‹ Henri Frederic AmielChapitre 17 sur 25 · HI · texte numérisé non relu

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ments et usurper sur l'avenir. Mais ceci est un préjugé superstitieux. Régler ses dettes avec sa famille et ses amis, avec le public et avec sa mémoire, n’a rien que de convenable pour le sage. Ce n’est pas contrarier Dieu, ce n’est même gêner personne. C’est au contraire faire sa dernière toilette et s’ensevelir de ses propres mains, pour ne déranger le prochain que le moins possible. Loin d’être de la prétention ou de l’ostentation, c’est simplement de la discrétion envers autrui et du respect pour soi-même. — Voilà pour la théorie : mais le malaisé, c’est la pratique. On ne trouve jamais le bon moment pour ce travail de notaire et de fossoyeur.

5 Janvier 1881. — Ilest probable que je redoute la honte plus que la mort. Tacite disait : Omnia serviliter pro dominatione. Je suis tout l'opposé. La domination même universelle m’est moins chère que la liberté. Même volontaire, la dépendance m'est à charge. Je rougirais d’être déterminé par l'intérêt, de céder à la contrainte, d’être le serf d’une volonté quelconque. La vanité

1. Avec l’année 1881, et dès le mois de janvier, nous entrons dans la dernière période de la maladie d’Amiel. Bien qu’il continuât de vaquer à ses devoirs et qu’il gardât le silence sur ses prévisions, il se sentait mortellement atteint, ainsi qu’on le verra par les extraits suivants du Journal.

me paraît esclavage, l’amour-propre mesquinerie, l’utilitarisme bassesse. Je déteste l’ambition qui vous rend l’homme-lige de quelque chose ou de quelqu'un. Je désire être mon maître simplement, et n’agir que selon mon goût.

Si j'avais la santé, je serais l’homme le plus libre que je connaisse, quoiqu’un peu de sécheresse de cœur fût nécessaire pour augmenter mon indépendance.

N’exagérons rien; ma liberté n’est que négative. Personne, ni homme ni femme, ni étranger ni concitoyen, personne sur la terre ne peut me donner un ordre ni exiger de moi la soumission. Combien y a-t-il d'individus qui puissent en dire autant? Je n’ai ni créancier, ni tuteur, ni chef, ni femme, ni beau-père, ni associé, ni comité d'administration, ni gouvernante, personne qui ait barre sur moi et dont je désire obtenir le consentement, l'autorisation, ou la permission pour quoi que ce soit. S’il me plaît de consulter quelqu’un, c’est parce que cela m'agrée, et je puis dire comme les monarques absolus : Tel est mon plaisir. — Et le professorat? j'ai, il est vrai, un supérieur administratif (le Département de l'Instruction publique), mais il ne peut me destituer ni me casser aux gages, et c’est moi qui enverrai ma démission quand cela me conviendra.

J'ai une occupation volontaire, mais qui ne me

retiendra point malgré moi, car je puis me priver de mon traitement. Je n’ai aucun bail qui me lie au delà du semestre commencé. — Mais beaucoup de choses ne me sont plus possibles, et si j'avais la sottise de les désirer les limites de ma liberté deviendraient manifestes, et je souffrirais dans mon orgueil. Aussi je me garde de les souhaiter et même de les évoquer dans mon esprit. Je ne veux que ce que je puis et de cette façon je ne me heurte à aucune muraille, je supprime même les clôtures de mon préau. Je veux plutôt un peu moins que je ne pourrais pour ne pas même effleurer l'obstacle, et entrevoir l’'humiliation. Le renoncement est la sauvegarde de la dignité. Dépouillons-nous, nous ne serons pas dépouillés. Celui qui a donné sa vie peut regarder en face la mort; qu'est-ce que celle-ci peut lui prendre de plus? L’abolition du désir et la pratique de la charité, c’est toute la méthode du Bouddha, c’est tout l’art de la Délivrance.

(Plus tard). —Ma gorge me tracasse. Il neige. Ainsi je dépends de la Nature et de Dieu. Mais je ne dépends pas du caprice humain; ce point est capital. Il est vrai que mon pharmacien peut faire une bévue et m’empoisonner, mon banquier lever le pied et me réduire à la besace, comme un tremblement de terre détruire mon immeuble

sans indemnité. L'indépendance absolue n'est donc qu’une pure chimère. Mais j'ai l'indépendance relative, celle du stoïcien, qui se retire dans sa volonté et ferme les portes de cette forteresse.

