III
Un jeudi de Septembre est un jour fortuné.
S'il a des bienfaits pour la force, il a des grâces pour la langueur. Je ne cours pas à la conquête du monde, mais le monde vient me saluer dans ma cellule. Je ne suis pas déshérité.
3 septembre 1880. — Le moi du dormeur a bien le même axe que le moi de l’éveillé, mais l'individu a perdu beaucoup de ses qualités et deses attributs : il manque de raison, de volonté, de moralité, d'humanité. Il reste la bête et ses appétits, plus la mémoire, et tout cela à la merci de l'imagination, laquelle est peut-être à la merci des viscères, et ne fait que traduire en images l’état du foie, des poumons, des reins, de l’estomac, du sang et des lombes. Non, c’est trop peu dire. Le rêve est un carrefour intérieur où retentissent toutes les agitations diverses de la vie : il y a aussi les rêves du cœur, de l’âme et même de la raison. J’ai fait cette classification complète, il ya bien desannées. A quoi bonla morceler? Nous passons nos jours à recommencer moins bien ce que nous avons fait mieux, et à briser les moules antérieurs.
Du reste, l'humanité procède ainsi dans l’art etla mode, dans la pensée, dans les institutions. Ce qu’elle veut, c’est changer. Après l'équilibre relatif elle revient au trouble; après le bon style,
Re
elles’accommodedumédiocre.« Marche, marche! renouvelle, transforme ! ce qui t’est interdit c’est de te tenir au bien, à l’acquis, à l'éprouvé. Le progrès est permis, mais la décadence de même. Remue-toi, c'est le vœu de la nature et l’ordre du destin. » — De bien en mieux est une belle devise; mais l'amélioration n’est qu’une chance, le perfectionnement qu’une possibilité. Ce qui est fatal et inévitable, c’est le changement, ce n’est pas le progrès.
Il est visible que l'individu ne se perfectionne sur un point qu'au détriment d’autres points (par exemple la sanctification par le sacrifice volontaire). Pourquoi en serait-il autrement pour l'espèce? L'évolution est satisfaite, si l’attribut qui prend la prépondérance temporaire a quelque valeur ouiquelque rareté.
9 septembre 1880. — 11 me semble à moimême qu'avec le déclin de ma force active je deviens plus esprit; tout me devient transparent, je vois les types, les mères, le fond des êtres, le sens des choses...
Ma tendance naturelle est de tout convertir en pensée. Tous les événements personnels, toutes les expériences particulières sont pour moi des prétextes à méditation, des faits à généraliser en lois, des réalités à réduire en idées. Cette méta-
morphose est l’œuvre cérébrale, le travail philosophique, l'opération de la conscience, laquelle est un alambic mental. Notre vie n’est qu'un document à interpréter, qu’une matière à spiritualiser, qu’une suite de phénomènes fugitifs à transformer en une esquisse microcosmique.
Telle est du moins la vie du penseur. Il se dépersonnalise chaque jour; s’il consent à éprouver et à faire, c'est pour mieux comprendre; s’il veut, c’est pour connaître la volonté. Il se considère comme un laboratoire de phénomènes, et ne demande pour lui-même à la vie que la sagesse. Mais il désire aussi donner de la joie, consoler, rendre heureux.
Ce qui le distingue, c’est la désappropriation. Quoiqu'il lui soit doux d’être aimé et qu’il ne connaisse rien d'aussi doux, il lui semble encore être l’occasion du phénomène plutôt que son but. Il contemple le spectacle de l’amour et l'amour reste pour lui un spectacle. TI ne croit pas même son corps à lui; il sent passer en lui le tourbillon vital, qui lui est prêté momentanément pour lui laisser percevoir les vibrations cosmiques. Il n’est que sujet pensant, il ne retient que la forme des choses, il ne s’attribue la possession matérielle de rien.
C'est cette disposition qui le rend incompréhensible à tout ce qui est jouissant, dominateur,
accapareur. En fait, il est fluide comme un fantôme que l’on voit bien, mais qu’on ne peut saisir, parce que sa solidité et son opacité sont apparentes; la désappropriation le rend inane et vide ; il ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille, comme l’ombre de Créuse ressemblaient à des vivants. Sans avoir été mort je suis un revenant. Je rêve tout debout et tout éveillé. Les autres me paraissent des songes et je parais un songe aux autres. C’est à moitié l’état d’un visionnaire. Sans la maladie et la souffrance, je pourrais douter de vivre positivement. Les apparitions du Christ ressuscité ne me surprennent pas trop, car cette forme d'existence, soustraite à la pesanteur et flottante entre la corporéité et l'esprit, m'est presque familière.
