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rusés qui en profitent. L'invention de la ruche est à Dieu, le miel est fait par les abeilles; ce sont les frelons qui en mangent la grosse part.
L'exploitation des simples par les habiles est aussi vieille que le monde et ne fait que changer de masque. Les chefs de l’internationale ou de la démagogie sont les héritiers directs des Brahmanes, et leur hypocrisie est peut-être plus honteuse; car si le prêtre parle au nom de Dieu, il finit par être sincère; tandis que le charlatan clubiste sait jusqu’au bout fort bien qu'il fabrique la passion populaire devant laquelle il s’agenouille avec une prétendue dévotion. 1] dirige le monstre avec des airs de lui obéir. Omnia serviliter pro dominatione. I tire les fils du mannequin, de l’idole sacrée, dont il est censé écouter les oracles avec une filiale admiration.
Jongleur pour jongleur, j'aime mieux l’autre. La fiction sacerdotale est d’un ordre moins bas que la ventriloquie jacobine. Autorité pour autorité, il est moins avilissant d’être conduit par le cerveau de la société que par ses pieds ou ses entrailles.
Mais si l'avenir nous offre le choix de deux tyrannies (le socialisme clérical et le socialisme athée), le présent nous donne du moins la possibilité de la liberté individuelle; et comme ce bien nous vient de 1789, en dépit de toutes
les fraudes et de tous les charlatanismes intermédiaires, acceptons les Révolutions sous bénéfice d'inventaire, et admettons les principes et répudions les escamoteurs qui les ont fait fructifier pour leur compte.
Les hommes, les foules salissent toutes les idées qu'ils touchent, mais c’est la condition de l’histoire. Il faut bien s’y résigner. L'idée de Dieu et l’idée de la justice ont été l’occasion de mille choses horribles, Le prétexte de mille abominations ; mais sans elles, tout serait encore pis dans le monde. Le progrès séculaire consiste seulement dans la plus-value de lutile, dans le petit avantage remporté par les forces du bien sur les forces du mal. Donc l'indignation est enfantine.
Les aigrefins sont à leur tour mis dedans par la Providence; car le méchant fait une œuvre qui le trompe, et ne poursuivant que son intérêt propre travaille malgré lui et à son insu à un intérêt plus général. Seulement l'homme généreux, noble, dévoué, collabore directement au grand œuvre; l’égoisme y contribue sans le vouloir. L'un a la gloire et l’autre la honte du résultat. La Providence tire le bien du mal; cela ne veut pas dire queles méchants ne soient pas méchants ; cela veut dire que le Maître de l'histoire est encore plus habile qu'eux.
29 avril 1874. — Singulier ressouvenir! Au bout de la promenade de la Treille, côté du levant, en regardant la pente, vu reparaître en imagination un petit sentier qui existait dans mon enfance, à travers les buissons alors plus touffus. Il y a au moins quarante ans que cette impression était évanouie. La reviviscence de cette image oubliée et défunte m'a fait rêver. Notre conscience est donc comme un livre dont les feuillets, tournés par la vie, se couvrent et se masquent successivement, en dépit de leur demitransparence; mais quoique le livre soit ouvert à la page du présent, le vent peut ramener, pendant quelques secondes, même les premières pages devant le regard. A une page par jour, ma vie en serait à sa dix-neuf millième page, soit au neuf mille cinq centième feuillet. Je viens d’entrevoir par hasard le mille huit centième feuillet, une image de la neuvième année.
Est-ce qu’à la mort, par exemple, les feuillets cesseraient de se recouvrir, et verrions-nous tout notre passé à la fois? Serait-ce le passage du successif au simultané, c’est-à-dire du temps à l'éternité? Comprendrions-nous alors, dans son unité, le poème ou l'épisode mystérieux de notre existence, épelé jusqu'alors phrase à phrase? Serait-ce la cause de cette gloire qui enveloppe si souvent le front et le visage de ceux qui viennent
de mourir ? Il y aurait dans ce cas analogie avec l’arrivée du touriste à la cime d’un grand mont, d’où se déploie devant lui toute la configuration d’une contrée aperçue auparavant par échappées et par morceaux. Planer sur sa propre histoire, en deviner le sens dans le concert universel et dans le plan divin, c’est le commencement de la félicité. Jusqu’alors on s’était sacrifié à l’ordre, maintenant on savoure la beauté de l'ordre. On avait peiné sous le chef d'orchestre, on devient auditeur surpris et enchanté. On n'avait vu que son petit sentier dans le brouillard ; un panorama merveilleux, des perspectives immenses se déroulent tout à coup devant le regard ébloui.
