‹ Henri Frederic AmielChapitre 13 sur 25 · HIT · texte numérisé non relu

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L'intelligence d’assimilation anticipe presque toujours l'expérience intime et personnelle. Ainsi nous parlons d'amour bien des années avant de le connaître, et nous croyons le connaître, parce que nous le nommons ou que nous en répétons cequ’en disent les gens ou ce qu’en racontent les livres. Il y a donc des ignorances de plusieurs degrés, et des degrés de connaissance tout illusoires. C’est même l'ennui perpétuel de la société, que ce tournoi avec des verbosités impétueuses et intarissables, qui ont l’air de savoir les choses parce qu'elles en parlent, l'air de croire, de penser, d'aimer, de chercher, tandis que tout cela n'est que bruit vain, apparences, vanité, babil. Le pis est que, l’amour-propre étant derrière ce babil, ces ignorances d'ordinaire sont féroces d'affirmation, ces caquetages se prennent pour des opinions, ces préjugés se posent comme des principes. Les perroquets se tiennent pour des êtres pensants, les imitations se donnent pour des originaux, les fantômes d'idées entendent être traités comme des substances, et la politesse exige qu'onentre danscetteconvention. C’est fastidieux.

Le langage est le véhicule de cette confusion, l'instrument de cette fraudeinconsciente. — Babélisme, psitlacisme : ces maux sont prodigieusement augmentés par l'instruction universelle, par la presse périodique et tous les procédés de

vulgarisation actuellement répandus. Chacun remue des liasses de papier-monnaie, et peu ont palpé l’or. On vit sur les signes, et même sur les signes des signes, et l’on n’a jamais tenu, vérifié, senti, expérimenté les choses. On juge de tout et l’on ne sait rien.

Qu'il y a peu d'êtres originaux, individuels et vrais, qui valent la peine d’être écoutés! Leur vrai moi est englouti dans une atmosphère d’emprunt. Il n'apparaît que dans leur vouloir; là seulement ils sont sincères, par là seulement on entre en contact avec leur nature réelle. Tous les êtres envisagés comme force, comme caractère, valent la peine d’être regardés. Mais combien peu sont autre chose que leurs penchants, autre chose que des animaux vernis simulant par le langage et la station sur deux pieds, une nature supérieure. La présence en eux de la conscience qui proteste contre leur manière d’être et de la raison qui aperçoit souvent la vacuité, l’inanité de leur verbiage, les met seule un peu au-dessus de l’animalité.

Dans le fait, l'immense majorité de notre espèce représente la candidature à l'humanité; pas davantage. Virtuellement nous sommes des hommes, nous pourrions l'être, nous devrions l'être; mais non seulement nous ne sommes pas des anges, nous n’arrivons pas même à réaliser le type de

notre race. Les semblants d'hommes, les copies, les charges, les contrefaçons d'hommes remplissent la terre habitable, peuplent les îles et les continents, les campagnes et les cités. Quand on veut respecter les hommes, il faut oublier ce qu'ils sont et penser à l'idéal qu'ils démentent, mais qu'ils portent caché en eux, à l’homme juste, noble, grand, intelligent, bon, inventif, inspiré, créateur, vrai, loyal, fidèle, sûr, à l’homme supérieur en un mot, à l'exemplaire divin que nous appelons une âme. Les seuls hommes qui méritent le nom d'hommes, ce sont les héros, les génies, les saints, les êtres harmonieux, puissants et complets. Est-ce qu’une lyre fendue et décordée est une lyre? est-ce qu’une épée sans poignée et sans lame est une épée? est-ce qu’un chanteur à la voix fausse est un chanteur? est-ce qu’un cheval à trois pieds est un cheval? Nous ne sommes donc que des échantillons de rebut, de la pacotille, de la friperie et de la maculature, des tessons, des scories, souvent des ébauches à peine dégrossies, en un mot de simples fractions d'hommes.

Peu d'individus méritent d’être écoutés; tous méritent d’être regardés avec une curiosité compatissante et une clairvoyance humble. Ne sommes-nous pas tous des naufragés, des mutilés, des malades, des maniaques, des condamnés

à mort? Que chacun travaille à son perfectionnement et ne blâme que lui-même ; tout ira un peu mieux pour chacun. Quelque impatience que nous procure le prochain et quelque indignation que nous inspire notre race, nous sommes enchaînés ensemble, et les compagnons de chiourme ont tout à perdre aux injures, reproches et récriminations mutuelles. Taisons-nous, aidons-nous, tolérons-nous, et même aimons-nous. À défaut d'enthousiasme ayons de la pitié. Posons le fouet de la satire, le fer rouge de la colère; mieux valent l'huile et le vin du Samaritain secourable. On peut extraire de l'idéal le mépris; il est plus beau d’en tirer la bonté.

