‹ Henri Frederic AmielChapitre 14 sur 25 · VINET · texte numérisé non relu

VINET

Est-ce qu’une troisième position sera plus tenable? Celle de l'humilité soumise qui se résigne à l’amoindrissement, qui se console de tous ses naufrages et qui consent à cultiver un jardinet sur un îlot, avec ou sans compagne, et le temps qu'il plaira au Maître de la vie. La félicité de la plénitude, l’immobilité du néant, plaisaient mieux à mon orgueil; des deux manières, le Moi était invaincu. Ce qui est le plus difficile, c’est d’accepter la mutilation, l’abaissement, la rentrée dans la poussière et dans la banalité. Le renoncement en bloc a encore je ne sais quoi de majestueux; mais le dépècement est injurieux. L'arrachement poil à poil de sa crinière est insupportable au lion. Être doux devant la mort demande moins d’empire de soi que de rester doux avec les avanies interminables du dépouillement. Loi

d’ironie. Il y a un quart de siècle qu'on me prêche le renoncement, et je crois que je ne m'étais pas encore renoncé, quoique j'eusse renoncé à beaucoup de choses. C’est toujours l’histoire de la Sibylle; on veut le même prix du dernier livre que de tous les autres avant qu'ils fussent brûlés.

II août 1878. — Réfléchi aux difficultés de l’œuvre du démon, je veux dire de la composition et du style. Les exigences sont innombrables, et elles vont par paires qui se contrarient. Chez moi presque toute la force vive est absorbée par les frottements, c’est-à-dire parles réflexions, préoccupations, anxiétés, scrupules, qui viennent à la traverse de l'élan, et paralysent ma verve. Toutes les parties de mon être se tiennent en échec, et visant à l'harmonie arrivent à l’immobilité. Composer, c’est résoudre ce problème bizarre d'agir en somnambule avec les circonspections de l’homme éveillé; de douter sans douter, d’être assuré, joyeux, hardi, dans sa parole, tout en étant partagé, inquiet, anxieux dans son cœur. C'est être couché debout, emporté de sang froid, c’est réaliser l’absurde, stupéfier le bon sens.

Il est évident que ce qui me gêne, c’est la critique intérieure arrivant trop tôt.

AOUT 1878 225 Car se regarder voir peut empêcher de voir.

Tous les scrupules sont de mise quand on délibère, mais dans l’action il faut être de son avis et frapper impétueusement comme une corneille qui abat des noix. Celui qui s’analyse, se querelle et se discute perpétuellement lui-même, détruit son élan. L’hésitation sur la phrase, sur le mot, sur l’idée, sur le fond et sur la forme, tue la verve. La peur ôte la joie, et la joie qui s’éteint glace le talent.

La conscience, la timidité, l’hésitation, le manque de mémoire rendent la composition quasi impossible. La procréation veut plus de fougue et de confiance. Aussi ton style sent la lampe. Il est fait et non pas né. II lui manque le coup d'’aile, la grâce, la gaieté, la félicité, le naturel. Une pratique soutenue de l’art d'écrire eût augmenté ta souplesse; mais tu n’as Jamais eu la bonne méthode, celle qui parle son discours avant de l'écrire, et qui va aussi du vivant au vivant, de la forme ébauchée à la forme définitive. Tu procèdes autrement, par habitude professorale et didactique. Tu analyses ton sujet pour lui-même, sans te permettre l'ébattement personnel qui t’'amuserait ou le dialogue avec le lecteur qui l’amuserait. Tu es trop détaché, trop sérieux, trop tendu, trop pontifical. Ton malaise

gratuit ne te procure que la mauvaise humeur des autres. Plus tu fais effort, moins tu réussis; c’est la loi.

Mon Dieu, il en est pour toi de la composition comme de tout le reste. Tu ne sais rien cueillir, rien finir. Tu n’oses pas, la défiance t’étouffe.

(Plus tard.) — Ce que je trouve le plus difficile dans la composition, c’est la rigoureuse

liaison des parties, quand on ne veut rien ou--

blier, rien répéter, et rien mettre hors de place. La convergence d'effet représente, dans le style académique, l’unité d'action au théâtre. Tout ce qui retarde, ou dévie, ou détonne, tout ce qui obscurcit est mauvais.

12 août 1878. — Leçons à tirer de cette dernière expérience ! : 1°) tu t'es rendu la tâche horriblement difficile, en voulant tout lire, tout examiner ; — 2°) en n’osant pas conclure, trancher, te décider plus vite; — 3°) en prenant ton

1, La composition de sa Caractéristique générale deJ. J. Rousseau. Quelques semaines plus tard, le journal dira : « C’est la seule de mes œuvres qui soit certaine d’être lue en 1978... J’ai jugé comme je voudrais être jugé si j'étais Jean-Jacques au lieu de n’être que Henri-Frédéric. Il me semble que j'ai fait comprendre dans sa grandeur l’œuvre de notre concitoyen, tout en faisant la critique de l’homme, de ses théories et de son talent. Il me semble difficile de dire plus de choses en quarante pages. »

sujet de trop haut, de trop loin; — 4°) en exigeant trop de ton discours, de ton style, et de toi-même.

Ces monographies encyclopédiques, résumant quatre-vingts volumes en trente pages d’un style lapidaire et sentencieux sont un casse-tête. Ce qu’elles coûtent n’est jamais payé par personne, et l’on n’en dit que ces deux mots peu flatteurs : dense et minutieux. Par conscience, tu t’es imaginé être toi-même le Tribunal des Morts, et peser les destinées d’une âme.