Pourquoi pas?
Connaître comme nous avons été connus, ne plus souffrir, ne plus vivre, être, être sans péché, être sans ombre, être sans effort, c’est l'espérance chrétienne, c’est le paradis; c’est le ciel. Il serait dur de renoncer à cet asile que désire la foi. Cette promotion en grade, comme récompense de l'épreuve, est le soutien, le stimulant, la consolation d’une multitude d’âmes. Le cœur regimbe à l'idée d’un sacrifice sans retour. L'autre vie, l’immortalité de l’Ame, n'est-ce pas ce qui délivre du désespoir tous ceux qui sont les victimes de cette existence, les affligés, les calomniés,
les déshérités, les persécutés, les misérables et les infortunés de toute sorte? Et pourtant, un désir n’est pas une preuve. Il est dur de renoncer à cette foi; mais si Dieu l’a voulu ainsi, s’il n’y a point de survivance et d’immortalité, et si cette foi n’est qu’une illusion pédagogique et protectrice, il faut pourtant s’en arranger et s’accommoder à ce plan.
Pourquoi l'individu serait-il indestructible, quand l'espèce humaine est périssable, quand Son apparition n’est qu’un épisode de l’histoire d’une planète nullement éternelle? L'existence en dehors de l’espace, l'existence en dehors du temps, ne nous sont connues que par des intuitions de l'esprit. Leur possibilité est une conjecture; leur réalité est douteuse. Savez-vous même ce que c'est que l'esprit? Or, à supposer l'esprit (c’est-à-dire Dieu) éternel, est-ce que l'immortalité de l'individu humain s’ensuit? nullement. Elle peut être s’il a convenu à l'être immuable qu'il en soit ainsi. Elle est si elle est. Mais est-elle en fait? La démonstration manque.
Aussi n'est-elle qu’objet de foi, bien que Socrate, Platon, Kant l’aient rendue admissible et plausible à la raison. Pour moi, J'incline à l'immortalité facultative : l’ardent désir de survivre ferait survivre; l’ardent désir d’anéantissement serait également exaucé. A chacun selon
ses vœux. Ainsi la divinité laisserait chacun se faire son sort, se punir ou se récompenser par son choix même. La vie n’est en effet ni un mal ni un bien, elle est le véhicule de la douleur et de la joie. L’éternité des méchants semble affreuse, l’anéantissement des bons semble une faute. Or Dieu est juste et s’il accorde la survie, il ne donne pas la félicité à qui ne la mérite pas, mais il peut accorder à ce qui maudit l'être la dispense d’être. Par cette institution, la liberté de l’âme serait respectée, la justice divine serait intacte, et les aspirations de la créature au bonheur pourraient être satisfaites. L'enfer serait fermé et un paradis final serait possible. — Utinam !
31 mai 1874. — Poésies philosophiques de madame Ackermann. La voilà rendue en beaux vers la désolation morne que m'a fait souvent traverser la philosophie de Schopenhauer, Hartmann, Comte et Darwin. Quel talent tragique et terrible! Quel sujet que celui de l’abolition de la foi et de la mort de tous les dieux!
En es-tu plus heureux? es-tu du moins content ? — Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu? — Satan,
avait dit Vigny. Cette femme a les grandes audaces et s'attaque aux plus grands sujets.
La science est implacable. Supprimera-t-elle toutes les religions? Toutes celles qui conçoivent faussement la nature, sans doute. Mais si cette conception de la nature ne peut donner l'équilibre à l’homme, qu'arrivera-t-il? Le désespoir n’est pas une situation durable. Il faudra construire une cité morale sans Dieu, sans l’immortalité de l’âme, sans espérance. Le bouddhisme et le stoïcisme se présentent.