(Onze heures du matin). — Le solitaire est lrès mauvais juge de la valeur relative des dons qu’il possède; c’est au marché qu'il l’'apprend. Pour lui, dans son ermitage, ses diamants valent des cailloux. Il est très possible que ce qu'iltient pour bagatelle et bibus ait du prix pour les gens du dehors. Ainsi, pour toi, ces 14.000 pages de Journal te paraissent des ritournelles et des redites, parce que la vie intérieure tourne en cercle. Qui sait si d’autres n’y trouveront pas un attrait plus sérieux, de l'instruction, de l’édification même? L'auteur de l’Africa ne tenait pas à ses petits sonnets amoureux, et ce sont ces

petits sonnets qui ont fait sa gloire. La plupart des célébrités sont peut-être célèbres par autre chose que ce qui leur paraissait le meilleur de leur dot. Le monde a sa mesure, je ne dis pas que ce soit la meilleure, mais historiquement c'est la seule qui serve. — Tu n'as jamais consenti à te regarder avec les yeux du public et de l'opinion et à te subordonner à ce jugement extérieur, parce que c’est le procédé des habiles et des utilitaires. Tu n'as pas voulu t’exploiter comme une mine, comme une usine, comme une forêt, comme un bétail, en cherchant ce qui a cours, ce qui se vend, ce qui réussitsur le marché littéraire ou social. Cette fierté est permise, mais tu l’as poussée un peu loin. Il faut bien se respecter soi-même, mais le parfait dédain pour les préférences courantes, pour le goût public, pour la mode, est une imprudence. On ne sait plus soi-même ce qu'on vaut, et l’on devient de plus en plus timide. On est distancé par tous les béotiens, qui ont du flair et de la ténacité; et c'est dommage après tout...

19 novembre 1877. — Éprouvé aujourd'hui que le texte écrit, les ratures et les variantes hébétaient l'imagination et paralysaient la verve. Quand j'avais cherché longtemps en scribe, le crayon à la main, je me levais et après trois tours

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de chambre, la chose venait librement d’ellemême. La poésie doit être chantée ou dictée; l'effort laborieux de l’homme courbé sur son pupitre l’effarouche et la met en fuite. Quand l'œil est fasciné par les caractères graphiques, l'esprit ne vole plus, et se traîne seulement. Il faut parler sa pensée et chanter ses rêves; l’improvisation et la dictée sont des libératrices du talent. Je m'en aperçois un peu tard.

9 décembre 1877. — Ce soir lu une partie des cariatides de Banville. Je m’efforce en vain d’aimer cette manière d'entendre la poésie. Les Parnassiens sculptent des urnes d’agate et d’onyx, mais que contiennent ces urnes? de la cendre. Ce qui manque là, c’est le sentiment vrai, c’est l'âme, c’est la vie morale, c’est le sérieux, c’est le pathétique, c'est la vie élevée et la sincérité. Le talent est prestigieux, mais le fond est vide. L'imagination veut tout remplacer. On trouve des métaphores, des rimes, de la musique, de la couleur; ce qu’on ne trouve pas, c’est l’homme. Cette poésie superficielle et factice peut enchanter à vingt ans; mais qu’en peut-on faire à cinquante? Banville me fait songer à Pergame, à Alexandrie, aux époques de décadence, où la beauté de la forme cache l’indigence de la pensée et l'épuisement du cœur. — J'éprouve avec

intensité la répugnance que cette école poétique inspire aux braves gens. On dirait qu’elle n’a souci de plaire qu'aux libertins, aux blasés, aux raffinés, aux corrompus, et qu’elle ignore la vie saine, les mœurs régulières, les affections pures, le travail rangé, l'honnêteté et le devoir. Cette bohème élégante ne vaut pas mieux quela bohème crapuleuse. C’est de l’art de courtisane. C’est de la fanfaronnade de vice. C’est une affectation, et parce que c'est une affectation, c’est une école frappée de stérilité. Le lecteur désire dans le poète mieux qu’un saltimbanque de la rime et un pipeur de vers; il veut trouver en lui un peintre de la vie, un contemplateur, un ami, un semblable, un être qui pense, qui aime, qui a de la conscience, de la passion, du repentir, et non unsimplebaladin jonglant avec la volupté. L'école dont le drapeau est l’art pour l'art se juge à ses fruits. Elle dégoûte le lecteur de ses dieux et de son culte, parce que sous ces grands mots apparaît sa parfaite frivolité. Ce pseudo-paganisme n’est qu'une contenance. Il n'empoigne pas l’homme actuel. Il n’est qu’une poussière d’or jetée sur un cadavre.

19 décembre 1877. — Le monde et toi vous vous regardez l’un l’autre avec des yeux étrangers. Il ne te comprend pas, tu ne le comprends

plus. Il n’y a bientôt plus rien de commun entre vous. Ainsi doivent sentir les centenaires, quand tout ce qu'ils ont aimé est descendu au tombeau. C'est là le dessèchement aride, l’ensablement, la pétrification contre laquelle voudrait lutter Gudule!. Elle y voit l’envahissement de la mort. Il est sûr que c’est le contraire de la vie. Je n’éprouve pourtant que très peu de vide, de langueur ou d’ennui. Si c’est le dépérissement, il n’est pas très douloureux; les révoltes de la chair n’y paraissent plus. On dirait plutôt une phtisie paisible de la volonté, un marasme lent de l’âme. — II me semble sortir d’un long évanouissement. Épiménide sortant de sa caverne devait éprouver des impressions analogues.

