‹ Henri Frederic AmielChapitre 2 sur 25 · ARS DE UC · texte numérisé non relu

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22 janvier 1874.— Ce qu'il y a de fastidieux dans ce monde, c’est que l'erreur se reproduit toute seule, et en tout lieu, tandis que la vérité n'a pas assez d’un million de répétitions volontaires pour ébranler le crédit de l'erreur.

L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le mensonge.

L'homme se défend tant qu’il peut contre le vrai, comme un enfant contre une médecine, comme l’homme de la caverne platonicienne contre la lumière. II ne marche pas volontairement dans sa route, il s’y fait traîner à reculons. Ce goût naturel pour le faux tient à plusieurs causes : à l'héritage des préjugés, ce qui produit une habitude inconsciente, un esclavage; à la prédominance de l'imagination sur la raison, ce qui infecte l’entendement; à la prédominance des passions sur la conscience, ce qui gâte le

? cœur; à la prédominance du vouloir sur l’intel- “ligence, ce qui vicie le caractère. Le goût vif, désintéressé, persistant du vrai est extraordi-

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nairement rare. L'action et la foi mettent en servage la pensée, toutes deux pourn'être pas gênées et incommodées par la réflexion, la critique et le doute. L’humanité prise en masse est aussi pratique que l’animalité, aussi incapable de se détacher de l’utile ou de l’agréable. La {heoria, la vie de pensée, comme le disait Aristote, est le fait de peu de privilégiés. Mais ce sont ces rares individus qui font que l'humanité est progressive et après tout supérieure aux autres espèces.

29 janvier 1874. — Les criminalistes qui font la théorie de la Peine en faisant abstraction de la justice, ressemblent à des chefs de cuisine qui combinent un repas en faisant abstraction de l'appétit des invités ou de leur estomac. Si punir n’est pas œuvre de justice, punir n’est pas juste, et toute la théorie repose sur le vide; c’est la pénalité qui a tort et qu’il faut extirper. Hier encore, je causais avec un de nos juges et je me suis convaincu des misères de principe qui gouvernent nos plus importantes institutions. Toujours des quarts de vérité pris pour le tout, des points de la surface pris pour le centre du sujet, des accessoires pris pour l'essentiel. Et c’est avec ces confusions qu'on fabrique les lois qui dirigent les tribunaux, les assemblées, les conseils,

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les multitudes. Les gousses sont tenues pour le fruit même ; trois erreurs équivalent à une vérité. . La masse humaine, en tout sujet qui a plusieurs côtés, semble hors d’état d’en voir plus d’un à la fois et surtout de les voir tous dans leur relation véritable. Ce qui est le plus rare, c’est un esprit juste, objectif et impartial. Il est vrai que personne n’y tient et que chacun préfère sa passion, son préjugé, son intérêt, à la justesse de la pensée. — C’est pourquoi, il y a une dynamique de l’histoire; les multitudes ne présentent dans leur action que des résultantes de forces inconnues d’elles-mêmes, partant aveugles et irrésistibles. Les multitudes veulent être libres et ne devinent même pas ce que c'est que la liberté; quand leurs instincts n’éprouvent aucune gêne, elles se croient libres; pour un joug brisé, elles se croient affranchies de tous les autres. La liberté est un idéal, le sage seul s’en rapproche. Tous les autres sont des serfs sans le savoir, presque autant que l'animal.

4 février 1874. — Chez les peuples très sociables, l'individu craint par-dessus tout le ridicule, et le ridicule c’est d’être trouvé original. Nul ne veut faire bande à part, chacun veut être avec tout le monde. Ce « Tout le monde » est la grande puissance, ilest le souverain et s'appelle

On. On s'habille, on dine, on se promène, on envoie des cadeaux, on sort, on entre comme ceci et non pas comme cela. Cet On a toujours raison quoi qu’il fasse. On dirait le Padischah, ou encore le Pape infaillible. Les sujets de On sont plus prosternés que les esclaves d'Orient devant leur sultan. Le bon plaisir du souverain décide sans appel; son caprice est la loi et les prophètes.

