III
lieu et place du supérieur et du clair, c’est une gageure à rebours du bon sens. On viole la hiérarchie naturelle des choses et on ne la viole pas impunément. Le musicien fabrique une série de peinturessymphoniques, sans aucune liaisonintérieure, vrai chapelet d’énigmes, dont un texte en prose donne seul la clef et constitue la série. C'est de l’art décoratif et plaqué qui se fait illusion sur lui-même. L’usurpation de la musique instrumentale sur la vocale aboutit au ridicule. La seule voixintelligiblequi paraisse dans l’œuvre est le père Lorenzo; son sermon n’a pu être dissous en accords et se chante distinctement. Or la moralité du drame n’est pas le drame, et le drame à été escamoté par le récitatif.
Que de tortillements, pauvre compositeur, pour masquer une véritable impuissance, celle de traduire la passion dans sa langue naturelle. La chasse à la génialité n’est qu’un artifice destiné à duper le public. Ne pouvant atteindre le beau on se torture pour donner le nouveau. Fausse originalité, fausse grandeur, faux génie. Ainsi les croque-notes nous inondent de leurs Caprices, bouillie informe qui doit nous faire illusion sur la vacuité de substance et d'idées. Ainsi la mode nous jette de la poudre aux yeux sur sa stérilité fondamentale. Cet art strapassé, tortillé, ambilieux et tapageur m'est antipathique. La science
qui simule le génie n’est qu’une variante du charlatanisme.
Berlioz est un critique pétillant d'esprit, un musicien savant, ingénieux et inventif, mais il n'a pas les vertus élémentaires de son métier, il croit pouvoir faire le plus quand il ne peut pas faire le moins. C’est un excentrique sans faculté génératrice. Il y a trente ans, à Berlin, j'ai eu la même impression après avoir entendu l'Enfance du Christ, exécutée sous sa direction même. Je ne trouve pas chez lui l’art sain et fécond, la beauté solide et vraie.
Liszt doit être de sa lignée.
9 juin 1877. — Je ne suis pas heureux, cela va sans dire. Je ne suis pas résigné. Je n’ai point la paix. J’alterne entre l’indolence et le souci. Le centre de mon calme est la désespérance. Je n'ai point accepté ce qui me froisse, je ne veux point regarder ce qui menavrerait. Je cacheaux autres, et même j'essaie d'ignorer le renard qui me ronge les entrailles. J’ai l'attitude du stoïcisme, mais je n’en ai ni l’orgueil ni la vigueur. La tristesse incurable est au fond de mon apparente sérénité. Je suis doux envers la destruction, mais j'ai la mort dans l’âme parce que je sens cette vie manquée et que je n’attends pas de revanche. Rien, rien, rien ! /Vada.
IT juin 1877. — Se résigner n’est pas une lâcheté, et si l’on y met de l’enjouement, n’est pas même une humiliation. Les: infirmités, les besoins, les contraintes sont notre lot; mieux vaut y céder en badinant que de se cabrer contre ces misères comme des offenses à notre majesté. Oublier l'irréparable, accepter l’irrémédiable, aller au-devant de l’inévitable est beaucoup plus sage que de se consumer ou de s’aigrir dans une lutte vaine.
2? juillet 1877. — Que la santé est rare chez les gens de lettres ! et cependant que faire sans elle? Littérateur est presque synonyme de souffreteux, valétudinaire, endommagé, malingre, languissant : c’est tant pis pour la littérature. Les délicats, les maladifs, les égrotants, les infirmes, les cacochymes, sont des affaiblis, et les affaiblis pas plus que les énervés ne représentent l'homme normal, qui est l’homme sain, ni la Nature, qui est invulnérable. Le développement moral s’'accommode de la cachexie, qui est une longue épreuve de l’âme ; mais le développement artistique réclame la santé, qui est une beauté, une force, une harmonie, une joie. L’éducation par la douleur fait les bons, elle éveille la poésie, mais les œuvres sainesdoivent être enfantées par la santé. Les mélancoliques, les hypo-
condriaques, les ascètes, les affligés, les éprouvés n’engendrent que des produits sans vitalité. La douleur a du bon en qualité d'accident, elle est funeste quand elle fait le fond de la vie. Il faut l’avoir ressentie et traversée pour être humain, mais il faut être en dehors d’elle, pour être producteur. Il est fâcheux que le médecin soit un malade ; il faut être guéri pour bien juger et attaquer le mal. L'artiste, l'écrivain doivent se sentir en puissance, en verve, en exubérance pour faire du bon ouvrage; or ceci est le contraire de la dépression, de l'abattement, de l’asthénie, de la débilité qui résulte de la tristesse.
3 juillet 1877. — L'âme ne procède que par zigzags et oscillations. La vie intérieure n'est que la résultante de contradictions infinies. Le sentiment est mobile comme les flots ou comme les nuages. Le contemplateur impersonnel, qui ne veut rien faire ni défaire, mais seulement apercevoir et comprendre, est condamné à voir des répétitions sans terme et sans repos, car l'âme qui traverse tous les états, tous les modes, toutes les vibrations et recommence toujours ces métamorphoses inquiètes, revient pourtant à son défaut, à son tic fondamental, comme à son gîte.
