‹ Henri Frederic AmielChapitre 9 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

sauvage, fait reculer l'artiste, mais elle a trouvé son public. — Heine ne voulut pas partager l’athéisme avec son cordonnier. Qu’y gagnait-1l? les gens ont beau réciter le même symbole, ils ne le comprennent chacun que suivant sa mesure, sa culture et sa portée.

Les raffinés ont tous la même superstition que les femmes anglaises, celle de la distinction. Ils sontanti-plébéiens, anti-égalitaires ; ils ne reconnaissent d’égaux que dans leurs pareils. Ils ne peuvent se résoudre à passer pour zéro les différences de culture, d'éducation, de noblesse native, de clairvoyance et de goût, et à traiter les malotrus, les malappris, les manants de pair à compagnon. Pour eux, la verroterie, la ferblanterie, la ripopée ne peuvent être confondus avec le diamant, l’acier, la liqueur fine. Bref, ils perçoivent malgré tout les différences et les degrés. L'esprit démocratique, lui, ne veut voir que les ressemblances. La vraie critique consiste à voir les deux choses à la fois. L'écrivain populaire est celui qui dégage ce qu’il y a de commun dans toutes les couches sociales, et qui s'adresse à cette moyenne de préjugés, de sentiments, de passions que n’atteignent pas les diversités particulières.

Être populaire, être national, cela te serait possible, si tu rencontrais un peu plus de

sympathie, d'accueil, de justice, quoique personnellement tes affinités avec ton milieu, et avec ta double patrie genevoise et suisse, soient bien peu marquées.Mais l’impersonnalité t’estsi facile. — Seulement quand on se refuse à te reconnaître, la nécessité de la défensive te rejette dans la froideur et tu exagères les contrastes pour ne pas les laisser oublier. Le débonnaire laisse dormir ses droits s'ils ne sont pas contestés; une négation insolente l’oblige à les faire valoir. Désavouer ce qu’on a de meilleur est une lächeté. S'incliner devant les erreurs de la platitude ou les arrogances de l’infériorité est une bassesse. De cela, je ne me sens pas capable.

Le dédain vaut mieux que la colère, la pitié mieux que le dédain, l’indulgence mieux que la pitié, et la bonté mieux que l’indulgence.

16 juillet 1876. — De mes quatorze mille pages de journal, qu’on en sauve cinq cents, c'est beaucoup, c’est peut-être assez. Une seule urne suffit à contenir nos cendres et à conserver notre nom pendant quelques générations encore, si nous sommes de ceux qui ont eu l'apparence d’un nom. Des mille milliards d'hommes qui ont vécu, combien ont laissé une trace glorieuse? un sur cent millions. Tous les autres font partie de l'humus historique et anonyme qu’accumulent

les siècles. Peu d’entre nous échappent à la fosse commune de l'oubli. Le Livre de mémoire a peu de places et ne les cède qu'aux privilégiés. Il est déjà difficile de laisser un souvenir durable à plus de deux ou trois cœurs aimants.

22 juillet 1876.— Lecture : cinquante pages de Tœpffer (Bibliothèque de mon oncle). Déçu en mal. Prestige entamé. Mes impressions d’autrefois le plaçaient trop haut. Une foule d’imperfections m'apparaissent dans ce que je croyais un chef-d'œuvre (les incohérences, les trucs, la recherche, les tics, le défaut d'unité morale). Valeur très mélangée. Originalité assez laborieuse. Ces révisions critiques à dix ou vingt ans de distance déplacent souvent beaucoup les valeurs relatives. Les distinguo arrivent et abondent. Le parfait résiste, mais cequi est veiné, soufflé, artificiel, descend en grade. Ce qui surprend dans Tæpffer, c’est le manque d'homogénéilé dans la pensée, le ton, le style. Les pages ne se tiennent pas ensemble et n'ont pas l'air d’être du même âge ni de la même main. Les impropriétés de termes, les fautes de français ne sont pas rares. Un filon de goguenardise assez vulgaire traverse ce talent dont la force est dans le pittoresque, et le charme dans les saillies de sensibilité et de bon sens, alternant avec la malice.

23 juillet 1876 (dix heures du soir).— Nous achevons la Bibliothèque de mon oncle, première partie, et commençons le Voyage autour de ma chambre.

Celui-ci estplus élégammentécritet plus homogène que l’autre; mais on sent trop la gageure, le badinage ; l'ouvrage genevois a plus de sève, plus de cœur, plus de pittoresque, plus de sentiment sérieux, il vous saisit davantage et par de meilleurs endroits. Et je n'ai revu cependant que les deux premières amourettes de Jules, savoir Héloïse et Miss Lucy. La Juive est encore bien supérieure, si mes souvenirs ne me trompent.

Un peu plus de naïveté et de vraisemblance embelliraient bien davantage cette délicieuse nouvelle, dont le défaut est la disparité des pages et des tons. Voir à la fois avec les yeux de la quinzième année et de la cinquantaine, cela se peut, pourvu que ce soit le même personnage qui se raconte et qui se juge; mais l’intervention de l’auteur, un tiers personnage, avec ses malices personnelles, cela nous gâte la réalité du récit.