On a trois visages et par conséquent trois bouches. La première bouche déclare ce que On dit ou fait et s'appelle l'usage, la seconde déclare ce que On pense et s’appelle l’opinion, la troisième déclare ce que On trouve beau ou bien et s'appelle la mode. Quand les trois bouches ont parlé, chacun sait tout ce qu’il faut savoir. Chez les peuples heureux, On est la cervelle, la conscience, le jugement, le goût et la raison de tous; chacun trouve donc tout décidé sans qu’il s’en mêle; i est dispensé de la corvée de découvrir quoi que ce soit. Pourvu qu'il imite, copie et répète les modèles fournis par On, il n’a plus rien à craindre. Il fait son salut dans cette vie et dans l’autre.

L'inclination naturelle de ces peuples, fortifiée par la discipline sociale, par l'éducation historique, par les soins prolongés de l'État et de l’Église, ont produit ce beau résultat, le

nivellement complet de toutes les individualités, le remplacement de toute âme personnelle par l’âme banale, la moutonnerie universelle.

On dit la langue de si, la langue de yes, la langue de ja, la langue d’oil. Je crois qu’on pourrait dire de mêmele peuple de l’On, et ajouter que les peuples de l’On seront toujours le contraire des peuples de la conscience. Ils représenteront la puissance collective, la force sociale, peutêtre la grâce, la vivacité, l'esprit, mais ils ne connaîtront jamais la liberté individuelle et l'originalité profonde.

(Minuit.) — Continué Havet (Origines du christianisme). L'ouvrage me plaît et me déplaît. Il me plaît par l'indépendance et le courage; il me déplaît par l'insuffisance des idées fondamentales, par l’imperfection des catégories.

Ainsi l’auteur n’a pas une idée claire de la religion ; sa philosophie de l’histoire est superficielle. Il est un pur jacobin. « République et libre pensée, » il ne sort pas de là. C’est le même point de vue que Barni; rationalisme honnête, sec et mince, qui se contente à très peu de frais et répète à satiété : Ecrasons l’infâme, prenez mon ours! Cette opinion étroite et cassante est le refuge des esprits fiers que scandalise la fraude colossale de l’ultramontanisme; mais elle fait plutôt

maudire l’histoire que la comprendre. C’est la critique du xvirr° siècle, toute négative en somme. Or le voltairianisme n’est qu’une moitié de l’esprit philosophique. Hegel libère tout autrement la pensée.

Havet a encore un autre tort. Il fait christianisme — catholicisme romain — Église. Je sais bien que l’Église romaine fait de même, et qu'avec elle cette assimilation est de bonne guerre; mais scientifiquement elle est inexacte. On ne doit pas même identifier le christianisme et l'Évangile, ni l'Évangile avec la religion en général. La précision critique doit dissiper ces confusions perpétuelles dont abondent la pratique, la prédication, etc. Débrouiller les idées, les distinguer, les limiter, les situer est le premier devoir de la science lorsqu'elle s'empare des choses chaotiques et complexes comme les mœurs, les idiomes ou les croyances. Le méli-mélo est la condition de la vie; l’ordre et la clarté sont le signe de la pensée sérieuse et victorieuse.

Jadis, c’étaient les idées sur la nature qui étaient un tissu d’erreurs et d'imaginations incohérentes; maintenant ce sont les idées psychologiques et morales qui sont un nid de superstitions baroques et de vues arriérées. Les écuries d'Augias de l’époque actuelle sont dans les notions religieuses, historiques, pédagogiques et anthro-

pologiques. La meilleure issue de ce babélisme serait de constituer ou d’ébaucher une science de l’homme qui serait de la science.

15 février 1874.— Ce qui m'étonne toujours, c'est l'espèce d'entraînement impétueux avec lequel les femmes prennent parti contre les accusés. Un prévenu est à leurs yeux un coupable. Loin de se défier de leur propre passion, elles s’en glorifient; leur antipathie est contre l'impartialité, contre le calme, contre l'esprit de justice. Que deviendraient les tribunaux, grand Dieu, si les femmes y siégeaientsous l’hermine ? Pas un de nous, pas une d’elles ne voudraient être pesés à cette balance et n'avoir d'autre garantie de son honneur, que ce verdict aveugle etvéhémentd'’êtres incapables de parfaite équité. Soupçonné et condamné; atteint et convaincu, jugé et exécuté, avec les dames, cela ne fait qu'un. Vingt erreurs de leur part, successives et prouvées, ne leur donnent ni plus de modestie dans leurs accusations ni plus de réserve dans leur procédure, ni plus de charité dans leurs jugements. Cosi fan tutte. Elles ne connaissent que l'amour et la haine et ne devinent pas même le bord de la justice. Ces douces créatures sont véritablement féroces dès qu’elles ne sont plus partiales. Aussi gare aux femmes théologiennes,