15 septembre 1880. — Lecture : de Vigny (Le Capitaine Renaud). Auteur sympathique, pensée méditative, talent souple et fort, élévation, indépendance, sérieux, noblesse, originalité, fierté, audace et grâce : il a de tout. Il peint bien, il raconte bien, il juge bien, il pense et il ose. Son défaut, c’est peut-être un peu d'excès dans le respect de lui-même; c’est une réserve et une hauteur toute britannique, qui a horreur de la familiarité et peur de l'abandon. Mais cette disposition n’est pas même un travers, elle est
un trait de caractère et un raffinement de dignité. Seulement elle a eu l'inconvénient de dépopulariser l’auteur en tenant à distance le public traité de foule indiscrète et de profanum vulqus. Alfred de Vigny n’a-t-il pas fini par le persiflage de Molé et de Sainte-Beuve? La race gauloise n’a jamais goûté le principe de l’inviolabilité de la conscience personnelle; elle ne veut pas de ces stoïques enfermés dans leur dignité comme dans une tour et qui ne reconnaissent d'autre maître que Dieu, le devoir ou la foi. Cette raideur la gêne, et même l’irrite. Cette solennité l’humilie et l’impatiente. Elle a répudié le protestantisme à cause de cela, et dans toutes les crises elle a écrasé ceux qui n’ont pas cédé au courant passionné de l'opinion. Dans cette race, la société ploie l'individu; c’est la mode, le ton, le goût, le préjugé régnant qui font la loi pour tous. La liberté est synonyme de révolte. Chacun veut être comme tout le monde, pour n'être pas raillé et rudoyé. L'État, l'Église, l'Usage, décident de toutes les choses de conduite; l'individu ne se réserve que les détails insignifiants. L’extrême sociabilité se paie cher.
17 septembre 1880. — Je ne puis me dissimuler que depuis une douzaine d'années ou davantage je ne suis plus sous le prestige du
sexe; je connais davantage les défectuosités et les faiblesses de l’idole. Je l'avais mise trop haut, au détriment de l’homme mâle; j'ai trop aimé et fréquenté les femmes. Enfin l’impartialité est venue. Il n’est jamais trop tard pour être sage. Si je conserve une légère préférence pour le sexe le plus aimant, je suis moins naïf, moins aveugle, moins crédule, moins admiratif qu’autrefois. Le voile de Maïa s’est aminci et l'illusion m'est moins nécessaire. La camaraderie m'a permis de voir vrai. Je puis les regarder comme elles se regardent entre elles, comme les regardent leurs mères, leurs pères, leurs frères, comme les aperçoit le médecin, c’est-à-dire de toutes les façons autres que la façon amoureuse et illusionnée. Je ressens leur charme, sans les surfaire; je suis touché, ému, reconnaissant, attiré, sans être dupe. C’est l’état que je préfère.
Clarens, 21 septembre 1880. — L'apprentissage de la débilité m'est douloureux. Chaque année, je vois se rétrécir le cercle de ma liberté, et cela me fait horreur, malgré que j'en aie. Il me semble que je suis confondu avec un autre, qu'il y a méprise, que tout va s’éclaircir. Mais non c’est bien à moi que les menottes sont mises, que cette croix est imposée, cette carcasse est
bien la mienne et je n’en ai pas de rechange. Dura lex sed lex.
Autre expérience : pour atteindre le macrocosme il faut traverser d’abord le milieu corporel; pour se remettre en harmonie avecla nature, le moi ne doit pas être harcelé par l'organisme. La cénesthèse fait brouillard opaque entre le paysage et la pensée. L'esprit, offusqué par les sensations internes, n’est plus vacant pour la perception du monde extérieur. Il voit le crêpe plutôt que ce qui est au delà. L'impersonnalité, l'objectivité contemplative devient impossible; et c'est là ce qui me navre. — Qu'est-ce que la folie? l’épaississement de ce rideau subjectif et idiosyncrasique qui sépare l'individu du monde réel. La nervosité, rendant étranger à ce monde du dehors et le traduisant mal, est un acheminement à la folie.
Clarens, 22 septembre 1880 (onze heures du matin). — Journée admirable. — D'abord dormi d’un trait, puis retrouvé le soleil et l’azur. Voici quatre heures que je me baigne dans la lumière, que je me délecte les yeux, les oreilles, l'odorat, les poumons. Serpenté dans la campagne, revu les sentiers et les paysages, le lac, les coteaux, les vergers, les monts; et les crêtes de Baugy, Planchamp, Tavel, le Châtelard. Rêvé
longtemps au Platanée d’où j'ai inspecté le ravissant panorama lémanique, du Catogne au Jura, de Chillon à Coppet, d'Évian à Blonay, du Grammont au Fully. Éblouissement, émotion, enivrement. Suivi le profil des montagnes, le contour des rivages, égrené tous les hameaux, les clochers, les châteaux, les villas; gravé dans mon souvenir les effets d'ombre et de rayons, de vapeurs fuyantes et de rochers sculptés, et des milliers de détails animant chaque site; les grives, les mouches, les abeilles, les papillons, les massifs de châtaigniers, les ilots de feuillage autour de chaque maison de campagne; les ruisselets, les murs fleuris, les jardins éclatants de couleurs vives (glaïeuls, géraniums, lauriers, capucines), les steamers, les locomotives, les voitures, le damier des toits d’ardoise reluisant au soleil matinal, le lac de saphir avec les paillettes d'or et le sillage des navires disparus; — mouettes et corbeaux, voiles lointaines; — verdure délicieuse, pommes rouges, raisins d’or, mouvements de terrain pittoresques et caressants, brise vivifiante, gaieté de toute chose, explosion de beauté. — Submergé d’impressions, je reprends enfin le dessus et je chante, je chante, comme un oiseau, à travers les prairies et les sentiers ombragés, sans fatigue, et avec une certaine volupté de poitrine, qui me reporte aux jeunes années.