En quoi réside le charme de l'humour? en ce qu’il nous fait vivre de beaucoup de manières à la fois. Nous sommes à la fois triste et gai, illusionné et désillusionné, jeune et vieux, tendre et

moqueur. — Mais l’art du romancier humoriste est de maintenir malgré cela l’unité du personnage et de rester dans les données de sa propre fiction. Des qu’il pèche contre cette règle, il fait évanouir le prestige et brise la bulle d'iris, que nous aimons à enfler avec lui; cette inadvertance nous dépite, nous fait peine, c’est un rêve qui s'envole; l’enchanteur nous réveille de notre enchantement par sa faute et nous lui en voulons.

Le secret de la fiction heureuse, c’est donc auési une logique, logique de la fantaisie, de l'illusion, du sentiment, mais logique néanmoins, c’est-à-dire enchaînement des parties, convergence des effets, unité d’impressions. Ge secret est également celui du style, celui du théâtre. II est la concentration de mille convenances délicates, la mise en accord des contrastes euxmêmes, la simulation de la vie qui résout continuellement ce problème.

Ce qu'on raconte doit avoir l'air arrivé, et celui qui raconte doit le premier y croire : sinon, nous ne sommes plus en poésie, mais en prose. L'ironie nous glace, et l’invraisemblable nous laisse indifférent : donc le poète doit être un magicien sincère qui ne se moque ni de son auditoire, ni de son art. La moquerie est forcément stérile et inféconde ; elle détruit tout et ne crée

rien : donc le romancier doit être naïf, au moins la plume à la main.

Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.

Ainsi la folie même a sa méthode, la fantaisie a son espèce de raison, l'apparence de la vie a son mystère comme la vie. Autant vaut dire que toute production a la même loi profonde; produire c’est engendrer; l’étincelle de l'existence ne se communique que dans l’amour, et dans l'amour il ya toujours illusion, caril y a de l'idéal.

24 juillet 1876 (huit heures du matin). — Inconvénient du Journal intime : il est trop complaisant pour nos lamentations; il remplace l'action médicatrice par la description des maux; il dérive d'ordinaire vers l'apologie; il est un épicuréisme plutôt qu’une discipline, du moins quand on est passé de la morale à la psychologie et qu’on a substitué la contemplation à la sanctification, Montaigne à Pascal.

Le Journal intime est une manière de rêver, et par conséquent de flâner. C'est de l’oisiveté occupée, une récréation qui simule le travail. Il n'y a pas de travail sans but utile, sans effort et sans esprit de suite. Or j'écris ici sans but quelconque, sans continuité d'idée etsans direction voulue. — A quoi me sert cet interminable

soliloque? A penser et à écrire, ou plutôt à défendre d’engourdissement complet la faculté de réflexion et celle d'expression. C’est quelque chose. Mais en même temps, ce procédé trop commode m'empêche de faire un livre et de construire une théorie. Or l’indolence n'’entretient pas la force. Le laisser-aller n’aiguise, n’augmente aucune aptitude. Le pelotage éternel ne fait gagner aucune partie.

À préluder sans fin l’œuvre ne vient jamais.

Le monologue sans frein, sans borne et sans intentions, s’il défend de l’anéantissement, affaiblit néanmoins. Il conduit à l’inertie par le rabàchage et à l'épuisement par déperdition vaine. C'estune couléedesève, une fistule qui ruine, une fuite de douve… Cette sottise fuse, mine, dévore, consume la vie sans profit pour personne. C’est l’holocauste à la déesse stérile, à l’Inutilité.

Aiïnsi tu auras couvé des œufs de pierre toute ta vie, d’abord en te dévouant par devoir à des œuvres infécondes et à des êtres ingrats, ensuite en éternisant pour ton compte les préludes de l'attente et les soupirs du découragement; enfin en te refusant par orgueil à faire valoir tes restes (comme s’ils pouvaient donner ta mesure, la mesure de tes premières capacités ou de tes ambitions) et en te réfugiant dans les bagatelles.

Inadaptation à ton milieu, rupture avec les circonstances, dégoût de ton sort, cœur froissé, te raidir et t’abstenir, te distraire en te disséminant... Cette histoire est mélancolique! Elle ressemble à une vie manquée.

Oui, mais à qui la faute : es-tu à condamner ou à plaindre? Ton climat moral a recroquevillé ton âme, ton talent, ton caractère. Tu eusses voulu être accepté, il fallait t’imposer de force. Cette nécessité t'a rempli de dégoût. L’animosité, la haine, le soupçon, la perfidie, ou simplement la mésintelligence, et l’inintelligence incurables du prochain t'ont fait tomber les bras. Et la désespérance tranquille t'a ôté jusqu’à la tentation de la lutte. Ce monde est darwinien, et tu n’es pas de ce monde. Le désaccord est fondamental.