Ton défaut à toi, c’est la rêverie tournoyante, qui ne cherche rien et ne mène à rien. Tu te
contentes de prendre note de ce qui s’agite en toi, tu te recueilles sans autre but quelerecueillement, oubliant le passé et l'avenir, esquivant l’action, redoutant tout ce qui engage, engrène, entrave ; c’est-à-dire que tu fais de la méditation un opium, une manière d'étourdissement, un échappatoire à l'obligation, un stratagème inconscient pour éluderles censures de la conscience. Cette rêverie plume en main a l'air d’une recherche de toimême, tandis qu’elle est une fuite de toi-même. Elle est censée te fortifier, tandis qu’ellet’amollit. Elle est un épicuréisme qui joue l’ascétisme, une songerie vague qui simule la pensée. Elle abuse ton être véritable, elle trompe ta faim, mais elle l'aide à franchir le grand désert de la vie. Celui qui n’a pas de foyer, pas d'enfant, pas d’épouse, pas d'intérêt puissant, pas d’illusion de gloire, pas de carrière et d’ambition, celui que rien n’encourage, n’appelle, ne soutient, qui se sent à peu près inutile à la patrie, à la science, à l'Église, à humanité, comment ne chercherait-il pas à s’étourdir? Il ne peut garder un peu de bonne humeur qu’en fermant les yeux sur ce qui lui manque, où qu'en s'amusant à la description de ses misères,
4 juillet 1877. — Mais cette « rêverie tournoyante » a un inconvénient plus grave encore
que ceux que je notais hier. Elle m’a déshabitué de la pensée conséquente, de la construction rationnelle, de la spéculation philosophique. Je ne sais plus dominer tout un sujet, limiter les unes par les autres toutes les idées particulières qu'il renferme, échafauder un cours, un livre, même une leçon ou un article. Le vagabondage à la gitanesque a remplacé l'exploration méthodique ; les plaintes éparses de la harpe éolienne m'ont presque ôté la capacité de composer une symphonie. En un mot, le journal intime m'a nui artistiquementet scientifiquement. II n’estqu’une paresse occupée, et un fantôme d'activité intellectuelle. Sans être lui-même une œuvre, il empêche les autres œuvres, dont il a l'apparence de tenir lieu... Mais quoi? peut-on se faire autre qu’on est? Je ne me suis jamais traité comme moyen ou instrument d'autre chose. Je n'ai point vu en moi une machine à gagner de l'argent, à fabriquer des lois, à écrire des livres. Prendre conscience de la nature humaine a été mon goût le plus ancien et le plus vif : pourquoi le maudire ou le vilipender maintenant, ce goût rare et non pas illégitime ?
15 juillet 1877.— Impression curieuse. Tout me laisse libre, vacant, disponible. Je puis me déterminer dans une direction quelconque et je
n'éprouve aucune impulsion sollicitante. Je suis à l'état neutre d’équilibre et d’indifférence, comme une sphère suspendue au bout d’un fil ou flottant dans l’air immobile. Veux-je partir ou rester, aller au nord ou au midi, travailler ou me distraire? il me semble que tous les partis me sont ouverts... Mais j'oublie que je dois déménager; faire une cure pour ma gorge; et que j'ai pas mal d’autres obligations certaines outre les convenances et utilités à garder en vue. L’indétermination absolue n’est donc qu’une apparence momentanée, tenant à mon insouciance oublieuse et aussi au fait que rien ne me relance et ne me dérange dans ma cellule, que je n'ai ni visites, ni lettres à faire, ni leçons à donner, que je n’attends rien ni personne, et que je puis rêvasser sans que rien me rappelle à l'ordre. Ce loisir pur et complet est si rare dans d’autres existences, que je dois en constater la présence et la douceur. Il représente le minimum de gêne et d’encombrement dont on puisse souhaiter l'avantage, ou le maximum de quiétude et de nonchaloir que l'on puisse traverser et posséder. Il est charmant d’être son maître, et de n’obéir à qui que ce soit, de savourer sa liberté et sa tranquillité. Certainement cette félicité est trop courte, pour être bien nuisible, quoiqu'elle soit épicurienne.
(Sept heures du soir). — Brillant coucher de soleil, effet de lumière hollandais, air limpide, ombres fortes, coloris très vif des feuilles, splendeur humide et presque mélancolique. Les jours ont déjà l’air de se raccourcir. Je ne sais quoi avertit que le temps est court et que l’été s'envole.
Éprouvé aussi le besoin de me renouveler, de changer mon traintrain circulaire d’habitudes quotidiennes, de voir et de faire du nouveau. Je m’apparais comme absurde etencroûtéetenterré, sans nécessité et par pure sottise. Il faut se démomifier, donner de la pâture fraîche à ses yeux et à son imagination; reprendre langue avec les hommes, user de sa liberté. Quand on a des ailes, c’est un péché de ne pas s’en servir; quand on a de l'argent, on doit le dépenser; quand on n'est pas galérien, il faut quitter son banc, laisser la rame pour l’alpenstock, les livres pour la nature, et son trou studieux pour la « foire aux vanités ». Va-t'en feuilleter les paysages du bon Dieu, les choses étrangères, l'humanité vivante. Tu as besoin de regarder, de causer, de voyager, de secouer ton indolence musculaire.
Restaure-toi, récrée-toi. Renouvellement c'est rajeunissement. Ta vie réclame une mue et une révolution, un autre cours d'idées et un rafraichissement nerveux. Toute sorte de choses sont à modifier pour te remettre dans l’état normal.
