‹ Henri Frederic AmielChapitre 15 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

les faire rentrer dans la geôle. Il dit : gare de devant! prenez vos précautions! c’est déjà quelque chose. Les maux prévus peuvent être en partie adoucis et réparés. Fermer les écoutilles et carguer les voiles, équivaut à couper les griffes à la tempête. L'essentiel n’est pas de gêner un phénomène extérieur, mais de s’en préserver.

Qu'importe qu’il grêle, si l’on peut mettre à l'abri les récoltes, ou plus simplement si les pertes mêmes sont couvertes par l’assurance. Il n’est pas nécessaire de gouverner le vent, si l’on peut se gouverner malgré le vent. Que la Nature suive ses lois, pourvu qu’en neutralisant l’une des lois par l’autre, l'homme protège ses volontés et aille à ses fins. Souffle le vent, si avec la vapeur nous le remontons, si avec l'électricité nous nous passons de vapeur, si avec la chimie etla mécanique, nous manions des forces qui narguent les forces du dehors. L’ouragan n’est pour nous qu'un coursier poussif; le télégraphe le devance de trois ou quatre jours sur des espaces relativement restreints, tels que la largeur de l'Atlantique. On peut imprimer à San-Francisco un discours prononcé à Londres, huit heures avant que Londres l'ait entendu. Les nouvelles les plus récentes de l'Afghanistan nous arrivent par New-York, c’està-dire ont fait trois fois le chemin direct.

3 mars 1879.— La politique judicieuse a pour criterium l'utilité sociale, le bien public, le plus grand bien réalisable; la politique creuse, vantarde et écervelée part de l’idée des droits de l’individu, droits abstraits dont l'étendue est affirmée, non démontrée, car le droit politique de l'individu est précisément ce qui est en question. L'école révolutionnaire oublie toujours que le droit sans le devoir est un compas à une seule branche. Elle enfle l'individu en ne l'occupant que de lui-même et de ce que lui doivent les autres, mais en se taisant sur la réciproque, et en éteignant en lui la capacité de se dévouer à une œuvre générale. L'État devient une boutique, l'intérêt en est le principe (utilitarisme anglais); ou bien c’est une arène ou chaque gladiateur ne travaille que pour son honneur (radicalisme français). Dans les deux cas l’égoïsme est le moteur de l'individu.

L'Église et l'État devraient ouvrir deux carrières inverses à l'individu : dans l’État, l'individu devrait mériter, c’est-à-dire conquérir ses droits par des services; dans l’Église, il devrait faire le bien en effaçant ses mérites par l'humilité volontaire.

L'américanisme volatilise la substance morale de l'individu, qui subordonne tout à lui-même et croit le monde, la société, l’État faits pour lui,

pour lui servir de tête de Turc. Ce point de vue dénigrant, et de boucaniers, a quelque chose de répugnant. Cette absence de gratitude humaine, d'esprit de déférence et d’instinct de solidarité me fait froid. C’est un idéal sans beauté et sans noblesse.

. Consolation. L'égalitarisme compense le darwinisme, comme un loup tient en respectun autre loup. Mais tous deux sont étrangers au devoir. L’égalitarisme affirmele droit de n’être pasmangé par Son prochain, le darwinisme constate le fait que les gros mangent les petits et ajoute : tant mieux. Ni l’un ni l’autre ne connaissent l’amour, la fraternité, la bonté, la pitié, la soumission volontaire, le don de soi.

Toutes les forces et tous les principes agissent à la fois dans le monde. La résultante est plutôt bonne. Mais la guerre est laide parce qu’elle disloque toutes les vérités et ne présente en bataille que des erreurs contre des erreurs, des partis contre des partis, c’est-à-dire des moitiés d'êtres ou des monstres contre d’autres monstres. Une nature esthétique ne s’accommode pas de ce spectacle, elle veut percevoir l'harmonie et non toujours le grincement des dissonances. Cette union toujours ajournée l’impatiente. Les coulisses lui répugnent, elle voudrait l'illusion théâtrale ; elle demande le repas et désire sortir des apprêts

culinaires. Un numéro de journal est une photographie de cette confusion de Babel dans les idées, dans les intérêts, dans les tendances. — Il faut bien admettre cette condition des sociétés humaines : le tapage, la haine, la fraude, le crime, la férocité des intérêts, la ténacité des préjugés; mais le philosophe en soupire et n'y peut mettre son cœur.

Le combat du volvon avec le vibrion

lui donne des nausées, et il a besoin de regarder de haut l’histoire et d'entendre souvent la musique des sphères éternelles.

13 mars 1879. — Lecture : Hermann Grimm (Gæthe étudié comme l’un des grands {ypes de l'imagination poétique).

Ces analyses chimiques du génie me font toujours rire; car elles sous-entendent la possibilité de refaire ce qu’elles décomposent. Or le propre du génie et même de la vie est justement la concrétion, la fusion des éléments que la chimie ne peut que désagréger. La science qui est admi: rable dans le domaine des choses quantitatives, pondérables, mesurables, est ridiculement pataude dans les choses de l’âme, du cœur, du goût. On dirait un forgeron qui veut forger des

ailes de papillon ou des yeux de mouche. Cette pesanteur pédantesque est plus propre aux théoriciens allemands qu’à personne.

Par la sambleu, Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.

Il faut beaucoup de naïveté pour se croire dans le sujet, quand ondétruit le phénomène qu'ils’agit d'expliquer. Autant vaut égorger un lapin, pour trouver le secret de la vie dans son estomac. Les gens qui entreprennent la fabrication des talents en Sont au même point. Ce que l’on enseigne n’est jamais que secondaire, ce que l’on apprend n’est pas le talent, mais l’art de s’en servir. Nul ne sait jamais bien que ce qu’il a trouvé lui-même. Le talent mûr allume les talents naissants, mais par son exemple, non par des préceptes.

On ne comprend que ce que l’on répète en soi, que ce que l’on retrouve dans sa propre nature. Le mimétisme psychologique est l’art de pénétrer. La divination, l'intuition, ne se remplacent par rien; et les lourdauds s’abusent, s'ils croient avec leurs fausses clefs, leurs échelles et leurs lanternes sourdes pouvoir entrer partout. Ils ne peuvent pas même comprendre la première fillette venue, le plus jeune enfant pendu à la robe de sa bonne. Les obtus le sont partout, même armés de besicles, de balances et de bistouris.

Est-ce que les grammairiens épluchant les poètes ne font pas l'effet bouffon? En un mot l’incompétence est partout parce que l’outrecuidance des épais ne connaît pas de bornes. En toute matière, il faut être de la famille, de la maison, du métier, avoir l'instinct et le sens de la chose, pour en parler sans radotage et sans verbiage.

15 mars 1879. — Lecture : Stahl (Les histoires de mon parrain); Legouvé (quelques chapitres de Nos Filles). Ces écrivains mettent l’esprit, la grâce, la gaieté et l'agrément du côté des mœurs honnêtes ;ils veulent montrer que la vertu n’est pas si fade, et que le bon sens n’est pas si ennuyeux. Ce sont des moralistes persuasifs et des conteurs captivants. Ils travaillent au relèvement de la France, et excitent l'appétit du bien. Cette gentillesse a pourtant un danger. La morale dans du sucre passe certainement, mais on peut craindre qu'elle n’ait passé pour son sucre, et que le sens moral n'y ait rien gagné. Les sybarites tolèrent un sermon assez gentil, délicat pour flatter leur sensualité littéraire; mais c’est le goût en eux qui est charmé, ce n’est pas la conscience qui s’éveille. Ils sont donc flattés mais non remués; leur vanité est satisfaite et leur principe de conduite n’est pas atteint.

Moraliser en faisant rire, instruire en amusant

sont deux méthodes préconisées dans les âges de faiblesse, mais sont probablement deux illusions. Égayer, instruire, moraliser sont des genres qu'on peut mêler et associer, sans doute, mais qu'il faut savoir séparer pour obtenir des elfets réels et francs. L'enfant dont l'esprit est bien fait n’aime pas d'ailleurs les mélanges qui tiennent de l’artifice et de la supercherie. Le devoir exige l’obéissance, l'étude réclame l'application, le jeu ne demande rien que la bonne humeur. Convertir l’obéissance et l'application en jeu agréable, c'est efféminer la volonté et l'intelligence. La nature a donné à l'enfant des os et des dents, pourquoi lui refusez-vous l’occasion de mâcher et de peiner? Vous ne voulez donc pas qu'il devienne un homme?

Conclusion. Ces efforts pour mettre la vertu à la mode sont louables, mais s’ils font honneur aux écrivains, ils prouvent l’anémie morale de la société. Aux estomacs non gâtés 1l ne faut pas tant de façons pour leur donner le goût du pain.

17 mars 1879 (onze heures du soir). — Refait ma leçon sur le Positivisme. Impression d’ennui chaque fois que je touche à cette prétendue doctrine, aussi maigre d’aperçus nouveaux que de résultats intéressants. Ce Comte n'a pas trace de verve, d'esprit, de fécondité. Il n’a qu’une

idée, délayée avec une insupportable prolixité et cette idée n’est pas juste, n’est pas neuve, n'est pas grande. Quand on ôte à Comte ce qu'il a pris à Hume, à Broussais, à Saint-Simon, à Turgot, il ne reste que le fatras diffus et prétentieux de l’empirisme vulgaire. Quand on déplume ce faux paon, on ne trouve qu’un poulet banal bouffi de lui-même. C’est dépitant. Et l’admiration des gens pour la chose et pour l’homme, impatiente comme toute exagération bête.

23 mars 1879 (midi). — Relu ce cahier. I1me choque par de nombreuses répétitions. Mais ces répétitions ont un côté utile; elles sont des vérifications, des contrôles. Qui veut plaire, les évite; mais qui ne s'occupe que du vrai, les tolère. Les notations barométriques, hygrométriques, etc., sontcomme elles peuvent; elles suivent les variations du temps et l’uniformité de ses variations; elles ne représentent que ce qui est et ne tracent pas de courbes inventées. L’art s’ingénie à faire du nouveau, crainte de satiété; l'observation note le réel comme il se présente. — Peut-être y a-t-1l une ou plusieurs constantes dans ces variations quotidiennes de la pensée ou du sentiment : ceci sera à dégager plus tard. Y a-t-ildes variations de saison, ou d'années, ou d'âge? question ouverte. Aurai-je jamais le temps de relire ces quinze

mille pages ou d’en tirer quelque utilité scientifique ? Douteux. Elles m’auront du moins servi à vivre, comme toutes les autres habitudes hygiéniques, la friction, le lavage, le dormir, l’alimentation, la promenade, etc. La principale utilité du Journal intime, est de rétablir l'intégrité de l'esprit et l'équilibre de conscience, c’est-à-dire la santé intérieure. Si, en outre, il est instructif ou récréatif, c'est bien, mais surérogatoire. S'il aiguise l'esprit d'analyse, s’il entretient l’art de s'exprimer, tant mieux; mais il pourrait se passer de ces avantages. S'il sert de mémorandum biographique, ceci encore est accessoire.

31 mars 1879 (onze heures du soir). — Il est malaisé de changer subitement d'occupation et de manière d’être, et de passer d’un cours historique à un cours théorique. La vitesse acquise, la force d'inertie font obstacle à cette inversion mentale. Pour faciliter la crise, j'ai fait emporter de ma chambre tous les livres qui m'ont servi cet hiver, j'ai employé deux heures à remettre en ordre et en liasse tous les feuillets volants qui composent le cours que je viens de terminer. J'ai balayé tous les vieux souvenirs, et j'ai rouvert notes et livres relatifs à mon Cours d'été. Mais ici, comme toujours, éprouvé une impression désolante, celle de la pénurie,

de l'insuffisance, du vide, du suranné. Il me semble que je ne sais plus rien, qu'il faudrait tout bouleverser, tout refaire, tailler à neuf et en plein drap. D'autre part, je sens que cela [est] téméraire et absurde, que je n’en ai pas le temps, qu'il vaut mieux utiliser ce qui est fait, perfecüonner ce qui est ébauché, rectifier ce qui est hasardé, compléter ce qui a des lacunes. Au fond, j'aurais voulu entreprendre quelques recherches neuves, dussent ces monographies ne pas se lier entre elles; mais un cours doit présenter un sujet dans son unité, dans son ensemble, et me revoilà ballotté entre ces deux méthodes qui aboutissent à des plans tout autres. Lequel vaut mieux? l’un des procédés fait avancer la science, l’autre semble plus nécessaire à des élèves. Avec l’un on chemine à la découverte, avec l’autre on s'assure du pays conquis, on en fait la carte et l’occupation.

1° avril 1879 (six heures du soir). — Psychologisé toute la journée. Opéré la crise, entré dans ce mode de pensée, réveillé en moi l’aptitude, l'intérêt et le souvenir, nécessaires à cette espèce de recherches. Cette crise ressemble au phénomène de la conversion. Il s’agit de rompre avec ses habitudes, de revêtir un nouvel homme, en un mot de faire l'impossible ou ce qu’on tenait

pour tel. Cette transformation, qui est mieux qu'une mue de la surface ou un retournement stratégique de l’activité, estune violente secousse qui ébranle toutes nos profondeurs; on peut la rapprocher de la crise que traverse l’insecte en métamorphose.

Au fond, c’est une épreuve morale. La nécessité devient vertu. Le penchant est brutalisé, le désir dompté par le vouloir, l’inertie vaincue par le devoir. C’est mieux encore que le travail mécanique changé en chaleur et en électricité. C'estla chenille changée en papillon.

7 avril 1879. — Mieux eût valu peut-être une vie pleine et déchirée qu’une vie déserte et vide. Mais ma vie n’a pas été déserte ni vide; elle a été, à tout prendre, celle d’un contemplatif, qui a fait des sacrifices au devoir et a connu beaucoup d’affections. Il est vrai que la tendresse filiale, conjugale et paternelle ne lui a pas été accordée; mais il a peut-être d'autant mieux connu l’amour et l’amitié. Il a tenu à la porte la passion; mais la sympathie, la bienveillance, la dilection désintéressée et secourable, l'amour platonicien, la cordialité humaine ont surabondé dans sa vie. Se plaindra-t-il de sa part? Non. S'il en est de plus attrayante et de plus enviable, la sienne a été celle qu'ambitionnent les sages.

Activité désintéressée, affections douces, loisir et liberté, paix méditative, voilà ce qu’il a eu. Son indépendance réelle a été plus grande que celle de personne. Il n’a jamais subi la volonté d'un autre, et s’est senti son maître depuis l’âge de treize ans. La place faite à sa fantaisie, à la libre disposition de son temps, a été énorme. La vie intérieure lui a ouvert toutes ses avenues. Il a pu pour ses récréations, écrire quinze mille pages de réflexions où la rêverie se recueille à sa guise. Tout cela doit compter.

Lundi de Pâques, 14 avril 1879 (huït heures et demie du matin). — O délices, j'ai dormi etje reviens presque à l’état normal. Les toits sont blancs, l'hiver aussi revient, mais qu'est-ce que cela fait? C’est la santé qui est le soleil. Tirons vite quelques leçons de cette rude expérience de trois jours.

Je suis éminemment destructible : un petit désordre sur un point compromet très vite Îa machine tout entière. J'ai donc très peu de force de résistance, de vitalité proprement dite.

Une fois pris dans l’engrenage de la douleur, je ne crois plus en sortir; j'ai très peu de cette force qu’on appelle l'espérance; je n’attends rien de l'avenir, je ne fais appel à aucun dieu secourable, et je n’ai pas plus de foi au médecin; je

me retire dans l’apathie stoïque, qui ressemble fort à la désolation morne, car tout me paraît perdu.