J'ai manqué de bon sens, c’est-à-dire dépensé : dix mille francs à produire une botte d’asperges. La botte peut être superbe; elle coûte infiniment trop cher. J'ai été un pur fou. Mettons que ce morceau soit déclaré passable, c’est toujours un simple spécimen de critique, qui ne servira pas à Rousseau, et ne me servira pas à moimême, qui laissera indifférents mes concitoyens etne me fera pas d'amis ailleurs. Pour vingt individus qui m’en sauront gré, j'aurai consumé des mois; il est difficile d’être plus sottement prodigue de sa peine.

Après cela, il faut reconnaître que sans la pression des circonstances je n'aurais pas fait ce travail; que ce travail vaut mieux que rien; qu’il est dans ma nature de prendre les sujets par leur plus grand côté; qu'avoir cherché la justice ne donne jamais de regrets; qu'avoir

écrit trente pages en bon style ne fait jamais rougir. Voyons, pardonne-toi. Seulement, n'accepte plus de commandes officielles, renonce à tous les discours publics. Tu n’as plus la voix, tu n'as pas la sympathie et la faveur, tu n'as pas d’affinité avec le public; tu n'as pas même le désir de lui plaire. Contente-toi d'écrire, et encore si cela te fait plaisir, sur des sujets de ton goût et de ton choix, à ton heure, sans précipitation ni obligation. Écrire du reste, ce n’est pas publier. Compose pour ta satisfaction personnelle, ne mets au jour que ce qui a des chances d’être utile ou d’être accueilli. — Tu ne voudrais pas pour toute la gloire de Rousseau, avoir le quart de ses malheurs. N’étant pas ambitieux, ne te tourmente donc point, par niaiserie ou candeur.

(Onze heures du matin). — La vraie utilité à tirer d’une œuvre, serait d'en commencer une autre, pour profiter immédiatement des innombrables aperçus que révèle la pratique de l’art. Ainsi on profiterait de ses écoles, on capitaliserait son expérience, on accroîtrait sa virtuosité. — Quand je pense que j'ai toujours ajourné l'étude sérieuse de l'art d'écrire, par tremblement devant lui et par amour secret pour sa beauté, je suis’ furieux de ma bêtise et de mon

respect. J'ai eu comme du scrupule à surprendre le secret des maîtres, à dépecer les chefs-d'œuvre pour mon utilité. Et quand j'ai été forcé d'écrire, je l’ai fait au hasard, à tâtons, en amateur craintif, en écolier respectueux. Je n’ai pas de métier, pas plus comme professeur, comme philosophe, comme poète, que comme écrivain. Je suis partout un novice, mais point d'autorité et d’assurance. La raison de cette insuffisance, c’est moins l'incapacité que l’indécision. La timidité n’a pas osé s'approprier un domaine et dire : Ceci est à moi. Aucune de mes aptitudes n’est arrivée à la maîtrise, à la sécurité intérieure. Je n'ai pas même découvert mon don spécial, mon individualité, mon originalité, et je n’ai eu d'autre maxime que prendre l'esprit des choses et faire de mon mieux la chose quelconque à faire. — Ainsi je n’ai pas mieux exploité mon talent que ma fortune. J’ai tout laissé perdre par chevaleresque incurie, par aversion pour l’habileté. Mon pauvre garçon, que tu as été bête! Et il en a été de même pour les choses du cœur. Tu n’as tiré parti d'aucune des faveurs de la destinée.

27 août 1878. — L'organisme est un échafaudage risqué comme le crédit; il n’est que du gaz et de la cendre momentanément tissus par le caprice de la vie. Cette montagne de cellules

est travaillée par la tendance à retourner aux éléments. L'existence individuelle n’est qu'un météore, une effervescence, une phosphorescence qui apparaît et disparaît. L'ombre d’une ombre, une forme vaine, un fantôme qui s’aperçoit. Ce qui constitue sa réalité, c'est une résistance passagère à la destruction, une réaction contre les influences du dehors. Vivre, c’est réagir, c’est surtout rayonner. La passivité c’est l'état inerte. Il ne vaut pas la peine d’être vivant, si l’on anticipe la mort par l’apathie... Dormir, rêver, penser, agir, ce sont les quatre degrés de l'être. C’est être plante, animal, contemplateur, homme...

Est-il certain que la hiérarchie précédente soil correcte? Aristote tenait la contemplation pour plus divine que l’action. L'action, comme toute création de génération, a une grande partie d’aveuglement et d’impétuosité. Vaut-il mieux voir clair? La production volontaire et consciente, si elle était possible, cumulerait deux privilèges. Nous imaginons que l'esprit pur, que Dieu sait ce qu'il fait en faisant; mais nos inspirés, nos inventeurs, nos génies font ce qu'ils ne savent pas, ils sont entraînés, portés, poussés par une force secrète, dont ils sont les agents plutôt que les maîtres et les véhicules plutôt que les gouverneurs.

En tout cas, il y a aussi une fécondité d'idées; et la puissance cérébrale consiste à combiner et à construire quelque chose. Tout ce qui est décousu, épars, confus, n’est qu'une matière et n’est pas une production, n’est qu’une étoffe et pas une œuvre. Les œuvres sont des actions intellectuelles. Le penseur en sa cellule agit done aussi, à condition qu'il se propose un but, qu’il élucide une idée, qu’il aide au travail de l'espèce. C’est le bousillement pur qui est du temps gaspillé; c’est le tortillage de l’inutile qui est condamnable.

Est-ce que, par exemple, ces quatorze mille neuf cent six pages serviront à quelqu'un ou à quelque chose? éclairent-elles une question?

fourniront-elles des matériaux à une science? J’en doute. Elles m'ont servi à vivre, mais ma vie a servi à quoi? — Un pauvre petit professeur, un apprenti écrivain, un quart de savant, un demi-quart de poëte : cela n’a point de valeur, cela ne laisse aucune trace.