Clarens, 24 septembre 1880. — La Dent du Midi dresse ses créneaux de neige en face de moi, un généreux soleil inonde mes deux fenétres d'angle, et sèche tous les vêtements qu'a humectés ma promenade antéméridienne. Il y a de la santé dans ces rayons, de la paix dans ce paysage. Je me sens soulevé. D'ailleurs les forces reviennent. L’appétit est là. Je n’ai pas mal dormi, la promenade était charmante. II fait bon chaud et j'écris ceci en bras de chemise. Sensations italiennes, joie de lézard. Joie aussi de l'indépendance, du loisir parfait. Joie de la méditation pure; j'entends pour ainsi dire le silence, et personne ne passera ma porte.
L'homme est ainsi fait. Il redoute l'isolement du cœur, mais il aime la solitude pendant des heures de suite, comme le sommeil ininterrompu. Ce qui rompt sa pensée ou sa fibre lui est désagréable. L’afflux des sensations ne lui plaît que lorsqu'il l’a cherché. Le bien-être c’est donc le sentiment de l’existence non contrariée, où le dedans et le dehors n’avertissent pas de leur présence par une opposition quelconque, où la nacelle vogue sans bruit sur le fleuve du temps. Cette navigation douce est déjà une volupté, même quand elle ne conduit nulle part.
Clarens, 9 octobre 1880. — Promenade.
Attendrissement et admiration. C'était si beau, si caressant, si poétique, si maternel. Je sentais que j'étais pardonné. Les rayons, les feuillages, le ciel, les cloches me disaient : Reprends force et courage, enfant meurtri. Ce sont les temps de bienveillance; ici l'oubli, le calme, le repos. Les fautes et les peines, les inquiétudes et les regrets, les soucis et les torts ne font qu'un même fardeau. Nous ne distinguons pas; nous soulageons toutes les misères, nous répandons la paix, nous sommes la consolation. Salut à ceux qui sont fatigués et chargés, salut aux affligés, salut aux malades, aux pécheurs, à tout ce qui souffre du cœur, de la conscience et du corps. Nous sommes la source bienfaisante; buvez et vivez! Dieu fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes. Sa munificence ne marchande pas les grâces; elle ne les pèse pas comme un changeur et ne les numérote pas comme un caissier. Approchez, il y a pour tous!
Clarens, 14 octobre 1880 (onze heures du matin). — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier, c'était le gris lugubre et le froid humide, c’est-à-dire le plus vilain et le plus morne temps du monde. Ce matin, le paysage a
repris tous ses charmes. Je reviens d’une promenade de trois heures, submergé de sensations pittoresques, ému, électrisé, ravi. J'ai chanté plus d’une lieue de suite. Que de sensations délicieuses, de souvenirs remontant à trente ans en arrière, que de pensées aussi me sont montées à l'esprit, pendant que je suivais à petits pas la route qui serpente de Tavel à Planchamp, de Planchamp à Charnex, de Charnex à Sonzier.
Vue splendide, effets adorables du lac et des monts. Immense horizon, le lac n’était qu'un sourire. Ombres et rayons, hâle bleuâtre, rosée dans les pelouses, l’étincelle des ruisseaux, la gamme du bleu, la gamme du vert, l’irisation des feuillages, contour des rivages, les douze dentelures du massif d'en face couronnées de neige et formant ceinture alpestre; et la symphonie des troupeaux à Charnex, à Chaïlly, à Tavel; encore un ou deux papillons; les chariots de la vendange, les seillons et les brantes. — Deux phénomènes singuliers : 1. ronde d’une centaine de corbeaux dans les hauteurs aériennes, ils poussaient de petits cris d’allégresse sans rapport avec leur croassement terrestre; c'était leur hymne matinal; j'en croyais à peine mes yeux et mes oreilles, car c’étaient des corbeaux incontestablement qui simulaient ainsi les oiseaux chanteurs (leur chant était celui d’un moineau
qui roucoulerait); — 2. Un troupeau d'une huitaine de vaches ou génisses, laissant l'herbe pour écouter le passant qui chantait, est venu me barrer le chemin. J’ai dû les effaroucher avec mon parasol pour franchir le cordon des curieuses. C'était au-dessus du Châtelard. — En ces deux circonstances, l'animal entre dans la sphère esthétique. Les corbeaux fêtaient le soleil reparu et les vaches faisaient accueil à la musique, les zébus accouraient au bramine. Il n’y a que cette contrée idyllique pour ces ressouvenirs de l'Éden.