La maladie me fait surtout honte; elle m’humilie, comme un défaut physique, comme un ridicule, comme un œil bouffi ou une épaule tordue. C’est dire que je ne compte pas sur la charité compatissante de mes semblables, et que leur commisération, telle qu’elle est, me fait peur.

La maladie rend incapable, et j'ai horreur de donner prise à la moquerie des inférieurs ou des égaux.

La maladie rend dépendant, et je redoute la dépendance; je crains d’être à charge, d’être pénible, répugnant, fatigant. Je ne devine qu'un cas agréable, celui d’un accident chirurgical, d’une blessure militaire, soigné par une femme aimante; ici le mal est esthétique et la convalescence délicieuse. Mais pour tous les maux vilains et défigurants, pour les misères chroniques, mon instinct serait celui du chat, me cacher et disparaître.

La maladie est une atteinte à notre liberté et à notre dignité, et c'est par là qu’elle est surtout redoutable à l’homme de loisir et d'aisance. La croire envoyée par une divinité jalouse ou paternelle est un ingénieux Stratagème de la conscience humaine, qui l’ennoblit pour la combattre,

comme un chevalier armait un vilain pour pouvoir lui couper la gorge. En réalité, la nature est sans entrailles, sans humeur ni honneur, et elle aime à dévorer tout ce qui ne se défend pas de son mieux contre la mort.

Il est trop tard pour régler ses affaires d’attendre ce signal, la maladie, parce que si certaines maladies n’arrêtent que l’activité extérieure, d’autres atteignent immédiatement les nerfs et même le cerveau, c’est-à-dire suspendent la pensée, la clairvoyance, le souvenir et la Justice.

La maladie doit aussi enseigner la bonté prévenante. Songeons que beaucoup de gens sont malades sans l’avouer, que beaucoup ont leur épine secrète, leur écharde inconnue, leur épreuve cachée, leur cilice et leur croix que l’on ignore, et que n’en pas tenir compte c’est risquer d’être cruel. Même ceux qui sont joyeux et bien portants ne le seront pas toujours, leur triomphe pourrait bien n'être pas long, la prospérité éternelle n’est pas le fait de notre espèce, c’est le lot sans pareil de 1/10.000.000 des mortels. Ainsi, entrons de cœur dans la condition humaine. Nous faisonspartie d’unerace de douleur, quidoitlutter sans terme contre la faim, le froid, la misère, l'ignorance, la brutalité, la maladie, la passion, l'injustice, et qui doit se contenter du moindre

mal et du plus petit progrès, en attendant pour chacun la défaite et la destruction. Payons notre tribut de pitié et de travail. Collaborons avec une piélé patiente à l’œuvre de l’espèce. Donnons un peu de joie à tous ces galériens de l'existence, à tous ces condamnés à mort. C’est là notre raison d’être et aussi notre récompense.

21 avril 1879. — Pourquoi toute cette synonymie dans mes pages de Journal? L'instinct qui me pousse à cette luxuriance doit être assez complexe. J'imagine que le désir de me remémorer le vocabulaire, celui de noter tous les détails et aspects de la chose, le tâtonnement sur le trait essentiel, sont des causes concomitantes de ce luxe terminologique. Ce luxe a peut-être un inconvénient; il disperse l'esprit et lui enlève la précision. Il faudrait peut-être m'imposer la discipline, deux semaines par mois, d’exelure toute synonymie. Trois à peu près ne remplacent pas le trait juste. Celui-ci est unique. Mon procédé ordinaire enveloppe l’objet et tourne autour: l’autre procédé frappe au centre et marque le trait caractéristique. Il convient d’avoir les deux méthodes à sa disposition pour n'être esclave d'aucune et ne contracter aucun tic. Il est vrai que dans le Journal intime, la plume ne se Surveille pas, et cabriole selon son allure

naturelle, mais il est mieux qu’elle ait toutes les allures. Il me semble du reste que cette flexibilité est dans mes moyens, disons plus, dans mes goûts. La manière m'ennuie; lorsque je m'y laisse aller, c’est par paresse. Le seul style qui me plaise, c’est le style de la chose. Oui, mais l'obstacle est dans les habitudes antérieures. L'instinct évite ce qui lui est inconnu, car le sentier à frayer est toujours pénible. Que de formes littéraires j'ai négligées : la narration gaie, leraisonnement suivi, l'improvisation ailée, la critique légère, l’éloquence c’est-à-dire le solide et l’agréable. Ma forme habituelle est sautillante ou laborieuse, il lui manque la grâce et l’enjouement. Pourquoi? parce que ces qualités résultent de la conversation, et que Genève m'a condamné au silence méditatif du monologue.

27 avril 1879.— Moninsouciance est acquise plutôt qu'originelle. Ce qui est ancien chez moi c'est la désespérance, et la réflexion préférée à l’action. Le mal de Hamlet est bien aussi mon mal. C’est également la tendance de toute une partie des penseurs allemands, et le fond bouddhique de la doctrine de Schopenhauer. L'impulsion animale et la volonté sont inférieures à la pensée.

5 mai 1879.— Ce n’est qu’à mon corps défendant que je songe aux torts volontaires qu'on a eus envers moi. En ne m'observant pas j’oublierais tous les griefs et je manquerais ainsi de dignité. La nécessité de la défensive me fait violenter ma nature. Par goût, je préfère la débonnaireté bienveillante qui ne tient registre d'aucune observation défavorable; et malgré l'apparence contraire ce Journal est un procédé hygiénique pour revenir à l’indulgence. Ma plume soulage ma peine. Ma confidence à moimême me débarrasse le cœur. Et je ne suis jamais plus disposé à ouvrir un compte nouveau à ceux qui m'ont irrité, que lorsque j’ai fermé ces pages. C'est qu'au fond, espérant très peu changer les choses ou les gens, n’aimant ni la plainte qui est inutile, ni le reproche qui aggrave le mal, je ne travaille qu’à changer mon impression et à revenir à l'équilibre. Les ennuis et les chagrins mettent l’âme dans l’état subjectif ; le soliloque la ramène à l’état impersonnel. N'est-ce pas là le rythme de mes journées? le monde m'agite et me trouble, et je reconquiers la sérénité comme je puis, tantôt par le contact avec les affections vraies, tantôt par la méditation. Je ne désire accuser ni blâmer personne, je n’ai point à faire mon apologie, je n’aspire qu’à retrouver le calme et à rentrer dans la bienveillance. A supposer

que je me trompe sur les gens et les choses dont il m'arrive de parler, à supposer même des souffrances illusoires et des torts imaginaires, le résultat demeurerait encore bon et légitime, puisqu'il est la guérison de ces petites misères et le retour à l’état objectif. Il ne s’agit donc ni de réquisitoire ni de plaidoyer, puisqu'il n'y a ni galerie ni tribunal. Il s’agit de thérapeutique quotidienne ou plus simplement d’ablutions. On purifie son corps des poussières de la route; pourquoi ne point purifier son âme du contact des vilenies humaines? On recommence ainsi la marche, ayant jeté derrière soi tout ce qui ne mérite pas le souvenir. C’estune application indirecte du précepte biblique : Ne vous couchez point sur votre colère. C’est une forme plus prosaïque de la prière du soir.

6 mai 1879. — Magnifique journée. Impression athénienne en passant sur la Place Neuve. Inondation de lumière, joie des yeux, belles formes architecturales, sous la coupole d'azur limpide. Légèreté d’être, alacrité nerveuse, pensée ailée. Je croyais être jeune, je sentais à la grecque.

J'ai sur l'Hymète éveillé les abeilles, C’est là, c’est là que je voudrais mourir!

O Pallas Athéné, vous m'êtes apparue, et j'ai éprouvé comme un ravissement.

22 mai 1879 (Ascension, huit heures du matin). — Temps magnifique et délicieux. Légèrelé d'être. Gaieté au dehors et au dedans. Lumière caressante, bleu limpide de l'air, gazouillements d'oiseaux; il n’est pas jusqu'aux bruits lointains qui n'aient quelque chose de jeune et de printanier. C’est bien une renaissance. L’ascension du Sauveur des hommes est symbolisée par cet épanouissement de la nature allant à la rencontre du ciel. Salve des cloches. Les rayons du matin dansent sur les fauteuils, sur les tapis, ety font éclore le parterre des couleurs. Les bois du parquet, les nuances des broderies, les plis des rideaux sourient et présentent un bouquet de tons veloutés et frais, vifs et doux, qui réjouissent l'œil. L’oreille et les poumons ont pareillement leur voluptueux régal. Le caractère de toutes ces sensations réunies est la suavité. Je me sens remettre à l'état esthétique, qui m'était étranger depuis longtemps. Mon âme regarde par toutes ses fenêtres. Les formes, les contours, les teintes, lesreflets,les timbres, lescontrastes etles accords, les jeux et les harmonies de tout cela la frappent et la ravissent. Il est bon parfois de vivre à la périphérie, c’est de la gratitude. Il y a de la joie

dissoute dans l'atmosphère. Mai est en beauté. Ce serait quasi un péché que de se refuser à ses avances, et d'emprisonner son cœur dans la sévérité claustrale.

Dans mon préau, le manteau delierreareverdi, le marronnier est tout vêtu de sa feuillée, le lilas de Perse, près de la petite fontaine, a rougi et va fleurir ; par les larges percées, à droite et à gauche du vieux collège de Calvin, se montrent le Salève par-dessus les arbres de Saint-Antoine, les Voirons par-dessus le coteau de Cologny; et les trois rampes d’escaliers, qui, espacées et d'étage en étage, conduisent entre deux hautes murailles de la rue Verdaine à la terrasse des Tranchées, rappellent à l'imagination quelque vieille cité du midi, une échappée de Pérouse ou de Malaga.

(Neuf heures trois quarts). — Toutes les sonneries de la ville sont en branle. L'heure du culte approche. Aux impressions pittoresques, musicales et poétiques, s'ajoutent les impressions historiques et religieuses. Tous les peuples de la chrétienté, toutes les églises distribuées autour de la planète, fêtent la glorification du Crucifié…

Arrêt soudain de toutes les cloches. Silence émouvant. Attente et presque oppression de l'âme. C’est le moment où le culte est une délivrance; la communauté appartient à l'orateur,

et se donne avec lui à son Dieu. Et que font à cette heure tant de nations qui ont d’autres prophètes et honorent autrement la Divinité? Que font les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes, les Vichnouistes, les Guèbres? Ils ont d’autres dates pieuses, d’autres rites, d’autres solennités, d’autres croyances. Tous ont cependant quelque chose en commun. Tous ont de la religion, tous donnent à la vie un idéal etentendent que l’homme s'élève au-dessus des misères et des petitesses de l'heure présente et de l'existence égoïste. Tous ont foi à quelque chose de plus grand qu’euxmêmes, tous prient, tous s’humilient, tous adorent; tous voient au delà de la Nature l'Esprit, au delà du mal le bien. Tous témoignent en faveur de l’Invisible. C'est par là que tous les peuples fraternisent. Tous les hommes sont des êtres de soupir et de désir, d'inquiétude et d'espérance. Tous voudraient se remettre en accord avec l’ordre universel et se sentir approuvés et bénis par l’Auteur de l'univers. Tous connaissent la souffrance et souhaitent le bonheur. Tous connaissent le péché et demandent le pardon.

Dans le concours des religions, le christianisme à quelques avantages : il peut s’épurer et se spiritualiser lui-même. Ramené à sa simplicité originelle, il est la réconciliation du pécheur avec Dieu, par la certitude que Dieu aime

malgré tout et qu’il ne châtie que par amour. Si le christianisme n’a point créé la morale, il a fourni un mobile nouveau et une force nouvelle pour accomplir la morale parfaite; il a donné goût à la sainteté en la rapprochant de la gratitude filiale.

23 mai 1879. — ....Pour moi, je ne connais pas de régal spirituel plus attrayant que de lire au fond d’une âme et d’être initié à une vie intérieure. C’est la joie qu’on attend en paradis, pourquoi se la donne-t-on si rarement sur la terre? Est-ce que la fraternité morale ne permet pas l’amour divin, qui est indifférent au sexe et étranger à la volupté? Cette manière d'aimer m'a toujours paru naturelle et facile; mais on appelle « mangeurs de cœurs », Don Juans insatiables, ceux qui ne réclament rien pour eux, qui ne visent à aucune possession jalouse, et qui répudient la passion tyrannique ou exclusive. L’affection de l’âme semble une chose non classée, non connue, non admise. L'amitié tendre et désintéressée entre les sexes passe pour absurde et impossible. Impossible? elle ne l’est pas, puisque je l’ai éprouvée dix ou vingt fois. Absurde? je ne trouve pas, puisqu'on la rêve pour l'avenir.

28 juin 1879 (midi). — Dernière leçon du

cours, du semestre et de l’année. Bien fini. Mes élèves ont chaleureusement applaudi, et je me sens soulagé d’un grand poids. Réussi à condenser en trois quarts d'heure la matière d’une demidouzaine de leçons, bouclé tous mes fils, ramené mon sujet à l'unité globale, et terminé par le centre mathématique.

6 août 1879. — Si donc l'être fini a une tendance à s'affirmer, à se dilater, il a aussi la tendance contraire, celle à se nier. La soif d’existence contient la soif de destruction. Le désir de procréation à pour corrélatif le goût de la mort. L’anéantissement a donc bien sa volupté. L'égoïsme radical se complète par l’antégoïsme, par l’héautophobie, par l’antipathie pour soimême. Un individu dont le clavier est intégral sera donc aussi son ennemi et son persécuteur, un héautontimorouménos, pour parler avec Térence. On regarde ceci comme monstrueux, comme absurde, comme impossible. On y a mal regardé. On a clos trop vite l'inventaire de nos impulsions sourdes. L'homme est plus compliqué qu'on ne l’imagine. Seulement l'amour de soi apparaît à notre conscience, tandis que la haine de soi appartient à Ja région plus obscure; cette haine agit en nous sans nous, c’est le procédé par lequel la nature combat les incon-

vénients de l’égoïsme. Quand cette haine est fort adoucie et devient consciente, elle s’appelle le désintéressement, le détachement. Quand ce détachement coûte et qu'il résulte d’un effort, il devient le renoncement, la résignation, l’abnégation; ces choses sont des vertus, tandis que la haine de soi est un danger. Mais toute vertu a pour point de départ un instinct; l'instinct dont il est question ici vise au refoulement du moi, à sa limitation et même à sa suppression, c’est le principe de négation, la soif de la mort.

23 août 1879. — Un rimeur n'est pas un poète; un amateur n’est pas un artiste. Il faut épouser sa profession pour s’y distinguer; il faut posséder à fond son instrument pour être de la partie. Toi, tu ne te piques de rien, tu essaies un peu des choses pour t’amuser, mais tu en restes aux préludes, aux débuts, lorsque tu as deviné la méthode et compris le procédé des gens. Ton besoin n’est pas de produire, mais de comprendre, ni de faire, mais d’être capable de faire. Tu ne tiens pas à prouver tes aptitudes, mais à les sentir. Ainsi toutes tes activités et même tes publications ne sont que des exercices psychologiques, des analyses de l’âme et des manipulations de facultés. Le summum de mon ambition est d’être un connaisseur de la nature humaine,

se trouvant à l’aise dans tous les labyrinthes de cette terre inconnue. Mon esprit, aussi fluide et impersonnel que possible, se contenterait de pouvoir habiter partout, mais n’a la prétention d’être propriétaire nulle part.

Je ne suis donc ni poète, ni philosophe, ni pédagogue, ni savant, ni écrivain. Je suis un peu critique et un peu psychologue, voilà tout. Et comme je déteste m’imposer, dès que la sympathie est absente, je dérobe aux profanes mes vrais dons, mes vrais besoins, et je n'offre plus que mes toquades inoffensives.