aux femmes politiques, aux femmes socialistes, gare aux tricoteuses, aux pétroleuses, aux allumeuses de bûchers. Ayant horreur de la raison, elles sont la proie de toutes les outrances, et peuvent arriver à tous les excès. Dès que l’élément féminin domine, l’exaltation, l’orgiasme est imminent; les religions, les arts, la poésie, les mœurs, les états s’altèrent et entrent en décadence. — J'ai trop cru à la femme, il faut en rabattre. Son rôle doit être subordonné pour être salutaire. Sa prépondérance serait funeste.

11 me semble même que l’exagération de l’élément féminin est déjà là. Proudhon, le robuste misogyne, n’a pas tout à fait tort dans sa croisade anti-muliéresque (voir son livre de La Justice). La science, la raison, la Justice, tout le meilleur du patrimoine de notre espèce est menacé par l'avènement de la femme, laquelle est sentiment, imagination, caprice, passion, crédulité, faveur, mais sans respect pour les intérêts généraux.

(La femme est la désolation du sage, » dès qu'elle a l’orgueil de son infirmité et l’entêtement de ses faiblesses. Il est donc nécessaire qu'elle obéisse. Mais la ressource est maigre, car il faut encore la persuader, la gagner, condescendre à ses incroyables argumentations…

Ce qui m'’attache à S***, c’est qu’elle a les belles

qualités viriles, la droiture rigoureuse, l’amour du vrai, l'instinct de la justice et la pratique de la charité, bref, c’est qu’elle est une noble créature, qui réagit contre les instincts fâcheux de son sexe, sans en négliger les vertus.

16 février 1874. — Parcouru l'ouvrage de James Fazy! (Cours de législation constitutionnelle, 1873). C’est l'apologie et l’apothéose du radicalisme, considéré comme méthode etcomme expression de l'intelligence collective des sociétés. Je suis stupéfait de la prodigieuse faiblesse de cette théorie.

Une chose pourtant m'intéresse dans ce vieux champion, c’est qu’il provoque maintenant à la lutte scientifique les deux écoles : doctrinaire et socialiste. — Que ne l’a-t-il fait avant sa carrière révolutionnaire? Son œuvre aurait été moins mélangée d’erreurs, de fraude et d’inconvénients. Mais cette bravoure tardive doit lui être comptée, quoi qu'on puisse douter de sa sincérité. Ce démagogue puissant, notre Cléon, a toujours eu la faculté commode de n’entendre pas les objections et de ne voir que ce qu’il lui plaisait de voir. Aussi le « sens intime des masses » est-il

1. James Fazy, auteur de la révolution de 1846, à Genève, et chef du gouvernement radical pendant une vingtaine d’années.

-… devenu « l'intelligence collective des sociétés, »

© mais le rôle des passions aveugles et aveuglantes n’a jamais été aperçu ou plutôt reconnu par le théoricien que ce fait eût gêné.

Aux multitudes qui sont déjà la force, et même, dans l’idée républicaine, le droit, Cléon a tou- Jours crié qu’elles étaient enoutre la lumière, la sagesse, la pensée, la raison, ce qui est le truc de tous les charlatans politiques, pour souffler ensuite au prétendu dieu ce qu'il lui faut vouloir et décréter. L’adulation de la foule pour se faire de la foule un instrument, tel est le jeu de ces escamoteurs et prestidigitateurs du suffrage universel. Comme tous les prêtres fourbes, ils se prosternent devant l'idole qu'ils exploitent, ils ont l’air d’adorer le pantin dont ils tirent les fils.

La théorie du radicalisme est une jonglerie, car elle suppose une prémisse dont elle sait la fausseté, elle fabrique l’oracle duquel elle feint d'adorer les révélations, elle dicte la loi qu’elle prétend recevoir, elle proclame que la foule se crée un cerveau, tandis que l’habile est le cerveau qui pense pour la foule et lui suggère hypnotiquement ce qu’elle est censée inventer.