26 juillet 1876. — Relu le cahier 141', avant de coudre son successeur. Le journal est un oreiller de paresse; il dispense de faire le tour des sujets, il s’arrange de toutes les redites, il accompagne tous les caprices et méandres de la vie intérieure et ne se propose aucun but. Ce journal-ci représente la matière de quarante-six volumes à trois cents pages. Quel prodigieux gas-

1. Le cahier 141 du Journal intime, qui porte, entre autres remarques jetées sur sa couverture: « 20 juin - 25 juillet 1876, cent pages en un mois, ce chiffre dépasse de beaucoup la moyenne. »

pillage de temps, de pensée et de force! Il ne sera utile à personne, et même pour moiil m'aura plutôt servi à esquiver la vie qu’à la pratiquer. Le journal tient lieu de confident, c’est-à-dire d’ami et d’épouse; il tient lieu de production, il tient lieu de patrie et de public. C’est un trompedouleur, un dérivatif, une échappatoire. Mais ce factotum qui remplace tout, ne représente bien quoi que ce soit. Il me rappelle ce meuble dont parle Tœpffer, à la fois parapluie, canne, siège, et qui était insuffisant dans tous les emplois. Le journal est un pis-aller, d'accord. Mais en voyage on simplifie son attirail, et ma vie provisoire ne sort pas de l’état de voyage.

(Onze heures du soir). — Qu'est-ce qui constitue l’histoire d’une âme ? C’est la stratification de ses progrès, le relevé de ses acquisitions et la marche de sa destinée. — Pour que ton histoire instruise quelqu'un et t'intéresse toi-même, il faudra qu’elle soit dégagée de ses matériaux, simplifiée, distillée. Ces quatorze mille pages ne sont que le monceau des feuilles et des écorces de l’arbre dont il s'agirait d'extraire l'essence. Une forêt de cinchonas ne vaut qu’une barrique de quinine. Toute une roseraie de Smyrne se condense dans un flacon de parfum.

Ce parlage de vingt-neuf années se résume

peut-être en rien du tout, chacun ne s'intéressant guère qu’à son roman et à sa vie personnelle. — Tu n'auras peut-être jamais le loisir de le relire toi-même. Ainsi... ainsi quoi? Tu auras vécu, et la vie consiste à répéter le type humain et la ritournelle humaine comme l'ont fait, le font et le feront, aux siècles des siècles, des légions de tes semblables. Prendre conscience de cette ritournelle et de ce type, c’est quelque chose et nous ne pouvons guère faire rien de plus. La réalisation du type est mieux réussie et la ritournelle plus joyeuse si les circonstances sont propices et clémentes, mais que les marionnettes aient fait comme ceci ou comme cela...

Trois p'tits tours, elles s’en vont!

tout cela tombe au même gouffre, et revient à très peu de chose près au même.

Se gendarmer contre le sort, se débattre pour échapper à l'issue inévitable, c’est presque puéril. Quand la durée d’un centenaire et celle d’un éphémère sont des quantités sensiblement équivalentes, — et la géologie ou l'astronomie nous permettent de regarder ces durées de ce point de vue, — que signifient nos imperceptibles vacarmes, nos efforts, nos colères, nos ambitions, nos espérances ? Pour le songe d’un songe il est risible de soulever de prétendues tempêtes.

Les quarante millions de galionelles qui peuplent un pouce cube de craie comptent-ils beaucoup pour nous? Les quarante millions d'hommes qui font la France, comptent-ils davantage pour un sélénite ou un jovien?

Être une monade consciente, un rien qui se connait comme le fantôme microscopique de l'univers : c’est tout ce que nous pouvons être.

28 juillet 1876 (onze heures du soir). — Lecture : Tœpffer (Le Presbytère, première partie). Le paysage en est un peu mou, et la fable a des invraisemblances. Mais que la peinture des rêveries de l’adolescent est délicatement faite! Les canards, le chien, la Pernette sont charmants. Prévère et Reybaz, Charles et Louise sont pleins de vie et de réalité. — Il est évident que l'extraordinaire n’est point indispensable à l’art, les choses et les gens de tous les jours sont matière suffisante, il faut seulement savoir les rendre et les reproduire avec vérité, relief et grâce, leur conserver le caractère et la couleur, et avant tout cela, les voir. Voir le pittoresque et le poétique dans tout ce qui nous environne et nous touche, c’est le talent original, bien différent du talent dérivé, qui n'aperçoit qu'à travers les formes littéraires créées par d’autres, et ne tire son magnétisme

que d’un autre aimant. Celui qui extrait directement de la nature conserve le privilège de la nouveauté. Il peut être incorrect, il est du moins inventif, et par ce côté-là, il a quelque chose de durable. Le style d'imitation, le contre-coup de répercussion est au style de source ce que dans l’arc-en-ciel double le premier arc est à l'autre, ce que l'éclat est au reflet.

Le monde et l’homme sont partout ; là où nous sommes, il y a tout ce qu’il faut pour l'art. Ce n’est donc pas l’étoffe qui manque, c’est l'ouvrier, c’est l'observateur ingénieux et l'industrieux styliste. Comment tirer parti de cet arbre, de ce mur, de cette anecdote, de cette impression, de ce concours particulier de rayons et de circonstances? Voilà la question. Les hommes de génie rendent les bagatelles importantes et font la valeur des choses. Des milliers de sites et de villas l’emportent sur les Charmettes de Rousseau, mais Rousseau leur a été refusé. Ainsi les sujets abondent, c’est le dompteur qui fait défaut. Le grand esprit grandit tout; l'inventeur fait de rien quelque chose; celui qui pense fait sortir d’un grain de sable plus de trésors que l'irréfléchi d’une île entière.

L'art suprême, c’est donc l’art de féconder tous les sujets, la méthode novatrice et créatrice, arrachant de tout l’étincelle cachée, la paillette

de diamant, la note expressive, le trait caractéristique, l'accent ou la leçon.