9 septembre 1879. — Porté à F** une liasse de lettres de son père et de sa mère. J’ai cru voir que cela l’intéressait médiocrement, vu la laideur du papier et les humbles circonstances qu'elle révèle. L’amour-propre aurait à gagner à constater l'ascension; mais il obéit au préjugé nobiliaire et rougit d’une extraction modeste.

Un naturaliste a dit avec raison : « Je serais plus fier d’être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré. » Le sentiment populaire n’en est pas là. Ilenvie les parvenus, mais il les raille. Le parvenu lui-même a le plus souvent la sottise d’avoir honte de ses origines. — Au fond, ce sont les deux conceptions du monde qui sont ici en lutte: celle du Judaïsme ou de la Gnose, et

celle de la science contemporaine ; la première voyant dans la création spirituelle une décadence continue, la seconde y voyant une évolution constante; l’une partant de la perfection hypothétique, l’autre y tendant. L’excellence est-elle devant nous ou derrière nous? a-t-elle été ou sera-t-elle? le meilleur est-il passé ou futur? voilà la question. Est-ce que le nouveauné est supérieur au vieillard? est-ce que le gland est supérieur au chêne, l’œuf d’aigle à l'aigle même? Cette supposition absurde repose sur une prémisse inconsciente, celle que le rien sans défaut et sans erreur vaut mieux que l'être avec des erreurs et des défauts.

Le néant est parfait, l'être imparfait : ce sophisme choquant ne devient beau que dans le platonisme, parce que le néant y est remplacé par l’Idée, qui est, et qui est divine.

L'idéal, la chimère, le vide ne doivent pas se mettre tellement au-dessus du réel qui, lui, a l'incomparable avantage d'exister. Le million que vous imaginez sans peine, vaut-il le billet de mille que j'ai placé à la Caisse d'épargne? Une femme idéale serait charmante sans doute, mais elle est un fantôme; la femme qui vous aime a des imperfections, mais du moins vous la tenez dans vos bras. On ne vit pas de viande rêvée, de pain en perspective, d’affections espérées,

d'ombres insaisissables. — L'idéal tue la jouissance et le contentement en faisant dénigrer le présent et le réel. Il est la voix qui dit non, comme Méphistophélès. Non, tu n’as pas réussi; non, cette femme n'est pas belle; non, tu n’es pas heureux; non, tu ne trouveras pas le repos; tout ce que tu vois, tout ce que tu fais, tout est insuffisant, insignifiant, surfait, contrefait, imparfait. La soif de l’idéal c’est l’aiguillon de Siva, qui n’accélère la vie que pour précipiter la mort. Cet incurable désir fait la souffrance de l'individu et le progrès de l'espèce. 11 tue le bonheur au profit de la dignité. Il sacrifie l’homme à l'humanité. Si le suicide volontaire est réputé irréligieux, le suicide inconscient est la loi divine, car les nobles créatures sont celles qui s’immolent à une cause désintéressée. En d’autres termes, Dieu veut bien le suicide, mais il ne le veut que pour lui seul. Celui qui se tue est un déserteur à ses yeux. Mais que chaque génération se consume pour la suivante, c'est la règle. Seulement la dernière, pour laquelle toute l'humanité se sera sacrifiée, ou plutôt aura élé sacrifiée, ne sera qu'égoïste et ne sera pas heureuse. Ainsi l’histoire universelle ne serait qu'une colossale mystification. La pensée ne serait qu’une cause d’infortune, un don funeste et même perfide.….

Alors? le seul bien positif c’est l’ordre, donc la rentrée dans l’ordre; donc le retour à l’équilibre. La pensée est mauvaise sans l’action et l'action sans la pensée. L'idéal est un poison s’il ne s'intègre avec le réel, et réciproquement, le réel se vicie sans le parfum de l'idéal. Rien de particulier n’est bon sans son complément et son contraire. L'examen de soi est dangereux s’il usurpe sur la dépense de soi; la rêverie est nuisible quand elle endort la volonté; la douceur est mauvaise quand elle ôte la force; la contemplation est fatale quand elle détruit le caractère. Le trop et le trop peu pèchent également contre la sagesse. L’outrance est un mal, l’apathie un autre mal. L'énergie dans la mesure, voilà le devoir; l'attrait dans le calme, voilà le bonheur!

24 septembre 1879 (trois heures du soir ).

— Assisté à un phénomène extraordinaire, il y a une heure. Nous faisions des bulles de savon avec ma filleule !. L'eau de savon avait été renouvelée et les bulles se divisaient assez mal sous l'éventail, paraissant trop aqueuses. Cependant

1. « Apres le diner, bullé avec succès. Avec l’éventail, j’ai tiré d’une bulle jusqu’à quarante et cinquante rejetons. Ce jeu est vraiment poétique. Il demande une grande légèreté de main. » (Journal intime, 18 juin 1880). Voir le poème XL du recueil Jour à jour : La bulle de savon.

une des subdivisées d'un pouce de diamètre, a fait ce que je n’ai encore jamais vu. Elle a erré près du plafond longtemps sans redescendre, puis a pris la couleur de la perle, ensuite s’est bosselée et plissée par endroits, et enfin a paru changée en un ballon captif de soie, qui flottait dans l'air sans déperdition de son contenu, et sans aucun tournoiement dans ses parois. Au seul mouvement de nos lèvres et de notre haleine, quand il était redescendu quelque peu, il remontait doucement. Bref, il était solidifié, changé en cocon, en aérostat. Nous étions trois témoins. Au bout d’un quart d’heure environ, nous avons voulu voir la texture de ce ballon léger. Je l'ai reçu sur l'éventail où il est resté intact, avec une forme qui n’était plus sphérique tout à fait. Après examen et même attouchement, j'ai voulu le relancer. Malheureusement l'éventail était verni; le ballon adhérait par un point et il s’est déchiré. Le tissu adorablement fin et soyeux dans ses plis était parfaitement sec. Sous le doigt il est devenu impalpable. Combien J'aurais voulu l'étudier au microscope.

En résumé, l’eau s'était résorbée et la toile de Savon sans maille et sans pore avait fait globe complet. Bref la bulle était devenue solide. Cette métamorphose nous a plongés dans l'émotion, comme une sorte de miracle. Nous pensions

avoir épuisé les secrets de Pompholyx et après deux mois des tentatives les plus variées, voici du nouveau, voici un prodige. Cela tient du mystère religieux.

Émus, nous croyons voir Brahma, Brahma jouant avec les mondes.

On parle au figuré d’un rêve qui prend corps; ici, la transformation est au propre. La bulle s’est solidifiée. Elle a perdu son irisation et sa sphéricité et sa fragilité et sa transparence, en changeant de régime d'existence. Naître c’est consolider un fluide. Ce qui augmente la merveille du phénomène, c’est qu’un moment avant son apparition Berthe me disait : Oh! solidifiez une de ces belles bulles! Cette réalisation soudaine en a pris un caractère fantastique. On aurait pu croire que la féerie n’y était pas étrangère. Après coup je me suis rappelé que ma poésie commençait par ce vers :

Perle que traverse le jour,

et qu’elle parlait de contexture, de tissu, d’aérostat. Un poète est-il un visionnaire? Il croit n’employer que des images et ces images deviennent des faits; ces métaphores sont des vérités. Il prophétise sans le savoir. Il exprime la nature

somnambuliquement. Le monde que nous estimons réel n’est que le songe de Maïa; et les inspirés ne sont que les échos inconscients de ce rêve cosmogonique. L’imagination intuitive est un mode de connaissance.

9 novembre 1879. — C’est à l'individu, au citoyen à juger les partis, les meneurs, les harangueurs, et à se faire une opinion malgré les sophismes de plaidoirie qui font la grosse voix autour de lui. L’éloquence et la presse, loin d’aider à voir clair, s’ingénient à entortiller les gens et à leur jeter de la poudre aux yeux. L'honnéteté est un oiseau rare ainsi que l’impartialité. On ne veut pas être juste; la passion à une secrète horreur de ce qui pourrait la déranger; loin que ce soit l'intelligence qui mène le vouloir et la conscience morale qui dirige la pensée, c'est le vouloir qui conduit l'intelligence et la passion qui guide le vouloir. L'intelligence est un moyen, un instrument, un esclave, un animal domestique, elle a un maître qui est la partie obscure et irréfléchie de l’homme, et qui s'appelle son naturel. La liberté de la majorité des hommes ne diffère guère de celle de la bête, c’est celle desuivre ses impulsions inconscientes, ses mobiles inavoués. La Fontaine le savait bien. — L'homme est une passion mettant en jeu une

volonté qui pousse une intelligence, et ainsi les organes, qui ont l’air d’être au service de l’intelligence, ne sont que les agents de la passion. Le déterminisme a raison pour tous les êtres vulgaires; la liberté intérieure n’existe que par exception et par le fait d’une victoire sur soimême. Même celui qui a goûté de la liberté n’est libre que par intervalles et par élans : la liberté réelle n’est donc pas un état continu, elle n’est pas une propriété indéfectible et toujours la même. Cette opinion répandue n’en est pas moins sotte. On n’est libre que dans la mesure où l’on n’est pas dupe de soi, de ses prétextes, de ses instincts, de son naturel. On n’est libre que par la critique et l’énergie, c’est-à-dire par le détachement et le gouvernement de son moi, ce qui suppose plusieurs sphères concentriques dans le moi, la plus centrale étant supérieure au moi, étant l’essence plus pure, la forme superindividuelle de notre être, notre forme future sans doute, notre type divin. Nous sommes donc assujettis, mais susceptibles d’affranchissement, nous sommes liés, mais capables de nous délier. L'âme est en cage, mais peut voltiger autour de sa cage. Le Platonisme explique très bien le fait de cette émancipation.

2 janvier 1880. — Sentiment de repos, même 1. : 19

de quiétude. Silence dans la maison et au dehors. Feu tranquille. Bien-être. Le portrait de ma mère semble me sourire. Je ne suis pas confus, mais heureux de cette matinée de paix. Quel que soit le charme des émotions, je ne sais pas s’il égale la suavité de ces heures de muet recueillement, où l’on entrevoit les douceurs contemplatives du paradis. Le désir et la crainte, la tristesse et le souci n'existent plus. On se sent exister sous une forme pure, dans le mode le plus éthéré de l’être, savoir la conscience de soi. On se sent heureux, d'accord, sans agitation, sans tension quelconque. C’est l’état dominical, peut-être l’état d’outre-tombe de l’âme. C’est le bonheur, tel que l’entendent les Orientaux, la félicité des anachorètes, qui ne luttent plus, qui ne veulent plus, qui adorent et jouissent. On ne sait avec quels mots rendre cette situation morale, car nos languesne connaissent que les vibrations particulières et localisées de la vie, elles sont impropres à exprimer celte concentration immobile, cette quiétude divine, cet état de l'océan au repos qui reflète le ciel et se possède dans sa propre profondeur. Les choses se résorbent alors dans leur principe; les souvenirs multiples redeviennent le souvenir; l’âme n’est plus qu'’âme et ne se sent plus dans son individualité, dans sa séparation. Elle est quelque chose qui sent la vie

universelle, elle est un des points sensibles de Dieu. Elle ne s’approprie plus rien, elle ne sent point de vide. Il n’y a peut-être que les Yoghis et les Soufis qui aient connu profondément cet état d’humble volupté, réunissant les joies de l'être et du non-être, état qui n’est plus ni réflexion ni volonté, qui estau-dessus de l’existeñce morale et de l'existence intellectuelle, qui est le retour à l’unité, la rentrée dans le plérome, la vision de Plotin et de Proclus, l'aspect désirable du Nirvana.

Il est sûr que les Occidentaux et surtout les Américains sentent tout autrement. Pour eux, l’activité dévorante, incessante, est synonyme de la vie. Il leur faut conquérir l'or, la domination, la puissance, écraser les hommes, et assujettir la nature. Il leur faut la quantité, le détail, le mouvement. Ils s’acharnent sur le nombre et ne conçoivent pas même l'infini. Ils s’obstinent aux moyens et ne pensent pas un moment au but. Ils confondent l'être avec l'être individuel, et la dilatation du moi avec le bonheur. C’est dire qu'ils ne vivent pas par l’âme, qu'ils ignorent l'immuable et l'éternel, qu'ils se démènent à la périphérie parce qu’ils ne peuvent pénétrer jusqu’à l’axe de leur existence. Ils sont agités, ardents, rageurs, positifs, parce qu'ils sont superficiels. À quoi bon tant de trémoussement,

de vacarme, de convoitise, de batailles? tout cela c’est de l’étourdissement. Est-ce qu'au lit de mortils ne s’en aperçoivent pas? Alors pourquoi ne pas s’en apercevoir plus tôt? L'activité n'est belle que si elle est sainte, c’est-à-dire dépensée au service de ce qui ne passe point. L'homme-fourmi et l’homme-abeille ne sont que de médiocres échantillons de l’homme.

3 janvier 1880. — Lettre de Ch. R...!Ce doux ami est impitoyable. Il trouve mes remerciements pas assez chaleureux. Il préfère toujours le recueil de 1874 à celui qui a été publié. Il prétend que faire des concessions à l'éditeur, c’est pécher contre le Saint-Esprit de la poésie, etc. — Sensitif comme une femme et tenace dans ses impressions, il est un peu difficultueux dans la

1. Charles Ritter (1859-1905), un ancien élève d’Amiel, qui s’intitulait son « disciple », et qui fut au nombre de ses plus fidèles amis. Amiel avait pensé un moment lui léguer le manuscrit du Journal intime, et le désigner comme l’un de ses exécuteurs testamentaires, « Laissez-moi vous dire autre chose encore, écrira Charles Ritter à M. Edouard Schuré en 1883, c’est ma très grande admiration pour le Journal d'Amiel. Une révélation par exemple! Qui laurait jamais cru P Vous le soupçonniez peut-être : moi, point. C’est un des plus beaux et des plus doux livres que j’aie jamais lus, » Le nom d’Amiel revient souvent dans le recueil de lettres : Charles Riller, ses amis et ses maîtres, publié par son frère Eugène Ritter, Lausanne, Payot, 1911. — Le « recueil publié » dont parle ici Amiel, c’est Jour à jour, poésies inlimes, Paris, Fischbacher, 1880.

correspondance. J'essaie de rassurer ses susceptibilités hyper-délicates. La vie solitaire a deux inconvénients majeurs : elle rend chatouilleux outre mesure; elle émousse le bon sens. Mon bon Ch. R... est un sage par le désintéressement; mais il s’isole trop du public et du monde. Cela nuira et nuit déjà à son goût, qui chemine du côté de l’excentrique et du misanthropique. En le voyant se cramponner à l'Épitre grondeuse et aux pièces noires que j'ai éliminées, j'éprouve du souci. Il a un faible pour ce que je trouve le moins bon dans mon portefeuille. Est-ce lui ou moi qui nous trompons? est-ce que la révision littéraire que j'ai fait subir à mes pièces est une erreur? Je crois avoir raison poétiquement, mais il n’a peut-être pas tort psychologiquement.…..

