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tition catholique; c’est la conclusion de Laurent (Religion de l'avenir). La méthode protestante serait le chemin de cette transformation du christianisme sacerdotal en Évangile simple. — Laveleye n’estime pas que la civilisation puisse continuer sans la croyance en Dieu et dans l'autre vie. Peut-être oublie-t-il que le Japon et la Chine prouvent le contraire. Mais il suffit de prouver que l’athéisme général produirait une baisse morale de la moyenne pour qu’il convienne de s’en détourner. Cependant ce n’est là que la religion utilitaire. Une croyance utile n’est pas pour cela une vérité. Et c’est la vérité, la vérité scientifique, établie, prouvée, rationnelle qui seule satisfait aujourd’hui les désabusés de toutes les classes. — Peut-être faut-il dire: la foi gouverne le monde, mais la foi actuelle n’est plus dans la révélation ni dans le prêtre; elle est dans la raison et dans la science. Y a-t-il une science du bien et du bonheur? Voilà la question. La justice et la bonté dépendent-elles d’une religion particulière et déterminée? Comment former des hommes libres, honnêtes, justes et bons? C’est là le point. L'art d’épurer la religion est subordonné à cet intérêt supérieur.
Chemin faisant, vu de nouvelles applications de ma loi d’ironie. Chaque époque a deux aspiralions contradictoires, qui se repoussent logi-
quement et s'associent de fait. Ainsi au siècle dernier le matérialisme philosophique était partisan de la liberté. Maintenant les darwiniens sont égalitaires, tandis que le darwinisme prouve le droit du plus fort. L’absurde est le caractère de la vie; les êtres réels sont des contre-sens en action, des paralogismes animés et ambulants. L'accord avec soi-même serait la paix, le repos et peut-être l’immobilité. La presque universalité des humains ne conçoit l’activité et ne la pratique que sous la forme de la guerre, guerre intérieure de la concurrence vitale, guerre extérieure et sanglante des nations, guerre enfin avec soi-même. La vie est donc un éternel combat, qui veutcequ'il ne veut pasetne veutpas ce qu'il veut. De là ce que j'appelle la loi d’ironie, c’est-à-dire la duperie inconsciente, la réfutation de soi par soi-même, la réalisation concrète de l’absurde.
Cette conséquence est-elle nécessaire? Je ne crois pas. Le combat est la caricature de l’harmonie, et l’harmonie qui est l’association des contraires est aussi un principe de mouvement. La guerre est la pacification brutale et féroce, la suppression de la résistance par la destruction ou l'esclavage des vaincus. Le respect mutuel vaudrait mieux. Le combat naît de l’égoïsme qui ne reconnaît d'autre limite que la force étrangère. Les lois de l’animalité dominent presque
toute l’histoire. L'histoire humaine estessentiellement zoologique; elle ne s’humanise que tard etencore dans les belles âmes éprises de justice, de bonté, d'enthousiasme et de dévouement.
L'ange ne perce que rarement et difficilement dans la bête supérieure. L'’auréole divine n’apparaît qu’en lueurs fugitives autour des fronts de la race dominatrice de la terre.
Les nations chrétiennes manifestent pleinement la loi d’ironie. Elles professent la bourgeoisie du ciel, le culte exclusif des biens éternels, et jamais l’âpre poursuite des biens périssables, l'attachement à la terre, la soif de la conquête n’a été plus ardente que chez ces nations. Leur devise officielle est juste le contraire de leur aspiration positive. Sous un faux pavillon, elles font la contrebande et la course avec une bouffonne sécurité de conscience. Est-ce fraude hypocrite? Non, c’est l'application de la loi d’ironie. La supercherie est si usuelle qu’elle devient inaperçue du délinquant. Et toutes les nations se démentent à journée faite, et aucune ne sent combien elle est ridicule. IL faut être japonais pour apercevoir les contradictions burlesques de la civilisation chrétienne. Il faut être sélénite pour comprendre à fond la bêtise de l’homme et son illusion constante.
Le philosophe aussi tombe sous la loi d’ironie,
car après s'être mentalement défait de tous les préjugés, c’est-à-dire s'être impersonnalisé à fond, il lui faut rentrer dans sa guenille et sa chenille, manger et boire, avoir faim, soif, froid, et faire comme tous les autres mortels après avoir momentanément fait comme personne.