Jurons, excepté Dieu, de n'avoir point de maître.

Le serment de l’antique Genève demeure ma devise, et le concours des circonstances favorables m'a permis de la réaliser.

7 janvier 1881.— Les plongeons de Descartes se dérobant tout à coup à ses amis, parents et relations pour aller travailler quelque part à leur insu, prouvent que parfois l'homme sent l'impérieux besoin d’appartenir à sa pensée, de ne plus parler qu'avec lui-même et de barricader sa forteresse. La sociabilité lui apparaît alors comme une destruction de sa vie personnelle. Il la fuit comme les moustiques, la goule, le vampire, et tous les buveurs de sang. Il use de son droit de défensive. Il est si ennuyeux de toujours jaboter, s'expliquer, s’excuser, c’est-àdire de vivre par la surface; cette éternelle réaction contre les personnes, c’est-à-dire contre les vanités, les curiosités, les volontés, épuise et lasse; on désire s'occuper des choses. Les choses sont muettes, tranquilles; elles attendent. On

se refait avec elles, tandis qu’on s’use avec les gens. Vive la paix et le silence! Vive la cellule close pendant les trois quarts du jour et de la nuit! On s’y répare.

10 janvier 1881. — S'affecter du mauvais vouloir, de l’ingratitude, de l'indifférence d’autrui est une faiblesse à laquelle je serais enclin. Il m'est pénible d’être méconnu, d’être mal jugé; je n'ai pas la rudesse virile, j'ai le cœur un peu féminin et par conséquent vulnérable plus qu'il ne faut. Il me semble cependant que je me suis fort aguerri et bronzé à cet endroit. La malignité du monde me tracasse beaucoup moins que jadis. Le dois-je à la philosophie? est-ce un effet de l’âge? peut-être la cause est-elle simplement que j'ai reçu assez de témoignages de respect, d’attachement et de sympathie pour être rassuré sur moi-même. Le mal que nous font les malveillants est de nous mettre en doute sur nous-mêmes; par modestie on se dit qu'ils ont peut-être raison. Mais si l’on peut penser qu'ils se trompent, tout est sauvé. On regrette leur erreur, on n'est plus troublé ni désolé. Il m'a fallu des preuves répétées et venant du dehors, pour me donner conscience de ma valeur et m'inspirer quelque estime de moi-même. Autrement j'aurais facilement cru à la nullité de mon mérite

et à l’insignifiance de toutes mes tentatives. Pour les timides, le succès est nécessaire, l'éloge est moralisant, l'admiration est un élixir roboratif. On croit se connaître, mais tant qu’on ne sait pas sa valeur comparative et son taux social, on ne se connaît pas assez. Pour agir, il faut compter quelque peu auprès des autres, se sentir du poids et du crédit afin de proportionner son effort aux résistances à vaincre. Tant qu'on méprise l'opinion, on manque d'une mesure pour soi-même, on ne sait pas sa puissance relative. J'ai trop dédaigné l'opinion, tout en étant trop sensible à l'injustice. Ces deux fautes m'ont coûté cher. J'ai renoncé à m'imposer et à me faire valoir, et je n’ai plus eu d’autre objectif que ma

liberté intérieure.

Selon qu’il a semé, chacun récolte en moi.

J'aurais voulu la bienveillance, la sympathie, l'équité, mais ma fierté m'a défendu la sollicitation, l'adresse, le calcul. On ne m'a jamais fait ma vraie place ni coté à mon prix. J ‘ai mis mon point d'honneur à le supporter. Mais je n'ai pu m'empêcher de l’apercevoir. Je ne crois pas avoir fait fausse route, puisque j'ai été d'accord avec moi-même. Mais la défensive contre mon milieu a usé les deux tiers de mes forces. Dans un milieu conforme à ma nature, j'aurais donné dix

fois ce que j'ai pu donner à Genève. L’inadaptation m'a usé en vain. À ma mort, on dira ici: C'est dommage! et moi aussi je penserai : C’est dommage! Seulement l'identité du mot recouvrira une ambiguïté de sens. On me donnera tort et mon sentiment est qu’on m'a fait tort. Beaucoup de bonnes choses ont été empêchées; voilà le fait. Mais à qui la faute? c’est le point essentiel.