L'esprit peut donc avoir une fringale subite de changement, et dans cette disposition-là, les choses coutumières, les visages familiers, l’ennuient. Il est comme rassasié et, pour reprendre appétit, appelle d’autres aliments, une autre cuisine.
Même celui qui redoute l’inconnu en a donc besoin dans une certaine mesure; le statu quo absolu est donc contre nature. Le conservatisme immobile, la vie de couvent sont des erreurs. La fixité est saine, à condition qu’elle soit complétée par son contraire. L'art de la vie consiste à marier la continuité et l'innovation, la persistance et le progrès, l'identité et le changement. Imitons le temps qui transforme nos visages, mais graduellement, de façon qu'ils sont les mêmes et deviennent autres. L'existence bien réglée doit combiner, dans son tissu, une ou deux constantes avec trois ou quatre variables. — La satiété momentanée que tu ressens prouve que tu as violé la loi hygiénique et que l’uniformité a eu plus que sa part. Rétablis l'équilibre ; change d'air, d'occupation, de milieu, d'horizon. Tu reviendras ensuite avec plus de plaisir à tes intérêts ordinaires, à ton entourage accoutumé, à ton régime habituel.
Chose bizarre. Ta vie est une des plus monoones qu’on puisse imaginer; tous les mois, loutes
les semaines, tous les jours de la semaine s’y ressemblent. L’accoutumance machinale la gouverne. Il semble donc que la répétition éternelle et l’uniformité journalière ne doivent pas t’effrayer et pourtant l’une des anxiétés que te donne l’idée du mariage, c’est la crainte de la satiété et peut-être de la révolte. Tel qui ne mettra pas le pied dehors pendant des mois, frémit à la pensée d'être condamné pour quelques semaines à la prison ou aux arrêts. Nous voulons théoriquement être libres, c’est-à-dire pouvoir renoncer à notre servage, s’il nous lasse ou nous déplaît. C’est donc l’irréparable qui nous inquiète; être prisonnier, fût-ce dans un paradis, nous est désagréable; la perpétuité de la chaîne, fûüt-ce la chaîne d’or ou la chaîne de fleurs, nous effraie ; engager à l'avance, aliéner notre volonté à toujours, lorsque nous la savons mobile, changeante, indocile, nous paraît une témérité, presque une folie. C’est le serment qui fait peur, parce qu'il affirme et que nous ignorons, et qu'il promet ce qui ne dépend pas de nous, l’indestructibilité de l'amour, l’immuable attachement, l’invariable tendresse. Nous pouvons jurer de mourir pour un drapeau, de rester fidèles à l'honneur, de porter notre croix, parce qu’en le voulant nous pouvons le faire; mais nous ne pouvons pas jurer d'aimer sans fin, parce que nous n’aimons pas à
volonté, et que le sentiment se rit de nos ordres. Même à cette heure, à plus de cinquante ans, je ne me connais pas assez pour présumer de moi dix ou vingt ans à l'avenir, du moins sur des cas particuliers. Je sais bien que j'aimerai toujours la perfection, c’est-à-dire la bonté, la santé, la beauté, la justice, l'harmonie, la vérité, la vertu. Il me semble que j'en pourrais faire le serment. Mais mon idée actuelle de telle chose, mon sentiment actuel sur telle personne seront-ils les mêmes”? Je n’en sais rien.
Comment font les autres? Ils s’abusent de bonne foi; ils disposent étourdiment de l’éternité et s’en remettent à l’avenir du soin de les éclairer sur la validité de leurs promesses et sur la constance de leur nature. Émus, touchés, ils s'engagent pour la vie; ils sont sincères; mais il en est ce qu'il en peut et les serments n’empêchent rien, ni la froideur, ni les regrets, ni les révoltes, ni les haines, ni les fautes, ni les séparations morales. Le serment aggrave les culpabilités, voilà tout. À quoi bon méconnaitre la nature des choses? Une clause subreptice ou déraisonnable est entachée de nullité. On peut affirmer par serment qu’on aime, mais non qu’on aimera. Faites donc promettre et jurer l’honnéteté, la douceur, la patience, la fidélité, la protection, le support, c’est très bien; mais ne faites
pas promettre et jurer l’amour perpétuel, c'est vendre la peau de l'ours, c’est usurper l’avenir, c’est tromper les deux parties, c’est un leurre.
Ne nous engageons qu’à ce qui dépend de nous et qu’à ce qui est juste. Pour l'amour gratuit, pour le pardon, pour la générosité, pour l’héroïisme, nul n’a le droit de les exiger de nous, c’est notre réserve inaliénable.…
17 juillet 1877.— Repassé hier mon La Fontaine. Remarqué ses lacunes. IL n’a ni papillon, ni rose, ni rossignol. Il n'utilise ni la grue, ni la caille, ni le dromadaire, ni le lézard. Il n’a aucun ressouvenir chevaleresque. L'histoire de France date pour lui de Louis XIV. Sa géographie réelle n’a que quelques lieues carrées et n’atteint ni le Rhin ni la Loire, ni les montagnes ni la mer. Il n’invente aucun sujet de fable, et paresseusement prend des thèmes tout faits. Etc. etc. Mais malgré tout cela, quel adorable écrivain, quel peintre, quel observateur, quel comique, quel satirique, quel narrateur! Je ne me lasse pas de le relire, quoique je sache par cœur la moitié de ses fables. C’est le seul de nos auteurs dont le volume puisse tenir lieu de tout le reste et fournir une citation, un à-propos pour toutes les circonstances publiques ou privées, une épigraphe pour toutes les chroniques mensuelles. Pour le vocabulaire,
les tours, les tons, les idiotismes, sa langue est peut-être la plus riche de la belle époque, car elle combine savamment l’archaïsme et le classicisme, le gaulois et le français. Variété, finesse, malice, sensibilité, rapidité, concision, suavité, grâce, gaieté, au besoin noblesse, gravité, grandeur, on trouve tout dans le fabuliste. Et le bonheur des épithètes, et l’adage piquant, et les croquis enlevés, et les audaces inattendues, et le trait qui reste, on ne sait ce qui lui manque, tant il a d’aptitudes diverses.