30 août 1878. — Importance d'un mot en philosophie. Schopenhauer dit : Toute vie est action, toute action effort, tout effort douleur, donc la vie estun mal. Pessimisme.—Mais il n’est pas vrai que toute action soit effort, souvent l'action est élan, c’est-à-dire joie, sentiment

de puissance; l’oiseau qui plane ne souffre pas à voler, ni le promeneur à se promener. Le seul fait de manquer d’un mot fait ici confondre l'emploi de la force avec l'effort, l'expansion avec la volonté, l’action avec la fatigue. Distinguons deux activités conscientes : l’activité spontanée et l’activité voulue; la première est presque aussi légère que l’activité inconsciente. Tout ce qui se fait avec plaisir, avec amour, avec enthousiasme se fait aisément.

31 août1878.—L'heureest propice. Lumière, température, sonorité, sont agréables. Rien ne tourmente. Profitons-en. Jouissons, au lieu de palper nos peines et nos meurtrissures. Nous tolérons les autres, pourquoi ne pas nous tolérer nous-mêmes? C'est péché fait de se dénigrer sans cesse et de se regarder sous son plus mauvais jour. Le peintre de portrait s’ingénie à découvrir l'attitude, la pose qui fait valoir toutes les lignes de son modèle. Pourquoi faire perpétuellement le contraire avec toi-même, et noter avec acharnement tes fautes, tes brèches, tes défectuosités, tes défaillances, tes déperditions? Ne pourrais-tu te regarder avec un peu plus de complaisance ou de charité, te faire à toi-même les honneurs de ta personne? Certainement, tu n'es plus jeune, tu n'es ni beau, ni élégant, ni

fort, ta capacité de travail est faible, il n’est plus sûr que tu aies de l'esprit; mais enfin, à Genève, tu n’es pas tout à fait du gros monceau. Tu as quelque instruction, quelque talent, un peu de goût; tu as rendu quelques services; tu occupes une place sinon brillante, du moins estimable parmi les lettrés et les penseurs genevois. Dans l’histoire littéraire de ce pays, ton nom est presque assuré d'obtenir une ligne. Cette aurea mediocritas a son prix.

23 septembre 1878. — Le sentiment ne peut rien promettre, puisqu'il ne sait pas ce qu'il deviendra et ne dépend pas de la volonté. Les serments de la passion ne sont pas enregistrés par Jupiter. Que valent donc les serments conjugaux? On peut promettre la fidélité et l’obéissance; mais peut-on promettre la durée de l'amour? Le serment, fût-il sincère, est fou; aussi n'est-il tenu que rarement, exactement comme s’il n'avait pas été fait. L'homme espère diminuer sa faiblesse en la niant. Il fait le brave, pour cacher sa peur. Il essaie de lier sa mobilité par sa signature. Pauvres stratagèmes! Mieux vaudrait ne promettre que ce qui dépend de nous, la probité et l'intégrité. Le cœur ne se laisse enchaîner par aucun procédé juridique; mais la conscience aussi échappe aux sophismes du

cœur. Le devoir des époux subsiste, quand le charme et l'attrait de la vie commune ont disparu. On aime aussi longtemps qu’on peut, et l’on aide honnêtement lorsqu'on n’aime plus.

Néanmoins, cela fait cercle vicieux. L’époux qui réclame l’amour tandis que c’est à lui de l'inspirer a le droit pour lui, et néanmoins il est ridicule : est-il une meilleure preuve que le serment n’est ici qu’une fiction légale, une mesure de décorum ? — Et d'autre part, obtenir par contrainte ce qui n’a du prix que donné par joyeux consentement, est décourageant, disons mieux nauséabond.

J'en conclus qu’un mariage n’est à conseiller que s’il est irrésistible. Il ne faut prendre pour époux que l'être nécessaire. Dans ce cas, quelle que soit l'issue on peut se dire : c'était écrit, c'était mon destin, Dieu l’a voulu, résignonsnous. Comme une œuvre d'art ne vaut rien sans inspiration, une décision irréparable ne vaut rien sans un entraînement surnaturel. Il nous faut l'illusion que Dieu y a mis la main; que nous obéissons à une suggestion providentielle. Entre nos calculs approximatifs et une résolution irrémédiable, il y a incommensurabilité. Les vœux perpétuels sont une trahison envers la faiblesse humaine, qui peut bien se lier elle-même présomptueusement, mais que l’on ne doit pas lier

par ses propres paroles,car elle a droit au repenür, et sa liberté ne peut [être] aliénée en une seule fois pour toujours.

29 octobre 1878. — Exercices d’ingéniosité intuitive : métagrammes, logogriphes, mots en étoile,mots carrés syllabiques,problèmespointés, problèmes alphabétiques, bouts-rimés et l'inverse (vers à terminer). Le Journal de la Jeunesse (Hachette, 1878) en contientune opulente collection. A quoi servent ces exercices? à aiguiser la sagacité, à rompre l'esprit en tout sens, à le rendre plus attentif, plus prompt, plus souple, plus fin. Charades, anagrammes, énigmes, même rébus ne sont pas inutiles. Le but est toujours le même, c’est de cultiver l'aptitude devineresse, l'instinct cryptologique. Il n’y a pas de mal à développer l'OEdipe qui dort en nous. On doit savoir se retourner, découvrir les pistes, imaginer les attaques, inventer les méthodes, renouveler les procédés, épuiser les possibles. Qui sait interroger les choses et trouver leur secret, est propre à l'étude comme à la pratique. D'ailleurs, cela rentre dans mon principe : prendre l'esprit des choses, se mettre à tout. L'intelligence est l'outil universel; elle contient tous les moules et tous les modes. Un psychologue ne dédaigne rien et les jeux sont une mine qu'il se garde de négliger.