C’est ici que l’attendent les poètes comiques; les besoins animaux se vengent de cette excursion dans l’empyrée et lui crient avec moquerie : Tu es boue, tu es néant, tu es homme!
26 novembre 1876. — Lecture : deuxième partie de Mademoiselle de Saint-Maur’. Que de talent, d'esprit, de savoir, de style! C’est de la joaillerie en pierres fines, scintillante de mille feux. Et pourtant, le cœur n’est pas content. Le roman méphistophélique laisse triste. Cette société faisandée, ces femmes artificieuses tiennent du Bas-Empire. Ce monde raffiné est singulièrement près de la corruption. Pas un personnage qui n’ait de l'esprit à revendre, mais qui n’ait transmué sa conscience en espril. Ces élégances ne sont que le masque de l’immoralité. Ces histoires de cœur où il n’y a plus de cœur font une impression étrange et pénible.
1. Victor Cherbuliez, Le fiancé de Mademoiselle de Saint- Maur, 1876.
Victor ne pouvant émouvoir s’est fait prestigieux. Ses femmes sont des nixes (démons femelles) qui entraînent l’homme à sa perte.
Leurs enchantements sont funestes. En définitive, cette littérature est malsaine. Le lecteur, même ébloui, sent qu’il est dans le faux, mais il boit le breuvage de Circé; il entrevoit de la fraude, de la magie, et cède pourtant, mais il en garde du malaise et de la honte. Le plaisir que donne cette lecture ressemble donc à un plaisir coupable. L’imagination et les sens ont étourdi l’âme. Mauvais succès; car c’est l’analogue de celui d'Impéria. Victor est un magicien; mais il abuse de sa baguette et pense trop exclusivement à plaire aux roués.
4 décembre 1876. — Beaucoup songé et rêvassé à Victor Cherbuliez qui remplit la Revue des Deux Mondes, car il y tient le roman, la haute politique et la critique d’art. C’est un écrivain consommé, notre meilleur depuis Rousseau. Le roman est peut-être encore la partie la plus contestable de son œuvre, parce qu'il y manque la naïveté, les entrailles, l'illusion. Mais que de savoir, de style, de finesse et d'esprit, que de pensées parlout et quelle possession de l'idiome! Il m'étonne et je l'admire. Ce que
jaime le moins en lui, c’est l'adresse obséquieuse
envers le chauvinisme français; Cherbuliez n’a qu'un préjugé, et c’est un préjugé utile. Je préfère les témérités généreuses et les hardiesses désintéressées. C’est un homme supérieur, mais ce n’est pas une âme grande, un cœur chaud, ni une conscience profonde. Sa catégorie n'est pas la bonté, mais la pensée. C’est un esprit vaste, fin, déniaisé, plein de ressources; c’est un raffiné d'Alexandrie, archi-cultivé en tous sens, mais ne se dévouant à rien, et remplaçant par l'ironie qui laisse libre le pectus qui rend sérieux. Pascal dirait : il n’est pas monté de l’ordre de la pensée à l’ordre de la charité. — Ne soyons point ingrats : un Lucien ne vaut pas un saint Augustin, mais il est Lucien. Ceux qui affranchissent les esprits rendent service, comme ceux qui persuadent les âmes. Les libérateurs ont leur rôle après les conducteurs ;les négatifs et les critiques ont leur fonction à côté des convaincus, des inspirés et des affirmatifs. Le positif chez Cherbuliez ce n’est pas le bien, la vie morale ou religieuse, mais c’est le beau. Son sérieux est dans l’esthétique; ce qu'il respecte, c’est la langue. Il est donc dans sa vocation, car il est écrivain, un écrivain exquis, superfin, exemplaire. 11 n'inspire pas l'amour, mais il faut lui rendre hommage.