Que l’on compare son Bûcheron et la Mort avec celui de Boïleau (fait après) et l’on mesurera la prodigieuse différence entre l'artiste et le critique qui voulait lui en remontrer. La Fontaine vous donne la vision du pauvre paysan sous la monarchie, Boileau ne fait voir qu’un portefaix en sueur. Le premier est un témoin historique, le second n’est qu'un rimeur d'école. L’un est pittoresque, concret, vivant, pathétique, l’autre est froid, maigre, nu et correct. — Aussi avec La Fontaine, peut-on reconstruire toute la société de son époque, et le bonhomme champenois avec ses bêtes se trouve être le seul Homère de la France. Il a autant de portraits humains que La Bruyère, et Molière n’est pas plus comique que lui.
Son côté vulnérable quel est-il? C’est peut-
être un épicuréisme assez peu idéal, et c’est par là sans doute que La Fontaine est antipathique à Lamartine. La fibre religieuse est étrangère à sa lyre, il n’a pas l’air d’avoir connu le christianisme ni les sublimes tragédies de l’âme. Horace est son prophète, et Ninon son Égérie. La bonne nature est sa déesse, et Montaigne son Évangile. En d’autres termes, son horizon est celui de la Renaissance, et il n’a jamais entendu parler de Bossuet et de Fénelon, du Pape et de l'Église gallicane. Cet ilot païen en pleine société catholique est bien curieux. Ce paganisme est d’une parfaite naïveté. Du reste Rabelais, Molière, Saint-Évremond sont bien plus païens que Voltaire; il semble que pour le Français tout à fait français le christianisme n’est qu'un placage conventionnel, un costume qui n’adhère pas à la peau, et a fortiori n’a rien à faire avec le cœur, avec l’homme central, avec la nature profonde. Ce dédoublement est visible dans Chateaubriand; ilest commun en Italie. C’est l'effet des religions politiques : le prêtre s’y sépare du laïque, le croyant de l'homme et le culte de la sincérité. La fabrication des consciences artificielles est un des résultats du romanisme, d’Azeglio l’a fait remarquer. — Dans ce cas, l'artiste fait bien d'ignorer une religion qui n’est qu'un domino, el de rester dans la religion naturelle. La grimace
dévote est l'inverse de la poésie, comme de la beauté. Rien n’est laid comme un capucin, rien n’est répulsif comme un Tartufe, rien n’est désagréable comme la fiction hypocrite. Un paganisme franc et honnête vaut beaucoup mieux.
J'incline à croire que la simagrée traditionnelle, c'est-à-dire la duplicité demi-volontaire dela conscience est la plaie séculaire et millénaire de la chrétienté. L'homme naturel y porte la cocarde de la crucifixion et ne crucifie que la bonne foi. On affecte et l’on professe une religion, mais on vit d'après un autre principe. Le Dieu réel est tout autre que le Dieu officiel. La fraude remplit la grande politique, elle remplit la conduite privée des fidèles. Le culte universel est celui des apparences. — Je préfère La Fontaine, quoique l'hypocrisie soit «un hommage rendu par le vice à la vertu ». Cette éternelle fiction a dégradé l’occidental. Neuf fois sur dix, les chrétiens sont des fourbes si on les compare à des musulmans, des fourbes de piété, des comédiens de religion.
(Onze heures du soir). — Lecture : Madame de Souza (Adèle de Sénange)... Dans Adèle de Sénange rencontré certain personnage qui a le tic des synonymes. Je me suis dit : Prends garde à Loi, tu penches de ce côté, hic tua resagitur. — Tout en cherchant la nuance juste de ta pensée,
JUIELET 1877 Noir
tu parcours le clavier des synonymes, et très souvent c’est par triades que ta plume procède. Attention! Évite tous les tics, tous les plis, toutes les routinés : ce sont des faiblesses. Il faut se servir indifféremment des coupes 1, 2,3,4ou 5, suivant le sujet et l’occasion. Procéder par le mot unique donne de la vigueur; par le mot double, donne de la clarté, en nommant les deux extrémités de la série; par le mot triple, du complet, en fournissant le commencement, le milieu et la fin de l'idée; par le mot quadruple ou quintuple, donne de la richesse, par l’énumération.
Ton défaut principal étant le tâätonnement, tu recours à la pluralité des locutions qui sont des retouches et des approximations successives; tu y recours du moins dans ce journal écrit d'abondance. Lorsque tu composes, 2 devient plutôt ta catégorie. Il conviendrait de t’exercer au mot unique, c’est-à-dire au trait à main levée, sans repentir. Pour cela il faudrait te guérir de l'hésitation. Tu vois trop de manières de dire; un esprit plus décidé tombe directement sur la note juste. L'expression unique est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clairvoyance. Le somnambule et l'animal ne balancent pas, l'instinct est quasi infaillible. Pour arriver à la touche unique, il faut ne pas douter, et tu doutes toujours.