Deux intensités de contemplation : au premier degré, c’est le monde qui se volatilise et devient un pur songe; au second degré, c'est notre moi qui, à son tour, n’est plus qu'une ombre, le rêve d’un rêve. Fantasmagorie brahmanique.

24 mars 1878. — Un sexe qui préfère la faveur à la justice, la superstition à la sagesse, l'opinion à la connaissance, l'erreur à la vérité, doit être tenu à l'écart des grandes questions et des grandes décisions historiques. Il n’a que les

1 Lun des surnoms par lesquels le Journal désigne Fanny Mercier.

facultés du lieutenant et non celles du général. Il est nul et serait redoutable comme juge, comme législateur, comme révolutionnaire, comme fondateur, commeinventeur. Il convient de l’utiliser pour toute chose, mais de ne lui laisser la direction suprême de rien. Lui accorder la parfaite égalité de fonctions et de droits avec l’autre sexe serait tenir parfaitement en échec l'humanité et la civilisation. Les exceptions apparentes ne prouvent rien. Quelques femmes extraordinaires n’empêchent pas la moyenne d'être l’élément sentimental, passionné, retardataire, routinier, passif, de la société. Le progrès se fait non par elles, mais malgré elles. Le progrès, c’est essentiellement le progrès dans la vérité, et c’est l'homme qui invente, qui trouve, qui découvre, innove, entreprend, essaie, l’homme qui crée et conquiert. Cuique suum. Le mâle a bien des faiblesses et bien des torts; mais tout serait pire s’il cessait d’être le maître. La gynécocratie a dû être une triste époque et son retour n’est pas à désirer. La seule effémination d’une race est déjà sa décadence.

Il sera curieux que l’ère démocratique finisse par l'émancipation totale des femmes, qui mettra fin aux habitudes de la démocratie. Les femmes ont toutes le faible aristocratique, elles détestent la vulgarité et l'égalité; leur goût est pour la

distinction, pour la faveur arbitraire, pour l'inégalité des mérites. Leur premier soin sera d’arranger une bonne tyrannie à leur goût, la dictature du prêtre et de l'artiste. La revanche sera drôle.

Le libéralisme en politiqne et en religion, est la dernière chose qu’aimeront et pratiqueront les femmes. Le respect pour la science est l’antipode de leur penchant.

25 mars 1878. — La tendance féminine est l'assimilation rapide et usurpatrice. On convertit carrément les réminiscences en trouvailles personnelles. On croit que c’est arrivé... Le besoin critique d'indiquer ses sources, de reconnaître ses emprunts, de citer ses prêteurs, de faire aux autres leur droit, n’est pas proprement féminin. L’écho prétend à l’originalité. Le petit élément additionnel de recombinaison se pose comme légal de la création-mère. Le talent d'élève se tient pour l'équivalent du génie magistral. Et cette illusion a sa bonne foi, ou du moins elle se garde de tout examen de conscience, qui pourrait l’inquiéter. On ne veut pas faire la différence entre enfanter et engendrer, entre exploiter et inventer, entre la puissance d'imitation etcelle d'innovation. La lune qui reflète s’imagine aussi être une lumière par elle-même, et se figure 1n

petlo être un petit soleil. L’avidité réceptive et la facilité reproductive ne sont pourtant que des qualités secondaires de l’intelligence. Le mâle seul travaille sur les choses et fait du neuf. L’esprit féminin pompe les idées de l’homme et se figure les avoir extraites de la nature elle-même. Ce larcin perpétuel et inavoué est la comédie des époques de culture. Les dames représentent assez bien les argentiers qui font arriver dans leurs coffres les écus produits par le travail incessant des autres hommes et qui estiment être les supérieurs de ceux qui apportent, parce que ce sont eux qui emportent. — Les frelons de la ruche intellectuelle se moquent des abeilles qui fabriquent le miel et se croient mieux que des collaborateurs.

L'imaginative n’est pas tout à fait l’imagination. La femme ne produit pas les idées fécondes, mais elle trouve les détails, elle agence, polit, finit, perfectionne, elle voit les négligences, elle embellit les dehors. Elle représente l'adresse et le goût, la finesse et le soin. En un mot, une œuvre bien faite doit être créée et dégrossie par l'homme, achevée par la femme. A l’un l’architecture, à l’autre la toilette. Les chefs-d'œuvre supposent en effet le génie et le talent, l’un fournissant l’étoffe et les proportions, l’autre éliminant les bavures et les défauts. Et les œuvres

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plus humbles ne supposent pas moins le concert de deux forces, qui sont bien toutes deux chez l'artiste, mais dont l’une prédomine d'ordinaire dans l’un des sexes. — Aussi, suis-je très heureux et très favorisé de revoir à deux tout ce que je fais depuis quelques années. Cet auxiliaire et ce contrôle m'est très utile sans parler du grand avantage d’avoir, au lieu d’une simple copiste, un secrétaire intelligent, sympathique et zélé”.