Tout ce qu’il a touché se convertit en or.

8 août 1876. — La femme est une passivité aimante qui reçoit l’idée et l’étincelle, et ne s’électrise passeule. La virilitéseulecommence quelque chose spontanément, est une origine, un punc- {um saliens. Donc le principe féminin est subalterne, il vient à la suite et en second. C’est l'homme qui de nature est le maître dans l’art, la législation, la science, l’industrie; la femme est élève, disciple, servante, imitatrice. La courtoisie chevaleresque a beau le dissimuler, il n’y a pas égalité entre les sexes. Indispensables l’un à l’autre, l’un est conducteur, l’autre conduit. Le bélier est le chef de la brebis; le contraire serait une aberration et une monstruosité. L’orgueil des femmes américaines amènera une réaction; tout ce que sont ces dames, elles le doivent à l’homme; que celui-ci se lasse dans sa générosité et les laisse à leur propre mérite, le plongeon expiatoire leur fera mesurer l’immensité de leur ingratitude.

La nature a voulu la subordinationdela femme ; l’homme civilisé dignifie sa compagne, se soumet volontairement à la grâce, à la douceur, à

la faiblesse, lui crée un droit protecteur, lui fait une place privilégiée. Mais si l’obligé, niant le bienfait, prétend avoir gagné ce qu’on lui a donné et ne rien devoir à personne, le bienfaiteur pourra s'arrêter net dans cette voie.

L'illusion est celle-ci : la supériorité constitue un devoir moral du supérieur envers l’inférieur; mais l’infériorité ne constitue aucun droit légal de l’inférieur sur le supérieur. La générosité est belle et noble, mais elle est facultative; le boiteux, en exigeant qu’on le porte, fait disparaître le désir de l’aider. L'homme se plaît à protéger la femme, mais que la femme le somme impérativement de la servir et de la protéger, le goût en passe aussitôt à celui qu’une prière eût attendri.

En substituant la sphère légale à la sphère morale, l'émancipation des femmes desséchera la société, comme la charité légale détruit la charité réelle, comme l'amour par ordre stériliserait la couche conjugale. — En demandant plus que l'égalité civileetl’égalité économique, les femmes jouent gros jeu. On leur demandera l'égalité des services, et ce sera bien fait.

14 août 1876.— L'ingénuité confiante, c’està-dire l’abandon, est le trait distinctif de la bonne nature allemande. Avec elle, il y a plus de

sécurité qu'avec tout autre, parce qu'il y a plus de franchise, de probité, de simplesse. Ici l’homme estplus près de l’homme, la main touche la main, le cœur parle au cœur, avec moins de voiles ou d’ambages, de finesseetde précautions. Die Treue estencore la vertu dominante. De là aussi la susceptibilité avec les railleurs, la gaucherie avec les adroits, l’antipathie pour les rusés, l’admiration naïve pour l'élégance, et aussi l’exagération gourmée des manières de bon ton. Quand l’allemand doit sortir de sa bonhomie, il ne sait plus quelle mine faire. — Le manque de noblesse me choque, mais j'ai un faible pour cette candeur affectueuse, pour cette loyauté du Gemüth qui ne sesent à l’aise que dans la bienveillance réciproque. Ce n’est pas acheter trop cher l’immédiateté des rapports humains que de la payer par une familiarité un peu vulgaire. La bonne franquette a aussi sa grâce.

Mais gare aux querelles dans ce milieu; leur crudité dégénère aussitôt en grossièreté. Quand on n'est pas ganté, les ongles paraissent vite. C’est alors qu’on mesure la valeur de la politesse, de la dignité, de la réserve. De même le burlesque allemand est insupportablement bas. Le naturel étant déjà terre à terre, il est évident qu’à descendre un étage ou deux on doitarriver au trivial, au brutal et à l’ignoble.

Ainsi tout se compense. C’est pourquoi on ne saurait mettre une nation au-dessus d’une autre. Mais avec les individus, il n’en est pas de même; eux peuvent réunir les qualités de plusieurs nations et atténuer les défauts correspectifs. Aussi, sans aimer les défauts allemands, français, italiens, anglais, genevois par exemple, il y a partout des personnes distinguées que je puis aimer et estimer. On m'a souvent cru ici un entraînement pour l’Allemagne, ce qui est une parfaite erreur; mais je sais ce que vaut l’Allemagne. À Lausanne, on me trouve très genevois, et Dieu sait pourtant si l'esprit genevois est de mon goût.

21 août 1876. — La tendance croissante des penseurs contemporains est de rejeter la liberté, l'immortalité, le théisme. La doctrine de l'Évolution tend à remplacer les autres. Tout ce qui la contrarie, le dualisme, la révélation, la liberté morale, est attaqué énergiquement. Au fond, il y a des méprises diverses. La foi s'appuie sur le mystère, qu’elle n’explique pas mais qu'elle accepte. La science veut constater, contrôler, vérifier, expliquer et n’accepterien sans garantie. — Si la foi pouvait et voulait convenir qu’elle ne sait rien de ce qu'elle croit, la science reconnaitrait plus aisément que l'inconnu est immense et

que l’inconnaissable est plus vaste que l'inconnu.