Quiconque est loup agisse en loup; C’est le plus certain de beaucoup.
Je me demande si, à vouloir revêtir un autre caractère que le mien, j'y gagnerais quelque chose. Ma manière onduleuse née du scrupule a du moins les deux mérites d’être exhaustive et sincère. Quand elle se ferait courte, affirmative, résolue, ne serait-elle pas d'emprunt? — Réponse : aucun style subjectif et uniforme n’est ton affaire. Ta nature est souple, aie le style du sujet. Seulement varie les sujets pour avoir à varier les tons, les tournures, les coupes, les rythmes et l'allure de ton style.
Le journal intime n'étant qu’une méditation réveuse, qu'un soliloque, non gêné par le temps, bat les buissons à l'aventure sans courir à un but. La causerie du moi avec le moi n’est qu'un éclaircissement graduel de la pensée. De là les synonymies, les retours, les reprises, les ondulations. Qui affirme est bref, qui cherche est long, quiconfesse est flexueux, qui songe marche en ligne irrégulière.
J'ai bien le sentiment qu’il n'y à qu’une expression juste, mais pour la trouver je veux choisir entre tout ce qui lui ressemble, et par conséquent mon instinct fait jouer les séries verbales, afin de découvrir la nuance qui traduit le plus
exactement l’idée. C’est même mon idée que je tourne et retourne en tous sens, afin de la mieux connaître, d’en prendre conscience. Au pied de la lettre, je pense plume en main, je me débrouille et me dévide par pure curiosité. Il est clair que la forme de style correspondante à cet amusement ne peut avoir les qualités d'une pensée qui se possède déjà et veut seulement se communiquer aux autres, avec netteté, autorité, rapidité. Le journal observe, dissèque, analyse, contemple, furette, tâtonne; l’article entend faire réfléchir; le livre doit démontrer.
Conclusion. Le journal intime n’est pas une préparation à l’enseignement ni à l’art de la composition. Il n’apprend ni à parler ni à écrire, ni à penser avec suite et méthode. C’est un délassement psychologique, une récréation, une gourmandise, une paresseuse activité, un faux-semblant de travail. — Il pourrait être un livre de compte moral; mais il y a bien des années que ce point de vue disciplinaire m'est devenu étranger. J'essaie de me comprendre, mais je ne me gouverne et ne me gourmande plus sérieusement. Je ne sais plus ce que c’est que l’ascétisme, que l’œuvre de la sanctification quotidienne, que la poursuite acharnée d’un but quelconque.
Je me laisse vivre, sentir, étudier, penser, et Je regarde dans mon âme, comme dans une boîte
à phénomènes, sans rien déranger par l'intervention brutale et pédantesque de mon vouloir. Le découragement a fait mon détachement, le détachement s’est rabattu sur la contemplation. Je puis encore travailler au bonheur et au perfectionnement d’autrui; pour moi, il me semble que je tourne sur moi-même, sans désir, sans progrès, sans objet. Je ne deviens plus, je suis. Je ne demande qu’à être pensant et aimant, et qu'à ne pas souffrir. — Je me suis pour ainsi dire supprimé du nombre des causes efficientes et finales, retranché de la société humaine, rayé de la liste des existences individuelles qui ne comptent que par leurs besoins, leurs efforts, leurs effets, leur action sur les choses ou sur les êtres, en un seul mot par leur volonté.
Suis-je arrivé à être un esprit pur, inaccessible aux tyrannies de la nature ou de l'humanité, audessus de la souffrance ou du plaisir, des larmes et du rire! Hélas non. L'homme serait un dieu s'il pouvait se suffire. Je ne me suis pas proposé d'être un dieu, pas plus que d’être conséquent, insensible, saint ou célèbre. Je ne me suis rien proposé du tout. Je me suis laissé respirér, croître, vivreetrêver. Drôle decorps,.… « monstre incompréhensible! »
21 juillet 1877 (Onze heures du soir). — Nuit
superbe. Firmament étoilé, causerie de Jupiter et de Phæbé en face de mes fenêtres. Effets grandioses de ténèbres et de rayons dans mon préau calviniste : Mantegna, Rembrandt, G. Doré en auraient délecté leurs yeux. Une sonate remontait du gouffre noir, comme une prière de repentir s’échappant du lieu des supplices. Le pittoresque se fondait en poésie, et l'admiration en émotion.
30 juillet 1877.— A. S.' fait sur Renan une remarque assez juste, à propos du volume des Évangiles. I fait ressortir la contradiction entre le goût littéraire de l’artiste qui est fin, personnel et sûr, et les opinions du critique qui sont d'emprunt, vieillies et vacillantes. — Cette hésitation entre le beau et le vrai, entre la poésie et la prose, entre l’art et l’érudition, est en effet caractéristique. Renan goûte vivement la science, mais il est encore plus écrivain, et il sacrifiera, s’il le faut, le dire exact au bien dire. La science est sa matière plutôt que son but; son but, c'est le style. Une belle page a pour lui dix fois plus de prix que la découverte d'un fait ou la rectification d'une date. Et sur ce point, je sens de
1. Article d’Auguste Sabatier, dans le Journal de Genève du 29 juillet 1877, sur : Ernest Renan, Les Évangiles el la seconde génération chrétienne.
même, car une belle page est belle par une sorte de vérité plus vraie que l'enregistrement de matériaux authentiques. Rousseau était de cet avis. Un chroniqueur peut trouver à raturer Tacite, mais Tacite survit à tous les chroniqueurs. Je sais bien que la tentation esthétique est la tentation française; j'en ai souvent gémi. Néanmoins, si je désirais quelque chose, ce serait d’être un écrivain, un grand écrivain. Laisser un monument ære perennius, un ouvrage indestructible, qui fasse penser, sentir, rêver, à travers une suite de générations, cette gloire serait la seule qui me ferait envie, si je n’étais sevré même de cette envie. Ce livre serait mon ambition, si l'ambition n'était vanité, et vanité des vanités.
