‹ Henri Frederic AmielChapitre 11 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

l’expérimentation psychologique. Cultiver sa propre faculté de calcul, étudier le caractère et les opérations mentales de ses partenaires, c'est tout plaisir et même tout profit. Il y a même de l'utilité à jouer avec de plus faibles, en leur faisant les plus grands avantages possibles ; on se gâte un peu la main dans cette lutte, mais on se forme le tact, car il faut deviner l'espèce d’erreur que l’adversaire commettra et l'étendue des imprudences qu’on peut risquer impunément avec tel individu donné. C’est un calcul constant et délicat des probabilités, plus savant et plus fructueux que le simple calcul du jeu correct. Le premier sert à la vie, le second n'est qu’un problème mathématique. Dans le jeu ordinaire, toutes les données sont sur l’échiquier; dans le jeu inégal, la grande inconnueestailleurs, elle est dans l’esprit du vis-à-vis; il faut deviner sa méthode inconsciente, son illusion probable, la dose de sa pénétration, la nature des pièges qui le prendront; il faut le dominer par la clairvoyance, présumer jusqu'à ses caprices, pressentir ses convoitises, ses inquiétudes, ses fougues, ses feintes ; bref il faut l’envelopper et le comprendre lui-même. Je me rappelle qu’à dix-neuf ans, je sentais dans la paume de ma main gantée toute l’organisation de la personne que je faisais valser; il y avait avertissement

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magnétique, intuition par le contact. C’est quelque chose d'analogue que j’éprouve dans le jeu inégal dont je parlais : là aussi il y a palpement intellectuel, jaugeage mental, intuition psychologique, étude humaine, approximation d'une individualité, déchiffrement d’un hiéroglyphe, pénétration de l'invisible. La perspicacité s’aiguise et s’affine, s'accélère et s’augmente par cette analyse subtile.

La divination psychologique est bien l’un de mes dons, peut-être le plus évident. Les êtres se répètent en mon âme tels qu'ils sont, et je n’ai qu'à les dévider en moi pour les connaître. Par la sympathie, ils m'affectent et m'oppriment et m'envahissent ; ils m'étonnent et me dérangent ; puis je me reprends par la réflexion et l’analyse, et lorsqu'ils sont compris, je suis libre, rentré dans l'indifférence et l’élasticité. Le moyen de cette divination est double : une impressionnabilité d’électroscope, et l'habitude d'interpréter les nuances. Sa condition préalable est l'équilibre intérieur, avec une bienveillance générale, qui n’ait ni vivacité, ni exclusion, sine irâ nec studio, en un seul mot le désintéressement.

5 avril 1877. — Repensé à cette soirée bienfaisante d'hier, où les douceurs de l'amitié, les charmes de l'entente mutuelle, les délices de l’ad-

miration esthétique et le plaisir du bien-être s’entrelaçaient et s’alliaient si bien. Il n’y avait pas un pli à la feuille de rose. Pourquoi? — Parce que « tout ce qui est pur, tout ce qui est honnête, tout ce qui est excellent, tout ce qui est aimable et digne de louange » se trouvait réuni. « L’incorruptibilité de l’esprit doux et paisible, » le rire innocent, la fidélité au devoir, le goût fin, l’imagination hospitalière font un milieu attrayant, reposant, salutaire. /n petto j'ai béni mon Ile d'azur, et senti que cette clôture des vacances du Trifolium! était une fête aussi pour d’autres que pour moi.

Rendre heureux est encor le plus sûr des bonheurs.

Là où l’on apporte la joie, il est à peu près sûr qu'on la trouve,

Le mérite est petit, la récompense est grande.

Illuminer un instant une âme comme celle de Seriosa me semble une piété, une bonne œuvre, une action vertueuse. Faire du bien à une fille du ciel qui porte sympathiquement les fardeaux de tant de cœurs affligés et de tant de vies souffrantes, c’estune bénédiction et un privilège dont

1. Ce « Trifolium » désigne, avec leur mère, les deux demoiselles Fanny et Pauline Mercier.

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je sens le prix. Il y a une sorte de félicité religieuse à retremper la force et le courage de nobles caractères. On est surpris de posséder cette puissance dont on n'est pas digne, mais on veut du moins l’exercer avec recueillement.