5 janvier 1877. — Guignon sur guignon. J'ai
dû attraper hier un refroidissement, et je me suis luxé légèrement un genou par quelque fausse attitude de sommeil. Me voilà tout misérable ce matin, à demi étouffé par les mucosités et glaires, gêné pour la marche, tempe droite dolente et cerveau étiré, (ce que je crainsle plus, car c'est avec la méditation que je me défends contre les autres ennuis). Déperdition active des forces, usure sourde des organes supérieurs, décadence cérébrale : quelle épreuve dure et dont personne ne se doute! Les autres vous plaignent de blanchir, de perdre les dents et d'acquérir des rides, de vieillir au dehors. Qu'est-ce que cela? Rien, lorsqu'on sent ses facultés intactes. Ce bienfait a été accordé à tant d'hommes d’étude que je l’espérais un peu. Hélas, faudra-t-il aussi en faire le sacrifice? Le sacrifice est presque aisé lorsqu'on le croit imposé, demandé plutôt par un Dieu paternel et une Providence particulière. Mais je n’ai pas cette joiereligieuse. Cette mutilation de moi-même m'amoindrit sans servir à personne. Je deviendrais aveugle, qui donc y gagnerait? Il ne me reste qu'un motif: la résignation mâle devant l’inévitable, et l’exemple aux autres; la pure morale stoïcienne.
Cette éducation morale de l'âme individuelle sera-t-elle donc perdue? Quand notre planète aura achevé la volute de ses destinées, à qui et
à quoi, dans le ciel, cela aura-t-il servi? A donner une note dans la symphonie de la création. Nous prenons conscience de la totalité et de l'immuable, puis nous disparaissons, nous, atomes individuels, monades clairvoyantes. N'estce pas assez? Non, ce n’est pas assez, car si tout se reperd, il n’y a pas progrès, accroissement, bénéfice, il n’y a que jeu chimique et équivalence des combinaisons. Brahma engouffre après avoir créé. Si nous sommes un laboratoire de l'esprit, que du moins l'esprit grandisse parnous. Si nous réalisons la volonté suprême, que Dieu en ait la joie. Si l'humilité confiante de l'âme le réjouit plus que la grandeur de la pensée, entrons dans son plan, dans ses intentions. C’est là vivre à la gloire de Dieu, pour prendre Île langage théologique. La religion consiste dans l’acceptation filiale de la volonté divine, quelle qu’elle soit, pourvu qu’on l’aperçoive distinctement. Or, est-il douteux que le déclin, la maladie et la mort ne soient dans le programme de notre existence? Ce qui est inévitable, n'est-ce pas le destin? Et le destin n'est-il pas la désignation anonyme de ce que ou de celui que les religions appellent Dieu? Descendre sans murmure le fleuve de ses destinées, traverser sans révolte l'initiation des dépouillements successifs, des amoindrissements sans limite, sans autre limite que le zéro, voilà
ce qu'il faut. L’involution est aussi naturelle que l’évolution. On rentre graduellement dans les ténèbres, comme on est sorti graduellement de leur sein. Le jeu des facultés et des organes, l'appareil grandiose de la vie rentre pièce à pièce dans la boîte. On commence par l'instinct, il faut savoir finir par la clairvoyance, il faut se voir dépérir et expirer. Le thème musical, une fois épuisé, doit trouver son repos et se réfugier dans le silence.
19 janvier 1877 (dix heures du matin). — Temps magnifique, bleu et argent. Conférence avec mes élèves (sur la peine de mort). Promenade ensuite. Les arbres des Bastions et de la Treille légèrement givrés se baignaient dans une joyeuse lumière. L'air élastique et sain donnait envie de caracoler. Voilà l'hiver sous sa forme esthétique et bienfaisante. Il me semblait rencontrer les beautés mâles de la justice après les affaissements de la sentimentalité. Un brin de sévérité a son charme. Le style net repose du flou rêveur et vague. La bonne éducation et la société normale ne peuvent se passer de crainte. I est bon d’être légèrement mordu par le froid, tenu en respect par le blâme, éperonné par la franchise. Gare à la mollesse! Toutes ces pensées me venaient à la suite de ces argumentations
écœurantes contre la peine de mort, plaidoyers où le sophisme et la sensiblerie s'entendent à énerver le sentiment du vrai et du juste. Quel bousillage, bon Dieu! dans ces raisonnements : analyses mal faites, axiomes sans valeur, quarts de vérité noyésdans trois quarts d'erreurs ! Théories borgnes, boiteuses, bossues, bancales, qui se prennent pour des Antinoüs ! Ce sont ces niaiseries qui deviennent populaires. Leur simplicité convient aux foules qui ne réfléchissent pas et ne voient jamais qu’un côté des sujets qui en ont plusieurs. L'art d'entraîner l'opinion est le contraire de la recherche du vrai, c’est l’art de manier les fausses apparences. Lasentimentalité et l’imagination aident à toutes les fraudes. La campagne contre la peine de mort (depuis Victor Hugo) le prouve suffisamment.