(Plus tard). — Malgré les siècles révolus, l'esprit seul s’est dégagé en Germanie, la statue n'est pas sortie de sa gaîne, et de la tête ellemême le front seul s’est modelé. L'Allemand est barbare depuis les pommettes jusqu’à la plante des pieds. Le faune remonte en lui jusqu'aux oreilles exclusivement. — I] n’y a qu'à regarder le masque de ses grands hommes actuels, de Bismarck,de Moltke oude l’empereur Guillaume, Pour reconnaître une argile grossièrement pétrie, une race forte mais épaisse, calculatrice mais rude. Esthétiquement, ils font souffrir, et du côté
des femmes comme du côté des hommes, on est aussi imparfait d'apparence, d’allure, de forme, de manifestation. On manque également degrâce, de distinction, de noblesse, de dignité, de beauté. La vulgarité germanique est dix fois vulgaire, la corruption germanique, le chantage allemand dix fois plus laids qu'ailleurs. Ils sont condamnés à être honnêtes, solides, sérieux, sous peine de n'avoir plus rien, ressemblant en ceci à la femme qui perd tout en perdant sa pudeur.
Dans mes jeunes années, les vilains côtés de l'Allemagne m’échappaient. Je les couvrais de ma sympathie et les submergeais dans ma bienveillance. Je n’en peux plus dire autant à cette heure. J'aime beaucoup d’Allemands et beaucoup de choses en Allemagne; mais je n’ai aucun bandeau sur les yeux, et les défectuosités me sont aussi désagréables qu'à personne.
Bains d’Ems, 9 août 1877 (soir). — La justice consiste à reconnaître le droit des autres, le droit réciproque, mutuel, équivalent, des autres nations, des peuples, des sociétés, le droit de l'humanité. Ne serait-ce pas les petits peuples qui peuvent le mieux élaborer les notions de justice internationale? Les gros ont tous les appétits plus violents et les intérêts plus passionnés. Ils sont les analogues des grands
carnassiers. La justice suppose la noblesse de l'âme et le désintéressement. — Une fédéraüon de petits peuples libres, qui ne demandent que l'indépendance, semble la patrie naturelle des idées historiques plus humaines, le sol des théories épurées de civilisation. Un Anglais, un Allemand, un Français, un Russe, un Américain a toujours une arrière-pensée sur la suprématie, l’hégémonie de sa nation. A son insu, il veut la gloire de son peuple et croit à sa supériorité. Un Hollandais, un Danois, un Suisse échappent à cette tentation et à cette illusion. Ce n’est pas eux qui voudraient américaniser, franciser, germaniser, russifier l’Europe. D'avance ils sentent l'avantage et le droit de la diversité. Is sont plus affranchis des préjugés de nationalité, de race, de confession, de langage. Et le Suisse a peutêtre encore la position la plus privilégiée, car sa patrie parle quatre langues, a trois religions, et vingt-cinq communautés politiques. Il sait donc mieux à quelles conditions on s'allie et l’on vit en commun, sans se fouler trop les uns les autres.
Ilest vrai que le triomphe grandissant du darwinisme, c’est-à-dire du matérialisme, ou de la -force en philosophie, menace la notion de justice. Mais celle-ci aura son tour. La loi humaine supérieure ne peut être empruntée à l’animalité. Or la justice, c’est le droit au maximum d'indépen-
dance individuelle compatible avec la même liberté pour autrui : en d’autres termes, c’est le respect de l’homme, du mineur, de l'adulte, du faible, du petit, et des collectivités humaines, les associations, les états, les nationalités; c’est la garantie accordée à tous les groupements spontanés ou réfléchis, qui peuvent accroître la somme du bien et satisfaire le vœu des êtres personnels. — L'exploitation des uns par les autres blesse la justice. Le droit du plus fort n’est donc pas un droit, mais un simple fait qui n’a de droit qu’aussi longtemps qu'il n’y a pas protestation ni résistance. Il ressemble au froid, à la nuit, à la pesanteur qui s'imposent jusqu’à ce que l'on ait trouvé le chauffage, l'éclairage, la mécanique. Toute l’industrie humaine est une émancipation de la nature brute; les progrès de la justice sont de même la série des reculades subies par la tyrannie du plus fort. La médecine consiste à vaincre la maladie, et le bien consiste à vaincre les férocités aveugles et les appétits effrénés de la bête humaine. Je vois donc toujours la même loi : la libération croissante de l'individu, l'ascension de l'être vers la vie, vers le bonheur, vers la justice, vers la sagesse. La gloutonnerie avide est le point de départ, la générosité intelligente le point d'arrivée. La chenille doit devenir papillon, et le poupon un sage et un juste.