C’est une sensation curieuse que celle d’avoir à se défendre contre ses disciples; il est embarrassant d'écrire des lettres à bride abattue, quand on voit qu’elles sont épluchées à la loupe, et traitées comme des inscriptions monumentales, où chaque caractère a été prémédité et gravé pour la vie éternelle. Cette disproportion entre la parole et sa glose, entre la vivacité ailée et la sévère dissection, n’est pas favorable à l'aisance. On n'ose plus être ingénu devant un sérieux qui met à tout de l'importance; il est difficile de garder son abandon, s’il faut se surveiller à chaque

phrase et à chaque mot. — L'esprit consiste à prendre les choses dans le sens qu’elles doivent avoir, à se mettre au ton des gens, au niveau des circonstances; l'esprit est dans la justesse, qui devine, pèse et apprécie vite, légèrement et bien. O Athéniens, vous le saviez, l'esprit joue, la muse est ailée! O Socrate, tu savais badiner!

3 février 1880. — Mort de Bersot; article ému d'Edmond Scherer (le Temps). C’est un cancer à la face et au pharynx qui a enlevé ce philosophe, lequel a supporté en stoïque ce mal odieux, et a travaillé jusqu’au bout sans se plaindre. Il était directeur de l'École Normale et né en 1816.

6 février 1880. — Lu les quatre discours prononcés sur la tombe d’Ernest Bersot. Ils m’ont mis la larme aux yeux. Cette fin d’un stoïcien a bien plus de grandeur que la fin d’un dévot, entouré de tous les rites superstitieux de l'Église, et des incantations puériles par lesquelles le sacerdoce défend son crédit et son ascendant. Le catholicisme laisse trop voir ses intérêts de boutique à chaque lit de mort. Ici tout a été mâle, noble, moral, spirituel. — Le Ministère de l’Instruction publique (Ferry), l'Académie des Sciences morales (Levasseur), l’École Normale

(Gaston Boissier) et les élèves (Michel) ont rendu hommage au caractère, au dévoûment, à la constance et à l'élévation de pensée du défunt. «Apprenons de lui à vivre et à mourir. » Ces obsèques ont une dignité antique. — Gageons que J'Univers, cet aboyeur clérical, aura jeté sa bave sur cette cérémonie, car le sacristain ne connaît que le goupillon et calomnie tout le reste. Pouah!

7 février 1880. — Givre et brouillard sans discontinuation; mais l'aspect est féerique et ne ressemble en rien aux aspects lugubres de Paris et de Londres dont parlent les journaux.

Ce paysage d’argent a une grâce rêveuse, une élégance fantastique, que ne connaissent ni les pays du soleil, ni ceux de la houille. Les arbres ont l'air d’appartenir à une autre création, où le blanc aurait remplacé le vert. En voyant ces allées, ces bosquets, ces touffes, ces arcades, ces dentelles, ces girandoles, on ne soupire nullement après autre chose; leur beauté est originale et se suffit, d'autant plus que le sol poudré de sucre, le ciel estompé de brume, les lointains très doux et très unis, forment une gamme charmante à l'œil et un ensemble plein d'harmonie. Aucune dureté, tout est velours. Dans mon enchantement j'airenouvelé ma promenade avant et après le dîner. L'impression est celle d’une

fête, et les teintes étouffées ne sont ou ne semblent être qu’une coquetterie de l'hiver qui a fait la gageure de peindre quelque chose sans soleil et de charmer néanmoins le spectateur.

9 février 1880. — Mauvaise nuit. Grande gêne de la gorge, par hyper-viscosité. Il s’en est suivi lever plus tardif, bousculade de mes soins hygiéniques, ricochet de désordres. À cette heure, je me sens froid dans le corps, j'ai la tête molle et la main gourde, et je tousse comme un cheval énervé... La vie court, tant pis pour les endommagés. Dès que le tendon d’Achiile fléchit, que les reins perdent leur ressort et que la mémoire s’en va, on est roulé par le flot des jeunes, des endentés, des voraces et des bien portants. Le væ victis, væ debilibus esttoujours le hurlement de la foule lancée à l'assaut des biens terrestres. On est toujours l'obstacle de quelqu'un, puisque, si petit qu’on se fasse, on occupe toujours un espace quelconque, et que, Si peu qu'on envie ou qu’on possède, on est envié et convoité par quelqu'un. Vilain monde, monde de vilains! Pour se consoler, il faut songer aux exceptions, aux âmes nobles et généreuses, aux êtres qui désirent notre durée et non notre disparition, à qui nous sommes nécessaires et qui nous veulent du bien. Il y en a, qu'importent

les autres! — Le voyageur qui traverse le désert se sent entouré de rapaces qui ont soif de son sang; le jour, les vautours volent au-dessus de sa tête; la nuit, les scorpions se glissent dans sa tente, les chacals tournent autour de ses feux de bivouac, les moustiques labourent son derme de leur avide aiguillon; partout la menace, l’animosité, la férocité. Mais par delà l'horizon, plus loin que les sables arides où circulent les tribus ennemies et les hordes humaines, les pires de toutes, le voyageur se rappelle quelques têtes chères, des regards et des cœurs qui le suivent dans ses rêves, et il sourit. Au fond, nous nous défendons plus ou moins d’années, mais nous sommes toujours vaincus et dévorés; le ver du sépulcre ne nous manque jamais. Ceux qui nous aiment meurent parfois avant nous. La destruction est notre destinée et l’oubli notre partage.

Nous avons tout prévu pour fuir la mort cruelle, Mais des plaines de l’air va fondre l’hirondelle… La pauvre libellule, oh! ne l’envions pas!

Comme le gouffre est près! Sitôt que je suis entamé, je prends conscience de la situation véritable. Mon esquif est mince comme une coquille de noix, peut-être comme une coquille d'œuf.

Que l’avarie grossisse un peu et je sens que tout est fini pour le navigateur. Un rien me sépare

de l’idiotisme, un rien de la folie, un rien de la mort. Une brèche légère suffit à compromettre tout cet échafaudage ingénieux et fragile, qui s'appelle mon être et ma vie. La libellule n’en est pas encore un symbole assez frêle; c’est bien la bulle de savon qui traduit le mieux cette magnificence illusoire, cette apparence fugitive du petit moi qui est nous.

Î1 février 1880.— Laprade a l'élévation, la grandeur, l'harmonie, la noblesse. Qu’est-ce done qui lui manque? le naturel et peut-être l'esprit. De là cette solennité monotone, cette tension un peu emphatique, cet air hiératique, cette démarche de statue. Il se prend décidément trop au sérieux; cette muse ne déchausse jamais le cothurne et cette royauté n’ôte jamais sa couronne, pas même pour dormir. L'absence totale du badinage, de la familiarité, de la simplicité est un défaut. Laprade est chevillé dans son armure. Socrate et Platon avaient le mot pour rire. Laprade est aux Anciens ce que la tragédie française est à celle d'Euripide, ce que la perruque de Louis XIV est à la chevelure d’Apollon. Sa majesté est factice et fatigante. Les poètesanges sont exposés à devenir ennuyeux. Ils ne peuvent jamais dire : Nicole, apporte-moi mes pantoufles ; on ne peut avec eux sortir du convenu,

descendre du nuage, toucher le réel; leur sublimité soutenue essouffle, et à la fin agace le simple mortel. S'il n’y a pas là proprement de l'affectation, il y a du moins une sorte de pose théâtrale et sacerdotale, une attitude de métier, qui a un inconvénient esthétique. Le vrai n’est pas si beau que cela, mais il est plus vivant, plus pathétique, plus varié. Les marmoréens sont froids. N'est-ce pas Musset qui disait : Si Laprade est un poète, alors je n’en suis pas un? — Les impassibles au moins sont pittoresques.

23 février 1880. — Tous les grands édifices religieux ou politiques ont le crime pour fondement, l'injustice et la fraude pour maçonnerie et le sang humain pour ciment. — Et plus tard, il se chante toujours des hosannas sur le résultat acquis. Il ne se trouvera jamais un peuple qui fasse amende honorable sur son passé et rende un territoire volé. Une patrie ni une église n’ont de pudeur ni de conscience ; elles estiment toujours que leur réussite est providentielle et que par conséquent le succès les absout. L’égoisme et la passion, le mensonge et l'audace président à l’histoire universelle. Ce sont les personnages en second qui prêchent la justice, l'idéal, le bien, et qui représentent le sacrifice d'eux-mêmes. Les mangeurs gouvernent, les mangés travaillent.

Les forts sont les maîtres, les purs sont les victimes. Les vertus des uns sont la mine exploitée par les autres. C’est la candeur des actionnaires qui fait l’opulence de tous les lanceurs, gros bonnets et commanditaires oisifs. Lions et renards sont les maîtres du monde.

27 février 1880. — Traduit douze à quatorze petites poésies de Petæfi. Elles sont d’une saveur étrange. Il ÿ a de la steppe, de l’orient, du Mazeppa, de la frénésie dans ces chants cinglés avec la cravache. Quel emportement de passion, et quel éclat farouche ! quelles images grandioses et Sauvages! On sent que le Magyar est un centaure, et que c’est par hasard qu'il est européen et chrétien. Le Hun chez lui tourne à l’Arabe.

20 mars 1880. — Lecture : Cahun (la Bannière bleue), histoire du monde à l’époque de Gengis-Khan, sous forme de Mémoires. C’est un Turc ouïgour qui raconte. On aperçoit la civilisation par le revers et par le rebours; les nomades sont chargés de balayer cette corruption.

Gengis se donne aussi comme le Fléau de Dieu, et il a de fait réalisé le plus vaste empire que connaisse l’histoire, allant de la mer Bleue à la Baltique et des tondras de la Sibérie aux rives du Gange sacré. 11 a culbuté les plus solides

empires de l'Ancien Monde, sous le sabot de ses chevaux et la flèche de ses sagittaires. Du remuement qu’il a fait subir à l'humanité occidentale sont sorties de très grandes choses : la chute de l'empire byzantin, et partant la Renaissance, les voyages de découverte vers l’Asie, entrepris par les deux côtés de la planète, c’est-à-dire Gama et Colomb; la formation de l'empire turc et la préparation de l'empire russe. Ce prodigieux ouragan descendu des hauts plateaux asiatiques a fait tomber les chênes pourris et les édifices vermoulus de tout l’ancien continent. La descente des Mongols, ces jaunes au nez camard, est un cyclone de l’histoire, qui dévaste et assainit notre treizième siècle, et brise aux deux bouts de la terre connue les deux grandes murailles chinoises, celle qui couvrait l'antique empire du Milieu, celle qui parquait dans l'ignorance et la superstition le petit monde de la chrétienté. Attila, Gengis, Tamerlan doivent compter dans le souvenir des hommes comme César, Charlemagne et Napoléon. Ils ont soulevé et brassé les masses profondes des peuples, labouré l'ethnographie, fait couler des fleuves de sang et renouvelé la face des choses. Les quakers ignorent qu'il y a une loi des tempêtes dans l'histoire comme dans la nature. Les maudisseurs de la guerre ressemblent à ceux qui maudissent la

foudre, les orages ou les volcans; ils ne savent ce qu'ils font. La civilisation tend à pourrir les hommes, comme les grandes villes à vicier l’air.

Nos palimur longæ pacis mala.

Les catastrophes ramènent violemment l’équilibre et rappellent brutalement l'ordre méconnu. Le malse châtie lui-même, les écroulements remplacent le régulateur non trouvé. Aucune civilisation ne peut supporter qu’une dose déterminée d'abus, d'injustices, de corruption, de hontes, de crimes. Cette dose atteinte, la chaudière éclate, le palais s'effondre, l’échafaudage se détraque, les institutions, les cités, les états, les empires tombent en ruines. Le mal que contient un organisme est un virus qui le ronge et finit par en avoir raison s’il n’est éliminé, Et comme rien n'est parfait, rien ne peut échapper à la mort.

24 mars 1880. — Qu'il est plus fructueux de compter les sables de la mer, de ratisser des étymologies, de faire l'anatomie d’un puceron, bref de s'occuper de choses réelles, et d’échapper aux vacuités de l'opinion, aux inanités de la croyance! — Tous ces religionnaires ignorent ce que c’est que la vérité, la vérité prouvée, imper- Sonnelle, permanente; ils sont des somnambules emprisonnés dans leur infatuation, et qui ne

peuvent faire la différence d’un fantôme et d’un corps, d'une hallucination et d’une vérification. On ne discute pas avec eux, on les évite, on évite leur conversation, leurs griffes et leurs anathèmes. Ils sont impossibles à convaincre, en-

nuyeux à suivre, dangereux à contrarier.

18 avril 1880. — Pourquoi me serait-il dur de mourir, puisque je me sens poussé dehors par toute la génération qui me succède? A l'exception de deux ou trois attaches individuelles, je ne suis nécessaire à aucune œuvre. Ma famille, l’université, ma patrie, la science, la littérature s'apercevront à peine de ma disparition; et même les témoignages de regret ne seront qu'une courtoisie, une bienséance, et non une preuve de douleur. 11 n’est ni revue, ni journal, ni coterie, ni parti qui fassent avec moi une grande perte. Je ne vois même que deux cœurs à qui je causerai un vide réel.

Je n’ai aucun grand ouvrage sur le chantier, je ne laisse pas d'enfant à élever, de principe à défendre. Le monde se passera à merveille de moi. Je n’ai jamais eu cette énergique vitalité qui s’approprie les choses et divinise son Moi. Il m'est plus facile qu'à un autre d’être doux envers la mort.

D'ailleurs cinquante-huit ans estun âge présen-

table, qui dépasse notablement la vie moyenne. Le prochain estimera que tu as eu ta part. Regardetoi avec les yeux des autres. Pourquoi te regretterais-tu plus que tu ne seras regretté? Il est sûr que tu n’as pas pu « déballer » tout ce qui était en toi, que tu n'as pas su l'adapter à ton milieu et y trouver le bonheur ni lui donner ce qui lui aurait plu. Mais si cet inconvénient a été ta vie, il facilite du moins ton départ. Mieux vaudrait avoir eu une vie pleine, avoir dépensé toutes les forces de ton esprit et de ton cœur, et t’en aller plein de jours. Mais pour chacun l'essentiel est d’acceptler sa destinée, et d’agréer ses privations.…

Le sort t’a déçu, tu as parfois boudé ton sort. Plus de reproches mutuels. I1 faut s'endormir dans l'accord.

25 avril 1880. — II est bien possible que tout au fond de ma conscience, il se trouve un mécontentement sourd, une tristesse, une révolte, une angoisse, un doute, que je n'ose pas amener au jour ni regarder. Je soupçonne un froissement d’orgueil, un brisement de cœur, une insoumission qui rougit de se déclarer et même de s’apercevoir. Peut-être ne suis-je ni courageux, ni résigné, ni consolé ? Je n’ai pas d'espérance, et je ne veux pas contester avec le destin, ni donner un mauvais exemple aux autres, ni me broyer

contre l'impossible, ni me déchirer à l’irrémédiable. En un mot, je ne suis d'accord ni avec moi-même, ni avec le monde, ni avec Dieu. Je n'ai donc pas la paix, mais le semblant de la paix. Il y aurait un fond de détresse inavouée, de désolation muette, de mélancolie indéfinissable, sous mon calme et mon détachement. La vie m’aurait-elle donc manqué parole? aurais-je raté le bonheur, fait faillite à ma destinée? Qui sait? Ai-je une foi tenace dans une survivance de mon être et dans une revanche de la partie actuelle? Guère, ou même pas du tout. Je sens que tout, tout, tout m'échappe et que jamais Je ne serai heureux ni ici-bas, ni ailleurs. Où puiserais-je et renouvellerais-je ma joie? Ma joie repose exclusivement sur l'affection de quelques êtres aussi fragiles que moi. Le chrétien lui se croit aimé personnellement de l'Éternel et prédestiné à la béatitude. Il peut braver les maux, les deuils et la mort.

La croyance vaut peut-être mieux que la vérité. La vérité est impitoyable, la croyance est maternelle. La science est froide pour nos aspirations, la foi les caresse et nous relève.