À présent, la paix est faite en moi. Mais ma carrière est finie, ma force est à bout et ma vie près de son terme.

Il n’est plus temps pour rien, excepté pour mourir.

C’est pourquoi, je puis envisager tout cela historiquement.

15 janvier 1881 (onze heures du soir). — Refeuilleté Pascal (Pensées, édition Havet, 1852).

Je découvre à l'instant la solution d’un petit problème qui a défié la sagacité de Fougère et de Havet. Le Salomon de Tultie qui les a intrigués et désolés, n’est autre que l’anagramme d'un pseudonyme, savoir de Louis de Montalte, le nom même choisi par l’auteur des Lettres à un provincial, quand elles furent réunies en volume. Les mêmes quinze lettres servent à écrire les deux noms.

J'aperçois aussi le vice décisif de l’apologétique de Pascal. C’est le même que rappelle l’histoire de la dent d’or. Il prend pour une donnée justement ce qui est en question, c’est-à-dire le dogme traditionnel catholique. Il s’agit de savoir si ce dogme est l’expression du christianisme, s’il est révélé, si la révélation religieuse est un document tout fait et lancé du ciel. Et Pascal ne se doute pas même de ce qu'il fallait examiner. Il n’a pas la moindre parcelle du sens critique et historique. Le catholicisme est pour lui un bloc sacré, qu'il n’analyse ni n’explique. Ces esprits absolus, tranchants, géométriques sont entièrement incompétents dans les problèmes de cet ordre. Ils ne connaissent que le noir et le blanc, le faux et le vrai. Cette logique élémentaire est impuissante devant tout ce qui est vivant, devant ce qui se métamorphose et devient, devant les concrétions historiques et les formations spirituelles.

L'histoire et la philosophie des religions, le progrès des sciences exégétiques, archéologiques, ont totalement renouvelé la face des choses, le sens des problèmes, la méthode des recherches, l'esprit des réponses. Pascal est sincère, mais sa puissante intelligence n’a pu sortir du filet d’un préjugé fondamental.

23 jauvier 1881. — Nuit très passable, mais ce matin les caillots de mucus ne voulaient pas se laisser expulser. — Grand beau temps. Soleil à pleines fenêtres. Les pieds sur les chenets, J'achève la lecture du journal.

A cette minute, je me sens bien, et il me paraît singulier que je sois condamné à courte échéance. La vie ne se sent aucune parenté avec la mort. C’est pourquoi sans doute une sorte d'espérance machinale, instinctive, renaît toujours en nous pour offusquer la raison et faire douter de la sentence scientifique. La vie tend à persévérer dans l’être. Elle répète comme le perroquet de la fable, même au moment où on l’étrangle :

Cela, cela ne sera rien.

La pensée met les choses au pire, mais la bête proteste.

Elle ne croit au mal que lorsqu'il est venu.

Est-cesifâcheux ?probablementpas. La Nature veut que le vivant se défende de la mort; l’espérance est identique avec l’amour de la vie: c'est une impulsion organique placée ensuite sous le couvert de la religion. Qui sait, Dieu peut nous sauver, faire un miracle. D'ailleurs est-on jamais sûr qu’il n’y ait point de remède? L'incertitude est l’asile de l'espérance. Le dou-

teux est compté parmi les chances favorables. Ce qui n’est pas contre nous est pour nous. La fragilité mortelle se raccroche à tous les soutiens. Comment lui en vouloir? Même avec tous ses secours, elle n'échappe guère à la désolation et à la détresse.

La solution maîtresse est toujours de se soumettre à la nécessité en l'appelant volonté paternelle de Dieu, et de porter courageusement sa croix en l'offrant à l'arbitre des destinées. Le soldat ne discute pas la consigne reçue; il obéit et meurt sans murmurer. S'il attendait de voir à quoi sert son sacrifice, il ne connaîtrait pas la soumission.

— Deux pieds de neige à Londres, la Tamise gelée; inondations en Belgique, en Calabre, en Espagne. Nous traversons une vilaine phase. Je pensais ce matin qu’excepté deux ou trois personnes du foyer, personne ne se doute de nos misères physiques. Et même nos intimes ne savent pas nos conversations avec le Roi des épouvantements. Il y a des pensées sans conident, il y a des tristesses qui ne se partagent pas. Il faut même par générosité les cacher. On rêve seul, on souffre seul, on meurt seul, on habite seul la chambrette aux six planches. Mais il n’est pas interdit d'ouvrir à Dieu cette solitude. Le monologue austère devient ainsi dialogue.