Bains d'Ems, 11 août 1877. — Toute la société au salon à chanté en chœur la Loreley et quelques autres mélodies populaires. Ce qui, dans nos pays, ne se fait que pour le culte, se fait aussi en Allemagne pour la poésie et pour la musique. Les voix se mélent, sans familiarité immodeste. L'art partage le privilège de la religion. Ceci n’est ni français, ni anglais, et, je crois, pas même italien. Cet esprit de dévotion artistique, de collaboration anonyme, de communion désintéressée dans l'harmonie est germanique; il fait contrepoids à certaines pesanteurs prosaïques de la race, qui est sentimentale, mais aussi sensuelle.
Ems, 13 août 1877.— Je crois que c'est Schopenhauer et Hartmann qui ont le plus crûment dévoilé l'escamotage de la Nature, et toutes les ruses dont la sexualité enlace les individus. Le pessimisme échappe à cette tyrannie frauduleuse du penchant érotique. Qui trompe-t-on ici?
L'amour a l'instinct du suicide, caril pousse aux caresses, et la caresse suprême le tue ; et, si elle est refusée, elle tue l’'amoureux. C’est donc une flamme qui a besoin de brûler, c’est-à-dire de détruire son aliment, c’est-à-dire de s’annuler elle-même. — La sagesse consiste à changer l'incendie d’un jour en lumière et en foyer
continuel, c’est-à-dire à faire vie qui dure avec l'amour; car le cœur glacé ou embrasé détruisent également l'homme...
Ems, 14 août 1877.— Qu'est-ce qu'un homme bien élevé? Celui qui connaît et pratique tous les menus devoirs de la politesse. Il a de l'usage, du savoir-vivre, des formes, des manières, des procédés; il sait varier les égards, parce qu'il devine toutes les convenances. Il entre, il sort, il salue, il demande, il répond, il paie, il réclame, iloffre, autrement que l’individu commun et vulgaire. Ses attitudes, son silence, sa façon de s’asseoir ou de manger indiquent l’habitude de la bonne compagnie. Le principe de ces effets innombrables et divers, c’est le respect de soimême et des autres, manifesté avec toutes les nuances possibles, suivant les circonstances et les personnes.
Qu'est-ce qu’un esprit cultivé? C'est celui qui a traversé un grand nombre d’apprentissages de la réflexion, et qui peut regarder d'un grand nombre de points de vue. La culture est proportionnelle à la quantité des catégories dont disposeuneintelligence. Plus on aen soi de manières d’être possibles, de modes, de moules, de formes, de méthodes, de ressources acquises, plus on est cultivé. L'homme cultivé comprend beaucoup de
choses, mais il n’est pas nécessairementinventif, ingénieux, spirituel. Il est seulement exercé, réceptif, ouvert. Ses dons premiers peuvent être médiocres, mais il les a fait valoir par le travail. — Une demi-culture peut gâter le naturel (et c’est le cas de tous les bourgeois, philistins, parvenus, cuistres et pédants de l’univers); mais un heureux naturel complètement cultivé, donne le vrai dilettante, l'amateur judicieux, le connaisseur éclairé, le public que se désire à lui-même tout artiste et tout écrivain. — La culture purement scientifique ne suffit pas pour faire un esprit cultivé. Il y fautencore la connaissance des hommes, c'est-à-dire la possession de plus d’une langue, le voyage, la littérature. Ce sont les lettres qui cultivent encore le plus; litteræ humaniores.
Un homme instruit n’a pas seulement assoupli et formé ses facultés, mais emmagasiné des connaissances positives. L'homme cultivé peut tout apprendre; l’homme instruit a déjà des provisions accumulées.
Un homme bien élevé, cultivé et instruit est beaucoup plus agréable qu'un érudit qui peut étre un lourdaud, ou qu’un savant spécialiste, dont on ne sait que faire hors de sa spécialité.
Clarens, 23 septembre 1877. — Belle matinée bleuâtre et poétiquement vaporeuse. Erré
une grande heure sur le chemin de Belmont, gracieux belvédère qui reproduit en petit la routeterrasse de Charnex... J’aspire des yeux, des oreilles et du poumon, l’air pur, les sensations de toute espèce, qui montent de ce suave paysage matinal. Nappes de rayons obliques, Dent du Midi, toute blanche, émergeant d’une vaste collerette de vapeurs : pentes boisées et ondulées, lac miroitant et changeant, montagnes d'émeraude et d’améthyste, guipures des noyers, ombres trainantes, vignes mûrissantes, pommes rouges, papillons, quelques couples se rendant à l’église, quelques voiles sur l’eau, les trains discrets avec leur panache de fumée, l'Oasis avec ses roses, ses cyprès et ses saules pleureurs; tout cela dans ce cirque enchanteur borné par les Pléïades, le Cubly, le Caux, le Sonchoz, l’Arvel, la Dent du Midi et le Grammont. Tout le pays me paraissait un encensoir, et la matinée était une prière. Ïl fait bon ici contempler, vivre, rêver et mourir.
Une légère brise fait onduler la frange de l’auvent de toile rayée qui protège mon balcon. Quelques chants d'oiseaux, un battement de roues, quelques voix de femmes montent à ma chambre ouverte. Mais on sent le repos dominical à je ne sais quel silence plus vaste qui enveloppe ces petits bruits prochains. On a beau dire, ce recueillement a sa beauté, et l’éternelle activité sent
l'esclavage. L'âme veut aussi rentrer en elle, écouter les voix de l’immuable, vivre par sa partie éternelle, échapper au mouvement, éprouver la paix; elle a son besoin dominical. C’est l'heure du culte, c’est la fonction religieuse, c'est la place du divin.