4 novembre 1878 (dix heures du matin). — Nuit assez misérable. Réveillé trois ou quatre fois par ma bronchite; entrailles dérangées. Mélancolie, inquiétude. Il est possible que j'étouffe une de ces nuits d'hiver. J’entrevois la convenance de me tenir prêt, et de mettre la dernière main aux quelques productions que j'ai en portefeuille. Il y a aussi les mesures pour Clarens, mon testament, mes affaires, ma correspondance, qu'il faut régler. Faire l’ordre partout, afin de ne laisser derrière soi ni difficultés, ni embarras, ni ennuis, ni reproches, ou du moins de ne pas les mériter. Tâche de laisser un bon souvenir et des regrets.

Pour commencer, passe l'éponge sur tes griefs et tes amertumes; pardonne à tous, ne juge personne, pas même ceux qui te méconnaissent ou te desservent. Ne vois dans les malveillances et les inimitiés que des malentendus. « Autant qu'il dépend de nous, soyons en paix avec tous les hommes. » — Au lit de mort, l’esprit ne doit plus voir que les choses éternelles. Toutes les mesquineries du temps s’évanouissent. Le combat est terminé. Il est permis de ne se rappeler que les bienfaits reçus et d’adorer les voies de Dieu. Il lest naturel de se concentrer dans le sentiment chrétien de l’humilité et de la miséricorde. «Père, pardonne-nous nos offenses, comme nous

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pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

Prépare-toi comme si Pâques prochain était ta dernière pâque, car tes jours désormais seront courts et mauvais, et les augures sont défavorables.

7 novembre 1878. — Avec ma filleule causé aujourd’hui du érompe-l'œil en peinture, et à ce propos de l'illusion poétique et artistique qui ne veut pas être confondue avec la réalité même. Le trompe-l’œil désire abuser la sensation; l’art véritable ne veut que charmer l'imagination, sans décevoir l’œil. Quand nous voyons un bon portrait nous disons : c’est vivant; en d’autres termes nous lui prêtons par surcroît la vie. Quand nous voyons une figure de cire, nous avons une sorte d’effroi; cette vie qui ne se meut point nous donne une impression de mort, et nous disons : c’est un fantôme, c’est un revenant. Dans ce cas, nous voyons ce qui manque et nous l’exigeons; dans l’autre nous voyons ce qu’on nous donne et nous donnons de notre côté. L’art s'adresse donc à l'imagination; tout ce qui ne s’adresse qu'à la sensation est au-dessous de l’art, presque en dehors de l’art. Une œuvre d’art doit faire travailler en nous la faculté poétique, nous induire à imaginer, à compléter la perception. Et nous ne faisons cela qu’à l’imitation et l’instigation

de l'artiste. La peinture-copie, la reproduction réaliste, l’imitation pure nous laisse froids, parce que leur auteur est une machine, un miroir, une plaque iodée et non pas une âme.

L'art ne vit que d’apparences, mais ces apparences sont des visions spirituelles, des rêves fixés. La poésie nous représente une nature devenue consubstantielle à l’âme, parce qu’elle n’est qu'un ressouvenir ému, une image vibrante, une forme sans pesanteur, bref un mode de l’âme.

Les productions les plus objectives ne sont que les expressions d’une âme qui s’objective mieux que les autres, c’est-à-dire s’oublie davantage devant les choses, mais elles sont toujours l’expression d’une âme; de là ce qu'on appelle le style. Le style peut n'être que collectif, hiératique, national, quand l'artiste est encore l’interprète de la communauté; il tend à devenir personnel à mesure que la société s’accommode de l'indiviaualité et désire la voir s'épanouir.

L'originalité, c'est l’individualité du style, comme le style est le moule psychologique des objets à présenter, ou plutôt la trace involontaire du mouleur.

6 décembre 1878 (onze heures du soir). — Lecture : von Loeper (le Faust de Gœæthe).

Gœthe est icitraité comme un ancien ou comme

Dante. Apothéose de l’homme et de l’œuvre.Introduction, commentaires, bibliographie. Variantes. Etpourtant rien ne ressemble moins que le Faust à une création d’une venue, où tout se tient et fait bloc. C’est plutôt une cathédrale construite pendant soixante ans et sans plan primitif, sans unité rigoureuse. Ce n’est pas une tragédie, mais un Mysterium. Et ce Mysterium, qui doit représentier la vie humaine et la lutte de l’être fini contre l'infini, laisse une impression de lacune. Faust n’est pas l’homme central, car il a peu de cœur, et peu de conscience. Son enthousiasme est de tête; c’est une puissante intelligence, ce n'est pas une grande âme, ni un beau caractère, ni un héros, ni un martyr. La sécheresse et l’'égoïsme percent à travers cette organisation pensante. — Sa réception dans le Paradis chrétien est une violence faite à la logique, une conclusion arbitraire, un Deus ex machina. — Il est sauvé par l’intercession des femmes; mais il ne l’a pas mérité. Faust est un Abélard, un Paracelse, un Bruno, un sorcier et un chercheur, mais il ignore l’humilité, le sacrifice, la charité, la sainteté. Il est en dehors de la sphère religieuse et même de la vie morale, car il ne se préoccupe pas du devoir et de son devoir. C'est le côté glacial de cette œuvre de génie. On peut s’intéresser à Faust, parce qu’il a souffert, on ne peut

pas l’aimer, parce que son idéal n’est ni pur ni bienfaisant.

24 décembre 1878 (midi). — Beau temps brillant et dur. Dernière leçon sur Spinoza, nette, compacte et, je crois, convaincante. Les élèves ne se doutent pas de ce qu’il faut de choses pour fabriquer cette chose si simple, l'exposition complète d’un sujet de philosophie en trois quarts d'heure, avec son appréciation, l’histoire ultérieure et le pourquoi de son influence. Tout paraît naturel, facile, insignifiant à l’inexpérience, et elle ne sait pas plus de gré de la clarté simple et concise d’une leçon que de la lumière du jour. Pour être juste, il faudrait comparer, il faudrait se douter du travail d’exégèse, de réduction, de construction, de mensuration, d'information que suppose la chose. Or de quoi se doutent-ils? Ils sont naïvement ingrats comme tous les écoliers, et comme nous le sommes tous, enfants envers nos parents, hommes envers la société, fidèles envers notre Église, mortels envers notre Dieu. Nous n'avons conscience que de notre mérite et de nos prétentions, non de tout ce qui nous est accordé gratuitement. Jamais ceux qui sont gâtés ne s’en aperçoivent que lorsque la faveur cesse et que la privation commence.