29 octobre 1880. — Si je n’ai pas fait grande impression aux hommes, j'aurai été beaucoup aimé des femmes. Ce témoignage en vaut un autre. Et pourquoi m'ont-elles aimé? parce qu’elles trouvent en moi ce qui leur est nécessaire : la force de l’esprit, la délicatesse du cœur, la douceur, la discrétion, et la fragilité. Elles se sentent comprises, enveloppées, protégées, et si elles m’eussent souhaité moins de désintéressement et plus d’exclusisme, elles sentent du moins qu’elles peuvent se reposer sur moi et que je suis un véritable ami. A qui est échu ce rôle de recevoir les aveux et d’être pris pour directeur et confident contre lui-même et contre la passion dont il était l'objet? Or cela m'est arrivé bien des fois, six pour le moins. On dirait
une spécialité. Depuis ma vingtième année, et mon voyage en Italie, j'ai toujours été le confesseur de quelqu'un et vécu dans l'intimité de l’âme féminine. Veuves, femmes, jeunes filles, grand'mères m'ont ouvert elles-mêmes la chapelle de leurs secrètes pensées. Et la nationalité n’y faisait rien, puisque cette vocation involontaire a commencé avec les Italiennes, et s’est continuée dans l'Allemagne du Sud et du Nord, dans la Suisse orientale et occidentale. J'ai été un directeur laïque, choisi spontanément par ses pénitentes. J’en sais presque autant sur l’arrière-fond du sexe qu’un abbé couru et relancé. Je connais même l'intimité des artistes, des religieuses de l’une ou de l’autre confession, des lettrées. Je sais ce que l’on ditet ce que l’on cache, le fort et le faible, le bon et le mauvais. Sur la psychologie de la femme, j'ai donc des lumières précieuses et des observations de première main. Mais je garde à mes confidentes le secret hippocratique et francmaçonnique. Je n’en ai tiré parti que pour leur bien.
Aux autres à s'initier s’ils le désirent et s’ils en sont dignes. Le meilleur en toute chose, ne se transmet pas par l’enseignement. Le don, l’instinct, le génie, le charisme reste propriété privée. Au delà de la science, qui se communique,
il y a le mystère, qui doit se deviner. C’est pourquoi les imitateurs ne sont que des perroquets. L'instruction est un héritage de valeur, mais le goût, la sagesse, l'invention, la perspicacité n’en font pas partie. Ce qu'un homme sait est une richesse reçue ou acquise; mais ce qu'il est réduit cette richesse à rien, car s’il est un caractère bas, une âme vulgaire, un cœur sec, il frappe de nullité le reste, il multiplie sa richesse par zéro. Or zéro fois dix mille, ou dix mille fois zéro sont néant. |
L'idéal d’un individu n’est pas même encore sa vraie mesure, j'entends l'idéal qu'il prétend avoir et poursuivre. Cet idéal peut être une ostentation, une imagination, une tactique. Des millions d'individus se disent chrétiens, et croient sans doute l'être ; qu'est-ce que cela fait au fond des choses? Ce qu'ils sont, voilà l'essentiel.
Il n’est bonne dorure, ami, que d’être d’or.
L'idéal professé fait encore partie de l'apparence; il peut être un subterfuge à l'égard du prochain, et un piège pour la bonne foi de l'individu, qui s’attribue le mérite de sa cocarde. C’est tout le contraire qui arrive le plus souvent. Plus la cocarde est belle, moins le porteur vaut : telle est la présomption. L’ordinaire, c'est que le cardinal ne vaut pas l’évêque, ni l'évêque le curé, ni
le pharisien le simple croyant, ni le grec le turc. Il est extrêmement dangereux de se targuer de quelque titre moral et religieux que ce soit. Y at-il plus insupportable orgueil que celui du prêtre qui professe l'humilité? où y a-t-il moins de charité véritable que dans le monde ecclésiastique? moins d'union que dans les couvents?
moins d'humanité que chez les fanatiques d’élection et de prédestination? Dis-moi de quoi tu te piques et je te dirai ce que tu n'es pas.
Mais comment savoir ce qu’un individu est?
A ses actes d’abord, mais à autre chose encore, et qui ne se perçoit que par l'intuition. L’âme juge l’âme par affinité élective, à travers les paroles et le silence, les actions et le regard.
Le criterium est subjectif, j'en conviens, et sujet à l'erreur; mais, d’abord, il n’y en a pas de plus sûr, ensuite la justesse des approximations est proportionnelle à la culture morale du juge. C'est le courage qui se connaît en courage, la bonté en bonté, la noblesse en noblesse, la loyauté en droiture. On ne connaît vraiment bien que ce qu'on a, ou ce que l’on a perdu, c’est-àdire ce qu’on regrette, par exemple la candeur de l'enfant, la pudeur de la vierge, l'intégrité de l'honneur. Le vrai juge c’est donc la bonté infinie, et après elle le pécheur régénéré ou le saint, l’homme éprouvé ou le sage. Il est juste que
notre pierre de touche soit d’autant plus fine que nous sommes moins mauvais.
Le monde est le juge des apparences, mais les bons voient l'être réel. L'opinion n’est donc qu'une estimation provisoire et frivole; le jugement des morts appartient à un autre tribunal.
31 octobre 1880. — Lettre de S**, qui m'ébouriffe par la besogne qu’elle abat chaque jour, et tout ce qu’elle lit, outre ses cinq leçons quotidiennes, et beaucoup de devoirs de société. IT est vrai qu'ayant beaucoup de mémoire, ses heures et leur emploi font des nombres dans son esprit; pour moi, au contraire, tout ce que j’ai pu faire ou penser pendant une semaine ou un mois, se fond en une unité, qui passe rapidement à zéro. Ma vie elle-même me paraît vide. La catégorie du temps n’existe pas pour ma conscience, et par conséquent toutes les cloisons, qui tendent à faire d’une vie un palais aux mille chambres, tombent pour moi, et je ne sors pas de l’état unicellulaire primitif. Je rentre de moi-même dans l'informe et le fluide, dans le mode vague de la possibilité et de l’omni-possibilité, dans le vénste voñsewc. Est-ce le néant? non, c’est l'esprit pur à l’état de tension, c’est l'existence virtuelle, c’est l'état global. Je ne me possède qu'à l’état de monade et de moi, et je sens mes facultés elles-
mêmes se résorber dans la substance qu'elles individualisaient, un peu comme l’amibe repompe ses organes momentanés de préhension. — Tout le bénéfice de l’animalité est pour ainsi dire répudié; tout le produit de l'étude et de la culture est de même annulé; toute la cristallisation est redissoute dans son bain; toute l’écharpe d’Iris est retirée à l’intérieur de la goutte de rosée; les conséquences rentrent dans le principe, les effets dans la cause, l'oiseau dans l'œuf, l'organisme dans le germe.