Flatter pour régner, c’est la pratique des eunuques de tous les sultans, des courtisans de tous les absolutismes, des mignons de tous les

tyrans. Elle est ancienne et banale; elle n’en est pas moins odieuse. Ramper devant un autocrate me semble moins vil et moins honteux que ramper devant les multitudes, parce qu'il y a dans le premier cas l’excuse de la majesté historique et la possibilité de l'illusion sincère, tandis que

La grande populace et la sainte canaille

ne peuvent faire naître pareil prestige. Aussi Bossuet ne paraît-il pas aussi dégradé qu’Anitus, et Aman devant Assuérus est-il moins ignoble que les plats coquins de la Commune parisienne. Valet pour valet et laquais pour laquais, l’âme damnée d’un Richelieu ou d’un Napoléon me semble presque moins basse que les chatouilleurs de la plèbe et les rageurs de clubs. L'idolâtrie d’un homme, pour redoutable qu’elle soit, est à tout prendre supérieure à l'idolâtrie d’un polype ou d’une hydre, et la multitude est

La bête aux mille têtes,

comme dit Héraclite et répète La Fontaine.

Tyran pour tyran, le plus dangereux n’est pas celui qui n’a qu’une vie et qu’un estomac, mais c’est celui qui est indestructible et insatiable, c’est la populace s’abandonnant à ses appétits et à ses fureurs. Ses courtisans, en lui disant

qu’elle est dieu, risquent d’en faire une bête fauve.

La politique honnête ne doit adorer que la justice et la raison, et la prêcher aux foules, qui représentent en moyenne l’âge de l’enfance et non celui de la maturité. On corrompt l’enfance si on lui dit qu’elle ne peut se tromper et qu’elle a plus de lumières que ceux qui la précèdent dans la vie. On corrompt les foules quand on leur dit qu'elles sont la sagesse, la clairvoyance et possèdent le don d’infaillibilité.

Montesquieu a remarqué finement que plus or met de sages ensemble, moins on obtient de sagesse (critique des assemblées délibérantes trop nombreuses). Le radicalisme prétend que plus l'on met ensemble d’illettrés, de gens passionnés ou irréfléchis, de jeunes gens surtout, plus on voit se dégager de lumière. C’est bien la réciproque de l’autre thèse, mais c’est une mauvaise plaisanterie. Il est vrai qu’en algèbre — A multiplié par — A donne bien + A?, mais les ténèbres multipliées par elles-mêmes n'ont jamais produit de rayon.

Ce qui se dégage d’une foule, c’est un instinct ou une passion; l'instinct peut être bon, mais la passion peut être mauvaise. Et ni l'instinct ne donne une idée claire, ni la passion ne donne une résolution juste.

La foule est une force matérielle, la multitude

donne à une proposition force de loi, mais la pensée sage, mûre, qui tient compte de tout et qui, par conséquent, a de la vérité, cette pensée n’est jamais engendrée par l’impétuosité des masses. Les masses sont la matière de la démocratie, mais la forme, c’est-à-dire les lois qui expriment la raison, la justice et l'utilité générale, est produite par la sagesse, laquelle n’est point une propriété universelle.

Le paralogisme fondamental de la théorie radicale, c’est de confondre le droit de faire le bien avec le bien lui-même, et le suffrage universel avec la sagesse universelle. Sa fiction légale est celle de l'égalité réelle des lumières et des mérites entre ceux qu’elle déclare électeurs. Or, les électeurs peuvent très bien ne pas vouloir le bien public, et même en le voulant se grossièrement tromper sur la manière de le réaliser. — Le suffrage universel n'est pas un dogme, c'est un outil; suivant la population à laquelle on le remet, l'outil tue le propriétaire ou lui rend de grands services.

24 février 1874. — Conférence de V***, au Temple Neuf, surle christianisme libéral. Habile, mesurée, intéressante. Texte : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » La première partie, sur les deux chemins (paganisme et judaïsme),

faible et inexacte. La seconde partie, sur l’essence du christianisme, très supérieure à l’autre. Le dogmatisme, chose secondaire, la vie morale, chose primaire. Vivre selon l'esprit de Jésus, voilà le christianisme.

Le point vulnérable de cette manière de comprendre la religion, qui est noble pourtant et pure, le voici : la notion de la sainteté y est encore un peu terre à terre, le besoin de salut par un renouvellement complet, par un baptême de feu, par une seconde naissance ne s'y rencontre pas. La psychologie de la conscience n'est pas assez tragique et assez profonde. — Or, c'est par là que le christianisme s’est emparé du monde : « Nous sommes perdus, nous pouvons être sauvés. Dieu à tant aimé le monde qu'il a donné son fils au monde, afin que quiconque croirait en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Mort pour nos fautes, ressuscité pour notre justification. » C’est là qu’est historiquement la puissance d'attraction, de fascination et d’exaltation spirituelles que possède le christianisme. C’est le surnaturel, le-surhumain qui à transporté les hommes. C’est par la foi que la religion sauve, rachète, justifie, donne assurance et force, ardeur et sécurité. Le christianisme de la rédemption sera-t-il remplacé par le christianisme de l’émulation et de la gratitude ?