La foi est une anticipation imaginaire de la connaissance, une explication provisoire ethypothétique, que le sentiment trouve ou accueille, mais qu'il confond avec une vérité prouvée et démontrée. Tantôt la foi est un stimulant de la recherche et par conséquent un moyen de découverte; tantôt elle est un barrage et un obstacle à toute poursuite et à toute innovation. Dans le premier cas, c’est la foi philosophique à la vérité; dans le second cas, c’est la foi ecclésiastique à un dogme, à une formule, à un système. L'une croit à la vérité cachée mais réelle; l’autre croit à la vérité apparente et reçue. C’est par la foi au paradoxe qu'est attaquée la foi orthodoxe. La foi à la science lutte contre la foi religieuse. Ou plutôt deux religions sont aux prises. La Tradition et la Révolution, l’ancien et le nouveau, l'esprit conservateur et l'esprit novateur entrent dans la mêlée.

29 août 1876. — Ma vie n’est pas saine et normale, car elle est livrée à tous les tourbillons intérieurs et ne réalise aucun plan. Je vis non seulement au jour le jour, mais je passe par toutes les manières de voir et de sentir, sans règle fixe, sans dessein arrêté, sans unité de caractère et de conduite. Je ne veux rien, je me laisse flotter

à tous les vents de l'air et à tous les courants de l’onde, comme une feuille morte, qui aurait la propriété de se sentir elle-même. Je ne suis qu’une conscience psychologique, un milieu où se passent des phénomènes que je ne dirige point et que je me contente de noter. Je me regarde vivre, comme on suit un rêve, par curiosité forcée. C’est être une pensée, moins que cela, une perception intérieure, un sphygmomètre enregistreur, ce n’est pas être un homme. Un homme fait de sa vie une œuvre et laisse une œuvre; son activité a un but et devient un travail; ses tendances se classent et se trient, il devient un caractère, un individu, quelqu'un. Toi, tu en restes à l’indétermination, à la virtualité; tu n’es qu’en promesse, qu’en espérance, qu'en perspective. Comme les nuages, tu attends que le vent te pousse, que le soleil te dore, que la chaleur te soulève.

Tu as passé de la morale à la psychologie, de l’activité volontaire et responsable à la passivité méditative, de la vie virile à l'existence végétale; de la vaillance à la rêverie. La société n'étant qu’une arène, tu n’es plus de ce monde, tu n’en parles plus la langue et l’on ne t'y comprend plus.

Chrétiens, Juifs, Musulmans, matérialistes, stoïciens, épicuriens ne savent que faire de toi; les

économistes non plus. Ton quiétisme bouddhique serait expulsé même de nos derniers couventis. Les évolutionnistes te trouveraient aussi un aérolithe, un échantillon baroque et anormal, une monstruosité bouffonne. Le danger de cette bizarrerie, c’est l'isolement absolu. Il ne faut pas rompre avec son temps, car à lui cela est bien égal. Il ne s'embarrasse pas des êtres énigmatiques, et les rejette dédaigneusement parmi les non-valeurs. Pour être de ce monde, il faut servir à quelque chose, avoir forme, figure, poids, couleur, des propriétés constantes, une énergie propre, et entrer dans l’engrenage des passions, des préjugés, des intérêts, des institutions, des services qui constituent la société. Que ferait-on d’un sélénite ou d’un saturnien tombé dans la foule humaine? Il ne pourrait ni marcher, ni parler, ni comprendre et n'aurait rien de mieux à faire qu’à mourir sans retard.

Je m'aperçois très bien que ma culture acquise ne fait pas corps avec moi, que je suis en dedans d’elle et prêt à m'en détacher comme le papillon de sa chrysalide. Le fait d’être un mâle, un Genevois, un Européen, un individu du xix° siècle, ayant appris ceci ou cela n’est qu'un accident de surface. Toute cette particularisation est fortuite, et me semble une enveloppe qui peut tomber sans peine. Je ne sens entre moi et une

AOUT 1876 1 il

forme quelconque de l'être sensible que des distances très franchissables. Je me réveillerais Japonais, femme, fou, enfant, chameau, jovien ou sélénite, que je ne crierais pas à l'impossible. Le temps et l’espace n'existent pas solidement pour moi, et par conséquent toutes les métamorphoses sont faciles. Déjà en 1846, il y a trente ans, j'ai, pendant deux semaines, senti mon corps hors de mon vrai moi, je le regardais avec curiosité, comme une chose étrangère, et le bruit de mes pas sur le plancher me faisait retourner la tête. Il n’y a donc pas adhérence énergique entre mon apparence et ma réalité, entre ma forme et ma substance. Ma monade centrale tolère telle ou telle aggrégation comme son expression provisoire; mais elle ne se fait pas illusion sur la fragilité de cette configuration. Son essence est polymorphique, et par conséquent foncièrement indéterminable, quoi que momentanément déterminée.

Mon individualité c’est de n’en point avoir et de les contenir toutes en puissance, de le sentir, et d’en avoir conscience. Pour me définir, il faut renverser la méthode de la définition, et au lieu de me classer en me spécifiant, me spécifier en me faisant classe, genre, type. Mon individu est de n'être personne, comme Ulysse, mais d’être personnalité non-individuelle, personnalité géné-

rale. Je suis anonyme, parce qu'aucun nom ne me caractériserait. Je suis amorphe, parce que toute forme arrêtée serait une sorte de mensonge. Je ne suis rien (de particulier), parce que je puis être tout (je ne dis pas le tout). — Prends garde aux inconvénients, malheureux sélénite.