J’éprouve avec intensité que l’homme, dans tout ce qu'il fait ou peut faire de beau, de grand, de bon, n’est que l'organe et le véhicule de quelque chose ou de quelqu'un de plus haut que lui. Ce sentiment est religion. Religion est désappropriation. L'homme religieux assiste avec un tremblement de joie sacrée à ces phénomènes dont il est l'intermédiaire sans en être l’origine, dont il est le théâtre sans en être l’auteur, ou plutôt sans en être le poète. Il leur prête sa voix, sa main, sa volonté, son concours, mais avec le soin de s’effacer respectueusement pour altérer le moins possible l’œuvre supérieure du génie qui se sert momentanément de lui. Il s’impersonnalise, il s’anéantit par admiration. Son moi doit disparaître quand c’est le Saint-Esprit qui parle, quand c’est Dieu qui agit, quand c'est une merveille incompréhensible qui se réalise. Ainsi le prophète entend l'appel, ainsi la jeune mère sent remuer son fruit, ainsi le prédicateur voit couler les larmes de son auditoire. Tant que nous sentons notre moi, nous sommes contrariés, limités, égoïstes, captifs; quand nous sommes

d'accord avec l’ordre universel, que nous vibrons à l'unisson avec Dieu, notre moi s’évanouit. Ainsi dans un chœur parfaitement symphonique, ilnous faut détonner pour nous entendre nous-mêmes.

L'état religieux c’est l’extase tranquille, l’enthousiasme recueilli, la contemplation émue, l’adoration calme. — Mais que cet état est rare pour la pauvre créature harcelée par la nécessité, par le monde méchant, par le péché, par la maladie, par le devoir. C’est l’état de bonheur intime ; mais le fond de l'existence, le tissu général de nos journées, c'est la lutte, l’action, l'effort, la dissonance. Beaucoup de combats renaissants, des trêves courtes et toujours menacées, voilà le tableau de la condition humaine.

Saluons donc, comme un écho du ciel, comme l’'avant-goût d’une économie préférable, ces rapides instants d'accord parfait, ces haltes entre deux orages. La paix n’est pas en soi une chimère et une impossibilité; mais, sur cette terre, elle n'est qu'un équilibre instable, c’est-à-dire un accident. — « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils sont appelés enfants de Dieu. »

26 avril 1877: — Refeuilleté le Paris de Victor Hugo (1867). Depuis dix ans, les démentis au prophète se sont accumulés, mais la confiance du prophète dans ses imaginations n’en est pas

diminuée. Fi donc! l'humilité et le bon sens ne siéent qu'aux Lilliputiens. Gulliver ne se désavoue et ne se dédit jamais. Victor Hugo ne voit jamais ce qui le gêne, il ignore superbement tout ce qu'il n’a pas prévu. Il ne sait pas que l’orgueil est une borne de l'esprit et qu’un orgueil sans borne est une petitesse de l’âme. S'il se classait, lui parmi les autres hommes et la France parmi les autres nations, il verrait plus juste et ne tomberait pas dans ses exagérations insensées et ses oracles extravagants. Mais la clairvoyance, la proportion, la justesse ne seront jamais dans ses cordes. Il est voué au titanique, au démesuré et à l’illusoire. Son or est toujours mélangé de plomb, ses intuitions d’enfantillages, sa raison de folie. Il ne peut être simple, naturel, limpide, lumineux; il n’éclaire, comme un incendie, qu’en aveuglant. En un mot, il étonne, mais il impatiente; il remue, mais il fait peine. Il est toujours à la moitié, ou aux deux tiers dans le faux, et c’est là le secret du malaise qu'il fait perpétuellement éprouver. Le grand poète ne peutse débarrasser du charlatan qui est en lui. Il enfle toujours la voix, il pose, il se boursoufle, il ne connaît pas la joie d’être vrai, d'être conforme au vrai. Quelques grosses piqûres de l'ironie voltairienne auraient dégonflé ce génie ballonné et l'auraient rendu plus fort en le réconciliant avec

le bon sens... C’est presque un malheur public que le plus puissant poète de la nation n'ait pas mieux compris son rôle, et qu'à l'inverse des prophètes hébreux qui châtiaient par amour, il encense par système et par orgueil. La France, c’estle monde; Paris, c’est la France; Hugo, c’est Paris. Je suis l'alpha et l’oméga, le Sinaï et le Thabor. Peuples prosternez-vous!

2 mai 1877. — Nouvelles du vaste monde.