1 En février 1879, Amiel, depuis plusieurs années visiteur familier des dames Benoît, deviendra leur hôte régulier, leur pensionnaire, au numéro 13 de la rue Verdaine. M" Valentine Benoît, déjà connue dans la Suisse Romande par des nouvelles et des comédies enfantines, publiées sous le pseudonyme de Berthe Vadier, avait trouvé dans Amiel un guide et un censeur littéraire, un maître en poésie. Cette amitié précieuse, faite de bonne grâce, d’enjouement, de mutuelle sollicitude et d’admiration pour la poésie et Part, adoucit l'inquiétude et les maux croissants de l’auteur du Journal intime, qui marquait le vrai caractère de cette relation en appelant Berthe Vadier «ma filleule ».— « Elle est ma néophyte, mon élève, mon initiée » (9 septembre 1880). — « Longues causeries à propos de chaque page de nos lectures en commun, lectures bibliques, scientifiques ou littéraires. Ma filleule récolte ce que tant d’autres ont passionnément désiré, mais aussi elle a eu le courage de le rendre possible, en me faisant un nid et un abri pour la santé et pour la maladie, pour le travail et la récréation. En outre, elle ne cherche qu’à me comprendre et à me complaire.. La maman à son tour est toute maternelle En un mot, ce n’est pas une pension où je me trouve bien, c’est une famille qui reporte sur moi la sollicitude dont elle a entouré le frère et le père aujourd’hui défunts. Voilà pourquoi l’état de maladie est ici une douceur et non un effroi » (11 septembre 1880). Et les derniers mots tracés par la main d’Amiel en son Journal seront encore un témoignage de reconnaissance à cette amitié domestique et littéraire, si ingénieusement dévouée.

27 mars 1878 (minuit). — Continué Rousseau’ (Correspondance; Origine de l'inégalité, et polémique y relative). Qu'il est difficile de s’arrêter à un jugement définitif sur un homme qui a provoqué et autorisé toutes les antipathies, et dont la vie dément les principes, dont la devise et le talent se contredisent, etc., etc. Chaque Jour je passe par les impressions opposées, et le prends alternativement en mésestime ou en admiration. La disparate entre le talent et le caractère, entre les mœurs et la pensée, entre l'homme et l’auteur donne des sensations douloureuses. Un être énigmatique et discord fait peine à regarder. — Conscience peu délicate et immense orgueil; talent de feu et goût pour la pose; désharmonie en tout, sur tout. Gouverné par l'impression et l'imagination; la pensée au service de la passion. Peut-être victime d’une ambiguïté, celle qui est au fond de sa vie et de ses livres : la Nature. La nature humaine estelle le penchant, l'appétit, l'instinct? — Paradoxal, revêche à tous les préjugés; réfractaire, explosible; ennemi de toute contrainte; tenant

! En relisant dans les premiers mois de 1878 la plus grande partie des œuvres de J. J. Rousseau, Amiel se préparait à écrire la conférence qu’il devait prononcer à l’occasion des fêtes du centenaire du Citoyen de Genève, en juillet de cette année, et qui fut publiée dans le recueil : J. J. Rousseau Jugé par les Genevois d'au jourd’hui (Sandoz, Genève et Paris, 1879).

une gageure toute sa vie. Spécimen à l'appui du système de Schopenhauer, comme quoi l'intelligence est l’esclave sans le savoir de la volonté inconsciente, de l’élan aveugle et irréfléchi. Épicurien qui fait le stoïque; voluptueux jouant l’austère; c’est l'imagination qui est le centre de son être. Ce sont toujours les autres (et la société au besoin) qui ont tort. Lui, il est le seul ayant raison, le seul bon, le seul juste, et la trompette du jugement dernier peut sonner... on sait le reste. Antipode de la psychologie chrétienne. Ni humilité, ni pénitence, ni conversion, ni sanctification. L'homme naturel fait l’apothéose de l'homme naturel; le pécheur tire de son péché la preuve qu'il est le meilleur des hommes. Tout à l'inverse du publicain, c’est sur le dos des autres qu’il fait pénitence. Quand il confesse une faute, c’est le prochain ou ce sont les circonstances qui en sont la cause première; il est donc la victime et non le coupable. Une fausse notion du mal et du péché, notion due à la résistance du moi à toute humiliation, est donc l’axe de sa vie, l'origine de toutes ses erreurs. Son moi n’a jamais su se renoncer, se mortifier, se crucifier. Le phénomène de la nouvelle naissance lui est resté inconnu. Il s’est aimé, approuvé, indulgé jusqu’à la fin. Il a repoussé avec indignation d’abord les inculpations injustes de ses contemporains,

puis les reproches justes de sa conscience. Il a voulu entortiller sa conscience elle-même, et jusqu’à la sévérité divine, par la magie de son plaidoyer.— Ce n’est pas un sage qui cherche le vrai, c’est un puissant avocat qui veut gagner sa cause. Il n’a que l’air d’un philosophe, au fond, c’est un orateur, qui sait s’enthousiasmer pour sa thèse et qui mettant le sophisme au service de sa passion n’est momentanément plus sophiste car il s’abuse lui-même. Telle est la merveille dangereuse de l'imagination. Elle arrive à se faire illusion de bonne foi.