21 janvier 1877 (onze heures du matin). — Ciel bleu, beau soleil. Est-ce que je préfère l’aristocratie, la monarchie, le despotisme? Nullement. Est-ce que je détruirais la démocratie si cela dépendait de moi ? Point du tout. Les régimes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, et le régime démocratique a ceci de bon qu'il dignifie théoriquement l’homme. C’est la sottise humaine qui m’agace. Mais pour que les sots me laissent tranquille, je leur accorde le droit d’être, de se
dilater et de faire la roue. Ma mauvaise humeur n'est que de la préservation personnelle. Tant pis pour ceux qui ne veulent pas tirer parti de mes dons et ne savent qu’en faire ; je ne demande que ce que je leur donne, la liberté.
Je deviens d’ailleurs toujours plus unbrauchbar ; car je ne sais pas hurler avec les loups, et ma débonnaireté même me rend de moins en moins sociable. Combien y a-t-il d'individus avec lesquels je me sente en harmonie, en consonance spirituelle, avec qui l’échange me soit facile, agréable, sûr, bienfaisant ? Combien d'hommes ? Y en a-t-il dix, sept, trois, deux ? Je n’ose pas compter. On s’entend sur un point, on diffère sur quatre. — Mieux vaut compter ceux qu'on estime, sans être d'accord avec eux : il en resterait davantage. Aussi je n’avoue pas mes incompatbilités, et, mieux que cela, je ne leur donne pas l’occasion de naître, en fuyant les clubs, les cercles, les sociétés officielles.
J'ai besoin d'harmonie, d'accord, d’entente, d'abandon, et c’est pour rester bienveillant et doux, que je maintiens ou agrandis la distance. J'aime mieux ne pas voir les précipices que je ne puis combler. Je préfère ignorer les gens que les quereller et les combattre. La polémique me paraît stérile et vaine.
FÉVRIER 1877 141 Et pour avoir la paix, je garde le silence.
Si, par hasard, je me sens de l’aigreur, quatre, cinq, dix ou vingt plumées d’encre et mon journal intime suffisent à la dissiper. Elle s'écoule en soliloque, ce qui ne fait de mal à personne et me rend l'équilibre intérieur.
2 février 1877.— Je suis sorti avec une flotte, comme dit Schiller, et c'estavec une planche que je rentre au port. Quel abatis d’espérances, quel carnage d'illusions ! Tout m'était ouvert et possible ; maintenant je me cache en mon coin, disputant ma santé à la nature et ma tranquillité aux hommes. J'ai mené l'existence d'un rêveur et n'aurai point laissé de marque de ma pensée.
J'aurai vécu; c'était beaucoup, du temps de la Terreur; mais cela est peu remarquable à présent. J'aurai fait une toute petite carrière, plus que modeste, sans tapage, sans aventures, Sans effet, et sans trace.
6 février 1877. — Veillé à la Passerine, et causé de l'anarchie des idées, de l’inculture ordinaire, de ce qui tient le monde debout, de la marche assurée de la science au milieu des superstitions et des passions universelles, etc.
Ce qui est des plus rares, c’est la justesse
d'esprit, l'ordre, la méthode, la critique, la proportion, la nuance. L'état commun des pensées, c'est le brouillamini, la confusion, l’incohérence, la présomption; l’état commun des cœurs, c’est l'état passionné, l'impossibilité d’être équitable, impartial, accessible, ouvert. Les volontés devancent toujours l'intelligence, et les désirs devancent la volonté, et le hasard fait naître les désirs; en sorte que les gens n’expriment que des opinions fortuites, qui ne valent pas la peine d’être prises au sérieux, et qui n’ont d’autres raisons à donner que cet argument puéril : Je suis parce que je suis. L'art d'arriver au vrai est très peu pratiqué, il n'est pas même connu, parce qu’il n’y a pas d’humilité personnelle et pas même d'amour du vrai. On veut bien les connaissances qui nous arment la main ou la langue, et qui servent notre vanité ou notre besoin de puissance; mais la critique de nous-mêmes, de nos préjugés ou de nos penchants, nous est antipathique.