L'aversion devient docilité. Le renoncement devient paix. L’écrasement douloureux redevient liberté.

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos.

Chacun de nous est traversé par beaucoup d’impulsions contraires. Mais dès qu'il reconnaît où est l’ordre et qu’il se soumet à l’ordre, tout est bien.

Comme un sage mourant, puissions-nous dire en paix : J’ai trop longtemps erré, cherché; je me trompais; Tout est bien, mon Dieu m’enveloppe.

Charles Heim! est mortcomme Épictète, comme Spinoza. Tâchons de faire de même. Le pardon des péchés par intermédiaire et par intercession est une foi plus particulière et moins haute. C’est la foi chrétienne traditionnelle; mais ce n’est pas la foi de Jésus lui-même, du héros magnanime, qui a proclamé que Dieu était amour. Si Dieu est amour, il n’a pas besoin de victime propitiatoire, sa majesté ne réclame aucun supplice substitutionnel. Le christianisme orthodoxe et vulgaire fait Jésus meilleur que Dieu, puisque Jésus donne sa vie, quoique inno-

1. C’est le « cher et doux ami, » dont le Journal intime marquait la mort, le 26 décembre 1868.

cent, pour des coupables, et que Dieu ne fait grâce aux coupables qu'après l’effusion du sang innocent. La foi a beau jeter le nuage respectueux du mystère sur cette conséquence, la conséquence subsiste et accuse le dogme. L'éducation par le dogme a pu avoir sa nécessité et ses avantages. Mais les contradictions se vengent. Et si tant d’esprits libres ont abandonné l’Église, c’est que l’Église a préféré le dogme à la vérité, le temporaire à l'éternel, l'apparence au solide et la foi illogique à la foi raisonnable.

Mes élèves peuvent voir avec quelle peine la pensée s’est faite libre, à quel prix la science et la philosophie ont dû se racheter de leur servitude; ce que c’est que la religion, et la place du christianisme entre les autres systèmesreligieux. Je ne polémise point, je raconte; je ne querelle point, je fais de la lumière.

Je sais que la lumière n’entame guère le préjugé; mais je répète aux gens avec l’apôtre : Jugez vous-mêmes de ce que je dis. Au fond, je n’aime à brusquer ni à violenter aucune routine et aucune conviction. Je dis : Soyez libres, mais laissez-moi libre. Je n’endoctrine point, je donne les moyens de prononcer. Je m'efforce d’être impartial et de rendre juste. Ce but en vaut un autre, ce me semble, et cet enseignement a son

utilité.

25 janvier 1881 (midi). — Nuit épouvantable. Lutté trois à quatre heures de suite contre mes étrangleurs et entrevu la mort de près. Cet assaut continu de l’ennemi est exaspérant. Périr dans son crachat, quelle humiliation!

Relâche et sommeil de trois à six heures du matin. Donné néanmoins ma leçon, mais j'avais le timbre voilé, or la parole soutenue est époumonnante dans ces conditions. Aussi je ne remonte mes quatre étages qu'avec effort; la poiirine me fait mal comme si l’on m'avait heurté d’une barre, et la ceinture de mon haut de chausses me fait l'impression d’un carcan.

Je ne m'explique pas bien ces quatre heures de supplice nocturne; j'y vois une sorte de cauchemar, dont la réalité m'est à peine assurée. Est-ce bien vrai? Est-ce moi qui ai failli expirer par surprise, par trahison, par inadvertance?

29 janvier 1881. — ..…. Il est clair que ce qui m'attend c’est la suffocation, l’'asphyxie. J'étoufferai.

Je n’eusse peut-être pas choisi cette mort; mais, quand il n’y a pas d'option, il faut se résigner tout court.

Spinoza expira devant le médecin qu'il avait fait appeler. Tu dois t’apprivoiser à l’idée de

mourir seul, une belle nuit, étranglé par ta laryngite. Cela ne vaut pas le dernier soupir d’un patriarche entouré de sa famille en prière. Cela manque de beauté, de grandeur et de poésie; mais le stoïcisme consiste dans le renoncement. Abstine et sustine. Tu sais d’ailleurs que tu as des amis fidèles; il est mieux de ne pas les tourmenter. Les gémissements et les agitations rendent plus pénible le grand passage. Un mot remplace tous les autres : Que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne!