28 décembre 1878. — Essayé hier un petit impetus philosophicus, pour parler comme Bacon. C’est une échappée sur l’Infini en mathématique au moyen des variations d’un triangle. On arrive sans peine par là à l'infini de quatrième puissance. Ce petit apprentissage ne doit pas être inutile à l'esprit, car il l’habitue à la précision, à l'analyse complète, et à l'exploitation exhaustive d’un sujet.

Si la plus élémentaire des formes finies ouvre sur l'infini vingt-trois portes pour commencer, et ensuite bien davantage, on peut en dire :

L’infini nous entoure : il est si près de nous, Qu’un enfant même peut l’entendre.

Prendre conscience du sens des termes, c’est sortir de la grossièreté commune, qui ne voit qu’à peu près et en gros, et qui rapetisse tout à sa taille.

Au fond, le poétique, l’immense, le sublime sont partout, mais on sait rarement les voir. Ainsi les Juifs ne connaissaient que deux ou trois nombres sacrés (7, 12, 40), mais Pythagore a vu que le nombre, c’est-à-dire tous les nombres, avaient un sens divin, une valeur symbolique, et contenaient un mystère sacré. Ainsi Leïbnitz a vu dans la dernière parcelle de la matière une monade, et cette monade est la clef de la

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théologie elle-même. C’est notre platitude qui fait la vie plate.

5 janvier 1879. — Tâche de te regarder de dehors et même de loin et réponds à cette question : Pourquoi tant de mains féminines t'ontelles été tendues? pourquoi a-t-on eu de tant de côtés des sympathies pour toi? — Quoi d’étonnant? d’abord tu comprends et aimes les femmes ; ensuite tu as besoin d’elles. Tu leur fais du bien, elles te le rendent. Il n’y a rien de merveilleux dans l'attraction mutuelle quand il y a bienfait réciproque. L’affinité n’est que la traduction d'une harmonie. Seulement ton inclination est de nature esthétique, désintéressée, cordiale, tandis que l’amour viril est d'ordinaireune forme de l'appropriation, il veut posséder, assujettir, enchaîner, accaparer ce qu’il aime. C’est la grossièreté ordinaire qui fait paraître ta facon inconcevable. L'amour platonique, l’amour spirituel est pourtant une possibilité, je dis mieux une réalité, mais il paraît qu’il est bien rare. Les gens ne connaissent entre les deux sexes que l'amour sexuel, qu'ils pensent dignifier en le rendant exclusif et jaloux. Ils réservent à la vie future le saint amour, l'attrait angélique, celui qui est fondé sur l'admiration. Pourquoi cet ajournement? Est-ce que l’attachement proportionnel à

la perfection n’est pas une loi divine? est-ce qu'une loi divine n’est pas éternelle? est-ce qu’une loi éternelle ne peut pas s'appliquer sans délai?

10 janvier 1879. — Je me dépersonnalise avec une telle facilité, que je me confonds momentanément avec d’autres; ma manière d’être à moi se perd dans le nombre et je ne sais plus ce que Je suis comme individu, parce que mon individu ne m'intéresse pas plus que ses analogues et ses congénères. J'aime à avoir conscience de toute vie, et si ma vie a quelque attrait pour ma curiosité, c'est simplement parce qu’elle est plus disponible pour moi et plus accessible à mon étude.Je ne suis pour moi qu’un laboratoire à phénomènes, un échantillon psychologique de l'humanité. Il m'est agréable de m'avoir sous la main comme sujet d'expérience et d'observation, mais le besoin presque universel de faire primer son petit Moi sur les gens et les choses, d’accroître sa sphère de domination et de propriété, de lui faire faire une grande carrière, de le rendre important, puissant, illustre, cet instinct-là m'est quasi étranger ; je ne le connais que sous la forme négative, la répugnance à être violenté dans ma nature ou mon indépendance, la résistance à l'injustice, à la ruse et à l’oppression. — Cette ardeur envahissante et conquérante du Moi, que l’on

croit être propre à l'humanité entière, n’est qu'un fait assez général, comme la gourmandise ou la luxure. Il n’est pas dans l’essence de l'espèce, ni dans son idéal. La soif de la mort se trouve aussi, et le besoin de se donner à quelque chose de plus grand que soi n’est pas si extrêmement rare; les natures vraiment religieuses le savent bien et le prouvent.

13 janvier 1879. — Perdu beaucoup de temps à chercher un journal et à mettre en ordre mes livres et papiers sur mes tables. Tristesse. Je constate toujours l'encombrement, le retard, l'oubli; les torts de mon indolence, les faiblesses de ma mémoire, les velléités inefficaces; je suis humilié et affligé. Impossible même de me rappeler quels billets j'ai écrits hier. Une nuit creuse un abîme entre le moi d’hier et celui d’au- Jourd’hui. La continuité que créent le vouloir et l'effort dans le même sens, je ne la connais pas. La persévérance, la constance, la pertinacité ne me sont plus connues que de nom. Ma vie est décousue, elle est sans unité d’action, parce que mes actions elles-mêmes m’échappent... Probablement que ma force mentale, s’employant à se posséder elle-même sous forme de conscience, laisse aller tout ce qui peuple d'ordinaire l’entendement, comme le glacier rejette tous les

cailloux et blocs tombés dans ses crevasses afin de rester cristal pur. L'esprit philosophique répugne à s'encombrer de faits matériels, de souvenirs insignifiants. La pensée ne se cramponne qu'à la pensée, c’est-à-dire qu’à elle-même, qu'au mouvement psychologique. Enrichir son expérience est son unique ambition. L'étude intérieure du jeu de ses facultés devient son plaisir et même son aptitude et son habitude. La réflexion n’est plus que l'appareil enregistreur des impressions, émotions, idées qui traversent l'esprit. La mue se fait si énergiquement que l'esprit est non seulement dévêtu, mais dépouillé de lui-même, et pour ainsi dire désubstantié. La roue tourne si vite qu'elle se fond autour de l’axe mathématique, resté seul froid parce qu'il est impalpable et sans épaisseur.