14 avril 1878. — Peut-être le besoin de penser par soi-même et de remonter aux principes n'est-il tout à fait propre qu’à l’esprit germanique. Les Slaves et les Latins sont volontiers dominés par la sagesse collective, par la tradition, l’usage, la coutume, le préjugé, la mode; ou bien ils les brisent en esclaves révoltés, sans percevoir d'eux-mêmes la loi inhérente aux choses, la règle vraie, non écrite, non arbitraire, non imposée. L’Allemand désire toucher la Nature; le Français, l'Espagnol, le Russe, s’arrétent à la convention. C’est toujours la vieille querelle des philosophes grecs: Sése: 4 pèe:? La racine du problème est dans la question du rapport de Dieu et du monde. Immanence ou transcendance,

cela décide de proche en proche de la signification de tout le reste. Si l'esprit est en dehors des choses, il n’a pas à se conformer à elles. Si l’esprit est destitué de vérité, il doit la recevoir des révélateurs. Voilà la pensée méprisant la Nature et assujettie à l'Église, voilà le monde latin.

22 avril 1878. — Lettre de la cousine Julie.

Ces bonnes parentes âgées sont difficiles à satisfaire par les gens occupés. Plainte si l’on n’écrit pas. Plainte si l’on écrit brièvement. Plainte si l'on fait le tableau de ses occupations et préoccupations, et qu'on veuille les mettre au courant. Au lieu de se réjouir qu'on travaille et d'entrer dans les circonstances, plainte et presque reproche. Elles ne peuvent et même ne veulent pas comprendre la vie des hommes, surtout des hommes d'étude. Ces ermites de la rêverie sont effarouchées par le monde, dépaysées dans l’action. Ces poules ingénues regardent toujours avec la stupeur de l’épouvante les êtres qu’elles ont connus dans l’œuf, et s’exclament de voirles uns tenterles espaces de l’air, les autres voguer sur les plaines de l’eau. Malheureux aigles! malheureux cygnes! malheureux canards! malheureux canaris ! osezvous bien quitter le gîte et la basse-cour, téméraires?— Ceslamentationssont un peufatigantes, et ces remontrances quelque peu burlesques.

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Mais quoi ! On ne change plus à soixante-dix ans, et une pieuse bonne âme de dame villageoïise, à demi aveugle, ne peut plus élargir son point de vue, ni se figurer les existences sans rapport avec la sienne.

Par quel point ces âmes qu’enveloppent les minuties de la vie quotidienne se rattachent-elles à l'idéal? Par les aspirations religieuses. La foi est leur planche de salut. Elles connaissent la vie supérieure, leur âme a soif du ciel. Elles ignorent les cent mille particularités géographiques de l’Europe, mais elles n’ignorent pas l’Europe. Toutes leurs opinions sont imparfaites, mais leur expérience morale est grande. Leur pensée est pleine de ténèbres, mais leur âme est pleine de jour. On ne peut parler avec elles des choses de la terre, mais elles sont mûres pour les choses du cœur. Si elles ne peuvent nous comprendre, c’est à nous d’aller à leurs devants, de parler leur langue, d’entrer dans leur sphère d'idées, dans leur mode de sentir. Il faut les aborder par leur grand côté, et pour leur témoigner plus de respect, leur faire ouvrir l’écrin de leurs plus chères pensées. Quand les feuilles de la vigne se rident et se sèchent, la grappe est plus sucrée et plus vermeille. Il y a toujours quelque pépite d’or au fond de toute vieillesse honorable. Essayons de la mettre en lumière et donnons-lui l’occasion de

se montrer aux regards affectueux. Cela est possible.

19 mai 1878. — La critique est-elle une science? oui, dans un sens, puisqu'on peul dresser le catalogue de ses conditions préalables et de ses exercices préliminaires; mais elle est surtout un don, un tact, un flair, une intuition, un instinct, et, dans ce sens, elle ne s’enseigne pas et ne se démontre pas, elle est un art. Le génie critique, c’est l'aptitude à discerner le vrai sous les apparences et dans les imbroglio qui le dérobent; à le découvrir malgré les erreurs du témoignage, les fraudes de la tradition, la poussière des temps, la perte ou l’altération des textes. C’est la sagacité chasseresse que rien n’abuse longtemps et qu'aucun stratagème ne dépiste.