Leibnitz n’a été accompagné au cimetière que par son domestique. L” isolement du lit de mort et du cercueil n’est donc pas un mal. Le mystère ne se partage pas. Le dialogue entre l'âme et le Roi des épouvantements ne réclame pas de témoins.

Ce sont les vivants qui tiennent à saluer celui qui s’en va. — Enfin nul ne sait exactement ce qui lui est réservé. Ce qui sera sera. Nous n'avons à dire qu'Amen.

4 février 1881. — Singulière sensation que celle dese mettre au lit en pensant qu’on ne verra peut-être pas le lendemain. Je l’ai eue assez forte hier et cependant me voici. Mais être dans la dépendance d’un phlegma, d’un caillot, cela ôte l’ardeur pour toute entreprise. Le sentiment de

la fragilité excessive facilite l'humilité, mais il coupe court à toute ambition;

Quittez le long espoir et les vastes pensées.

Un travail à échéance lointaine paraît absurde. On ne vit plus qu’au jour le jour;

A quoi bon troubler notre vie Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour nous?

Si l’on ne rêve pas avoir devant soi un lustre, une année, un mois de libre, si l’on ne compte plus que par douzaines d’heures et que la nuit prochaine soit déjà la menace et l’inconnu, il est évident qu’on renonce à l’art, à la science, à la politique, et que l’on se contente de dialoguer avec soi-même, ce qui est possible jusqu’à la fin. Le soliloque intérieur est toute la ressource du condamné à mort dont l’exécution se retarde. Il se rassemble dans son for intérieur. IInerayonne plus, il psychologise. Il n’agit plus, il contemple. Il écrit encore à ceux qui s’attendent à lui; mais il renonce au public et se replie sur lui-même. Comme le lièvre, il revient mourir à son gîte, et ce gîte c’est sa conscience, sa pensée. Son avantgîte, c'estson journal intime. Tant qu'’ilpeuttenir la plume et qu’on lui laisse un moment de solitude, il se recueille devant cet écho de lui-même, et converse avec son Dieu.

Ce n’est pourtant pas là un examen moral, un acte de contrition, un cri d'appel. Ce n’est qu’un Amen de soumission. La préoccupation du péché, seule méthode de la foi commune, m’est devenue presque étrangère, sans doute parce que les frénésies de la volonté propre ne sont pas mon fait. « Mon enfant, donne-moi ton cœur. »

Le renoncement et l’acquiescement me sont moins difficiles qu’à d’autres, car je ne veux rien. Je désirerais seulement ne pas souffrir, mais Jésus à Gethsémané a cru pouvoir faire la même prière; joignons-y ces mots : « Toutefois que ta volonté soit faite et non pas la mienne, » et attendons.

Ai-je pratiqué la sanctification? pas dans le sens ascétique et rigoriste. J’ai toujours essayé de reconquérir la liberté intérieure et la bonté, mais par respect pour la nature humaine plutôt que pour obéir à un commandement extérieur.

Depuis bien des années le Dieu immanent m'a été plus actuel que le Dieu transcendant, la religion de Jacob m'a été plus étrangère que celle de Kant ou même de Spinoza. Toute la dramaturgie sémitique m’estapparue comme une œuvre d'imagination. Les documents apostoliques ont changé de valeur et de sens à mes yeux. La croyance et la vérité se sont distinguées avec une netteté croissante. La psychologie religieuse est

devenue un simple phénomène et a perdu la valeur fixe et nouménale. Les apologétiques chrétiennes de Pascal, de Leibnitz, de Secrétan ne me semblent pas plus probantes que celles du moyen âge, car elles supposent ce qui est en question : une doctrine révélée, un christianisme défini et immuable. Il me semble que ce qui me reste de toutes mes études, c’est une nouvelle phénoménologie de l'esprit, l'intuition de l’universelle métamorphose. Toutes les convictions particulières, les principes tranchants, les formules accusées, les idées infusibles ne sont que des préjugés utiles à la pratique, mais des étroitesses d'esprit. L’absolu de détail est absurde et contradictoire. Les partis politiques, religieux, esthétiques, littéraires, sont des ankyloses de la pensée qui se tiennent pour des avantages. Toute croyance spéciale est une raideur et une obtusité, mais cette consistance est nécessaire à son heure. Notre monade, en tant que pensante, s’affranchit des limites du temps, de l’espace et du milieu historique; mais, en tant qu'individuelle et pour faire quelque chose, elle s'adapte aux illusions courantes et se propose un but déterminé. Il est permis d’être homme, mais il convient aussi d’être un homme, d’être un individu. Notre rôle est donc double. Seulement le philosophe est autorisé à développer