Cette réimplication psychologique est une anticipation de la mort; elle représente la vie d’outre-tombe, le retour au schéol, l’évanouissement parmi les fantômes, la chute dans la région des Mères (Faust), ou plutôt la simplification de l’individu qui, laissant s’évaporer tous ses accidents, n'existe plus qu’à l’état de type, d'idée platonicienne, en d’autres termes l’état indivisible et ponctuel, l’état de puissance, le zéro fécond. N'est-ce pas là la définition de l'esprit? L'esprit enlevé à l'espace et au temps, n’est-ce pas cela? Son développement passé ou futur est en lui comme une courbe est dans sa formule algébrique. Ce rien est un tout. Ce punctum sans dimension est un punctum saliens. Qu'’estce que le gland sinon le chêne qui a perdu ses branches, ses feuilles, son tronc et ses racines,
c'est-à-dire tous ses appareils, ses formes, ses particularités, mais qui s’est concentré dans son essence, dans la forme figurative qui peut tout reconquérir ?
Cet appauvrissement n’est donc qu’une réduction superficielle. Un homme peut perdre les quatre membres et quatre des cinq sens; il est encore un homme tant qu'il a tête et cœur, moins que cela, tant qu'il est une conscience. Rentrer dans son éternité, c’est donc bien mourir, mais non pas être anéanti; c’est redevenir virtuel.
2 novembre 1880. — Lecture : Marc Monnier (Le demi-galant-homme, huit feuilletons aux Débats, août 1880)... Quelle impression m'a faite la nouvelle napolitaine de Monnier? Mélangée. Elle ne donne pas un plaisir à l’imagination, quoiqu’elle amuse l'esprit. Etpourquoi? parce que l’auteur, qui ne peut échapper à l'obsession du genre burlesque et des marionnettes, ironise trop et persifle toujours. D'ailleurs, on sent trop qu’il veut faire connaître le pays, les circonstances, les mœurs, et cela détache des personnages qui ne sont que le prétexte du récit. La gaieté ici n’est pas gaie et la sensibilité n’est pas émue. On reconnaît l’école de Victor Cherbuliez et la tradition voltairienne : beaucoup de malice et d’esprit, peu d’entrailles, point de
naïveté. Cette combinaison éminemment propice à la satire, au journalisme, à la guerre de plume, est beaucoup moins heureuse pour le roman et pour la nouvelle, car l’esprit n’est pas la poésie et le roman est encore en dedans de la poésie quoiquesur la frontière. Le malaise indéfinissable que donnent ces productions épigrammatiques est dû probablement à un brouillement des genres. Nous n’aimons pas les femmes déguisées en hommes, ni l'inverse, parce que nous répugnons à l’équivoque et que nous n’avons aucune sécurité avec l’ambigu. L’hermaphrodisme n’est pas à conseiller dans l’art. La moquerie ne doit pas s’affubler de tendresse. L'esprit railleur ne peut arriver à l'humour. Je crois même que le plaisant a peine à monter jusqu’au comique, faute d’impersonnalité et de profondeur. Se rire des choses et des gens n’est pas une joie réelle, c’est un plaisir froid, une hilarité sèche; le bouffon du moins secoue sa fressure et entre dans le jeu. La bouffonnerie est plus saine, parce qu’elle contient un peu plus de bonté. La raison pourlaquelle l'ironie à perpétuité nous repousse, c’est qu’elle manque de deux choses: d’humanitéet desérieux. Elle est un orgueil, puisqu'elle se met toujours au-dessus desautres; elleestune frivolité, puisque la conscience ne réussit pas à la faire taire. Ou elle est un égoïsme, et l’égoïsme est stérile; ou
elle est une attitude, et cette attitude déplait. Bref, les dissolvants et les corrosifs peuvent être utiles en teinture, mais ils ne sont pas un aliment. On traverse les livres ironiques, on ne s'attache qu'aux livres où il y a du pectus.
8 décembre 1880. — J'achève le N° 49 de la Revue critique d'Histoire et de Littérature.