C’est le talent du juge d'instruction qui sait interroger les circonstances, et faire jaillir un secret inconnu de la prison de mille mensonges. Le vrai critique sait tout comprendre, mais il ne consent à être la dupe de rien, et ne fait à aucune convention le sacrifice de son devoir, qui est de trouver et de dire le vrai. — Avec les vivants, avec les institutions présentes, avec tout ce qui est vindicatif, armé, menaçant, irritable, il peut être obligé à des égards et à des prudences, à des attentions et à des sourdines qui le vexent; mais

il veut voir clair, s’il n'ose ou ne peut faire voir clair. Les affectations, les poses, les masques, les charlatanismes, les boniments, les supercheries l'ont en aversion. Il doit être pour le faux comme la voix redoutée et légendaire qui fait dire aux roseaux : \,

Midas, le roi Midas a des oreilles d’âne.

O le critique ouvert et indulgent mais incorruptible et infaillible, l'Eaque de la littérature, sans faiblesse et sans humeur, où est-il? combien y en a-t-il? lequel a pris la devise de Jean- Jacques : Vitam impendere vero? Hélas!

20 mai 1878. — L'érudition suffisante, la culture générale, la probité absolue, la rectitude du coup d'œil, la sympathie humaine, la capacité technique, que de choses sont indispensables au critique, sans parler de la grâce, de la délicatesse, du savoir-vivre, du trait.

L'esprit bien rarement arrive à la justesse.

Le critique parfait n’existe pas. Contentons-

nous du critique passable, c’est-à-dire éclairé et honnête.

20 juin 1878 (neuf heures du matin). — Avec quelle effrayante rapidité mon travail et ma pensée me deviennent étrangers et inconnus! je viens d’en avoir la preuve. J'avais à faire la liste des questions d’examen et j'ai eu grand’peine à retrouver les cours eux-mêmes, et les sujets traités; tout au plus si avec mes plans détaillés je me suis tiré d'affaire. Je perdrais mes jambes et ma tête, s'ils n'étaient pas chevillés à moi. On pourrait me voler mes notes ou les embrouiller, mes vingt-neuf ans de professorat seraient à recommencer. Cette nullité de cohésion et d’appropriation est une grande misère; je rentre chaque jour dans le dénûment et le dépouillement initial. Je n’ai que la nue-propriété, l'investiture imaginaire de mes connaissances; je suis pauvre et vide. Mon étude sur Rousseau ne sera pas terminée que les vingt mille pages lues à cette intention seront effacées de ma mémoire; je sens que mon esprit est comme les glaciers qui rejettent de leur sein, les terres, les cailloux et les blocs; il exsude tout ce qui lui vient du dehors; il se maintient dans sa pureté formelle. Il veut la flexibilité et répudie la richesse, les matériaux, les faits. La moindre maladie, un choc, une chute feraient du livre de mon intelligence un livre blanc. Probablement que la tendance à m’extérioriser de moi-même, à me

détacher de moi par la critique constante, a produit cette faiblesse de mon esprit à retenir les images, les signes et les choses, tous ces fatras qui constituent l’érudition. La fameuse équation de Fichte : Moi — Moi, devient presque ma formule. Ma pensée est le nirvâna de toute connaissance particulière. L’indifférence pour le provisoire, l'accessoire, l’accidentel, le relatif a fini par produire une demi-impuissance à garder une provision quelconque. Ainsi la lumière ronge les-couleurs.. Halte! il est des maux qu'on augmente en les regardant. Celui-ci est du nombre. La philosophie a évaporé ma faculté mnémonique, en me rendant omnimode et neutre. Elle m'a mis dans la situation d’outre-tombe, où le monde n'est plus pour l’âme qu'un vague souvenir, et où tous les phénomènes se fondent dans leur loi.

15 juillet 1878. — Soulagement. Dès que, plume en main, je médite, cela m’arrache à la souffrance morale; j'oublie les horreurs de la vie pratique, je rentre dans l’état contemplatif. La pensée est presque impersonnelle ; elle ouvre la région du calme. Les monstres mêmes ne sont plus que des curiosités, des images pour celui

qui pense sur eux; il n’est plus sous leur ascendant.

Éd Erria Êt =

20 juillet 1878 (sept heures et demie du matin). — Avantage du style noble; il dissimule la médiocrité des aperçus ou des comparaisons. « Une chaleur de chien » serait assez vulgaire; l’« ardente canicule » devient épique. Or la canicule est le mois où le chien domine, le chien c’est-à-dire Sirius; c’est le mois (du 24 juillet au 24 août) où Sirius se lève et se couche en même temps que le soleil, et comme ce mois est le plus chaud de l'été, le chien en a paru la cause : cum hoc, ergo propter hoc. Le chien tirant la langue exprime la soif; le chien céleste cause la soif. Ainsi procède l'imagination populaire et l'astronomie anoblit tout. Grâce à l'Égypte, une chaleur de chien est devenue du beau style. — Et la règle générale, c’est que le familier devient sublime, en faisant traverser à l'imagination quelque souvenir d’un ordre élevé, historique ou naturel. Exemple : les termes de chasse et d’écurie, jusqu'aux fientes d'animaux, se trouvent du grand style en français, à cause de la chevalerie et de la noblesse qui les ont employés ; les termes de science sont réputés pédants, et les termes de métier censés bas, parce que les gentilshommes ne s’en sont pas servis. Ces répugnances traditionnelles se conservent dans la démocratie et survivent au régime social qui les a engendrées. Ce qu'on appelle le goût consiste

