu'il transcrit des passages entiers de VHeptaméronl II fait aussi des emprunts aux Italiens, surtout à Boccace, et aux contes latins de Pogge. Mais en somme, ce qu'il a copié n*est qu*une partie de son recueil * ; pour l'autre, le récit lui appartient, sinon toujours par le fonds, du moins par la mise en œuvre et par le style. La même où il se borne à traduire, sa transcription est rarement textuelle : il élague plus qu'il n'ajoute^; mais sa main se reconnaît à un mot, à un détail qui manquent dans l'original. C'est ainsi qu*il nous donne de plusieurs morceaux de Boccace des adaptations dont la saveur égale la traduction d'Antoine le Maçon ^.
Par exemple, le conte de « la dame sienoise » et du frère Regnaud qui, surpris par le mari, fait semblant de guérir leur iils, est traduit de Boccace *. Estienne a supprimé le commencement de l'histoire : comment Hinaldo devint compère, et toute une longue tirade sur Thypocrisie des moines. Son récit y gagne en vivacité. On peut regretter cependant qu'il n'ait pas conservé le passage où Rinaldo expose à la dame les raisons qu'elle doit avoir de lui céder ce qu'elle donne à son mari. — Ailleurs Estienne nous donne deux versions du même conte : la sienne d'abord, et celle de Boccace. Car il l'a « ouy raconter autrement que Boccace ne le raconte (estant toustefois la différence non au faict, mais es circonstances seulement) ^. »
Ijb conte de la femme (TOrléans^ du confesseur et de Vecolier ne peut pas être considéré comme une imitation de Boccace^; ou alors Estienne aurait fortement déguisé son emprunt. Le plus souvent quand il suit un récit italien, il laisse la scène en Italie. Le «» valentuomo di mezza eta » du Décaméron est dans V Apologie un écolier. Le récit français n'a rien d'ailleurs de la finesse de ritalien, où Tintrigueest habilement expliquée. Dans le Décaméron^ la femme met une sorte de raffinement voluptueux à préparer Ten-
1. ■ Oyons maintenant autres faictset dicts... dont je suis tcsmoin des uns, les autres je le» ouy raconter, ou je les ay Icus, aucuns es nouvelles de la roine de Navarre, aucuns ailleurs. » Apol.^ H, 348, cf. Il, 12.
2. Cf. Apol.^ II, 58 « combien que j'aye abrégé ccste histoire le plus que j'ay peu comme aussi je fay volontiers les autres', w