Esprit-protée, il faut consentir à rester dans sa chenille, pour être et agir quelque part. Ce qui est nécessité pour les autres, doit être pour toi concession, condescendance, acceptation.

éternel doit devenir historique, l'esprit doit se faire chair, la possibilité doit s’enfermer dans un de ses cas algébriques pour qu’il y ait réalité. Cette incarnation est un abaissement sans doute, c’est une déchéance comparée à l'état divin.

Mais cette déchéance métaphysique est une noblesse morale, puisqu'elle est un sacrifice consenti. Il est peut-être fâcheux que le monde soit; mais une fois l'humanité existant, sa rédemption successive repose sur ce travail séculaire des esprits se résignant à leur captivité et travaillant à l’endroit où les prédécesseurs ont laissé la besogne collective.

Du point de vue moral, tu accepterais l’incarnation, l’abaissement, la détermination, la solidarité, la participation à l’œuvre collective fût-ce en quantité infinitésimale, tu travaillerais par humilité et religion; tu ferais comme tout le

monde, du moins comme les meilleures âmes.

N'est-ce pasle passagedel'Hellénisme à l’Évangile? de l’'Olympe à Gethsémané? du culte de la joie à la religion de la douleur? La poursuite de la beauté se transforme en charité. Le fils de Dieu se fait serviteur, le juste se voue à la croix pour sauver ce qui était perdu, l’heureux accepte la souffrance pour consoler tout ce qui souffre. Le beau paraissait supérieur au sublime; maintenant le sublime paraît plus beau que le beau. Le péché apparaît comme la maladie universelle, et assainir les autres en se purifiant d’abord soimême semble le devoir de tous. Or, le laisseraller, l’indolence, l’apathie, le découragement, l’incurie, sont le contraire de la lutte contre le péché. On s'aperçoit que l’indulgence envers soi-même est une complicité avec le mal, et l’on se dit que l’abdication n’est pas permise, que le bon exemple est un devoir. Si la désespérance n’est pas une révolte, elle est néanmoins une faute, car elle ne fait de bien à personne et elle augmente la somme du mal. Nous sommes tous condamnés à la douleur, à la mutilation et à la mort. Ceux qui ont plus reçu et plus à perdre, doivent aussi l'exemple de la magnanimité.

8 septembre 1876 (huit heures du matin).

— Temps gris, froid, rechigné. Une quinte de

toux me met comme du vinaigre dans les yeux.

Mélancolie.

L’imagination anticipe les maux et les ressent ou les dépeint par avance; cela diminue la surprise quand ils sont là; oui la surprise, mais non la peine. Chose curieuse, on les trouve même cruels de revenir achever leurs blessés ; c’est-àdire qu’on s’en croyait quitte pour la souffrance préalable et imaginaire. Notre imagination a quelque chose du ruminant ; elle digère deux fois ses douleurs. Elle prélibe son calice, puis en savoure la lie. Elle se désole de ce qu’elle va perdre, puis de ce qu’elle a perdu.

Mais chez moi tout cela ne conduit pas à l'effort défensif, à l’action, à la révolte. Tout cela n’est que le rêve à double fond de ma passivité attentive. L'idée d'échapper à mon sort, de faire mon sort ne m’aborde même pas. Je sens à l'orientale; je vois, j'entends rouler le char de la fatalité; sera-ce pour moi? peut-être. Mais la pensée d’arrêter ses roues ou de les éviter me paraît enfantine. L’effort suppose l'espérance ; or je ne sais plus espérer. Le minimum de volonté qui me reste, se dépense en acceptation et résignation.

J'assiste immobile à mon démembrement. Cette inertie bouddhique est la preuve de l’intellectualisme, de la conversion de toutes les forces de l'être en simple conscience réfléchie. La

méditation du zéro sur lui-même, l’évanouissement de tous les phénomènes dans la substance du moi et du moi dans le vide, c’est bien le nirvâna psychologique. Un néant qui s'aperçoit, c'est la pensée pure.

12 septembre 1876. — En toute matière, 1l serait convenable que le critique eût l'esprit de la chose, un peu de compétence et de modestie. Il est vrai que ces qualités gênent et que, pour être tranchant, il vaut mieux s’en passer. Mais l'intelligent qui ne sent pas ses limites manque d'intelligence; le critique qui ne peut se criti- quer n’est pas un vrai critique. Comprendre est quatre fois plus difficile que juger, comprendre c’est entrer objectivement dans les conditions de ce qui est, tandis que juger c’est simplement émettre une opinion individuelle.

Ceci me fait repenser à Edmond Scherer, qui ne s'aperçoit pas toujours de la différence-entre son goût personnel et une sentence impartiale. En poésie et en esthétique, il a quelques opinions préconçues et quelques habitudes irréfléchies, dont il ne sent pas la subjectivité. Ce qui diminue sa supériorité critique, c’est un trait de caractère, la confiance en soi. Un scepticisme tranchant est une singularité curieuse. Je l’explique, comme tant d’autres choses, par la loi d’ironie.