à ne réveiller que des idées consonnantes avec l'effet à obtenir, lesquelles ne dérangent pas l'impression produite et même, si possible, l’augmentent. Le goût trie donc avec soin les couleurs, les sons, les mots, les images, pour éviter les disparates et toutes les rencontres fâcheuses; il multiplie les harmoniques autour de la note fondamentale, les allusions engageantes autour du motif qu'il développe. Le goût, c’est le tact littéraire. — L'orateur, le poète, le compositeur procèdent comme la fleuriste. Il s’agit de créer le bouquet le plus expressif et le plus charmant. Toute œuvre d'art gracieuse est un sélam, et tout sélam veut persuader. Le goût est la méthode instinctive de plaire.

(Soir). — Le D'Z... m'a franchement avoué que l'issue possible de mon mal était la mort par étouffement, etmême par trois causes d’étouffement : l'emphysème, le gonflement du cartilage thyroïde et les viscosités laryngiennes. J’ai trois muets du sérail qui me tiennent le cordon. Ilest difficile que je réchappe à tous les trois.

26 juillet 1878. — Chaque matin je m'’éveille avec le même sentiment d’être usé et fini, de me débattre en vain contre la marée montante qui va m'engloutir. Je dois périr étouffé, et les trois

étouffeurs sont à l'ouvrage, et leur progrès les anime à continuer. L'un comble par en bas la cavité aérienne, l’autre étrangle le soupirail de la respiration, le troisième essaie d'en boucher l’orifice. Le dernier, en outre, par les efforts spasmodiques qu'il m'impose, espère faire éclater quelque conduit à l’intérieur. Il y a quelque chose d’odieux pour l'individu à sentir ainsi les agents de Siva travailler à sa destruction ; dévoré par dedans, il assiste à cet homicide dont il fait les honneurs; c’est contre nature. Cela ressemble à un supplice de l’inquisition.

On ne peut ennuyer les autres de ses gémissements, d’ailleurs inutiles. On ne peut rien entreprendre quand chaque jour amène quelque ennui nouveau. On ne peut même prendre un parti dans une situation confuse et incertaine où l’on prévoit le pis, mais où tout est douteux. A-t-on encore devant soi quelques années ou quelques mois seulement? Y aura-t-il mort lente ou catastrophe accélérée? Et que faire, si je dois garder la chambre ou le lit? J'entends, qui me soignera? où pourrai-je abriter ma fin? Comment supporterai-je les jours et comment les remplirai-je? Comment finir avec calme et dignité? Je ne sais pas. Je fais mal tout ce que je fais pour la première fois; or ici, tout est nouveau; rien n'est préparé, répété, expérimenté; on finit au hasard.

Quelle mortification pour celui qui a trop chéri l'indépendance; il dépend de mille imprévus. Il ignore ce qu'il fera, ce qu’il deviendra; il ne peut rien prévoir. Il voudrait causer de ces choses avec un ami de bon sens et de bon conseil. Mais voici, il n’en trouve point. Il ne veut pas effrayer les deux affections qui lui sont le plus dévouées, et 1l est presque sûr que les autres s’ingénieront seulement à l’étourdir et n’entreront pas dans le vrai de la position.

Et en attendant (en attendant quoi? la santé? la certitude?) les semaines s’écoulent comme l'eau, sa force se consume comme un cierge fumeux. La clairvoyance égale les progrès du mal, mais ne tente pas d'y remédier; il a la paresse fataliste du Musulman et l’irrésolution pure du sceptique sincère. À quoi se décider, quand tous les partis sont mauvais et qu’on tient trop peu à ceci ou à cela? Se contenter du moins mauvais est certainement fort sage; mais c’est un piètre mobile.

Est-on libre de se laisser aller sans résistance à la mort? La conservation de soi-même est-elle un devoir? Devons-nous à ceux qui nous aiment de prolonger le plus possible cette lutte désespérée? Il me semble que oui, mais c’est encore une contrainte. Il faut alors feindre une espérance que l’on n’a pas, cacher l'absolu découra-

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gement que l’on éprouve. Pourquoi pas? Il est généreux à ceux qui succombent de ne pas diminuer l’ardeur de ceux qui bataillent ou qui se réjouissent. Nous sommes tous, du plus au moins, des condamnés à mort.

Un peu plus tôt, un peu plus tard, Ce n’est pas grande différence.