L'homme est un animal volontaire et convoiteux, qui se projette au dehors, et se sert de sa pensée pour satisfaire ses inclinations; mais qui ne sert pas le vrai, qui répugne à la discipline personnelle, qui déteste la contemplation désintéressée et l’action sur lui-même. La sagesse l’irrite, parce qu’elle le met en confusion et qu'il ne veut pas se voir tel qu'il est.
re et Aie
La plupart des hommes ne sont que des écheveaux embrouillés, des claviers incomplets, des chaos torpides ou violents, de ridicules exemplaires de l’espèce véritable, d’affreuses caricatures de l'idéal. Et ce qui rend leur situation presque irrémédiable, c’est qu'ils s’y complaisent. On ne guérit pas un malade qui se croit en parfaite santé.
7 février 1877. — Chaque chose doit être traitée selon sa nature, et je vérifie toujours plus que l’objectivité, l’impersonnalité sont le vœu et le don de mon être. L’aisance à se mettre au point de vue en tout sujet, à deviner les conditions propres d’une science, d'un art, d’une œuvre, d’une existence quelconques, et par conséquent à faire du droit en jurisconsulte, de la théologie en théologien, de la pratique en praticien, de la pédagogie en pédagogue, cette souplesse est rare. Chacun est emprisonné ; chacun a son tic, sa limite, sa courbature d'esprit; il voit juste dans les choses de son ressort, mais sa compétence est étroite. L’omni-compétence serait le fait de l'esprit parfaitement juste et harmoniquement cultivé en tout sens. Ne rien brouiller, ne rien brusquer, ne rien méconnaître, faire aux choses leur place et leur part; discerner leur valeur, leur mesure, leur originalité, leur rang,
les classer, les peser, c’est le fait du critique et du critique philosophe. Pouvoir les refaire, c'est le propre du talent qui a pénétré jusqu'à leur essence et qui s’identifie avec la cause dont ces choses sont les effets. Comprendre et reproduire sont le contrôle réciproque l’un de l’autre. Les deux activités sont les deux preuves de la puissance d’objectivation de l'esprit. Je suppose que c’est la culture philosophique qui m'a communiqué ce besoin et cette habitude de tendre au centre du réel par la réunion des contrastes, d’épuiser toutes les manières d’être, toutes les combinaisons, toutes les formes de la pensée à propos de chaque chose, en un mot ce goût de totalité sphérique, qui me caractérise.
Tout ce qui est partiel ou partial me choque autant que ce qui est faux, déplacé, disproportionné. Tout ce qui suppose autre chose, tout ce qui peut être autrement n'a sur mon esprit aucune autorité. Le sentiment de l’absolu, du parfait, de l'idéal, du complet m’accompagne toujours, même à mon insu. Aussi ce que les gens appellent considérable, important, capital, me paraît précisément de la taille des bagatelles ; et inversement, je trouve qu'il n’y a point de bagatelles. La terre n’est qu’un grain de sable, et un grain de sable est un petit monde: cela dépend du point de vue.
Je suis donc émancipé de la superstition des grosseurs, grandeurs, etc., affranchi de l'espace et dutemps, libéré de l’histoire; je nesuis enfermé dansaucundescompartimentsnationaux, locaux, professionnels. C’est le privilège de l’impersonnalité.
Cette liberté intérieure est une volupté intime dont ne se doutent pas les captifs, quise targuent de leurs chaînes, variété de reptiles tout fiers de n'avoir pas d'ailes. Ils ne savent pas même ce que c’est qu'un esprit, que l'esprit. Ils ajournent cette connaissance à ce qu’ils appellent le ciel, l’autre vie, l’éternité. Or, elle n’est point interdite à la pensée, mais il y faudrait du désintéressement. D'ailleurs je reconnais que beaucoup d’autres conditions indispensables manquent à la plupart des hommes, que le besoin animal, les passions, l’ignorance, le souci, le chagrin, la maladie exilent du monde supérieur.
Regarde-toi comme un privilégié. Sois humble, reconnaissant, généreux. Essaie de répandre ce que tu as reçu, et de faire, à ta manière, connaître la méthode de la liberté.
11 février 1877 (onze heures du soir). — Nombreuses parties d'échecs et de dames.
L’intérêtque je trouve aux jeux de combinaison est double : l'exercice géométrique d’abord, puis