Est-ce que les plus belles âmes auraient donc été les plus sujettes à l'erreur?

10 mai 1880. — Ce monologue signifie quoi?

ui. 20

Que la rêverie Lourne sur elle-même comme le rêve; que le soliloque sans but est une perte de temps; que des impressions additionnées ne font pas un jugement équitable, ni une pensée exacte; que le journal intime est bon prince et souffre le verbiage, le rabâchage, l’épanchement, la plainte.

Cette jaserie n’a qu’un avantage, évaporer le mécontentement, ramener l’état neutre et l’équilibre intérieur. Une autre utilité peut-être, c’est d'entretenir la main, et le doigté littéraire, comme les gammes d'exercice que fait le pianiste. Ces effusions sans témoin et sans objet, sont l’entretien de la pensée avec elle-même, les arpèges involontaires mais non pas inconscients de cette lyre éolienne que nous portons en nous. Ces vibrationsn’exécutent aucun morceau,n’épuisent aucun thème, n’achèvent aucune mélodie, ne réalisent aucun programme, mais elles traduisent la vie dans son intimité. Elles expriment non un vouloir, mais une sensibilité, une conscience qui raisonne. Et tandis quelavolonté fatigue,ce babillage délasse. La fatigue naît du travail et de l’effort; le délassement vient du jeu et de l'abandon.

Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés. Halte donc, à la besogne!

19 mai 1880. — ...Tandis qu'on me disait

fait pour la vie domestique, éminemment mariable, je ne l’étais pas du tout. Je n'étais fait que pour les affections, mais les affections de libre amitié. Je n’ai jamais eu la dose d'illusion et d'entraînement nécessaire pour risquer l'irréparable. Aucun engagement à perpétuité ne m'a souri. La perfection seule m'aurait rassuré, et d'autre part, je n'étais pas digne de la perfection. J'ai employé l'idéal même à me garer de toute captivité réelle. Pour toutes les choses vulgaires, le bon sens me paraissait suffire. Mais pour le mariage, j'ai vu qu'il fallait davantage, un coup de la grâce, une impossibilité de résister, un entraînement, un charme, un appel. O ingénuité! ô mysticisme! c’est la poésie qui m'a sevré de la prose, c’est le mariage tel que je l’ai vu qui m'a dissuadé du mariage. L'inadaptation par mysticisme, par raideur, par délicatesse, par dédain, est le malheur ou du moins le caractère de ma vie. Je n’ai su m’accommoder à rien, ni de rien, seulement, comme je n’aime ni à déranger les choses ni à me déranger, je me suis abstenu sans bruit de tout ce qui n’était pas selon mon goût. L'indépendance a été mon asile; le détachement ma forteresse. Les choses ne pouvant pas me satisfaire, j'ai essayé d’extirper le désir par où elles nous asservissent. J’ai vécu de la vie impersonnelle, étant de ce monde comme

n’en étant pas, pensant beaucoup et ne voulant rien, démissionnaire de tout, sauf de la liberté.

Cet état d'âme correspond à ce que chez les femmes on appelle le cœur brisé; et il y ressemble en effet, car le trait commun, c’est la désespérance. Quand on sait qu’on n’obtiendra Jamais ce qu'on eût aimé, et que l’on ne peut se rabattre sur quelque chose de moins, on est, pour ainsi dire, entré au cloître, on a coupé le tendon d'Achille, le cheveu d’or, ce qui fait la vie humaine, c’est-à-dire l'illusion, l’effort incessant vers un but qu’on croit accessible. On vit par hasard, mais on n’a plus la soif de vivre, on a perdu le motif de vivre, le stimulant de l’activité. On est à l’état de rêve et de contemplation. On est un anachorète et un revenant. On regarde du rivage les vagues de la haute mer et les navigateurs qui se battent contre le vent. On n’est plus de ce monde et l’on ne comprend même plus très bien la naïveté des batailleurs, qui n’anticipent pas leur désabusementet croient à l'éternité de leurs passions d’un jour.

26 mai 1880. — Toutes ces choses idéales, la Patrie, l'Église, laNation, l'Humanité, la Science, la Civilisation, l'Art, ne s’aperçoivent qu'à distance lorsqu'on cesse de distinguer les individus qui les représentent. L'imagination et l’enthou-

MAI 1880 à 309

siasme noient toutes les misères, imperfections, défectuosités des individus réels et présents dans l'ensemble grandiose qu'ils sont censés composer. La Postérité, le Public, sont encore de ces belles chimères que l'esprit personnifie. Le réel nous remplit d'ironie, de dédain ou d’amertume, et nous devons le poétiser pour le rendre supportable. Pour voir le Christianisme, il faut oublier presque tous les chrétiens. Pour reprendre un peu de foi, il faut reconstituer le nimbe que l'expérience dissout et disperse, il faut se refaire de l'illusion.

Le sentiment critique est chez toi si vif, que toutes les laideurs, les pauvretés, les erreurs, les insuffisances humaines te sautent aux yeux et te prennent à la gorge. Tout ce qui n’est pas parfait te fait souffrir. Aussi la solitude t'est nécessaire pour reprendre l'équilibre et revenir à l'indulgence. Elle t'est bonne aussi pour oublier le train de ce monde où c’est le plus souvent la queue qui conduit la tête, la force qui l'emporte sur l'esprit, la volonté qui précède l'intelligence, où c'estrarement le plus autorisé, le plus expert qui dirige, qui prononce, qui organise, qui exécute. — Tu as le malheur de ne pouvoir t’agenouiller devant l'opinion, devant le journalisme, devant le suffrage universel, devantla démocratie, parce qu'un moindre mal n’est pas un bien, et qu’une fiction

n'est pas une vérité. Tous ces prétendus principes sont presque aussi nuisibles qu’utiles, et faux que vrais. Bref, tu ne reconnais que des supériorités individuelles; les collectivités ne sont point organes de science ni de sagesse.

Tous les fétiches te répugnent. Mais tu sais que cette disposition désabusée est un malheur.

On ne se doit jamais brouiller avec son temps. Il fautau contraire remercier les gens quiveulent bien être législateurs, médecins, administrateurs, pédagogues, journalistes, etc., et se dire que sans eux tout irait plus mal encore. Tout nombre comparé à l'infini devient nul, mais comparé à zéro devient quelque chose. Il ne faut mépriser rien de ce qui agit.

28 mai 1880. — Le jeu de bascule entre l’imagination et la raison est bien curieux. Je commence toujours par la sensation agrandie, et par voir en noir; je mets les choses au pire et j'anticipe les conséquences extrêmes. C’est l'effet d’un caractère peu tourné à l'espérance et d'une sensibilité un peu morbide. Mais une sortie, une diversion quelconque, une leçon donnée, une promenade, un repas rétablissent en moi l'équilibre. Je revois les choses sous un autre aspect, mon impression se complète, mon Jugement se rassied. Je ressens donc les inconvénients de la vie

solitaire, de l’'énervement, de l'organisation frêle ; et je dois être en garde contre un premier mouvement, qui est l’effroi du nouveau, le refus d'examen, l’irritation d’être dérangé, le pressentiment fâcheux.…

Ne te prononce qu’à la troisième inspection; défie-toi du pessimisme de la première el de l’optimisme de la seconde. Arrive au vrai par l’élimination de deux excès consécutifs et opposés.

930 mai 1880. — N'ai-je pas exagéré mon indépendance? En évitant de toucher les murs de mon préau, de regarder en face mes obstacles, mes obligations, mes chances pour échapper à des crève-cœur, n’ai-je pas outrepassé les droits de la prudence et la mesure de la sagesse? Tu redoutes non seulement l'effort vain mais l'effort. Tu es ennuyé d'un combat sans terme et sans espérance. Tu ne luttes plus ni contre le sort, ni contre la maladie, ni contre les hommes, nicontre ta nature. Tu essaies d'exister avec le minimum de frottement possible. Un valétudinaire et un découragé ne peuvent guère faire mieux. Mais être doux envers la mort et envers les vivants, ce n’est pas être héroïque ; c’est vivre au point de vue du cloître; c’est entrer en Thébaïde; c'est être bonze ou soufi. C’est exister le moins possible. C’est mourir à la vie pour faciliter la transition

au Nirväna. — D'accord; mais il n’y a pas choix. Quand la force est partie, il ne faut pas garder les ambitions de la force; mieux vaut même abdiquer avant. «Savoir quitter l’état qui nous quitte, a dit Jean-Jacques, c’est être homme en dépit du sort. »

Mieux vaudrait encore mourir au péché. Le péché est aussi bien ne pas vouloir ce qui devrait être voulu, que de vouloir ce qui n’est pas bien. Renoncer peut-être une recherche de SOImême. La fierté est peut-être un plaisir coupable. Dieu veut moins notre renoncement en bloc, que notre renoncement à la volonté propre. Il prétend que nous suivions son chemin et sa méthode plutôt que les nôtres ; que nous fassions ce qui lui fait plaisir et non ce qui nous fait plaisir à nous.

O mon Dieu, habites-tu l’'arrière-fond de ma conscience? Non. Il y a là des mécontentements, des hontes, des regrets, destristesses que je n’ose pas mêmeremuer. Il y a des doutes, des détresses, des effrois, confus et indicibles. Le fond de nos vertus n’est pas de la vertu. Je crois que la malédiction de ma vie a été la question du sexe, tout ce qui se rattache à la pudeur, à la volupté. Elle a tourmenté mes jours et mes nuits, ma veille el mes rêves, mon enfance, ma jeunesse et ma maturité. Elle a troublé ma conscience, échauffé mon imagination, effarouché ma timidité, bouleversé mon cœur, empêché ma carrière. Cette

fonction physiologique a été pour moi une misère incessante. Le mariage précoce ou même le libertinage eût mieux valu que la continence et que le célibat. C’est la femme qui délivre de l’impureté, parce qu’elle délivre du désir, des songeries, des tentations. Il est horriblement dangereux de faire l'ange quand on est homme, et de faire la vierge quand on est un mâle. — La Nature se venge férocement du déni de justice qu’on lui a fait par poltronnerie ou par discrétion.

31 mai 1880 (huit heures du matin). — Ne raffinons pas. Les vues subtiles ne remédient à rien. Également, il faut vivre. Le plus simple est de ne quereller aucune illusion, d'accepter débonnairement l'inévitable. Quand on est au spectacle, il faut se prêter aux données théàtrales, et non faire le désabusé et le dégoûté. Plongé dans l'existence humaine, il faut la prendre comme elle est, sans horreur tragique, sans raillerie amère, sans bouderie déplacée, sans exigence excessive; l’enjouement et la patience sereine valent mieux. Traitons-la comme le grand-père traite sa petite-fille, comme l’aïeule traite son petit-fils; entrons dans la fiction de l'enfance et de la jeunesse, lors même que nous appartenons à l’âge avancé. Il est probable que Dieu lui-même regarde avec complai-

sance les illusions du genre humain, quand elles sont innocentes. Il n’y a de mauvais que le péché, c’est-à-dire l’égoïsme et la révolte. Quant à l'erreur, l’homme en change souvent, mais il n’en sortjamais; comme il peut bien voyager sans cesse, mais ne cesse pas d’être quelque part. On est sur un point de la vérité, comme on est sur un point du globe. L’ubiquité et l’omniscience ne sont pas les attributs de l’homme. Les grands esprits pressentent et font pressentir l'Esprit sphérique qui voit tout, sait tout, enveloppe tout. L'Esprit de Dieu est à la fois dans tous les modes et comporte à la fois tous les possibles : aussi échappe:t-il à l’erreur.

Les esprits individuels ne seraient-ils pas semblables aux sphérules que l'éventail fait sortir de la bulle de savon qu'il divise? Toutes tendent à reconstituer la sphère et à reproduire soit les couleurs du prisme soit l’image du monde circonvoisin. Elles ne sont qu'apparence et se contentent de l’apparence, mais elles réalisent la loi. Ce qu’elles contiennent de substance n’est presque rien; c'est une goutte d’eau avec quelques atomes de savon. Leur loi est de s’arrondir sous le souffle de l’espérance, et de se tisser un globe avec un grain de vérité, développé en tout sens par la fantaisie et l'illusion. La différence des pompholyx et des hommes, c’est que les

premiers ne se trompent pas, et que les seconds se trompent presque toujours. Les bulles sont réussies, les individus ne le sont pas. Les bulles sont sphériques, les individus présentent toutes les déformations imaginables. — Du reste végétaux et animaux, tous les êtres finis sont la série des cas particuliers entre la sphère vide de la bulle et la sphère pleine de l'esprit, entre le zéro et l'infini, entre 0 et 00. S'individualiser c'est non seulement se séparer de la masse, c’est d’ordinaire plisser et crisper la forme sphérique, comme cela arrive aux cellules qui composent un tissu organique.

La société seule représente une unité un peu complète. L'individu doit se contenter d’être une pierre de l'édifice, un rouage de l'immense machine, un mot du poème. Il est une partie décroissante de la famille, de l’état, de l’humanité, et de tous les groupements spéciaux que forment les intérêts, les croyances, les aspirations et les travaux. Les âmes les plus éminentes sont celles qui ont conscience de la symphonie universelle, et qui collaborent de plein gré à ce concert si vaste et si compliqué qu’on appelle la civilisation.

L'individu n’est qu’un point qui devient cercle, cellule, organisme, vie, pensée, el qui à travers toutes les particularisations momentanées que

nécessite l’action ne perd point de vue la sphère, la totalité, l’harmonie. — Il lui est permis de refaire en lui mentalement toutes les séries industrielles, esthétiques, morales, religieuses, scientifiques, juridiques, c’est-à-dire de retisser rapidement sa planète et même le cosmos. Chaque femme qui enfante refait en miniature la série des maternités. L'esprit du penseur peut en raccourci refaire l’évolution de sa race, retrouver en soi le granit et l’éozoon, l’état solaire et la matière nébuleuse. Le travail de l'humanité au moment où il se recueille, le résultat des siècles, devient l’étoffe de sa méditation, l’échelon de son rêve. C’est, à la mesure de sa faiblesse, l’analogue de l’omniprésence divine. C’est pourquoi l'antique formule de « l’homme créé à la ressemblance de l'Eternel » est assez vraie. L'esprit est un diminutif de l’esprit. Une sphère d’un millimètre de rayon est une sphère, comme la sphère céleste. Un nouveau-né est à son père ce que son père, homme simple, est à un génie, ce qu’un génie humain est à l’une des intelligences archangéliques, ou ce que le Directeur de Sirius est à Dieu, pour parler sémitique et la langue de la piété.

L'esprit est capable en principe de supprimer toutes les limites qu’il trouve en lui, limites de

langue, de nationalité, de religion, de race, d'époque. Mais il faut dire que plus il devient spirituel et omnimode, moins il a de prise sur les autres, qui ne le comprennent plus et ne savent que faire de lui. L'influence est aux hommes d'action, et pour agir rien n'est plus utile que ’étroitesse de la pensée jointe à l'énergie de la volonté. Soyez épée, marteau ou boulet de canon pour remuer les hommes et atteindre un but.

Les ambitieux et les voraces se moquent des rêveurs, qui leur rendent leur moquerie en pitié. Le rêve est gigantesque mais l’action est naine. Aux esprits captifs le succès, la renommée et le profit; c'est bien assez; mais ils ignorent les délices de la liberté et les joies du voyage dans l'infini. — Du reste, je n’entends pas préférer les uns aux autres, car chacun n’est heureux que selon sa nature. L'histoire d’ailleurs ne se fait que par les spécialités el les combattants. Seulement, il n’est peut-être pas mauvais qu’au milieu des activités dévorantes du monde occidental, quelques âmes brahmanisentun peu. L'Européen et surtout l'Américain est un homme mais n'est pas l'homme. Le sage, qui a médité sur la sphère, veut avoir conscience de l’homme complet, el toute la civilisation chrétienne n’est encore pour lui qu'une manière d’être et un spécimen à consulter, mais non l'humanité.