Quand on touche à l’érudition proprement dite, à la science de première main, on mesure l’immensité de son ignorance. Chacun des petits articles de ce recueil me remplit d’une secrète confusion. Et pourtant à quoi sert ce prodigieux entassement de savoir? qu’en ferais-je s’il était mien? Si ce fumier ne donne pas une fleur, ne produit pas un épi, n’engendre pas une pensée, à quoi sert-il? L'âme a besoin d'autre chose; l'esprit demande mieux. Ce bric-à-brac n’est qu’un moyen. Il ne vaut pas par lui-même, mais par ce qu’on entire. L'intempérance du bouquin, l'indigestion du papier ont même quelque chose de malsain et de trompeur. L’'érudition pure est une goinfrerie mentale. Elle stupéfie comme les mangeurs rabelaisiens, mais elle ne doit pas être admirée. Soyons modestes devant cette force d'estomac et de mémoire; ne soyons pas jaloux. Quand une cervelle contiendrait tous les feuillets de tous les livres d’une bibliothèque, qu'est-ce
qu'elle ajoute au capital spirituel et moral de l'espèce? Rien. Les helluo ne laissent pas de souvenir et c’est justice. L'invention, la création, la découverte, l'originalité, la pensée valent donc beaucoup mieux que l’érudition bête et même mieux que l’érudition éclairée. L’érudit sait ce que les autres ont écrit, dit ou fait; la belle avance! Un miroir n’est pas un paysage, un écho n’est pas une voix, un perroquet n’est pas quelqu'un.
C'est égal, à chacun son rôle. Puisque l'artiste ne fait pas de musée, le collectionneur rend service; un conservateur de collections, même le balayeur de la salle, sont utiles. Tout cela vit du génie et du talent d'autrui, mais gagne aussi son pain. Pourvu qu’on échelonne les rangs, il y a place pour toutes les activités. Mais entre Homère et le prote qui l’imprime ou le régent qui l’estropie, il y a des degrés. L’érudition est au bas bout de l'échelle du savoir, mais c’est par elle qu’il faut commencer.
(Plus tard). — Le professeur doit simplifier, mais il convient qu’il donne conscience aux élèves de l'immense richesse et complication des choses pour que l'élève ne s’abuse pas sur la part de son ignorance. Un cours n’est qu’un diagramme; il dessine l'indispensable, mais il doit
aussi ouvrir des échappées sur tous les sujets qu'il ne fait qu’esquisser en traits généraux. Il convient que l'élève ne confonde pas un sommaire avec la science elle-même, et ne se croie pas au bout de l'étude, parce qu'il est au bout des éléments. Un cours bien fait est non seulement un diagramme explicatif, mais un programme suggestif; il satisfait un premier besoin de culture et doit exciter un appétit nouveau. C’est la preuve qu'il a nourri l’esprit, plutôt qu’il n’a encombré la mémoire.
10 décembre 1880. — Lecture : G. Moynier' (Les Lois de la guerre) avec deux rapports; trois brochures en tout.
Écrit à l’auteur, pour le féliciter. Le problème est bien posé et bien résolu. Les réussites de l'esprit pratique me frappent autant que celles de l’art ou de la science. Au fond toutes les méthodes rentrent dans la méthode. Mon principe qui est de prendre l'esprit des choses me met à l’aise dans tous les genres d'activité. — En toute chose, l’irréprochable me donne la même satisfaction; que ce soit un texte de droit romain, une opération militaire, la coupe d'un
1. Gustave Moynier (1826-1910), l’un des premiers fondateurs, le promoteur et véritable organisateur de la Croix-Rouge internationale, qu’il présida pendant quarante ans.
vêtement, une chanson de Béranger, un dessin de Vinci, une lecture ou un chant justes, l’impression esthétique est de même nature, c’est celle de la convenance des moyens au but, du proportionnement de la force avec l'acte. Quand le résultat est enlevé, que ce qui devait être fait est fait, l'esprit est content, tandis que l’à peu près, le médiocre, le bavé, le lâché, remplissent le monde. — Hier, H*** m'a paru idiot en jugeant de la poésie; aujourd’hui Gustave Moynier m'a réjoui en parlant d’ambulances et de bombardement. Le sujet est donc chose quasi indifférente, l'essentiel est la manière dont il est traité. Le talent se mesure à l’exécution. Dis-moi ce que tu réussis et je te dirai ce que tu vaux esthétiquement. La morale a un tout autre criterium; pour elle l'intention est chose capitale; l’intention est au contraire insignifiante pour l’art.
13 décembre 1880.— Comment se comporter avec le guignon? Se tenir coi, et s'appliquer comme un novice avec une patiente douceur à tout ce qu'on fait, en d’autres termes se remettre aux éléments abécédaires. Il s’agit de réapprendre le mouvement heureux et de réapprivoiser le courage. Les insuccès désorientent et troublent; il faut retrouver la foi en soi-même en réussissant quelque chose, si peu que ce soit.
En résumé, deux procédés simultanés, résignation tranquille pour ce qui ne dépend pas de nous, repliement sur notre force restante. — N'est-ce pas le procédé d’un chef d’armée en temps de revers? il rallie dans un camp retranché ses bandes en désordre, et cherche ensuite à les aguerrir par quelques combats de détail. — De même au cirque un cheval qui a bronché, un écuyer qui a raté son exercice, doivent retrouver graduellement l'assurance en eux-mêmes, sinon ils sont perdus. Dès qu’on ne croit plus pouvoir, on ne peut plus. Il faut donc couper court à ce découragement, qui est la démoralisation.