C’est douteux. Les multitudes ne voient Dieu que dans le Mystère et le Surnaturel; tout ce qui est compréhensible est naturel; or ce qui estnaturel n’est pas divin. Tel est leur raisonnement instinctif. Une religion facile et claire perd son prestige sur les âmes. Une croyance sans amertume, sans sel, sans merveilleux demeure sans prises énergiques sur le cœur et sur la volonté. La foi ne veut pas savoir, c’est le crépuscule qui est sa force. Comme la force en nous est inverse de la lumière, c’est la religion la plus impénétrable à la raison qui nous donnera le plus d'énergie. La foi n’est sans mélange que dans le fanatisme aveugle. Plus elle est éclairée, moins elle est impétueuse. Quand elle est tout à fait transformée en connaissance, elle n’a plus d’action et ne pousse plus à l’action. — Il faut donc, semble-t-il, choisir. Si l’action est l'essentiel, la foi est nécessaire, et le mystère est nécessaire à la foi. Si l’on met la vérité au-dessus de tout, la critique de la foi est bonne, et cette critique dissout la foi, c’est-à-dire toute religion positive.

La philosophie de la Religion, c’est l'explication de ce fait psychologique curieux, de l’antinomie entre la Volonté et la Pensée, entre l’énergie centrifugale et l'énergie centripétale. C'est une application de la métamorphose des forces. La religion est une force précisément parce

qu'elle n’est pas lumière. La philosophie est lumière, et en tant que lumière elle n’est plus force.

On peut imaginer que l'équilibre entre la foi et la raison est l’état désirable pour l'individu, celui qui représente la somme de vie le plus intense; mais on ne peut dire qu'il soit de l’essence de la foi de chercher la lumière, ni de l’essence de la raison d’abdiquer devant la foi. — Les catégories les plus commodes pour exprimer le rapport des deux termes de notre antinomie sont celles d’Aristote et de Leiïbnitz : la foi est la matière ou la virtualité de la raison ; la raison est la forme ou l’actualité de la foi. Autrement dit, la religion pour rester efficace ne doit pas se résoudre en philosophie; mais son efficacité même tient à ce qu’elle n’est que vérité latente, implicite, virtuelle, obscure. Point de religion sérieuse sans ténèbres, comme point de foi ardente sans fanatisme.

27 février 1874. — Qu'est-ce qu’une Révolution? c’est une émeute qui a réussi à s’emparer du pouvoir au nom d’un certain principe qu'elle a mis sur son drapeau. Pour réussir, il lui faut un mot d'ordre bien trouvé qui amorce les multitudes et un meneur qui conduise le mouvement. Généralement une Révolution

donne tout le contraire de ce qu’elle a promis, parce que le drapeau était pour les niais et que les meneurs avaient des visées plus personnelles. Les ambitieux savent exploiter les prétextes, enrégimenter les colères, embéguiner les naïvetés et se faire de la vertu d’autrui un attelage pour leur char. Les révolutionnaires habiles ressemblent aux sacerdoces de tous les temps ; ils font pondre en leur faveur la foi des autres. Une Révolution peut être une nécessité, mais elle n’en est pas moins, dans l’usage, une déception partielle ou totale pour ceux qui lui ont fait l’épaule avec candeur. En politique, on n'échappe à la duperie qu’en devenant fripon ou railleur. On n’y va jamais d’un mal à un bien, mais d’un inconvénient à un autre; heureux quand le dernier est moindre que l’avant-dernier; c’est ce qu’on appelle le progrès. La maladie de l'animal politique est incurable, mais il y a pour son mal des narcotiques et des adoucissements, il y a aussi des médecins plus doux et plus agréables que tels autres de leurs confrères. Le malade aime un peu ceux qui le soulagent, mais surtout ceux qui (fût-ce par simple charlatanisme) lui promettent la guérison.

Ce sont les penseurs, les philanthropes, qui trouvent les formules du mieux; ce sont les honnêtes gens qui les appliquent; ce sont les

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