(Onze heures du matin). — Ces excursions dans l’'Empyrée sont-elles une école buissonnière? Oui et non. Oui, s’il n’en doit ressortir qu'une distraction passagère pour ma Wenigkeit. Non, si ma profession me permet la pensée sans but, parce que mon enseignement ou ma plume en profitent plus tard. — La pensée sans but me semble une paresse, un épicuréisme, et cependant la rêverie est mère de la poésie, parfois même de la découverte; elle est une forme de la prière, une manière de respirer pour l’âme, elle est une dilatation de l'être, le jeu de la pensée, la volupté de l'esprit. — Cela veut dire qu’elle peut alterner avec le travail, mais ne doit pas le remplacer. — Tu inclines à l'abus de la rêverie, parce que tu as un faible pour l’inutile, et que tu as, parmi les hommes, des famines inassouvies de communication fraternelle. Le monologue est le supplément du dialogue. Ta sociabilité naturelle a dû se métamorphoser en réclusion griffonnante, Un amoureux Conterait aux murailles son martyre plutôt que de se taire. A défaut d’épouse, de confident, d'ami, on prie; à défaut de prière, on ouvre son Journal intime. Et les pages suivent les pages, comme chez une femme qui regrette sa jeunesse les larmes suivent les larmes, sans bruit et sans témoin, sans refoulement et sans excitation.

Il me semble parfois que je regarde couler ma vie, comme un blessé regarde couler le sang de ses veines. Cette apathie résignée qui assiste à la destruction de l'être, sans se débattre contre la destinée, me rappelle le Mioritza des Roumains, ce berger que sa brebis sermonne. Voilà l’inconvénient de la rêverie; à la longue elle paralyse. L'expérience décourage. On n'est plus dupe de l'espoir. On devient fataliste comme un musulman, doux comme le mouton. — On se rassasie enfin de son indolence, comme de tout le reste, et l’action, le devoir, l'urgence nous réclament à leur tour. Après le sucre, il faut le sel; après l'immobilité, la marche ou la gymnastique ; après la solitude, il faut retourner à ses semblables. __ L'alternance pour l'équilibre, voilà la loi.

Il est bon de parler et meilleur de se taire, Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.

1° juin 1880. — Lecture : Stendhal, La Chartreuse de Parme. L'œuvre est remarquable. C'est même un type, une tête de ligne. Stendhal ouvre la série des romans naturalistes, qui suppriment l'intervention du sens moral et se moquent de la liberté prétendue. Les individus sont irresponsables: ils sont gouvernés par leurs passions, et le spectacle des passions humaines fait la joie de l'observateur et la pâture de l'artiste. Stendhal

est le romancier selon le cœur de Taine, le peintre fidèle qui ne s’émeut ni ne s’indigne et que tout amuse, le coquin et la coquine, comme le brave homme et l’honnête femme, mais qui n'a ni croyance, ni préférence, ni idéal. La littérature est ici subordonnée à l’histoire naturelle, à la science; elle ne fait plus partie des humanïtés, elle ne fait plus à l’homme l'honneur d’un rang à part; elle le range avec les fourmis, les castors et les singes. Cette non moralité indifférente achemine au goût pour l’immoralité, car les vilenies ont plus de saveur que la vertu. Le vitriol est plus curieux que le sucre, et l’empoisonnement présente plus de phénomènes que la simple alimentation.

Le vice de toute cette école c’est le cynisme, le mépris pour l’homme ravalé au rang de la brute ; c’est le culte de la force, l’insouciance de l'âme, un manque de générosité, de respect, de noblesse, qui s'aperçoit malgré toutes les protestations contraires, en d’autres termes l'inhumanité. On ne peut être matérialiste impunément : on est grossier même avec une culture raffinée. La liberté de l'esprit est une grande chose assurément, mais l'élévation du cœur, la croyance au bien, la capacité d'enthousiasme et de dévouement, la soif de perfection et de sainteté est chose plus belle encore.

7 juin 1880. — Je relis Madame Necker de Saussure. L'Éducation progressive est une œuvre admirable. Quelle mesure, quellejustesse, quelle raison, quelle gravité! Que cela est bien observé, bien pensé et bien écrit! Cette harmonie de la science et de l'idéal, de la philosophie et de la religion, de la psychologie et de la morale est bienfaisante, parce qu'elle est saine. Ce livre est un beau livre, un traité classique, et Genève peut être fière d’une pareille production qui résume une si haute culture et une si solide sagesse. Voilà la vraie littérature genevoise, la tradition centrale du pays.

21 juin 1880 (onze heures du matin). — Ma filleule m'a installé dans son petit salon bleu; j'y ai passé deux heures et m'y suis tranquillisé. D'abord j'y ai trouvé du silence, ensuite j'y ai rencontré l'harmonie esthétique. Ce boudoir tout rempli de formes et de créations aimables, (car chaque dessin, chaque meuble, chaque livre, chaque bibelot, chaque couleur signifie quelque chose, est le résultat d’un choix, la marque d’un goût, l'effet d’un travail), ce boudoir m'a fait l'impression d'un asile, d’un asile poétique, intime, recueilli, bienfaisant. L'heure qu’on passe seul dans le boudoir d’une femme est une initiation à sa vie; on a l’histoire de ses rêves et

une sorte d'échappée sur son âme. Une jeune personne qui laisse un ami dans son sanctuaire lui fait la même faveur que si elle lui prêétait le journal de ses pensées. Il est sûr qu’un intrus, un manant, un méchant, un libertin qui auraient pénétré par fraude dans la cellule discrète donneraient à son habitante un sentiment de profanation. Une sorte de lustration serait désirable après cette sorte de souillure. La pudeur virginale s'étend à tout l’intérieur occupé par la jeune fille, à tout ce qui lui est personnel et particulier. L'haleine ou même le regard des indignes offense et tache ce qu'il effleure. L’être délicat repousse cette familiarisation choquante, comme il refuserait de boire au verre qui vient de servir à un voisin de table. Le respect de soi-même exige que le voile entre la curiosité grossière du dehors et les grâces mystérieuses du sanctuaire ne puisse être levé. L’imagination, le cœur, l'innocence, ressemblent à l'hermine. Noli me tangereest leur devise. La pureté est leur idéal. — Cette horreur féminine pour les proximités profanes est un profond instinct du sexe, qui sauvegarde la fratcheur et le flou de la vertu. La vierge doit fuir tous les contacts et s’envelopper d’un nimbe pour conserver son prestige et sa grâce. L’immaculé est son devoir et fait sa puissance. C’est ainsi qu'elle se réserve pour l'amour.

La chambre où elle vit, celle où elle dort, sont comme l'enveloppe superficielle et protectrice de la fleur, comme le cocon du ver à soie. Leur tissu doit rester intact. Il est bon de pousser Jjusqu’à la mysticité la défensive de la délicatesse. Cette force répulsive est la gardienne de la modestie et de l'honneur. De sacré à secret il n’y a guère de distance. Le mystère est un trésor.

25 juin 1880. — Hier après-midi violent orage. Tonnerres, éclairs, énormes ondées méêlées de grêle. Travaillé à mes deux dernières leçons; et pris mes mesures pour avoir tout dit sous la forme réduite etraccourcie que m'impose le temps. Je trouve beaucoup de charme à résoudre ce problème didactique : ne rien sacrifier de son vaste sujet, avoir rempli son programme tout entier et finir à l'heure dite du jour présent. Cela donne à l'esprit la même satisfaction qu'un sonnet « sans défaut ». C’est là le bouquet mis sur l'édifice, c’est le point d'honneur professoral et la gloire du métier. Ou je me trompe fort ou je terminerai à point nommé, ayant renoué tous les fils et rassemblé toutes les lignes dans ma péroraison et mon adieu. Il me semble que cela s'annonce bien...

26 juin 1880 (midi). — Achevé mon cours

avec la précision que je désirais. L'œuvre est bouclée.Je n’ai rien omis, et placé chaque chose à son rang dans ce vaste et fourmillant sujet!. Le cercle est revenu sur lui-même. Je ne suis pas mécontent. Pour y réussir, j'ai subdivisé mes heures en minutes, calculé mes masses, compté mes mailles et mes points. Cette broderie oratoire est un procédé que je puis apprendre; il n’est du reste qu'une toute petite partie de l’art professoral. Répartir sa matière dans un nombre déterminé de leçons, est plus difficile encore. Trouver la proportion des parties, la vitesse normale d'exposition n’est pas chose facile. Le conférencier peut faire une suite de séances complètes, l'unité ici, c’est la séance; un cours scientifique doit se proposer un but plus grand, l'unité du sujet et du cours. Son point de vue est objectif. Il ne cherche ni le succès oratoire, ni le plaisir des curieux, mais il est le prêtre de son sujet, il en fait les honneurs avec gravité et recueillement. Il suppose à l'auditoire le respect et l’amour de la science, et dédaigne tous les artifices culinaires, toutes les stratégies de rhéteur. Ce qu'il veut réjouir, c'est l'intelligence pure, le besoin de comprendre

1. L'enseignement d’Amiel, dans ce semestre d’été (quatre heures par semaine) traitait de la Psychologie des Nationalités, cours qu’il avait professé pour la première fois en 1861.

et de contempler. Il me semble, sauf erreur, que mon cours peut donner cette joie. Le témoignage d’autres personnes en d’autres temps me sert de contrôle. On a comparé mes cours à des cathédrales transparentes, où les masses, les lignes, les détails s’aperçoivent dans leurs proportions et baignent dans la lumière. La sérénité platonicienne est le ton qui convient au vrai, et à l'exposition philosophique.

27 juin 1880. — L'opinion individuelle n’a aucune valeur dans les choses de science. Pourquoi semble-t-elle en avoir une dans les questions de morale, d'éducation, de politique, de théologie? Parce qu'ici la preuve de la niaiserie de l’opinant est plus difficile à fournir. Le plus effronté n’oserait se prononcer sur une question de chimie, d'astronomie, de géologie, d’algèbre, dont il n'entend pas même les termes.

Mais quand il s’agit de choses beaucoup plus difficiles et plus compliquées, il reprend son assurance, il se croit compétent et tranche du connaisseur... Cela revient à dire qu'il y a des sciences mathématiques et naturelles, mais qu'il n'y a point de sciences morales. L'État et l'Église par exemple sont des joujoux beaucoup plus faciles à connaître qu'une montre où une toupie. Il faut un certain apprentissage pour

faire une serrure ou une pantoufle, mais, pour faire des lois, cela va tout seul sans préambule et sans réflexion. Ici la science infuse est à tout le monde et un voyou vaut quiconque. Toute l’ironie socratique revient devant cette infatuation grotesque. Que chacun veuille s’instruire et s’efforce de se faire une opinion juste, c’est bien. Mais d'ordinaire l’opinion est antérieure à l’examen, elle décide, tranche, prononce sans avoir Jamais traversé le doute ni la modestie. Voilà le bouffon et le triste. Ce sont les plus jeunes qui sont les plus arrogants; les prétentions, sont en sens inverse des titres. La démocratie a toujours poussé vers ce résultat, parce qu’elle efface Systématiquement les différences d'âge, d’expérience, d'instruction et de mérite, et qu'elle affecte de compter seulement les opinions et les opinants. La démocratie existe; c’est peine perdue de noter ses travers et ses ridicules. Tout régime a les siens, et ce régime est encore un moindre mal. La supposition dans ce régime, c’est que tout le monde aime la vérité, cherche les lumières et se rend aux bonnes raisons. Il faut agir dans cette hypothèse. Tout doit être plaidé auprès du public, de la foule, de la multitude. La victoire n’est pas à celui qui a le plus de sagesse, mais qui sait le mieux persuader. Manier adroitement les apparences, c'était l’art

des sophistes; c'est toujours le talent de ceux qui réussissent en démocratie. « Le sophiste est supérieur aux autres, non pas qu'il possède plus de vérités (toute opinion est aussi vraie qu'une autre), mais parce qu'il sait l’art de gagner les hommes à son avis, à ce qu’il lui est utile de leur persuader.» Les Athéniens l'ont dit franchement : L’orateur populaire est le maître des illusions agréables; il est le magicien qui joue avec les passions et jongle avec les principes. Sa force se mesure au succès.

(Plus tard.) Visite à S... et continué la conversation d'hier. Parlé des maladies qui menacent la démocratie et qui dérivent de la fiction légale dont elle fait son fondement. Le remède COnSISterait à insister partout sur la vérité qu’elle oublie systématiquement et qui lui servirait de conirepoids : sur l'inégalité des talents, des vertus et des mérites, sur le respect dû à l’âge, aux capacités, aux services rendus, etc. L'arrogance Juvénile et l’ingratitude jalouse sont à stigmatiser aussi souvent que possible, lorsque l'institution les favorise légalement. Il faut insister sur le devoir, lorsque l'institution ne parle que des droits de l'individu. Il faut ne pas abonder dans le sens vers lequel l’on penche. Tout ceci, il est vrai, n'est qu'un palliatif, mais dans la société

humaine, on ne peut espérer davantage. Les hommes ne procèdent que par la succession des erreurs contraires. Ils traversent la vérité, comme le pendule traverse la perpendiculaire, pour en sortir aussitôt.

28 juin 1880. — Lecture : Madame Necker de Saussure (achevé l’Étudesur la vie des lemmes). C’est beau, grave, sensé, élevé, délicat, parfait. Quelques aspérités ou incorrections de langage ne comptent pas. On éprouve un respect mêlé d’attendrissement pour l’auteur, et l’on se dit : voilà un livre rare, où tout est sincère et où tout est vrai.

1° juillet 1880 (trois heures). — Température lourde. Sirocco.Ennui. Langueur. Je devrais revoir mes notes, songer aux examens de demain. Aversion intérieure ; mécontentement ; vide. Estce la conscience qui murmure? le cœur qui soupire? l'âme qui se dévore? le sentiment de la force qui s'enfuit et du temps qui se perd? D'où provient cette anxiété confuse? Est-ce d’une tristesse, est-ce d’un regret, est-ce d’une appréhension? Je ne sais pas. Mais ce rongement vague est dangereux; il pousse aux décisions brusques et folles. On veut ainsi échapper à soi-même, mettre en déroute les papillons noirs et les diables

bleus, étouffer la voix importune de ce qui nous manque. Le mécontentement est le père des tentations. Je comprends les diverses frénésies de la volupté, du haschisch, des alcooliques. Il s’agit de gorger le serpent invisible qui se cache au fond de notre puits, de le gorger pour l’endormir.

Et toutes ces vaines fureurs, que témoignentelles? d’une aspiration. Nous avons soif d’infini, d’amour, de je ne sais quoi. Il y a là un besoin inassouvi. C’est Dieu qui appelle ou qui se venge. C’est le bonheur qui rugit au fond du gouffre.

3 juillet 1880. — Veillé à la Passerine. — On ne s'occupe que du plébiscite de demain”.

4 juillet 1880 (dimanche, huit heures el demie du matin). — Le soleil succéde à une grosse pluie. Est-ce un présage en ce jour solennel? La grande voix de la Clémence vient de sonner. Ses volées puissantes m’empoignaient aux entrailles. Pendant un quart d'heure elle a continué son appel pathétique : « Genève, Genève, souviens-toi. Je m'appelle Clémence.