25 décembre 1880, Jour de Noël (dix heures du matin). — Lecture des Synoptiques (naissance et enfance de Jésus). Senti à la fois la poésie du merveilleux chrétien et sa différence d'avec l’histoire vraie. Mais l’histoire de ce qui a été cru historique est aussi une histoire, c'est l’histoire religieuse. La légende est la manière dont se peignent les événements réels dans le miroir de l’âme naïvement émue; ce miroir n’est jamais plan et modifie considérablement les images. La tradition est une traduction qui ajoute aux choses tout ce qu’elles ont éveillé dans l'imagination, l’âme et le cœur des narrateurs successifs. — L’illusion des
apologètes est de confondre l’historicité des croyances avec l’historicité des faits. C'est à peu près comme si l’on croyait que le grand air de Guillaume Tell, noté par Rossini, s’est positivement entendu à Altorf en 1308; ou comme si l'on invoquait cette cavatine en témoignage de l’authenticité des serments du Grütli. La tradition, la légende, le mythe ont leurs lois de formation et demeurent un phénomène psychologique des plus intéressants, même quand la critique leur enlève l’historicité. La foi est une source de poésie inconsciente; dès qu’on a conscience de cette poésie, la foi s’évapore. Ceci estarrivé à la mythologie grecque au milieu des peuples chrétiens. Ceci arrive à tous les merveilleux, dès qu’on se demande s'ils sont arrivés. La science a tué tous les sylphes, les ondins, les fées. Elle tue aussi les dieux. Et le surnaturel chrétien est menacé du même sort. La seule lecture attentive des documents évangéliques suffit à montrer que l’histoire ne commence pour Jésus qu’à son entrée en scène, et que tout ce qui précède est une création plus tardive, une légende glorificatrice née dans la communauté des croyants. — La seule chose dont soit incapable la tradition, c’est de transmettre la vérité nue c’est-à-dire la vérité historique. Sa loi est d’embellir, d’idéaliser, d’expliquer; et, dans le cas particulier, c'était de
montrer que tout avait été annoncé, prophétisé par les voyants d'Israël. Le rôle était tracé dans le dernier détail (voir Saint Matthieu). Jésus le connaissait et l’a rempli; donc il est le Messie. Voilà comment les Juifs entendaient le divin, et comment les premières générations chrétiennes l’ont entendu à leur suite. Ce littéralisme puéril est le signe du sémite. Mais il faut avouer que l'empreinte judaïque n’est pas encore effacée de l'esprit occidental. L’orthodoxie chrétienne est une captivité de l’entendement qui n’est pas près de finir. Les théologiens spiritualistes rencontrent toujours les bornés, les têtus, les vétilleux qui prennent les métaphores au pied de la lettre et matérialisent tout. — Le christianisme n’a pas échappé à la fatalité de toute religion, qui est d’affranchir et d'éclairer d’abord, pour devenir plus tard un obstacle à la lumière et à la liberté.
27 décembre 1880.— Je constate avec un vif plaisir que mon impression d’avant-hier sur les Synoptiques coïncide avec le résultat de la grande critique moderne. « Strauss, dit Biedermann!, a démontré que les événements évan-
1. A.-E. Biedermann (1819-1885), professeur de théologie dogmatique à l’Université de Zurich, dont un article, traduit par
Charles Ritter, venait de paraître dans les Étrennes chrétiennes, Genève, 1881.
géliques ne sont pas des faits réels, mais des produits de l'imagination religieuse, laquelle inconsciemment a matérialisé en faits extérieurs cette idée de la foi qu’en Jésus était apparu le Messie. » — Il me semble que c’est ce que je marquais quatre pages plus haut, et encore je préfère ma nuance qui n’évapore pas l’histoire elle-même en une idée.
Biedermann reproche à Strauss d’être trop négatif et d’avoir rompu avec le christianisme. Le but, suivant lui, est: 1° de débarrasser la religion de tout élément mythologique; 2° de substituer au dualisme vieilli de l’orthodoxie un autre point de vue : la victoire sur le monde produite par le sentiment d’une filialité divine.
Il est vrai qu’une autre question surgit : Est-ce que la religion sans merveilleux particulier, sans surnaturel local, sans mystère invérifiable ne perd pas sa saveur et son efficacité? Est-ce que pour satisfaire le public pensant et instruit il est sage de sacrifier l'influence sur les multitudes ?
Las! j’admirais bien plus l’aurore Quand je connaissais moins les cieux.
Réponse. La fiction pieuse est encore une fiction. La vérité a encore un droit supérieur. C’est au monde à s'arranger avec la vérité et non pas
le contraire. Copernic a bouleversé l’astronomie du moyen âge; tant pis! L'Évangile éternel révolutionne toutes les Églises; qu'importe! Quand les symboles deviennent transparents, ils ne lient plus. On y voit une poésie, une allégorie, une métaphore; on n’y croit plus.
Oui, mais enfin, il y a un ésotérisme inévitable, puisque la culture critique, scientifique, philosophique n’est à la portée que d’une minorité. La foi nouvelle devra trouver ses symboles et sa pédagogie. Pour le moment elle fait plutôt aux âmes pieuses l'effet profane; elle a l'air irrespectueux, incrédule et frivole, etsemble n’émanciper du dogme traditionnel que pour ôter à la conscience le sérieux. Comment sauvegarder le tremblement intérieur, le sentiment du péché, le besoin de pardon, la soif de sainteté, tout en éliminant les erreurs qui leur ont servi si longtemps de point d'appui ou d’aliment? L'illusion n’est-elle pas indispensable? n'est-ce pas le procédé providentiel de l'éducation? Supprime-t-on les contes de fées?