Mais à supposer que la finalité soit étrangère au cosmos, il est certain que l’homme a des buts; le but est donc un phénomène réel quoique circonscrit. Peut-être la science physique a-t-elle pour limite la science morale et réciproquement. Mais si les deux conceptions du monde se font antinomie, laquelle doit céder ?
J'incline toujours à croire que la nature est la virtualité de l'esprit, que l’Ame est le fruit de la vie, et la liberté la fleur de la nécessité; que tout se tient et que rien ne se remplace. Notre philosophie contemporaine se remet au point de vue des Ioniens, des gvswoi, des penseurs naturalistes. Elle repassera par Platon et par Aristote, par la philosophie du bien et du but, par la science de l’esprit.
3 juillet 1874 (sept heures du matin.) — Eveillé à deux heures par la chaleur. Ouvert
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mes volets; lune orangée, belle nuit tranquille. — À présent c’est l'ennui de faire un projet, de prendre un parti, d'employer ma liberté, qui m'assaille.
Singulier individu! J’ai en aversion le gouvernement de ma vie, le souci de vouloir. Agir est mon supplice. Je n'aime ni la dépendance ni la liberté; je ne sais ni espérer ni me décider; Je voudrais être dispensé d’être, je voudrais ne plus être moi, car je ne me sens pas dans l’ordre, je ne crois pas au bonheur, je n’attends rien de l’avenir, je n’ai ni boussole, ni phare, ni port, ni but. Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je dois, ni ce que je peux encore. Aimer et penser serait le vœu de ma nature et il faut agir, ce que j'exècre.
({uit heures du matin). — La révolte contre le bon sens est un enfantillage dont je suis très capable, mais cet excès de puérilité ne dure pas. Je reconnais ensuite les avantages et les redevances de ma situation.Je prends conscience de moi avec plus de calme. Il me déplaît sans doute d’apercevoir ce qui est perdu sans remède, ce qui m'est inaccessible, ce qui me sera toujours refusé, interdit, dénié; mais je mesure aussi mes privilèges, j'apprécie mes chances particulières, je me rends compte de ce que j'ai
et non pas seulement de ce qui me manque.
J'échappe alors à ce redoutable dilemme du {out ou rien qui me fait retomber souslaseconde alternative. Il me semble alors qu’on peut sans honte se contenter d’être quelque chose et quelqu'un.
Ni si haut, ni si bas...
Ce retour brusque à l’informe, à l’indéterminé est la rançon de ma faculté critique. Toutes mes habitudes antérieures se liquéfient subitement; il me semble que je recommence d’être, et que par conséquent tout le capital acquis a disparu d'un coup. Je suis un nouveau-né perpétuel, qui ne réussit pas à s’ossifier dans un moule définitif; je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sùr d’être un homme, un Européen, un tellurien? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. Une fois qu’on a tâté de l’absolu, tout ce qui pourrait être autrement qu'il n’est vous paraitadiaphoron. Toutes ces fourmis poursuivant des buts particuliers vous font sourire. On regarde sa chaumière depuis la lune ; on envisage la terre des hauteurs du soleil; on considère sa vie au point de vue de l'Hindou pensant aux jours de
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Brahma; on contemple le fini sous l’angle de l’infini, et dès lors l’insignifiance de toutes ces choses tenues pour importantes rend l'effort ridicule, la passion burlesque et le préjugé bouffon.
Clarens,7 août 1874.—Journée parfaitement belle, lumineuse, limpide, éclatante.
Passé la matinée dans « L’Oasis! » avec le numéro d'août de la Bibliothèque universelle sur les genoux. Innombrables sensations, douces et graves, solennelles et pacifiantes. La société des morts. Splendeur du paysage enveloppant.
Mystères des feuillages. Roses épanouies, papillons, murmures d'oiseaux. La note lugubre (les oiseaux noirs, le chat rampant). Deux dames soignant la verdure d’une tombe. Biographie de Michelet et de Gleyre, deux de nos hommes récemment disparus. Le sentiment de la nature chez les Israélites (Furrer)?. — Reconnu que l’Oasis de Clarens est bien l’endroit où je voudrais dormir.
1. Nom donné par Amiel au cimetière de Clarens, dans la pièce de Jour à jour qui commence ainsi :
Calme Éden, parvis discret, Qui fleurit toute l’année.