Tout cela est très bien, mais fort dangereux.

Tant qu'on fait partie du nombre des vivants, c'est-à-dire qu’on est plongé au milieu des corps, des intérêts, des luttes, des vanités, des passions, et aussi des devoirs, il faut renoncer à cet état subtil; il faut consentir à être un individu déterminé, ayant un nom, une position, un âge, un organisme, une sphère d’activité particulière. L'impersonnalité a beau être une tentation, il faut redevenir un être emprisonné dans certaines conditions de la durée et de l’espace, un

individu qui a ses congénères, ses alentours, des amis, des ennemis, une profession, une patrie, qui doit se nourrir, se loger, visiter son linge, payer ses contributions et ses fournisseurs, surveiller ses affaires, en un mot, faire comme le premier animal ou le premier passant venu. Il y a des jours où tous ces détails me semblent un rêve, où je m'étonne du pupitre qui est sous ma main, de mon corps lui-même ; où je me demande s’il y à une rue devant ma maison et si toute cette fantasmagorie géographique et topographique est bien réelle. L’étendue et le temps redeviennent alors de simples points. J’assiste à l'existence de l'esprit pur, je me vois sub specie æternitatis. L'esprit ne serait-il pas la capacité de dissoudre la réalité finie dans l'infini des possibles? Autrement dit, l'esprit ne serait-il pas la virtualité universelle? ou l'univers latent? Son zéro serait le germe de l'infini, qui s'exprime en mathématiques par le double zéro soudé (00).

Conséquence : l'esprit peut faire en soi l’expérience de l'infini; dans l'individu humain se dégage parfois l’étincelle divine qui lui fait entrevoir l'existence de l’être-source, de l’être-base, de l’être-principe, dans lequel tout repose comme une série dans sa formule génératrice. L’univers n'est qu'une irradiation de l'esprit; les irradiations de l'Esprit divin sont plus que des

apparences pour nous, elles ont une réalité parallèle à la nôtre. Les irradiations de notre esprit sont des miroitements imparfaits du feu d'artifice tiré par Brahma; notre science toutefois a pour contrôle de pouvoir prédire les phénomènes (astronomie); celui d'engendrer de nouveaux phénomènes (chimie), ou de reconstruire le passé en l’expliquant (linguistique, philosophie de lhistoire). — Nos erreurs, nos rêves, nos chimères ne sont qu'à nous. Elles engendrent aussi quelque chose, le monde subjectif des superstitions et des monstres. — Le grand art n’est grand que parce qu’il a des conformités avec l’ordre divin, avec ce qui est (musique, art plastique, poésie).

L'idéal est l’anticipation de l’ordre par l’esprit. L'esprit est capable d’idéal parce qu'il est esprit, c’est-à-dire parce qu'il entrevoit l'éternel. Le réel au contraire est un fragment, il est passager. La loi seule est éternelle. L'idéal est donc l'espérance indestructible du mieux, la protestation involontaire contre le présent, le ferment de l'avenir. Il est le surnaturel en nous, ou plutôt le sur-animal, la raison de la perfectibilité humaine. Celui qui n’a point d’idéal se contente de ce qui est; il ne querelle point le fait, qui devient pour lui identique avec le juste, avec le bien, avec le beau.

Mais pourquoi l’irradiation divine n'est-elle

pas parfaite? Parce qu'elle dure encore. Notre planète, par exemple, est au milieu de ses expériences. La flore, la faune continuent. L’évolution de l'humanité est plus près de son origine que de sa clôture. Or la spiritualisation complète de l'animalité paraît singulièrement difficile, et c’est l’œuvre de notre espèce. A la traverse vient l'erreur, le péché, la maladie, l’égoïsme, la mort, plus les catastrophes telluriques. La construction du bien-être, de la science, de la moralité, de la justice pour tous est ébauchée, mais n’est qu'ébauchée. Mille causes retardatrices, perturbatrices troublent ce gigantesque travail, auquel les nations, les races, les continents prennent part. A l'heure qu'il est, l'humanité n'est pas encore constituée comme unité physique, et son éducation comme ensemble n’a pas encore commencé. Tous les essais d'ordre ont été des cristallisations locales, des rudiments d'organisation momentanée. C’est à présent que les possibilités se rapprochent (l’union des postes, des télégraphes; expositionsuniverselles ; voyages autour de la planète; les congrès internationaux, etc.). La science et les intérêts lient les grandes fractions d'humanité que les langues et les religions séparent. Une année où l’on projette un réseau de chemins de fer africains, allant des bords jusqu'au centre, mettant en jonction, par terre,

l'Atlantique, la Méditerranée et l'Océan indien, suffit à caractériser une ère nouvelle. Le fantastique est devenu le concevable; le possible tend à devenir le réel. La planète devient le jardin de l'homme. L'homme a pour principal problème de rendre possible la cohabitation des individus de son espèce, c’est-à-dire de trouver l’équilibre, le droit, l’ordre des temps nouveaux. La division du travail lui permet de tout chercher à la fois; industrie, science, art, droit, éducation, morale, religion, politique, rapports économiques, tout est dans l’enfantement.