Quand on doute de tout le reste, on ne doute pas de sa sagacité. De même quand la Sainte- Hermandad condamnait au nom du Dieu des miséricordes, elle était impitoyable sans scrupule. Ou quand on a fait vœu de pauvreté pour soi, on est rapace pour son ordre. Rien ne sert de se piquer de quelque vertu, puisque la compensation comique s’en trouve toujours à notre insu quelque part. Nous prêtons toujours à rire. Quel est ton ridicule à toi? Parbleu, d’abonder en maximes dont tu ne suis pas une, de t'épuiser à comprendre la sagesse sans la pratiquer, de préparer toujours le rien, de vivre sans vivre. La contemplation qui n'ose pas être purement contemplative, le renoncement qui ne renonce pas tout à fait, la contradiction chronique, voilà ton fait. Le scepticisme inconséquent, l’irrésolution non convaincue mais incorrigible, la faiblesse qui ne veut pas s’accepter et ne peut se convertir en force, tel est ton malheur. Son aspect comique c’est la capacité de conduire les autres devenant incapacité de se conduire soimême, c’est le rêve de l’infiniment grand arrêté par l’infiniment petit, c’est l'apparence de la parfaite inutilité des dons. Arriver à l’immobilité par l’excès de mouvement, à l’impuissance par l'excès des tentations, au zéro par la pléthore des nombres, c’estétrangement bouffon et tristement

drôle; et la moindre commère peut en faire des gorges chaudes.

Extrêmement subjectif par le sentiment et objectif par la pensée, ton individualité est d’être impersonnel et ton ennui de devoir être individuel. Ta lacune est dans le vouloir, le principe de ton abstention est dans le doute, et le doute provient de l'impossibilité de tout voir jointe à la probité qui repousse le parti pris et la décision arbitraire. En d’autres termes, tu es mal adapté à la condition humaine et tu mourras sans avoir vraiment déballé, parce que ton milieu n’a pu ni t’accommoder, ni s’accommoder de toi.

Ton moi condamné à n'être que lui-même, tandis que son instinct profond est d’être le nonmoi, voilà l’espèce de supplice dont tu ne peux sortir. Il faudrait se borner et cela t'est peut-être impossible, soit parce que ton âme n'y consent pas, soit parce que ton esprit ne saitce qui devrait être choisi. L'indétermination dans la désespérance, c’est le point où se maintient ton être central et que tu retrouves toujours dans ta conscience au-dessous de tes distractions, entreprises et diversions de détail.

Mon âme est un gouffre dont rien n’a jamais satisfait le désir, et que l’extirpation du désir n’a pas encore apaisée. Elle veut pouvoir se donner

tout entière, avec amour, foi, enthousiasme, et aucun objet n’a pu l’absorber ni même lui faire illusion. Cette aspiration immense et confuse est une soif qui ne s’éteint point. On demande sa différence avec la souffrance des réprouvés? C’est que celle-ci est le remords éternel, et que l’autre peut vaguement espérer soit le bonheur soit le néant.

Je ne suis donc ni révolté, ni soumis : nouvelle ambiguïté. L'état inquiet, instable, indéfinissable, anxieux est mon état. L’énigme qui se connaît énigme, le chaos qui s'aperçoit, le désordre qui se sent et ne se débrouille pas, telle est ma situation. Du reste même quand l'intuition a traversé et illuminé l’abîme de son large éclair, la vision s’oublie et se mêle ensuite et l'effort est à recommencer. L'esprit individuel ne réussit pas à se saisir dans son essence, peut-

être parce que son essence est de n'être pas individuel.

19 septembre 1876. — Lecture : Doudan (Mélanges, deux cent cinquante pages dutomel). C’est délicieux! Esprit, grâce, finesse, imagination, pensée, il y a de tout dans ces lettres. Combien je regrette de n’avoir pas connu cet hommelà, qui est le Français sous sa forme exquise, un délicat né sublime (mot de Sainte-Beuve), qui

«se d'été

s’est dérobé au public par un trop vif amour de la perfection, mais a été de son vivant et dans son cercle jugé l’égal des meilleurs. Il ne lui a manqué guère que la dose de matière, de brutalité et d'’ambition nécessaire pour prendre sa place au soleil. Mais apprécié dans la meilleure société de Paris (le monde des de Broglie), il n’a pas cherché autre chose. Il me rappelle Joubert.

20 septembre 1876"{huiït heures du matin).

— Poussé Doudan jusqu’à la cent vingt-neuvième lettre. Il avait quarante-deux ans et crevottait déjà, se plaignant d’un mal de tête perpétuel, craintif et casanier au dernier point. Pourtant il a vécu trente années de plus. Est-ce que ce serait mon avenir? Je ne pense pas. Il faut pour cela le coffre solide et les fonctions végétatives en bon état. Or c’est par les voies respiratoires que je suis entamé. J’ai un crabe dans les bronches. Cela n’épargne pas son homme comme les malaises nerveux.

Un pâle soleil balafre de son rayon matinal le Palais de Justice en face de moi. Ce rayon n'est ni chaud ni lumineux; il sourit comme un vieillard. Ce n’est pas le « sourire gigantesque » que Doudan attribue à Vinet, c’est le sourire de la résignation triste, une éclaircie fugitive et sans conséquence.