surtout le premier, que la presque totalité des humains néglige.

7 février 1881. — Beau soleil aujourd’hui.

Mais j'ai à peine assez de ressort pour le remarquer. L’admiration, la joie supposent un peu de relâche. Or, le poids de ma tête fatigue mon cou, le poids de la vie accable mon cœur; ce n’est pas là l’état esthétique.

Une idée me poursuit : mon testament n’est pas en règle. Que de fois j'y ai pensé; mais les velléités ne sont rien. — J'ai songé à diverses choses que j'aurais bien fait d'écrire, mais le plus original et le meilleur de nous-mêmes est ce que nous laissons perdre le plus souvent. Nous nous réservons pour un avenir qui ne vient jamais. Omnis moriar.

8 février 1881 (dix heures du matin). — Nuit terrible. Azraël a passé sur moi à trois heures du matin. J'ai été pendant quinze minutes entre la vie etla mort, attendant àchaqueseconde l’étouffement. Auparavant, plusieurs heures d'angoisse continue. J'avais comme un cheveu au travers de la glotte et des spasmes détersifs, à cause de leur explosion impuissante, m'avaient ôté le souffle et même toute force. Je craignais de tomber mort avant d’avoir pu charrier mon

fauteuil, me vêtir chaudement et m’asseoir en robe de chambre près de mon feu. Impossible de demander du secours, et d’ailleurs il n’y en avait aucun d’administrable. Tout empressement indiscret autour de moi, toute explication à donner, toute parole à dire m'aurait achevé. Je n'ai jamais été plus près du dernier soupir. La situation était affreuse. Ce qui m'a sauvé, c’est une tentative presque machinale. J'ai avalé goutte à goutte de mon gargarisme, et cela paraît avoir débarrassé les lèvres de la glotte. La respiration est revenue. Mais le sursis ne pouvait être une délivrance. C’est à ce moment de trêve que j'aurais désiré tenir une main amie et faire la veillée des armes; l’heure était solennelle et je doutais de revoir le matin.

9 février 1881 (dix heures du matin). — O délices! j'ai très peu toussé, je respire, je me sens de la force. Et cependant une nuit dans ce fauteuil ne paraît guère enviable à ceux qui sont en santé. Mais échapper quelques heures aux Thugs, donne une telle impression de soulagement, que tout change d'aspect. En comparant hier et aujourd’hui je me reconnais à peine. C’est comme un moribond galvanisé, ou qui a subi la transfusion du sang.

(Plus tard). — Depuis le 17 janvier, à ce que je vois d’après ce cahier, la bataille nocturne contre mes Thugs a été presque sans intermittence. Nuit déplorable, nuit lamentable, nuit abimante, nuit cruelle, nuit épouvantable, tel est le bulletin journalier. Déjà le 25 janvier, soit il y à une quinzaine, je lis ces mots : Vu la mort de près, failli pâmer, etc. Ce n’est donc point un rêve, je me collette et je lutte avec l’ange noir depuis longtemps. Jacob en fut quitte pour une nuit de combat mystérieux; pour moi, le combat recommence presque chaque nuit. Aussi, quand il y a relâche, comme cette dernière fois, c'est une bénédiction, c’est un alléluia. La disparition d’une angoisse fait l'effet d’une renaissance. Béni soit un jour de repos, celui qui l’a permis, celle qui l’a procuré.

14 février 1881. — .…. A supposer que tes semaines soient comptées, que dois-tu faire pour être en règle avec le monde? Rendre à chacun ce qui lui revient, faire la part de la justice, de la prudence, de la bonté, laisser un doux souvenir. Essaie donc de n’oublier rien d’utile, ni personne qui s’attende à Loi.