2. M. Ch. G. Gleyre (1806-1874) le peintre des « Illusions perdues », un Vaudois qui vécut et mourut à Paris. — Konrad Furrer, prédicateur Zurichois, avait publié en 1865 ses Wanderungen durch Paläsitina.
Clarens, 1% septembre 1874. — Au réveil, regardé l'avenir avec des yeux effarés. Est-ce bien moi que cela concerne! ? Démolition effroyable. Face couturée et hideuse, mâchoire en loques, gorge en capilotade ; incapacité de travail énergique ; faiblesse, dépendance sur toute la ligne. Humiliations incessantes et grandissantes ! Mon esclavage devient plus lourd et mon préau plus étroit. L'opération me séquestrera un mois?, et après cela je ne serai pas plus en santé qu’auparavant. Ce qui est exécrable dans ma situation, c'est que la délivrance ne viendra jamais, et qu’un inconvénient relaie l’autre de façon à ne me laisser pas de relâche, pas même en perspective, pas même en espérance. Toutes les possibilités se ferment successivement; il est difficile à l'homme naturel d'échapper à la rage sourde d’un supplice inévitable.
(Midi).— Nature indifférente? Puissance satanique? Dieu bon et saint? Trois points de vue. Le second est invraisemblable et horrible. Le premier fait appel au stoïcisme. Ma combinaison
1. Il s’agissait d’un verdict médical annonçant à Amiel de douloureuses perspectives.
03: Ablation, en soi peu grave, d’une petite grosseur à la joue. Elle laissa une cicatrice dont Amiel, préoccupé de son visage, qui demeura d’ailleurs beau jusqu’à la fin, se fit souvent du souci.
organique n’a été que médiocre. Elle a duré ce qu’elle a pu. Chacun son tour, il faut se résigner. S'en aller tout d’une fois est un privilège; tu périras par morceaux. Soumets-toi. Larageserait insensée et inutile. Tu es encore de la moitié la mieux partagée, et ton lot est supérieur à la moyenne.
Mais le troisième point de vue seul peut donner de la joie. Seulement est-il tenable? Y a-t-il une providence particulière dirigeant toutes les circonstances de notre vie, et par conséquent nous imposant nos misères dans des fins éducatives? Cette foi héroïque est-elle compatible avec la connaissance actuelle des lois de la nature? Difficilement. Mais on peut subjectiver ce que cette foi rend objectif. L’être moral peut moraliser ses souffrances en utilisant le fait naturel pour son éducation intérieure. Ce qu’il ne peut changer, il l'appelle la volonté de Dieu, et vouloir ce que Dieu veut lui rend la paix. La nature ne tient ni à notre persistance, ni à notre moralité. Dieu au contraire, si Dieu est, veut notre sanctification, et si la souffrance nous épure nous pouvons nous consoler de souffrir. C’est ce qui fait l'extrême avantage dela croyance chrétienne: elle est le triomphe sur la douleur, la victoire sur la mort. Il n’y a qu’une chose nécessaire, la mortau péché, l'immolation de la volonté propre,
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le sacrifice filial de ses désirs. Le mal est de vouloir son moi, c’est-à-dire sa vanité, son orgueil, sa sensualité, sa santé même. Le bien est de vouloir son sort, d'accepter et d’épouser sa destinée, de vouloir ce que Dieu commande, de renoncer à ce qu’il nous interdit, de consentir à ce qu'il nous reprend ou nous refuse.
Dans ton cas particulier, ce qui t'est retiré c'est la santé, c’est-à-dire ce que tu aimerais le plus, la plus sûre base de toute indépendance ; mais il te reste l’aisance matérielle et l'amitié. Tu n’as encore ni la servitude de la misère, ni l'enfer de l'isolement absolu.
La santé de moins, c'est le voyage, le mariage, l'étude et le travail retranchés et compromis. C’est la vie réduite des cinq sixièmes en attrait el en utilité.
Thy will be done!
Charnex, 14 septembre 1874 (midi). — Deux heures de causerie avec S**, causerie intime, avec une vue admirable devant nous.