L’Angleterre se déclare neutre dans la guerre russo-turque, mais elle a commencé par faire main basse sur l'Égypte, dont elle tient les douanes, la marine, les chemins de fer, les finances, le canal, en attendant d'y faire camper ses troupes d’occupation, vingt-cinq mille cipayes qui attendent à Bombay l’ordre de départ. — L’Angleterre a toujours identifié son utilité avec son droit, et trouvé que son intérêt était une raison suffisante et légitime. L’effronterie de l’égoïsme se tourne chez elle en candeur. Le monde doit s’incliner devant ce qui convient à Albion. Primo mihi est la maxime éternelle de l’insulaire.

Sa justice, C’est son utilité, son besoin, son caprice.

Je suis toujours stupéfait du cynisme de cette politique, dont la base est tout simplement l’appel

à la force, en d’autres termes, la brutalité, c’està-dire la barbarie. Et être le plus fort, satisfaire largement ses appétits et ne laisser aux autres que ses restes, voilà la théorie et la pratique anglaises. Les vertus chrétiennes sont une broderie individuelle qui sert à dissimuler la tendance nationale. Cette tendance est anti-chrétienne, même anti-humaine; c’est la tendance darwinienne et animale, l’écrasement du faible par le puissant, la survivance du plus vigoureux. L'Angleterre est un appétit. Regardée du dehors, cette nation est à l'égard des autres ce que sont les rapaces et les carnassiers, elle ne songe qu'à ses affaires et à ses avantages. L'industrie, le commerce, la conquête, tous les moyens lui sont bons pour se maintenir la plus riche, la plus forte, la plus indépendante, la plus robuste parmi ses congénères. Elle a des individus généreux et nobles, désintéressés en un mot, mais l'idéal national est grossier, le rôle de la nation à l'égard des autres peuples est révoltant. L’orgueil cupide et l’égoïsme illimité n’inspirent ni attrait ni respect. Les revers de l'Angleterre n’affligeraient personne, car son profit n’est jamais le profit du genre humain. Son triomphe est même d’un mauvais exemple historique. On n’aime à voir triompher que la justice; or le cadet des soucis de l'Angleterre c'est d’être juste pour ce qui n’est

pas anglais. Le seul sacrifice qu’elle ait fait à une cause désintéressée, c’est l'abolition de la traite, et encore cette abolition a peut-être été pour elle le moyen d'augmenter sa force navale et de revendiquer le droit de visite. — Le service qu’elle rend sans le vouloir à l'humanité civilisée, c’est d'exploiter les pays vierges, de peupler les terres désertes, de stimuler la production universelle par la concurrence et de montrer à l’œuvre la liberté politique. Mais un Anglais est l’homme diminué par toutes les parties de luxe, dans la nalure humaine, c’est l’homme entrainé comme le cheval de course ou l’athlète, dans un but déterminé d'avance. Il donne toujours l’impression du voulu, du partiel, du tendu, et le naturel chez lui, c’est l’exaltation d’une force primitive. Grattez l’épiderme, vous retrouvez le Scandinave, le berseker indompté. Ses plaisirs nationaux reviennent au sport. Mais il se défend ainsi contre l'effémination musicale de l'Italie, contre la paresse de l'Orient, contre la préoccupation galante et libertine de la France, etc. S'il indigne le sens chrétien et délicat, il offre au moins un échantillon de vie énergique et saine; c’est un barbare frotté de culture, et qui s’abuse seulement sur son dieu réel, lequel est Thor et non pas le Crucifié.

Quelle est du reste la nation qui vaille mieux? Il

n'en est pas une où le mal ne vienne contre-balancerlebien. Chacuneestune caricature de l'homme. Preuve qu'aucune d'elles ne mérite de supprimer les autres et que toutes ont à recevoir de toutes. Je suis alternativement frappé des qualités et des défauts de chacune : c’est peut-être une bonne chance pour le critique. Je ne me sens aucune préférence pour les défauts du Nord ou du Midi, de l'Occident ou de l'Orient, et je serais embarrassé de signaler mes prédilections. Du reste elles me sont à moi-même indifférentes, car la question n’est pas de goûter ou de blàmer, mais de comprendre. Mon point de vue est philosophique, c’est-à-dire impartial et impersonnel. Le seul type qui me plaise, c’est la perfection, c’est l’homme tout court, l’homme idéal. Quant à l’homme national, je le tolère et l'étudie, je ne l’admire pas. Je ne puis admirer que les beaux exemplaires de l'espèce, les grands hommes, les génies, les caractères sublimes, les nobles âmes, et ces exemplaires se trouvent dans tous les compartiments ethnographiques. Ma « patrie de choix » (pour parler comme M” de Staël) est avec les individus choisis. Je ne me sens aucune faiblesse d’entrailles pour les Français, les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Polonais, les Italiens, pas plus que pour les Brésiliens ou les Chinois. L'illusion patriotique,