Brisée par le temps, le vœu populaire m'a fait

1. Une loi portant séparation entre l'Église et VPÉtat, et adoptée par le Grand Conseil, était, ce jour-là, soumise à la votation du peuple genevois. Elle fut rejetée à une forte majorité (9.305 contre 4.044 voix).

revivre. Je suis la voix de l’Église et de la Patrie. Genevois, servez Dieu et soyez unis. »

(Septheures du soir). — La Clémence a sonné encore pendant la dernière demi- heure du scrutin. Quand elle s’est arrêtée, à cinq heures moins cinq minutes, cesilence avait une gravité terrible, comme celui qui pèse sur la foule qui attend la rentrée du juge et la sentence capitale. — La destinée de l’Église et de la patrie genevoises est maintenant dans l’urne. Le dépouillement doit être commencé.

(Onze heures du soir). — Victoire sur toute la ligne; les oui n’ont que les deux septièmes des voix, sur un scrutin énorme de 13.200 votants. Soulagement universel. Je trouve à la Passerine et à la rue Charles Bonnet tout le monde en émotion, en joie, en reconnaissance!. Chacun sent que Genève l’a réchappé belle et que la patrie compte une délivrance de plus.

À domicile, ma filleule pleurait de joie, en apprenant le résultat.

5 juillet 1880. — Journée de forte émotion.

La Clémence a sonné deux fois, l’une après la

1. La Passerine, chez les dames Mercier ; la rue Charles Bonnet, chez le professeur Auguste Bouvier.

proclamation officielle desrésultats du plébiscite, l'autre, après midi, pour appeler à la prière.

Toute la ville était en l’air, c'était un jour de fête. Les drapeaux sortaient des fenêtres. Le peuple s’est réuni au Molard, est monté à Saint- Pierre; service d'actions de grâce, cortège à travers toute la ville, avec la musique et les bannières de 1813. Retour au Molard, où deux discours ont encore été prononcés. Allégresse universelle.

Le moment le plus pathétique a été à Saint- Pierre. Quatre ou cinq mille hommes, tête nue, remplissaient les parvis de la cathédrale et J. Cougnard a fait à cette foule frémissante l’allocution patriotique et militaire qui était attendue. L'âme de la vieille Genève et l'esprit des ancêtres étaient bien sous les voûtes du temple, qui abritait en quelque sorte la République entière, comme au temps d'Athènes ou d'Argos….

Impression de piété, commedevantun mystère.

Il semble qu’on ait une échappée fugitive sur les coulisses de l’histoire et de la Providence.

Il y a des mots qui ontencore une vertu magique auprès des gens du peuple, ce sont ceux d'État, de République, de Patrie, de Nation, de Drapeau, et je crois même d’Église. La culture sceptique et railleuse ne connaît plus l’émotion, l’exaltation et même l'ivresse que ces mots font naître chez

les gens simples. Les blasés ne se doutent pas des tressaillements de l’âme populaire à ces appels qui les laissent froids. C’est leur punition; c’est aussi leur infirmité. Ils sont ironiques, ils sont individualistes, ils sont isolés et inféconds.

J'éprouve de nouveau ce que j'ai éprouvé au Centenaire de Jean-Jacques; c’est que les petits Messieurs distingués, la banque dévote, la race des gens comme il faut, dont le pharisaïsme a rompu avec la foule, me glacent le cœur et l'imagination.

Du reste, je suis à cheval sur une contradiction intérieure; je souffre d’une double répugnance instinctive : la répugnance esthétique pour la vulgarité en tout genre ; la répugnance morale pour la sécheresse de cœur. — Ainsi personnellement, je ne suis attiré que par les individus tout à fait cultivés, éminents et spirituels; et d'autre part, rien ne m'est plus doux que de palpiter avec l'esprit national, avec le sentiment des foules. Je ne goûte donc que les deux extrêmes, et cela me sépare de chacun d’eux.

Les raffinés me trouvent populacier; le populaire me trouve raffiné.

6 juillet 1880.— Temps magnifique. Promotions du Collège. Entendu le signal des tambours et de la musique... Je n’ai pas eu l’entrain

nécessaire pour aller à la fête des écoles. D'ailleurs je voulais cuver mes impressions d'hier. Le besoin de calme, d’immobilité, de recueillement l’a emporté.

Vers la nuit tombante, j'ai accompagné à la plaine de Plainpalais nos trois dames. Foule immense, air joyeux des visages. La fête s’est terminée par le feu d'artifice traditionnel, sous un ciel calme et tout étoilé. En rentrant je pensais : voilà pourtant la République. Depuis une semaine tout ce peuple est en l'air. Il campe comme les Athéniens sur l’Agora. Depuis mercredi, les conférences, assemblées populaires, se sont succédé coup sur coup; on retrouve chez soi les journaux et brochures; on pérore dans les cercles; dimanche, plébiscite; lundi, cortège d’allégresse, cantiques à Saint-Pierre, harangues au Molard, fête des hommes. Mardi, fête de la jeunesse masculine. Mercredi, fête des écoles primaires, etc. etc.

Genève est une chaudière toujours en ébullition. C’est un haut-fourneau qui n'éteint jamais ses feux. Pour conserver sa paix dans ce bouillonnement et ce tourbillonnement, il faut avoir un asile et en savoir fermer la porte.

Vulcain avait plus d’une forge. Genève est certainement un des soupiraux de l’esprit européen, une des enclumes où se martèlent le plus de

projets, une des usines où s’essaient le plus de nouveautés, non brevetées des gouvernements.

Quand on pense que les proscrits de toutes les causes travaillent ici, le mystère s'explique un peu. Mais la meilleure explication, c’est que républicaine, protestante, démocratique, savante et entreprenante, Genève est depuis des siècles une sorte d'avant-garde, qui explore les pays inconnus, et qui a l’habitude de se tirer d'affaire elle-même. Depuis le temps de la Réformation, elle est sur le qui-vive, et chemine une lanterne dans la gauche et une épée dans la droite. Sa hardiesse est prudente; elle ne jette jamais le manche après la cognée, et ne lance point son va-tout. Ce qui me plaît, c’est qu’elle ne cède pas encore à limitation, et qu’elle se décide par elle-même. Ceux qui lui disent : Faites comme à New-York, faites comme à Paris, faites comme à Rome, faites comme à Berlin, ont encore du dessous. Les perroquets et les singes ne la persuadent pas. Elle laisse prêcher au désert les doctrinarismes qui la désagrègeraient; elle flaire les pièges et s’en détourne. J'aime cet indice de vitalité. Ce qui est original a seul une raison suffisante de vivre. Quand les mots d'ordre viennent d’ailleurs, on n’est plus que province... Les formules creuses et cosmopolites minent les petites nationalités, comme elles ruinent les arts et la

littérature. Les ismes sont des acides qui dissolvent tout ce qui est vivant et concret. Avec le réalisme, le libéralisme, le romantisme on ne fait pas un chef-d'œuvre, pas une œuvre; comme avec une théorie physiologique on ne fait pas un enfant. Le séparatisme a encore moins de vertu que tous les autres ismes, car ilest l’abstraction d'une négation, l'ombre d’une ombre. Les ismes ne sont point des principes féconds, c’est à peine même s'ils sont des formules explicatives. Ce sont plutôt des noms de maladies, car ils expriment un élément en excès, une exagération dangereuse et abusive. Exemple, empirisme, Sansculottisme, idéalisme, voltairianisme, radicalisme. Le propre des choses réussies et des êtres bien venus, c’est d'échapper à ces catégories nosologiques. Celui qui se porte parfaitement n’est ni sanguin, ni bilieux, ni nerveux. Une république normale contient des partis et des points de vue opposés, mais elle les contient à l’état de sels combinés. Un rayon de lumière contient aussi toutes les couleurs, tandis que le rouge ne contient pas un sixième de la lumière complète.

8 juillet 1880. — Il y a trente ans que j'ai lu Waagen (sur les Musées); l'ami Rod. R...' le

1. Rodolphe Rey (1824-1882), l’auteur de Genève el les bords du Léman, 1868. Amiel passa en Sa compagnie l’hiver de 1874 à

lit maintenant. Je fais tous les ans la même remarque : il repasse sur mes sentiers, une génération après moi. C’est en 1842 que je raffolais de peinture, en 1845 que j'ai étudié la philosophie de Krause, en 1850 que j'ai professé l'esthétique, ete. Mon ressuscité a beau être de mon âge, il arrive à mes élapes quand elles sont pour moi des antiquités. Cette impression de lointain est curieuse. Je m'aperçois alors des catacombes de ma mémoire et des étages de cendre historique accumulés au-dessous de mon sol actuel.

La vie de l'esprit ressemblerait-elle à celle des vieux saules ou des impérissables baobabs? La couche vivante de la conscience se superposerait-elle à des centaines et à des milliers de couches mortes? Mortes? c’est sans doute trop dire, mais quand la mémoire est lâche, le passé est presque entièrement aboli. Se souvenir qu’on a su n’est pas une richesse, c’est l'indication d’une perte; c'est le numéro d’une gravure qui n’est plus à son clou, le titre d’un volume qui n’est plus sur son rayon; c’est une cicatrice de la mémoire, un hile affligeant. Voilà mon esprit; c'est le cadre vide de milliers d'images effacées. Mon esprit, stylé par ces innombrables exercices,

1875 à Hyères. Une santé fragile empêchait Rod. Rey, avec qui depuis lors Amiel a échangé quelques lettres, de séjourner à Genève dans la saison du froid et des brouillards.

est tout culture, mais il n’a presque rien retenu dans ses mailles. Il est sans matière et n’est plus que forme. Il est apte à tout et ne possède rien. Il n’a plus le savoir, il est devenu méthode. II s’est éthérisé, algébrisé. La vie l’a traité comme la mort traite les autres; elle l’a déjà préparé à une métamorphose ultérieure. Dès l’âge de seize ans je pouvais regarder avec les yeux d’un aveugle fraîchement opéré, c’est-à-dire que je pouvais supprimer en moi l'éducation de la vue et abolir les distances; à présent je puis considérer l’existence à peu près comme d’outre-tombe, comme d’au delà, sub specie æterni; je puis sentir en ressuscité; tout m'est étrange; je puis être en dehors de mon corps et de mon individu, je suis dépersonnalisé, détaché, envolé. Ma conscience peut devenir celle du bonze, du soufi, du brahmane. Une seule forme m'est peu naturelle, c’est la mienne. — Est-ce là de la folie? Non. La folie est l'impossibilité de rentrer dans son équilibre après le vagabondage dans les formes étrangères, après les visites dantesques aux mondes invisibles, après les excursions au Sabbat. La folie est de ne pouvoir se juger et s’arrêter. Or, il me semble que mes transformations mentales ne sont que des expériences philosophiques. Je ne suis rivé à aucune. Je fais de la psychologie. Mais je ne me dissimule pas que ces Il. 22

tentatives amincissent le fil du bon sens, parce qu'elles dissolvent les préjugés et les intérêts personnels. On ne se défend bien qu’en revenant parmi les hommes et qu’en roidissant sa volonté. La contemplation pure évapore l’individualité; pour sortir du rêve, il faut souffrir et agir.

Tu es un ballon captif; ne laisse pas user la cordelette qui te rattache à la terre. Tu es un homme, sois homme. Il est vrai que la douleur physique te rappelle souvent et infailliblement que tu n’es pas un esprit. Mais il convient aussi que tu te cramponnes au réel par d’autres facultés. Il faut travailler pour ses semblables et porter volontairement sa part du fardeau de l'espèce. Il faut partager son bien, c’est-à-dire répandre ses idées, et partager les maux d’autrui, c’est-à-dire entrer dans la manœuvre de la grande nef.

Tu l'as fait, car tu viens d'agir comme profes-

seur et comme citoyen. C’est la réaction qui s’opère. Tu retombes dans la méditation extatique, dans l’immobilité du solitaire. Il n’y a pas grand mal. L’omphalopsychie a aussi son droit.

- C'est égal, retrempe tes muscles, reprends une vitalité plus solide. Gare à l’effémination, elle incline aisément à la pusillanimité, à la stérilité et à l’hypocondrie.

14 juillet 1880. — Quel est le livre que je préférerais avoir écrit dans la littérature genevoise? Peut-être celui de madame Neckerde Saussure, ou l'Allemagne de madame de Staël. Ainsi donc la philosophie morale est encore ce qui vaut le mieux pour un Genevois. La gravité intellectuelle est ce qui nous sicd le moins mal. L’histoire, la politique, la science économique, l’éducation, la philosophie pratique nous sont ouvertes. Nous avons tout à perdre à nous franciser et à nous pariser, puisque nous portons alors de l'eau à la Seine. La haute critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu’à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût, à l'opinion régnante, au catholicisme, au jacobinisme. Genève doit être à la grande nation ce que Diogène était à Alexandre, la pensée indépendante et la parole libre qui ne subit pas le prestige et ne gaze pas la vérité. Il est vrai que ce rôle est ingrat, mal vu, raillé; mais qu'importe? En cet ordre de choses, il faut se contenter d’être seul.

Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même.

Ne conseille personne; agis; etsi tu n’agis pas, garde-toi le secret. On ne prescrit pas l’origimalité, on la réalise, si l'on peut.

25 juillet 1880. — Descendu à l'appartement M***, rendu mes devoirs aux œuvres d'art. La Vénus accroupie est la pièce la plus charmante de la collection. Comme contraste des lignes, grâce des contours, variété des mouvements, plénitude des formes, comme séduction chaste et heureuse apparence, on ne saurait souhaiter rien de plus accompli. C’est l’eurythmie de la beauté, le poème du corps féminin, la cantate de la perfection plastique. De la pointe des cheveux à la plante des pieds, tout est velouté, caressant, élégant, suave, délicieux. Aphrodite serait déesse même au suffrage universel. A elle, la pomme d'or. Même ce que l’on ne voit jamais, la partie la moins ciselée et la plus massive, la région entre la ceinture et les genoux a des raffinements sculpturaux ravissants, des inflexions, des méplats, des fossettes, qui vivifient les surfaces et font palpiter les profondeurs. L’asile où s'élabore la vie naissante est une châsse d’un travail précieux, beau à contempler de quelque côté que ce soit. Les mots qui désignent toutes ces parties ont quelque chose de bas, mais le regard n’y sait découvrir qu’un modelé superbe et des attraits délicats, imprévus bien qu’innommables. Le statuaire dans sa langue muette exprime en détail et con amore ces larges assises de la beauté; il les pétrit de la hanche à la

rotule, du buste au flanc, du flanc au rein, des reins au râble; mais le spectateur ne sait comment désigner avec convenance ces fractions du nu, et ces segments du torse de Cythérée.

L’oreille a des susceptibilités plus nombreuses que l'œil; mais l’œil lui-même emprunte ses pudeurs à l'imagination; il peut voir Aphrodite tout entière sans voile et admirer... Ce n’est jamais que l’idée accessoire rattachée à la nudité qui fait l’indécence. Eve nue au grand jour, sur le gazon d’Éden, a quelque chose de touchant; une femme nue dans la pénombre de son alcôve est simplement érotique. Le nu peut être innocent et pur, même chez la déesse de la volupté; il est licencieux chez la beauté légère; il est révoltant chez la laideur sensuelle... La mode n’a plus qu’une pudeur, celle du calcul; elle ne se refuse que ce qui ferait manquer le but. Ce sont les vilains pieds qui tiennent pour la longue robe, et les tailles imparfaites qui redoutent les échancrures ou les collants. Ceci revient à dire : le beau est fait pour être vu, le vêtement gêne la vue; donc tout l’art travaillera à faire du vêtement l’auxiliaire de la beauté, à le rendre flatteur, transparent ou même nul.