Ainsi tout peut être ramené au zéro par l’esprit, mais ce zéro est fécond, il contient l’univers et en particulier l'humanité. L'esprit n’a pas plus de fatigue à suivre le réel dans l’innombrable qu’à prendre conscience des possibles? 00 peut sortir de 0 ou y retourner.

14 janvier 1879. — Gros mal de tête. Tout me rebrousse et m’agace à l’envi : lettres que je reçois, leçon à donner (qui n’est pas prête), le bois qui ne brûle pas, le sentiment d’une séance désagréable à présider cette semaine, un accident à moninexpressible, et surtout la conscience d’une honte, d’une humiliation pour mieux dire, d’une peine irréparable. En y réfléchissant, je me rappelle que, sauf M. de Banville, pas un des

Parisiens à qui j'ai écrit ou envoyé quelque chose depuis deux ans, ne m'a seulement accusé réception; et même mes connaissances, comme Edmond Scherer, Victor Cherbuliez, Coppée, Taine, Pelletan, ont pris la même attitude. Jusqu'à Rambert, jusqu’à Tallichet!, ne tiennent plus compte de moi. Est-ce assez descendre? Il paraît que je suis devenu idiot, que je suis nul, du moins à l'unanimité de ces suffrages-là. Cette découverte ne fait pas plaisir sans doute, et un peu de révolte est permise, puisqu'on a vingtquatre heures pour maudire ses juges. — Mais cela ne durera pas.

J'entrevois avec curiosité comment l'humeur peut devenir massacrante. C’est la manière indirecte dont se venge l’amour-propre mortifié. Le moi ne veul pas rester sur une dépression et se paie un petit accès de tyrannie farouche. Il a souffert, il veut faire souffrir. On l’a blessé, il blesse. Et tout cela, instinctivement, par une sorte de mouvement réflexe. Comment triompher de la mauvaise humeur? D'abord par l’humilité : quand on sait sa faiblesse, pourquoi se courroucer que les autres la signalent? Ils sont peu aimables, sans doute, mais ils sont dans le

1. Eugène Rambert (1830-1886) peintre de l’Alpe vaudoise, critique et historien littéraire, professeur à Zurich, — Ed. l'allichet (1828-1911) directeur de la Bibliothèque universelle, à Lausanne.

vrai. Ensuite par la réflexion : finalement on reste ce qu'on est, et si l’on s’estimait trop, ce n'est qu'une opinion à modifier; l’incivilité du prochain nous laisse tels que nous étions. — Surtout par le pardon : il n’y a qu’un moyen de ne pas détester ceux qui nous font du mal et du tort, c’est de leur faire du bien; on surmonte sa colère par la bénignité; on ne les change pas, eux, par cette victoire sur ses propres sentiments, mais on se dompte soi-même. Il est vulgaire de s’indigner pour son compte; on ne doit s’indigner que pour les grandes causes. On ne fait sortir de sa blessure le dard empoisonné que par le dictame de la charité silencieuse et prévenante. Pourquoi permettre à la malignité humaine de nous aigrir? à l’ingratitude, à la jalousie, à la perfidie même de nous irriter? On n'en finit pas avec les récriminations, les plaintes ou les châtiments. Le plus simple est d’éponger tout cela. Les griefs, les rancunes, les emportements troublent l’âme. L'homme est justicier; mais il y a un mal qu’il n’est pas tenu de punir : c’est celui dont il est victime. Il faut avoir un procédé de guérison pour ces maux-là. Le feu purifie tout.

Mon âme est comme un feu qui dévore et parfume Ce qu’on jette pour le ternir.

19 janvier 1879. — Pour nous tous, le monde n’est que l'occasion de nous affirmernous-mêmes, et dans ce sens tous les esprits sont subjectifs; mais la différence c'est que les uns ont beaucoup plus de touches libres dans leur clavier et peuvent reproduire les mélodies du dehors en les dénaturant moins, et que les autres résonnent comme la cloche ou le tambour ou la tige vibrante, c'està-dire avec le même son, plus ou moins intense, mais monophone. La polyphonie, la polychromie sont le signe de la vocation critique. Les esprits compacts, massifs, unisonores, unicolores, peuvent être originaux et avoir du prix en eux-mêmes, mais ils sont faits pour être classés et non pour classer, pour être trompés, non pour comprendre.

Un chien regarde bien un évêque; c’est l’excuse de tous les esprits lourds essayant de juger un esprit fluide. Ai-je assez entendu de bêtises sur Victor Cherbuliez? Mais le béotisme est-il jamais averti de lui-même? A:t-il jamais la pudeur de se récuser et l'instinct de se taire? Non. Il serait déjà sur la frontière de l’Attique; il respirerait l'air du Cithéron. Entrevoir sa propre bêtise, c’est lui échapper à demi. Se condamner, c'est entrer en conversion. Rougir, c’est n'être plus soi. — Est-ce qu’un dindon aurait jamais honte de sa dindonnerie?

C’est la bonté qui limite volontairement la finesse. L'esprit laissé à lui-même serait impitoyable, car la foule des intelligences ressemble à une ménagerie ou à une faune; pour l'esprit subtil, tout est plèbe; pour l'esprit olympien, tout est marécage et ennui. C’est la bonté qui met un écran sur les rayons électriques trop aigus de la clairvoyance; c’est elle qui se refuse à illuminer les laideurs et les misères de l'hôpital intellectuel; c’est elle qui écarte cette classification du prochain sur le principe de la bêtise ou plutôt du discernement. Elle a peur d’un privilège; elle préfère être humble et charitable; elle s'efforce de ne pas voir ce qui lui crève les yeux, c’est-àdire les imperfections, les infirmités, les déviations, les rhumatismes et les éborgnements spirituels. Elle pose un capuchon sur la sagacité, pour ne pas faire souffrir inutilement les autres; ou, quand la sagacité a regardé, la bonté prend la parole avant elle pour faire remarquer une jolie coquille dans le sable aride, une paillette dans le bloc vulgaire, un brin de marjolaine dans la gerbe de paille sèche et inodore. Sa pitié prend des airs approbatifs. Elle triomphe de ses dégoûts pour encourager et relever.