chauvine, familiale, professionnelle, n’existe pas pour moi. Je sentirais au contraire avec plus de vivacité les lacunes, les laideurs et les imperfections du groupe auquel j'appartiens. Mon impersonnalité critique commence par me débarrasser moi-même de ces préjugés superstitieux et de ces présomptions décevantes. Je ne suis pas même de mon sexe. Loin que mon intérêt dicte ma manière de voir, il me fait pencher en sens contraire. Mon inclination est de voir les choses telles qu’elles sont, abstraction faite de mon individu, correction faite de tout désir et de toute volonté. L’emprisonnement dans un moi particulier me répugne. L’objectivité est mon besoin. Mon antipathie n’est donc pas pour celui-ci ou celui-là, mais pour l'erreur, le parti pris, le préjugé, la sottise, l’exclusivisme, l’exagération. Je n'aime que la justice et la justesse. Les impressions, vivacités, indignations, incartades ne sont chez moi qu’à la surface; la tendance fondamentale c’est l’impartialité et le détachement. Liberté intérieure et aspiration à être dans le vrai, voilà mon goût et mon plaisir.

22 mai 1877.— Personne ne doutede moi sans trouver en moi un complice. En fait, je m’aperçois au comique plus volontiers et plus aisément qu'au sérieux. L'importance que j'ai attachée à

mon Essai ! est une attitude de convention, pour me créer un intérêt, et en quelque sorte pour faire plaisir à ma filleule. Dans ma pensée de derrière la tête, tout cela m'est indifférent, et me semble lilliputien. En me comparant, j'ai une espèce de satisfaction relative, mais en soi, je trouve ces fariboles inutiles et ces succès ou insuccès insignifiants. Il faut bien jouer à quelque chose et, lorsqu'on joue, le faire correctement, par point d'honneur. J'aime à gagner mes gageures, mais c’est un désir tout platonique.

Tenir à quelque chose c’est se mettre dans la dépendance du public, et je ne pourrais souffrir de trembler devant ce maître, ni d’avoir besoin de ses suffrages pour vivre. Je lui jette ce qui m'amuse, comme on lance une paille sur un ruisseau. Mais que la paille s’engouffre ou surnage, qu’elle échoue ou arrive, cela n’est qu’une distraction et une curiosité pour moi. Mon imagination seule est engagée, non mon cœur.

Je ne crois pas au public, je ne crois pas à mon œuvre, je n'ai pas d’ambition proprement dite ; et je fais des bulles de savon, pour faire quelque chose.

1. Amiel désigne ici l’Appendice qui termine — avec le soustitre: De quelques ressources nouvelles pour la traduction en vers el peul-êlre pour notre poésie — le recueil des EÉirangères,

poésies iraduiles de diverses lillératures (Paris, Sandoz et Fischbacher, 1876).

30 mai 1877 (midi). — Leçon sur les Hébreux et le génie juif. — Ne pouvant être sympathique, j'essaie d’être juste envers lui. Ce peuple de l’accident, du privilège et de l'élection était répugnant dans tous ses instincts, lascivité, cruauté, rapacité, perfidie, manque d'honneur et de fierté. Mais Jésus était Juif, cela rachète tout. — Les philosophes qui ont aimé le genre humain n’ont pas eu de goût pour les Juifs (Voltaire, Hegel, Renan). Ils sont choqués du nimbe prestigieux que notre éducation donne à ce petit peuple démesurément surfait et si peu aimable, ni créateur, inventif, généreux ni spirituel.

La manière judaïque d'entendre la religion, dégoûte de la religion elle-même. S'imaginer que Dieu est Juif, quelle bouffonnerie lugubre!