(Plus tard). — Ainsi deux voies parallèles me conduisent au même résulat : la méditation me paralyse, la physiologie me condamne. Mon âme se meurt, mon corps se meurt. De toute façon j'aboutis à la clôture. Laissé à moi-même je me ronge de tristesse; et la médecine me dit aussi : Tu n’iraspas plus loin. Ces deux verdicts semblent indiquer la même chose, c’est que je n'ai plus d'avenir, et que je dois faire mes paquets. Cela paraît absurde à mon incrédulité, qui voudrait y voir un mauvais rêve. L'esprit a beau dire : c'est ainsi, l’assentiment intérieur se refuse. Encore une contradiction. Je n’ai pas la force d'espérer, et je n’ai pas la force de me résigner. Je ne crois plus et je crois encore. Je sens que je suis fini, et je ne puis me figurer que je sois fini. Serait-ce déjà de la folie? Mais non, c’est la nature humaine prise sur le fait; c’est la vie qui est une contradiction réelle, puisqu'elle estune mort incessante

et une résurrection quotidienne, qu’elle affirme etnie, détruit et reconstruit, assemble et disperse, abaisse et relève à la fois. Vivre c’est mourir partiellement et renaître partiellement; c’est persévérer dans ce tourbillon aux deux aspects contraires, c’est être une énigme.

Si le type invisible dessiné par ce double courant, entrant et sortant, si cette forme qui préside à tes métamorphoses a elle-même une valeur générale et originale, qu'importe qu’elle continue son jeu quelques lunes ou quelques soleils de plus. Elle à fait ce qu’elle avait à faire, elle a représenté une certaine combinaison unique, une expression particulière de l'espèce.

Ces types sont des ombres, des mânes. Les siècles paraissent occupés à leur fabrication. La gloire est le témoignage qu’un type a paru aux autres types plus neuf, plus rare, plus beau que les autres. Les hommes vulgaires sont encore des âmes; seulement ils n’ont d'intérêt que pour le Créateur, et pour un tout petit nombre d’individus.

Sentir sa fragilité est bien, mais y être indifférent est une vue plus haute. Mesurer sa misère estutile, mais apercevoir sa raison d’être est plus utile encore. Mener deuil sur soi-même est encore une vanité; on ne doit regretter que ce qui vaut; se regretter soi-même, c’est prouver à son insu

que l'on y attachait de l'importance. En même temps, c’est méconnaître sa véritable valeur. Îl n’est pas urgent de vivre, mais il importe de ne pas déformer son type, de rester fidèle à son idéal, de protéger sa monade contre l’altération et la dégradation. Si cela n’est pas possible, le N irvâna devient désirable. Mais cela est-il impossible? Tu n'as pu réaliser ton rêve; ce n’est pas la question, car notre rêve comprend notre entourage, notre milieu, la société humaine, autant de choses qui ne dépendent pas de nous. Mais ne peux-tu protéger ton type, réaliser ton originalité? Ceci dépend davantage de toi. Tu es probablement un éprouveur psychologue. Dans ce cas, ces 14.800 pages de Journal intime sont un effet de ta vocation. Tu as dialogué avec ton Moi, comme un pommier porte des pommes. Cela n'accroît pas le patrimoine de la science. Mais cela prouve peut-être quelque chose : que la vie intérieure ne doit être qu’un pis aller? que cette variété de cloître ne vaut pas mieux que le cloître? que la désuétude de la volonté ne sert pas à grand’chose dans un monde construit sur le plan de la guerre universelle? que les vertus féminines sont presque nuisibles chez un homme? que la timidité et la mauvaise honte peuvent rendre inutiles les plus beaux dons? que l'irrésolution s’augmente avec les années et que le non-vouloir

prolongé devient l'impuissance du vouloir? Mais ce résultat serait terriblement maigre.

Ton originalité valable quelle est-elle? C’est probablement la flexibilité psychologique qui te permet de comprendre et de reproduire les états d'âme et de conscience les plus divers. Débrouiller les écheveaux difficiles, et dégager des lois imprévues, c'est à cela peut-être que tu devrais désormais te borner, après une longue dispersion de tes recherches. Concentre-toi done dans le rôle d'OEdipe; à peine s’il t'en reste le temps. — Ne t'attache et ne t’attaque plus qu’à des problèmes qui en vaillent la peine et qui ne réclament qu’un minimum d’érudition et de mémoire. Laisse peut-être aussi dormir la construction synthétique, la composition, qui est un casse-tête, et profite de tes dispositions pour l'analyse. Fais ce qui te plaît le plus et ce qui te réussit le mieux; ce sera double profit. Tu t'es usé à faire ce qui convenait aux choses; maintenant n'emploie l'esprit des choses qu’à comprendre tes circonstances, et songe à sauver ce qu'il y a de plus intéressant dans le capharnaüm de tes intuitions et de tes expériences personnelles. On ne survit que par ce qui ne peut être remplacé.

J'aurais voulu ne pas souffrir et me maintenir dans l’impersonnalité de la pensée; c'était ma

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seconde position, une fois perdue la première, celle de l’harmonie affectueuse et réciproque avec un milieu sympathique. — Mais la seconde position est également perdue : la mort du désir ne donne pas le repos.

Vide affreux d’un cœur sans désir.

Peut-on le sentir et survivre ?

Peut-on respirer sans poursuivre Un but, un rêve, un avenir?

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