La méthode serait peut-être de distinguer profondément l'opinion de la croyance et la croyance de la science. Un esprit qui discerne ces divers degrés peut s’imaginer et croire, sans être exclu d'un progrès ultérieur et plus haut. L'Egypte, l'Inde, le néoplatonisme, le catholicisme ont
connu des degrés dans l'initiation. Mais l’Évangile a prétendu déchirer les voiles et la démocratie a la prétention de niveler les rangs de l’intelligence. Comment lever cette difficulté? C’est bien simple. La science s’offre à tous; chacun en prend et s’en assimile ce qu’il peut, et il suppose en posséder autant que tous les autres. La vanité est satisfaite et la justice également.
28 décembre 1880. — Il y a deux manières de classer les gens que nous connaissons : la première, utilitaire, se rapporte à nous, et distingue les amis, les ennemis, les antipathiques, les indifférents, ceux qui peuvent nous rendre service ou nous nuire, etc.; — la seconde, désintéressée, les échelonne d’après leur valeur intrinsèque, leurs qualités ou leurs défauts propres, en dehors des sentiments qu’ils ont pour nous ou que nous éprouvons pour eux.
Ma tendance est dans la seconde espèce de classement. J'apprécie les hommes, moins pour l'affection spéciale qu’ils me témoignent que pour leurexcellence personnelle, etjenepuisconfondre la gratitude avec l'estime. Le cas favorable, c’est quand on peut unir ces deux sentiments. Un cas pénible, c’est quand on doit de la reconnaissance sans éprouver de respect et de sécurité.
Je ne crois pas volontiers à la durée des états
accidentels. La générosité d’un avare, la complaisance d’un égoïste, la douceur d’un être emporté, la tendresse d’une nature sèche, la pitié d’un cœur prosaïque, l'humilité d'un amourpropre irritable m'intéressent comme phénomènes et peuvent même me toucher si j'en suis Poccasion; mais ils m’inspirent peu de confiance pour l'avenir. Je prévois trop leur fin; je ne puis croire à un miracle. Toute exception tend à disparaître et à rentrer dans la règle. Tout privilège est temporaire et d’ailleurs je suis moins flatté que soucieux d’être l’objet d’un privi lège..…
Le caractère primitif a beau être recouvert par les alluvions ultérieures de la culture et de l'acquis, il revient toujours à la surface, quand les années ont usé l’accessoire et l’adventice. J'admets les grandes crises morales qui révolutionnent parfois l’âme, mais je n’y compte pas. C'est une possibilité, ce n’est pas une probabilité. Pour ses amis, il faut choisir ceux qui ont des qualités natives et des vertus de tempérament; faire fond sur des vertus additionnelles et d'emprunt c’est bâtir sur des terrains rapportés. On y court trop de risques.
Chacun a son défaut où toujours il revient, Honte ni peur n’y remédie.
Les exceptions sont des pièges, et c’est surtout quand elles charment notre vanité, qu'elles doivent nous être suspectes. Fixer un volage tente toutes les femmes; faire pleurer de tendresse une femme orgueilleuse a de quoi enivrer un homme. Mais ces attractions sont décevantes. L’affinité de nature fondée sur le culte du même idéal et proportionnelle à la perfection de l’âme est la seule qui vaille. L’amour véritable est celui qui ennoblit la personne, qui fortifie le cœur et qui sanctifie l'existence. L'objet aimé ne doit pas être un sphinx, mais un diamant limpide ; l'admiration et l’attachement s’accroissent alors avec la connaissance. Tandis que pour les amours terrestres, l'illusion est indispensable; dès qu'ons”y voit tel qu’on est, l’amour est mort; et 1l ne reste que l'habitude, la tolérance ou la résignation.
0 le charlatanisme ! il se glisse partout.
Ebrlich wehrt am längsten, dit le proverbe allemand.
Il n’est bonne dorure, ami, que d’être d’or.
30 décembre 1880. — Si je comprends un peu les autres êtres, c’est qu'aucune impulsion ne m'est étrangère, et que je reproduis tour à tour en moi les existences les plus diverses. À mon
pupitre, je puis ressentir toutes les passions humaines successivement; mais aucune ne m’emprisonne, c’est là ce qui me sauve. Comprendre les choses, c’est avoir été dans les choses puis en être sorti; il y faut donc captivité, puis délivrance ; illusion et désillusion ; engouement et désabusement. Celui qui est encore sous le charme, celui qui n’a pas subi le charme sont incompétents. On ne connaît bien que ce qu’on a cru puis jugé. Pour posséder, il faut avoir été possédé, et avoir reconquis son indépendance. Pour comprendre, il faut être libre et ne l’avoir pas toujours été. Cela est vrai, qu’il soit question de l’amour, de l’art, de la religion, du patriotisme, etc. La sympathie est la condition première de la critique. L’émotion est le piédestal de la raison, et l’antécédent de la justice. — C’est pourquoi dans le christianisme Jésus, puis Marie ont été adorés plutôt que le Père : le fidèle veut un Dieu humanisé, qui ait traversé la vie et la douleur, qui ait connu l'épreuve, porté sa croix ou senti sept glaives dans son cœur; parce que l’homme alors se sent mieux compris dans sa misère et sa désolation. Un juge impassible fait peur.
31 décembre 1880. — Prévoir et manipuler son décès n’a rien d’agréable. Il semble même que l’on veuille désarmer le Roi des épouvante-