Nous avions suivi un sentier dans les hauteurs. Assis sur le gazon, les pieds appuyés contre le tronc d’un jeune noyer et devisant à cœur ouvert, nos regards erraient sur l’immensité bleue et les contours de ces riants rivages. Tout était caressant, azuré, amical. Je suis toujours émerveillé
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de lire dans cette âme profonde et pure. On fait ainsi un tour en paradis. « Il y a quinze ans, me dit-elle, que je vous étudie et je crois vous connaître. Vous auriez besoin d’une protection journalière, car vous vous confiez trop et ne vous défiez pas assez. La source de votre bonheur est en vous-même, et comme rendre heureux les autres vous suffit, il n’y a qu’à se laisser aimer par vous, sans prétendre à vous être nécessaire ou même à vous rien donner. »
Charnex, 21 septembre 1874.— Aube magnifique. Puis longue bataille de brouillards. A cette heure, victoire du soleil. Le gris se résorbe dans l’azur, une splendide journée d'automne vient caresser « le pays aimé de Dieu. »
Petite promenade avecS**, qui a le cauchemar depuis trois nuits, s’essouffle au bout de cent pas, a des extinctions de voix presque chaque jour, en un mot est faible, brisée, exténuée, et a perdu depuis une semaine une bonne partie de ce qu’elle avait gagné ici. Je ne songe qu'avec regret et souci, presque avec terreur, qu'elle reprend sous peu le fardeau de ses devoirs et de son travail, agrandi encore et alourdi. Il est quasi impossible qu’elle n’y succombe pas. Et d'autre part cette exténuation empêche aussi d’autres projets. Le tragique circule donc sous l’églogue,
le serpent rampe sous les fleurs. Et si je songe à moi, d’autres anxiétés me ressaisissent également. L'avenir est trouble, et rien ne s’y arrange à ma guise. Les fantômes écartés depuis deux à trois semaines m'’attendent derrière la porte, comme les Euménides guettaient Oreste. L’opération, la bronchite, la pension, le professorat, les engagements littéraires non tenus, tout me tracasse et m'inquiète.
On ne croit plus à son étoile, On sent que derrière la toile Sont le deuil, les maux et la mort.
Je ne puis pas non plus me mettre en ménage, ni rendre heureuse aucune des trois qui accepteraient de partager ma destinée. De tous les côtés impasse. Par-dessus le marché, irrésolution, apathie et désespérance. Je n’ose regarder en face l'impossible et accepter et choisir qui que ce soit.
J'ai été heureux un demi-mois et je sens que ce bonheur s’en va.
Plus d'oiseaux, mais encore des papillons blancs ou bleus. Les fleurs se font rares. Quelques marguerites sur les prés, des colchiques et des chicorées bleues ou jaunes, quelques géraniums sauvages contre les vieux pans de murs, les baies brunes du troëne, c’est tout ce que nous
avons rencontré. On arrache les pommes de terre, on abat les noix, on commence la cueillette des pommes. Mais les feuillages s’éclaircissent et changent de ton; ils rougissent sur les poiriers,-grisaillent sur les pruniers, jaunissent sur les noyers, et teignent de nuances rousses les gazons qu'ils parsèment. C'est le tournant des beaux jours et le coloris de l’arrière-saison. On n’évite plus le soleil. Tout se fait plus sobre, plus modique, plus fugitif, plus tempéré. La force est partie, la jeunesse passée, la prodigalité terminée, l’été clos. L'année est sur son déclin et penche vers l'hiver; elle rejoint mon âge, comme elle va sonner dimanche mon anniversaire. Toutes ces consonnances forment une harmonie mélancolique. Une bonne vieille de ce village disait l’autre jour à S** : « Vous vous êtes fait du bien ici, vous avez meilleur visage, vous passerez l'hiver. » Ce mot, que nous a répété gaîment S**, m'a fait froid dans le dos. Serait-il fatidique ? Je.
26 septembre 1874. — L'amour contient en soi le principe de sa dissolution. Dès qu'on se reprend dans son unité, dans son moi, dans sa liberté, ne fût-ce qu'un jour, on sent que la vie à deux n’est que provisoire, épisodique, passagère et que l’amour finira. C’est le côté mélancolique