Ne cherche point ton rang sur l’échelle infinie; Qui fait tout ce qu’il doit n’est jamais le dernier.

15 février 1881.— Ce matin, l’idée que mes jours sont comptés me paraît fantastique. Ce soleil magnifique rend presque ridicules les préoccupations funéraires. D'ailleurs, sitôt que j'ai un peu de bien-être, il me semble que je n'ai Jamais été malade. Cette manière de sentir est fâcheuse avec le médecin, qui me suppose toujours plus valide et plus gaillard que je ne suis.

Quoiqu'il en soit, renoncé, non sans peine, à donner ma leçon à l’Université, et fait appeler mon Esculape. Désir de liquidation et de mise en ordre. Placé sur ma cheminée, dans un verre d’eau, deux camélias que m'a envoyés hier Fida Memor, avec quelques strophes.. Lettres de Miss Jessie (Londres), Charles Fournel (Paris); G. Revilliod me fait saluer de Thèbes aux cent portes (timbre de Louxor). Bonne petite lettre de Fida'..... Cela me fait l'effet de couronnes jetées sur un tombeau.

1. Miss Jessie H. avait été l'élève d’Amiel, à Genève, en 1863. Très attachée à son ancien maître, qui représentait pour elle « la pensée et la poésie, » elle avait passé par Genève, en 1878, pour le revoir. Ils échangèrent quelques lettres depuis cette rencontre. Charles Fournel, fils du poète dont Amiel avait publié, en 1878, un recueil posthume d’Æssais dramatiques. Gustave Revilliod, riche patricien Genevois, qui légua à sa ville natale les belles collections qu’il avait faites au cours de ses voyages et réunies dans le somptueux musée de l’Ariana. Fida est l’un des surnoms que le Journal donne volontiers à Fanny Mercier, quand ce n’est pas Seriosa ou Sloïca, Gudule ou Calvinia.

Mentalement je prends congé de tous les amis lointains que je ne reverrai plus.

18 février 1881. — Temps vaporeux. Nuit assez bonne... Pourtant l’amaigrissement continue. Bref le vautour me donne du répit, mais il plane au-dessus de sa proie... La possibilité de reprendre mes fonctions officielles et de retrouver un équilibre stable me fait l'effet d'un rêve.

Sans avoir à cette heure des impressions d’outre-tombe, je me sens captif à perpétuité, valétudinaire chronique. Cet état flottant, qui n’est ni la mort ni la vie, a sa douceur parce que s’il est un renoncement, il permet la pensée. Il est une rêverie sans douleur, un recueillement paisible. Entouré d’affections et de livres, libre du moins jusqu’au seuil de mon appartement, je vogue au cours du temps, comme je glissais autrefois sur les canaux de la Hollande, sans secousse et sans bruit. Je crois être encore en treckschute. À peine si l’on entend parfois le doux clapotis de l’eau que fend la barque de halage ou le sabot du cheval de trait qui trotte sur le sentier sablonneux. Le voyage dans ces conditions a quelque chose de fantastique. On n’est pas sûr d'exister encore et de tenir à la terre. On se rappelle les mânes, les ombres

fuyant dans le crépuscule des jinania regna C'est l'existence fluidique.

— Qu'avez-vous sur le chantier? Que composez-vous, me disait Auguste Bouvier? — Mon Dieu, rien.

Je regarde passer mes impressions, mes rêves, mes pensées, mes souvenirs, comme un homme qui a renoncé à tout. Je suis retiré dans mon dernier observatoire, la conscience psychologique. J'assiste aux événements de moi-même sans les susciter ou m'y dérober. Cette immobilité contemplative est parente de celle qu'on attribue aux séraphins. Ce n’est pas le moi individuel qui l'intéresse, c’est un spécimen de la monade, c’est un échantillon de l’histoire générale de l'esprit. Tout est dans tout et la conscience scrute ce qu'elle a devant elle. Rien n’est grand ou petit. L'esprit est omnimode et tout lui est bon.

Dans cet état, les relations avec le corps, avec le monde extérieur, avec les autres individus s'évanouissent. Le Selbstbewusstsein1 rentre dans le Bewusstsein impersonnel. L'univers se dissout dans la Trimourti, et la Trimourti dans le Parabrähm.

Pour redevenir une personne, il faut la douleur, le devoir et la volonté (voir Jour à jour).

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