(Plus tard). — L'esprit consiste à satisfaire l'esprit d'autrui en lui donnant deux plaisirs à la fois, celui d'entendre une chose et d’en deviner une autre, c’est-à-dire de faire coup double. Ainsi Doudan n’énonce presque jamais directement sa pensée, il la déguise et l'insinue par l'image, l’allusion, l’hyperbole, la litote, l'ironie légère, la colère feinte, l'humilité jouée, la malice aimable. Plus la chose à deviner est différente de celle qui est dite, plus À y a de surprise agréable pour l'interlocuteur ou Île correspondant. Cette manière subtile et charmante de s'exprimer permet de tout enseigner sans pédanterie et de tout oser sans blesser. Elle a quelque chose d’aérien et d’attique, mêlant le sérieux et le badin, la fiction et la vérité, avec une grâce légère que La Fontaine et Alcibiade ne désavoueraient pas. Ce badinage socratique suppose une liberté d’esprit qui surmonte la maladie et la mauvaise humeur. Cet enjouement délicat n'appartient qu'aux natures exquises, dont la supériorité se cache dans la finesse et se révèle par le goût. Quel équilibre de facultés et de culture il réclame ! Quelle distinction il témoigne! Il n'y a peut-être qu’un valétudinaire capable de cette morbidesse de touche, où la pensée virile se marie à la mutinerie féminine. L’excès, s’il ya excès, est peut-être dans l’effémination du sentiment. Doudan ne peut

plus supporter que le parfait, le parfaitement harmonieux, et tout ce qui est rude, âpre, puissant, imprévu, brutal, lui donne des convulsions. Le hardi en tout genre l’agace.Cet Athénien de l’époque romaine a l’épicurisme de l'oreille, de l’œil et de l'esprit. Le pli d’une feuille de rose le ferait tressaillir. Il rappelle cette princesse de contes de fées qui sentait à travers douze matelas la dureté d’une fève glissée dans sa couchette.

Une ombre, un souffle,un rien, tout lui donnait la fièvre.

Ce qui manque à ce douillet, c’est la force, la force créatrice comme la force musculaire. Son cercle n’est pas si large que je le présumais. Le monde classique et la Renaissance, l'horizon de La Fontaine est son horizon. Il est assez dépaysé dans les littératures germaniques ou slaves. Il n’a pas entrevu l’Asie. L’humanité pour lui n’est pas beaucoup plus large que la France. La nature n’est pas pour lui une Bible. Dans la musique et la peinture il est assez exclusif. En philosophie il s’arrête à Kant. (Il est vrai que le volume de sa correspondance ne le conduit que jusqu'en 1843). En résumé, c’est l’homme de goût superfin et ingénieux, mais ce n’est pas un critique entier, ce n’est à plus forte raison pas un poète, ni un philosophe, ni un artiste. C'était un causeur admirable, un épistolaire délicieux, qui aurait pu

devenir un auteur en se concentrant. Attendons le second volume pour reprendre cette impression provisoire et la rectifier. (Il déteste Port-Royal et ne trouve à Vinet que de l'esprit: cela le classe).

(Midi). — Refeuilleté tout le volume, dégusté tout cet atticisme, repensé à cette organisation si originale et si distinguée. Doudan était un psychologue pénétrant et curieux, un scrutateur des aptitudes, un éducateur des intelligences, un homme d’infiniment de goût, d’esprit, de nuance et dedélicatesse; mais sa lacune était dans l’énergie persévérante de la pensée, dans la patience, dans l’exécution. C’était un accoucheur plutôt qu'un géniteur. Îl se contenta toute sa vie de prodiguer les germes féconds, sans les couver et les müûrir. Timidité, désintéressement, paresse, insouciance, l’ont renfermé dans le rôle de conseiller littéraire et de juge du camp, tandis qu'il aurait pu combattre. Mais vais-je le blâmer? Ma foi non. D'abord, ce serait tirer sur mes alliés; ensuite, il a peut-être choisi la bonne part.

Gœæthe n’a-t-il pas fait la remarque générale qu’auprès de tous les hommes célèbres on trouve des individus non arrivés à la célébrité, et que les premiers tenaient pourtant pour leurs égaux ou leurs supérieurs? Descartes, je crois, a dit la même chose. La renommée ne court pas après

ceux qui ont peur d'elle. Elle se moque des amoureux transis et respectueux qui méritent ses faveurs mais ne les arrachent pas. La renommée est une virago qui doit être sollicitée ou même forcée,

Et veut dans son amant un bras qui la fouaille.

Le public ne se donne qu'aux talents hardis et impérieux, aux entreprenants et aux habiles. Il ne croit pas à la modestie, et n’y voit qu’une simagrée de l'impuissance. Conclusion : le Livre d’or ne contient qu’une partie des génies réels; ilne nomme que ceux qui ont fait volontairement l'effraction de la gloire. L'Évangile lui-même, dans un autre sens, dit que l’entrée du ciel est aux audacieux, et que ce sont les violents qui l’emportent.

15 novembre 1876. — Lu la brochure Laveleye!, avec qui je suis d'accord, comme avec tout ce que j'ai lu de cet écrivain, qui m'est sympathique. Sa thèse est que le pur Évangile peut fournir la religion de l'avenir et que l'abolition de tout principe religieux, comme le demande le socialisme actuel, est aussi funeste que la supers-

1, Emile de Laveleye, L’avenir religieux des peuples civilisés, 1876.

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