31 octobre 1877.— Est-ce un signe de maturité ou de déclin ? j'éprouve une grande lassitude morale devant l'obligation detenir pied au torrent des publications philosophiques et de rester au niveau; cela m'ennuie même. Ma curiosité des faits nouveaux n’est point épuisée: mais l'éternel raturage et recommencement des idées sur les choses me rassasie et m’oppresse.
Au fond, j'ai comme Schopenhauer peu de goût à professer la philosophie, comme à inculquer la poésie, à enseigner la religion. Ma vocation n’est plus de mon goût et la défiance de moi-même, le doute sur les résultats, l'indifférence, l'indolence, le scepticisme m’y rendent impropre peut-être. L'esprit critique a tout dévoré. D'ailleurs trois mois de distraction m'ont rendu étranger à toute cette modalité de l’être. Je suis devenu littérateur, épicurien, valétudinaire et paresseux. Mon vieux moi n’est plus moi; je me reconnais à peine. Le détachement l’a dépouillé des acquisitions de toute sa vie; il est dévêtu de son être
ancien comme mes os maxillaires sont veufs de leurs dents. Cet état de pénurie intérieure, de misère et de vide, d'incertitude et de nonchalance est une épreuve étrange. Il me semble sortir d’une longue maladie ou même du tombeau; et je demande à mon être actuel : Qui es-tu? que peuxtu? que sais-tu? Je ne me sens aucune volonté, et je flotte comme une simple épave. Faut-il m'effrayer de cette situation anormale? est-ce un état morbide? Il me semble que oui, car ainsi l’on ne peut être utile ni à soi ni aux autres; la carrière virile est terminée; on est un homme usé, fini; l'honneur murmure, la fierté rougit, la conscience réclame. — Chacun a son devoir particulier, outre le devoir général de faire quelque chose. Tu dois être un professeur sérieux ; tu dois t’'appliquer à quelque travail important; tu dois économiser le reste de tes forces, au lieu de jeter le manche après la cognée. Et quant à ce qui dépend de ton choix, tu dois choisir ce que personne ne fera mieux que toi ou ne peut faire à ta place, ou ne ferait aussi prochainement. Il faut jouer ton jeu et non le jeu d'autrui, jouer avec tes cartes et non avec les cartes qui te manquent, jouer sans délai et non te proposer vaguement de jouer.
Reprends le gouvernement de ta vie, l'administration et l’exploitation de tes jours, la
responsabilité de toi-même, l’activité, la volonté. Règle tes affaires, ton temps, tes occupations, ton délassement, ton travail. Mets fin résolument aux vacances, et à l'oisiveté. Réveille-toi, toi qui dors, et sors d’entre les défunts. Tu n’es pas encore dispensé. Les velléités, le partage, l’insouciance sont à jeter à la porte.
6 novembre 1877 (huit heures et demie du matin). — Je prends mon instinct sur le fait. Les quatre vers qui précèdent! n’ont presque aucun rapportavec l'occasion quiestcenséeles produire. C'est le mot « délaissement » qui a fait partir ma plume, puis un vers en a donné trois autres, et un désagrément imperceptible m'a fait songer à de beaucoup plus grands, et une impression personnelles’est agrandie et généralisée. Les Méandres? sesontfaitsainsi. [Istraduisentmoinsmescircons-
1. Le quatrain auquel Amiel fait allusion termine des réflexions moroses de la veille au soir. Le voici :
Pourquoi de ses ennuis recommencer la gamme?
Ruminer ses chagrins, c’est deux fois en souffrir. À tous délaissements accoutumons notre âme, Sans révolte sachons renoncer et mourir.
Le troisième vers avait été écrit le premier. Plus tard, Amiel a interverti l’ordre du quatrain.
ù 2. Titre qu'Amiel a longtemps pensé donner au recueil de poésies qui paraîtra en 1879, sous le titre de Jour à Jour, Fischbacher, Paris.
tances individuelles qu'ils ne les utilisent. Les impressions passagères deviennent desimples textes à des observations plus hautes ou plus durables. La poésie change tout ce qu’elle touche et même ce qu'elle reflète, d’un rien elle fait quelque chose, car d’un accident elle remonte à la loi, d’un cas particulier au type, du fait à l’idée, du réel à l'idéal. Et cette tendance se constate aussi bien dans un seul vers que dans un poème entier, dans l'expression d’un sentiment tout subjectif que dans celle d’une vue contemplative, dans le récit d’une action ou dans un tableau descriptif. La langue généralise déjà forcément, la poésie incarne des généralisations, vivifie des pensées, c'est-à-dire enfante des réalités d'élite, un monde plus noble et plus choisi que le monde positif. Elle rend aux choses le service que la foi religieuse attend, pour les fidèles, de la résurrection; elle les reproduit plus belles, plus pures, plus grandes, entourées d’une auréole d’immortalité. Le poète est donc le prophète d’un autre mode d'existence, le visionnaire d’une nature et d’une humanité transfigurées, tandis que la prose est la langue de ce monde-ci. Le poète est un habitant de l'Olympe en passage dans l'existence inférieure, c’est Apollon chez Admète, et il est presque vrai au pied de Ja lettre d'appeler la poésie le langage des dieux.