On a souvent remarqué que Vinet avait loué des choses faibles. Ce n’était point illusion de son sentiment critique; c'était charité. « N’éteignons

point le lumignon qui fume encore. » Et j'ajoute: Ne contristons jamais sans utilité. Le grillon n'est pas le rossignol; pourquoi le lui dire? Entrons dans l’idée du grillon, c’est plus nouveau et plus ingénieux. C’est le conseil de la bonté.

L'esprit est aristocratique, la bonté est démocratique. En démocratie, l'égalité des amourspropres dans l'inégalité des mérites crée pratiquementune grosse difficulté. Les uns s’en tirent en muselant leur franchise par la prudence; les autres en corrigeant leur perspicacité par la douceur. Il semble que la bienveillance soit plus sûre que la réserve. Elle ne blesse pas et ne tue rien. C'est le parti que j'ai pris.

I est plus agréable de déchiqueter les gens, comme faisait Boileau; mais c’est se donner un droit qu'on n’a pas. Il faut tolérer que chacun vive, et chaque animal selon son espèce. A l’occasion, il faut aider chacun à se développer selon sa nature. — À peine si dans la plus étroite intimité on peut dire le fond de sa pensée; on est tenu de garder le secret des autres, quoiqu’on l'ait découvert et non pas reçu en dépôt; on n’est vraiment maître que de son secret à soi; celui-là, on en peut disposer; on peut révéler ses sottises, ses lacunes, ses défauts, ses torts; seulement, il ne faut le faire que pour donner courage ou lumière à l'interlocuteur, car on lui donne

prise sur soi-même et qui sait si plus tard il n’en abusera pas. La charité est généreuse; elle se risque volontiers et, malgré cent expériences successives, elle ne suppose pas le mal à la cent et unième.Onne peut être à la fois bon et cauteleux, ni servir deux maîtres, son égoïsme et l'amour. Il convient d’être sciemment hasardeux, pour ne pas ressembler aux habiles de ce monde qui n'oublient jamais leur intérêt et qui ne pensent qu’à cela. Il faut savoir être trompé. C’est le sacrifice que l'esprit et l'amour-propre doivent faire à la conscience. C’est le crédit à ouvrir à l’âme, c’est ce que font les enfants de Dieu.

N'est-ce pas Bossuet qui a dit : Les belles âmes savent seules tout ce qu'il y a de grandeur dans la bonté.

21 janvier 1879. — On me raconte la première séance de Bouvier! (sur la Bible). Comme toujours, il essaie de concilier la science avec la foi, et la cosmologie réelle avec la genèse de Moïse. Les théologiens ne se consolent pas de voir que la Bible de la Nature a seule autorité pour la science. Mais la science ne donne pas

1. Auguste Bouvier (1826-1893), professeur à la Faculté de théologie, prédicateur et écrivain. Amiel, qui l’avait en haute estime et en amitié, collabora avec lui à des publications sur l’histoire de l’Université de Genève.

d'idéal; ce sontles religions qui donnent l'idéal populaire; l’idéal populaire de la vie est indispensable. La meilleure religion pour nous sera celle qui nous donnera le plus de force et de consolation.

La religion tient d’abord lieu de science et de philosophie; ensuite elle ne doit plus garder que sa place, qui est l’émotion intime de la conscience, la vie secrète de l’âme en communication et en communion avec le vouloir divin et l’ordre universel. La piété est le rafraichissement quotidien de l'idéal, la remise en équilibre de notre être intérieur, agité, troublé, dévié, irrité, aigri par les accidents journaliers de l'existence. La prière est le baume spirituel, le cordial précieux qui nous rend la paix et le courage. Elle nous rappelle le pardon et le devoir. Elle nous dit : Tu es aimé, aime; tu as reçu, donne; tu dois mourir, fais ton œuvre: surmonte ta colère par la générosité; surmonte le mal par le bien. Qu’importent l'opinion aveugle, ton caractère méconnu, les ingratitudes éprouvées? Tu n’es tenu ni à suivre les exemples vulgaires, ni à réussir. Fais ce que dois, advienne que pourra. Tu as un témoin, ta conscience; etta conscience c’est Dieu qui te parle.

1°" février 1879 (quatre heures du soir). —

Un spectacle curieux m'’attendait au pont du Mont-Blanc. Un tourbillon de plusieurs centaines de mouettes tournoyait en aval du pont, plongeant dans le fleuve, remontant en fusées, criant, battant des ailes, happant en l'air les miettes qu’on leur jetait : c'était élourdissant comme un carrousel aérien, sans trêve et sans repos. Pour dix centimes de pain frais, on pouvait s'amuser une demi-heure. Douze cygnes majestueux cinglaient au milieu de cette populace aquatique, qui les ennuyait de sa turbulence fébrile et insolemment vorace. Quelques hardis moineaux, se risquaient sur la culée du pont, pour attraper quelque miette oubliée. Ces mouettes, prises en masse, faisaient comme un nuage de neige, et reportaient l'imagination jusqu'aux fiords norvégiens. Les ailes ont bien un peu de gris dessus et du noir en dessous; mais le blanc domine. Ce sont des frimas volants.

25 février 1879. — Forte bise toute la nuit; et maintenant la neige. La nature est positivement convulsée et frénétique tous ces temps.

L'ouragan du 20 février doit recommencer demain ; l'observatoire de New-York l’a prédit.C’est des Bermudes que nous arrive ce furieux. Le savant a maintenant l'inspection de la planète; mais s’il dénonce les échappés, il ne peut encore

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