Toutes les nations ont eu l’idée analogue, seulement les autres peuples ont fini par la conciliation et la tolérance, par un Olympe et un Panthéon. Le droit d'autrui a été quelque chose pour eux. Les Juifs entêtés et égoïstes ont dit : Périsse l'humanité plutôt que ma croyance. La foi chez eux a toujours eu raison de la raison, et triomphé de la justice. L’obstination fanatique est leur seconde nature. Mais la foi juive est le plus grand type de foi connu, puisqu'elle espere encore le Messie depuis le Retour de Babylone, c’est-à-dire après vingt-quatre siècles

de déception. — La foi ainsi entendue est une pétrification, une momification, ou du moins une contraction tétanique de l’âme, qui ne peut plus revenir en arrière. C’est une curiosité psychologique, qui mérite l'attention, mais guère l’admiration, car l’admiration doit être réservée pour la grandeur sublime, non pour l’opiniâtreté maniaque. — N'importe; le judaïsme a fini par imprimer son moule à une partie de l'humanité, car l'esprit religieux dominant dans l'Église chrétienne, c’est encore la foi à l'accident, à l’exception, à l’intervention locale, surnaturelle, arbitraire de Dieu, à l'élection et au privilège, au miracle et à la faveur, bref c’est la conception enfantine. Le Sémite ne peut s'élever au-dessus de ce point de vue. Son Dieu est un pédagogue partialetvigilant, qui ne procède que par cas particuliers, et non par règles universelles. Le Sémite ne conçoit ni la loi naturelle ni la loi morale, il est anti-philosophique par instinct; il n’y a pas de loi, il n’y a que des commandements personnels, émanés de l'initiative de Dieu. Le Sémite est purement autoritaire; le vrai n’a pour lui aucune évidence directe, il ne s’agit jamais que d'obéissance ou d'acceptation à l'égard de tel ou tel homme, envoyé de Dieu. Une fois la lettre de créance vérifiée, on doit croire, on doit se soumettre, quoi qu'il en coûte. La persuasion

intérieure de la raison qui comprend ou de la conscience qui approuve n’est qu’une superfétation. C'est la religion des enfants, des esclaves spirituels. L'homme ici est toujours crédule, toujours en tutelle, en puissance de son conducteur, que ce conducteur soit le prêtre actuel, ou le prophète de jadis. La religion ainsi entendue confisque en principe la liberté de l’homme; elle tend à le maintenir dans l’état de mineur à perpétuité.

3 juin 1877. — L'intimité féminine, l'intimité platonique et sainte, qui m’a été si souvent accordée, a cependant toujours été une source de douleurs, pour l’une des deux parties, ou plus exactement pour toutes deux. Mais comment faire ? ce qui fait mourir a été d’abord ce qui fait vivre. L’amersort du miel. La Nature n'estjamais généreuse qu'à demi et qu’en apparence. Nous trouvons notre tourment dans notre joie, notre punition dans notre privilège. Pour épouser, il m'eût fallu trouver une pareille, mon complément, celle qui eût satisfait mon être entier. Or Je n’ai jamais rencontré celle avec qui l’idée de passer la vie entière et l'éternité entière ne me fit pas un peu peur. J'ai toujours aperçu le côté d'ombre, la limite, l'insuffisance, l'obstacle, le point menaçant, et je n'ai pu avoir l'illusion nécessaire à la foi. Cette perception critique

n'empêche nullement l’amitié, c’est-à-dire l’affection qui pardonne, encourage, relève, supporte, améliore, mais elle dissipe le prestige, elle empêche cette admiration éblouie qui fait voir dans une femme la femme, la désirée, l'unique, la suffisante, l'épouse en un mot.

4 juin 1877.— Grand concert à la Salle de la Réformation : Roméo et Juliette d'Hector Berlioz. L'œuvre s'appelle : Symphonie dramatique pour orchestre avec chœurs. L’exécution a été très bonne et l’œuvre n’ayant subi aucune transplantation philologique peut être jugée directement et telle quelle. Berlioz a la manie de l'originalité et la science de l’orchestration. Qu'a-t-il produit? Son ouvrage est intéressant, piquant, soigné, curieux, mais au total il laisse froid. — Si je raisonne mon impression, je me l'explique. Subordonner l’homme aux choses, annexer les voix comme supplément à l'orchestre, est une idée fausse. Convertir une donnée dramatique en simple narration est déroger, de gaieté de cœur. C’est à dire que le genre est faux. Un Roméo el Juliette où ne se trouve point de Juliette et point de Roméo est une chose baroque. Condamner des âmes qui ont la parole à ne se traduire que par le geste, reproduire un tableau en simple crayon, mettre l’inférieur, l’obscur, le vague en

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