La sculpture va même plus loin, car dans l’intérêt esthétique elle dévêt la beauté féminine des intimes végétations que conserve la nature;

elle efface en outre les dernières traces de l’utile, savoir les deux hiles inférieurs, déjà presque dérobés sur le vivant, dans un silo mystérieux. En un mot, elle écarte toutes les allusions viscérales ;ellemasque le laboratoire physiologique; elle dissimule tout ce qui peut inspirer la répugnance et ne laisse en dehors que ce qui peut enchanter. — La nature a une autre ressource; comme elle veut l’amour et que la beauté manque souvent, elle aveugle parle désir; le sexe devient un attrait par lui-même, les sexes se poursuivent dans l'ombre, et l'imagination allumée par les sens fournit tout ce qui manque; ainsi la gorillesse devient une Cypris pour son gorille qu’elle voit comme un Apollon, et le prestige fugitif suffit aux fins naturelles, à défaut de réalité. L’art serait le désespoir de la nature si le contrôle se faisait. Mais chacun ferme les yeux et mange son pauvre poisson à la sauce de l'idéal. Cela est plus sage, plus pratique et plus humain. Il faut rêver la perfection et s’accommoder de l'imparfait. — Et encore que sont les imperfections de la ligne et de la chair, à côté des imperfections du cœur et de l'esprit. Une âme mal faite ou mal élevée dans un corps bien fait ne donne que des joies courtes. L'art a du moins ceci qu'il donne l'illusion et parfois la présence du parfait, c'est-à-dire qu’il réjouit le sens divin, qu'il

console momentanément du réel, qui est toujours imparfait. L'art est une échappée sur un monde supérieur, où les choses répondent à nos aspirations, et nous disons : enfin!

28 juillet 1880.— Après midi longue promenade sous le soleil, mais l’air était tonique et salubre. Je reviens, satisfait de ma carcasse, et réjoui d’être rentré en communion avec la nature. Les eaux du Rhône et de l’Arve, le murmure des flots, l’austérité des berges, l'éclat des verdures, le frissonnement des feuillées, la splendide lumière de juillet, la rayonnante fécondité des champs, la lointaine lucidité des montagnes, la blancheur des glaciers sous la sérénité de l'azur, les fraîcheurs de la Jonction!, les taillis de la Bâtie, les ombrages de Saint-Georges tout m'a charmé, les yeux, les sens et l'imagination. Il me semblait être revenu aux années de la force. J'étais inondé, offusqué de sensations. J'étais surpris et reconnaissant. La vie universelle me portait. La caresse de l'été m'allait au cœur. Je revoyais les immenses horizons, les hardis sommets, les lacs bleus, les vallées tournantes, toutes les libertés d'autrefois. Ce n’était pourtant pas

1. La jonction des deux cours d’eau qui se réunissent en aval de Genève.

de la nostalgie. C’était une impression indéfinissable, sans espérance, désir, regret, une sorte d’attendrissement et d’élancement mêlé d’admiration et d’anxiété. On sent à la fois de la joie et du vide, on aperçoit à travers ce qu’on possède l'impossible et l’irréalisable, on mesure à la fois sa richesse et sa pauvreté, en un mot l’on est et l'on n’est pas, on est dans la contradiction inté- : rieure parce qu'’onest dans l’état transitoire. Cette ambiguïté inexprimable est propre à la nature humaine qui est ambiguë, puisqu'elle est la chair devenant esprit, l’étenduese changeanten pensée, le fini entrevoyant l'infini, l'intelligence virant en amour et en douleur.

L'homme est le Sensorium commune de la Nature, l'endroit où s’entr’échangent toutes les valeurs. L'esprit est le médium plastique, le principe et le résultat de tout, l’étoffe, le laboratoire, le produit, la formule, la sensation, l'expression, la loi, celui qui est, celui qui fait, celui qui sait. Tout n’est pas esprit, mais l'esprit est dans tout et contient tout. Il est la conscience de l'être, c'est-à-dire l’être à la seconde puissance. — Si l'univers subsiste, c’est que l'Esprit aime à apercevoir son contenu dans sa richesse et dans son expansion, dans sa préparation surtout. Nous aussi nous trouvons un certain charme à nos portraits et à nos cahiers d’enfant. Dieu n’est d’ail-

leurs pas égoïste, il consent à ce que des myriades de myriades de soleils s’ébattent dans son ombre, il accorde la vie et la conscience à des multitudes innombrables de créatures qui participent à l’être, à la nature, et toutes ces monades animées multiplient en quelque sorte la divinité.

4 août 1880. — Je reçois le numéro 10 et dernier de la Feuille centrale de Zofingue (vingtième année)!. C’est l'éternel recommencement de la jeunesse, qui croit faire du nouveau en répétant toujours la même chose. Heureusement que les peupliers, les fauvettes, les jasmins ne font pas de journaux, car à chaque printemps ils rediraient leurs feuillées, leurs chants, leurs parfums, avec la prévention du progrès.

C’est la continuité qui domine la nature, la continuité des retours; tout est redite, reprise, refrain, ritournelle, et le nouveau est singulièrement plus rare que le connu. Les rosiers ne se lassent pas de redonner des roses, les oiseaux de bâtir des nids, les jeunes cœurs d'aimer, les jeunes lèvres de chanter les pensées et les sentiments qui ont cent mille fois servi aux devanciers. La monotonie profonde dans l’agitation

1. Journal d’une Société d’étudiants des différents cantons de la Suisse, qui se réunit annuellement dans la petite ville de Zofingue. Amiel en avait été un membre fervent, de 183$ à 1843.

universelle, voilà la formule la plus simple que fournisse le spectacle du monde. Tous les cercles se ressemblent et toutes les existences tendent à tracer leur cercle.

Comment éviter le fastidium ? En fermant les yeux sur l’uniformité, en cherchant les petites différences, puis en mettant son goût à la répétition. Les physionomies ne sont pas identiques, et dîner tous les jours ne cause pas d’ennui. — Pourtant le meilleur préservatif contre la satiété et le blasement, c’est le travail. Ce que l’on fait peut fatiguer les autres, mais l'effort personnel est du moins utile à son auteur. Le barbouillage amuse l'enfant qui barbouille; la poussière qu’il fait, la sottise qu’il exécute, lui donnent l'illusion de l'importance et de l'esprit. Donc, si chacun travaille, la vie universelle aura de la saveur, quand même elle rabâche à perpétuité la même cantilène, les mêmes aspirations, les mêmes préjugés et les mêmes soupirs. « Chacun son tour » est la devise des êtres mortels. S'ils font de l’ancien, eux-mêmes sont nouveaux; s'ils imitent, ils croient inventer. Ils ont reçu, ils transmettent. E sempre bene !

8 août 1880. — Le soir, lecture à haute voix. C'est plaisir avec des personnes intelligentes qui comprennent à demi-mot et achèvent les

intentions. Mais quel art que l’art de lire; il en renferme trois ou quatre autres, dont le moindre est riche en difficultés et en ressources. Quand je pense à ce qu’il aurait pu donner entre mes mains et aux obstacles qui m’arrêtent maintenant (pharyngite, bronchite, asthme etc.), je ne puis m'empêcher de soupirer.

9 août 1880. — Ma filleule me reparle de ma lecture de hier, qu’elle admire avec vivacité, puis nous causons de cet art en lui-même. Elle prétend que tous les genres, tous les types et tous les styles me réussissent également, qu’elle a plus de plaisir là qu’au théâtre, que tous mes personnages, bêtes ou gens, et mes paysages deviennent vivants et distincts; que tous ces rôles créés à la baguette sont d’un naturel à faire illusion, et donnent l'impression d’un jeu poétique; qu'elle ne sait où j'ai fait la connaissance de toutes les professions, de tous les caractères. Un mot curieux : « On dirait que vous avez fait l’homme et le monde ou que du moins vous assistiez à leur confection, tant vous les possédez bien. » — L'intuition est en effet cette puissance sympathique qui devine l’âme des choses et qui vibre à l'unisson avec elle. La clairvoyance magnétique n'est pas un vain mot. Tout est dans tout et nous pouvons uupooveiy avec toutes les

existences. Plus l’esprit est esprit plus il est omni-mode; le protéisme est son privilège et sa mesure; et il apparaît aux êtres moins avancés comme sans limites et sans configuration. Les esprits captifs sont des poulets qui ne peuvent ni suivre les esprits libres ni les approuver, à moins qu'ils ne les aiment; mais alors ils regardent du

rivage le cygne qui affronte la mer, l'aigle qui :

conquiert l'étendue, et se disent : Nous sommes les vrais enfants de l’œuf, les autres sont téméraires, — Mieux que cela, les esprits captifs sont des crustacés enfermés dans leur forme spéciale ; ils clabaudent contre les métamorphoses comme le renard écoué contre les longues queues. Chaque Impuissance aime à se convertir en abstention volontaire ; une infériorité, à prendre le masque d’un supérieur; l’incapable, à se donner pour un sage.

Goûter à tout en critique friand n'est que du dilettantisme; et vingt dilettantes ne comptent pas autant qu'un seul artiste. Faire une chose a plus de prix que de parler de mille. Tout le feuillage d’un pommier n’équivaut pas à une pomme. Ce qui dure, ce qui peut résister à la mort, surtout ce qui est fécond, voilà l'essentiel. Ainsi, qu’importent les 16.300 pages de ce Journal. Une nouvelle de Mérimée, un article de Sainte-Beuve, une lettre de Doudan comptent

PES js Es

davantage, puisqu'ils sont écrits, publiés et d'un style achevé.

20 août 1880. — La langueur laisse arriver la fin, mais ne finit pas dans lesens actif du mot. La mort elle-même peut devenir un consentement, donc un acte, un acte moral. L'animal expire, l'homme doit remettre son âme à son auteur, résigner dignement ses fonctions, il doit vouloir ce que Dieu veut. Il ennoblit ainsi la pure nécessité naturelle; il moralise la physiologie; il solennise ce qui n’est que lugubre et trivial. La décrépitude et la destruction rentrent ainsi dans le cadre de la vie supérieure; l'âme prouve sa noblesse en surmontant l'ignoble; le divin brille à travers son abaissement et ses haillons. /ncessu patuit Dea.

24 août 1880 (neuf heures du matin). — Si l'on attend pour agir on n’agit pas; si l'on attend pour se reposer on ne se repose pas; si l'on ajourne la sagesse, le plaisir, la réflexion, leur heure ne vient pas. Mieux vaut ne se piquer de rien, profiter du présent et ne pas escompter l'avenir. Voilà la morale d'Épicure. Faire à chaque moment son devoir, voilà celle de Zénon. Suivre sa pente ou la contrarier c’est le va-et-vient éternel de l’âme, qui oscille entre le bonheur

et la dignité, parce qu’elle a besoin de l’un et de l’autre. Il est certain que je m’éloigne lentement du stoïcisme, et que je dérive vers le nonchaloir de Montaigne. Quand l’ambition et l'espérance sont mortes, quand tout est incertain et fugitif, on se réfugie dans le calme bienveillant et dans la quiétude. On désire ne pas souffrir et diminuer la souffrance d'autrui. On ne vise plus au génie, à l’héroïsme, à la gloire; on se contente de la tranquillité. Sentir et penser dans son ermitage, à cela se bornent tous les vœux; on laisse le vouloir à la jeunesse et aux hommes de désir. Ce renoncement de vieillard est naturel quand la force est partie et que les infirmités sont là. La vieillesse n’est pas un âge; elle est une privation et une mutilation...

Avec les années, j'aime le beau plus que le sublime, l’uni plus que le hérissé, la noblesse de Platon plus que la sainteté farouche des Jérémies. Toutes les violences du barbare me paraissent inférieures à l’enjouement de Socrate, à la sérénité de Jésus. Je goûte les Ames équilibrées et les cœurs bien appris, dont la liberté est aimable et n’a pas les rudesses de l’esclave récemment libéré. C’est le tempérament des vertus les unes par les autres qui me charme, comme c’est la fusion de toutes les nuances délicates qui fait la grâce non pareille de la carna-

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tion féminine. Les qualités exclusives et tranchées ne servent qu’à accuser l’imperfection. Supposez dans un vilain visage un œil, un seul œil beau : cet œil montrera la laideur du reste.

29 août 1880. — Vif sentiment de mieux-être.

J'en profite pour reprendre les exercices négligés et les habitudes interrompues, mais une toilette minutieuse me prouve ce que je supposais bien, c'est que ces rudes étrillées accourcissent le fuseau de mes jours. J'ai vieilli de plusieurs mois en une semaine; cela s'aperçoit aisément aux cheveux. Les alentours feignent par affection de ne rien voir; le miroir est plus véridique. Cela n'ôte pas son prix à la convalescence; mais on entend néanmoins la navette des destinées et l’on se sent courir à la mort en dépit des haltes et des trêves accordées. — La plus belle existence serait celle d’un fleuve où les rapides et les cascades ne seraient traversés que près du berceau, et dont le cours grossissantse formerait d'une succession de riches vallées résumées chacune en un lac aux aspects également et diversement pittoresques, pour aboutir, à travers les plaines de la vieillesse, à l'océan où tout ce qui se fatigue vient demander le repos. — Il est peu de ces existences pleines, fécondes et douces. A quoi sert de lés désirer ou de les regretter? Il est plus sage et plus malaisé

de voir dans son lotle meilleur qu’on pût avoir, et de se dire qu'après tout le plus habile tailleur ne peut nous faire un justaucorps plus exact que notre peau. É

Le vrai nom du bonheur, c’est le contentement.

30 août 1880 (deux heures). — Grondements de tonnerre, lointains et graves. Le ciel est gris, sans pluie; les oiseaux ont de petits cris agités et craintifs. On dirait le prélude d’une symphonie ou d’une catastrophe...

Quel éclair te traverse, Ô mon cœur soucieux ?

Une chose est singulière : tous les métiers circonvoisins (ferblantier, cardeur, maître d’école) continuent ; 1l s’y joint même des déchargements de planches et d’autres tapages inusités; néanmoins ces bruits nagent dans le silence, dans un silence mat, positif, qu'ils ne peuvent masquer, silence qui remplace la rumeur confuse de la ruche en travail, observable dans toute ville un jour de semaine. Ce silence est extraordinaire à cette heure, car il ne fait pas chaud. Il ressemble à de l'attente, à du recueillement, presque à de l'anxiété. Y a-t-il des jours où « le petit souffle de Job » produit plus d’effet que la tempête? où un grondement sourd à l'horizon fait suspendre le

concert de toutes les voix, comme, au désert, le rugissement du lion quand tombe la nuit...

2 septembre 1880 (neuf heures du matin).— Joie des yeux. Des colorations charmantes se déroulent devant moi. Tapis à fleurs, meubles brodés, écrans pompéiens, paravent noir et or, plumeau écarlate, et sur ma cheminée le vert d’une bruyère, le velours d’une pêche, les boules et Les cristaux irisés; la guirlande d’immortelles multicolores sous le portrait de ma mère,. les quatre fauteuils de divers styles, tout cela fait une palette de tons qui se marient, se contrastent, senuancent à ravir. — Les sensations de l'oreille sont également variées et adoucies; on sent la vie à distance, dans un lointain qui poétise tout : les voix, les bruits, les rumeurs, les pas, les chants, les industries, s'associent en une musique légère qui fait rêver. La seule analyse de ce tissu acoustique est presque une volupté. Toutes les pulsations de la vie universelle viennent retentir dans ma conscience, comme toutes les vibrations de l'atmosphère font tressaillir Arachné au centre de sa toile. C’est délicieux. L'immense volume d’air que commandent mes fenêtres fait la richesse de ce caléidoscope sonore, où rien ne rappelle la souffrance, la misère, la maladie et le chagrin.

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