Tf, la Terre
4 mars 1881. — Guizot n’a jamais su rire ; son sérieux ne dételait jamais. Aussi a-t-il conquis le respect, mais il faisait l’effet pédant et pédagogue, vertueux et gourmé. La fantaisie, la poésie, l’art, le badinage, la gaieté, la débonnaireté n’existaient pas pour lui. Cette gravité perpétuelle est une imperfection. Desipere in loco est une sagesse. Guizot a impatienté les Français comme un Aristide et un Grandisson, comme Île magister de la politique et le régent du doctrinarisme. Cette raideur calviniste finit par agacer. On aime assez que les gens ne couchent pas dans leur cuirasse. — Thiers a dit une fois : Guizot est un grand orateur, mais en politique, il est bête, — c’est-à-dire qu'il a des maximes générales et pas d'idées, du caractère et pas d'invention. Ces mannequins solennels sont des professeurs de politique, mais non des hommes d'état. Ils n’ont pas la dose de finesse et de scepticisme qui fait la liberté de l'esprit. En revanche, ils sont barres de fer.
10 mars 1881 (midi). — Jacta est alea. Je viens de donner mes instructions à Charles Ritter, et de lui envoyer un tre, une lettre et trois cartes d'introduction, pour qu’il termine l'affaire; quelle affaire? celle de m'assurer quelques pieds de terre dans l’oasis de Clarens. Ce
n’est déjà pas si facile, dussé-je décéder à Genève même. On ne dispose pas de son corps. Il faut même toute sorte de précautions pour échapper à l’engrenage mécanique des routines locales qui brutalisent toutes les préférences, et toutes les volontés. Mais enfin j'aurai fait le possible pour la réalisation de ce vœu, déjà ancien chez moi, et que la vilaine question des cimetières de Genève n’a fait que raviver. Je dormirai dans un beau paysage, tout rempli de mes souvenirs; et pendant quarante années ceux pour qui mon nom signifiera quelque chose, sauront où ils peuvent donner une pensée à ma mémoire. Le sommeil dans cette contrée a une douceur particulière, et pour les visiteurs le recueillement est facile. — La promiscuité des cendres, le tapage d'une grande ville n’atteint pas ceux qui dorment à Clarens. Requiescunt in pace.
14 mars 1881. — Achevé Mérimée (Lettres à Panizzi, II).
Votre deuil me prédit mon sort.
Mérimée est mort du mal qui me tourmente :
«Je tousse et j'étouffe. » Bronchiteetasthme, d'où inédie, puis épuisement. Il a aussi essayé l’arsenic, les hivers à Cannes, — les bains d’air comprimé. Tout a été inutile. La suffocation et
l'inanition ont emporté l’auteur de Colomba. Hic lua res agitur,
Et dans chaque feuille qui tombe Je lis un présage de mort.
Le ciel terne et gris a la couleur de mes pensées. Pourtant l’irrévocable a aussi sa douceur et son calme. Les va-et-vient de l'illusion, les incertitudes du désir, les soubresauts de l'espérance font place à la résignation tranquille. On est dans la situation d’outre-tombe. C’est cette semaine d’ailleurs que mon coin de terre à l’Oasis doit être acheté. Tout marche vers la conclusion, festinat ad eventum.
15 mars 1881. — Le Journal regorge de détails sur l’horrible attentat de Pétersbourg. — Un grand article historique sur le Transvaal prouve la déloyauté de la politique anglaise en Afrique. Seulement on aperçoit aussi que les iniquités en s’accumulant créent les catastrophes qui éclatent sur les innocents. La justice historique est le plus souvent tardive, si tardive qu'elle en est injuste, à moins que l’on n’admette la façon turque, celle, après le crime, de frapper quelqu'un, en disant : Tant pis si ce n’est pas le criminel. La théorie providentielle a pour
base la solidarité. Louis XVI paye pour Louis XV, Alexandre II pour Nicolas. Nous expions pour nos pères, et nos petits-fils seront châtiés pour nous. L’individualisme criera deux fois à l'iniquité. Et il aura raison, si son principe est vrai, mais son principe est-il vrai? Voilà le point. Il semble que la partie individuelle de sa destinée n’est pour chacun qu’une partie de cette destinée. Moralement nous sommes responsables de ce que nous avons voulu, mais socialement notre bonheur et notre malheur dépendent de causes indépendantes de notre volonté. La religion répond : Mystère, obseurité, soumission, foi. Fais ton devoir; à Dieu le reste !
(Dix heures du soir). — Visites reçues :
Bernard Bouvier, qui m’apporte les sympathies de ses camarades...
16 mars 1881 (onze heures du matin). — Triste nuit. Matinée mélancolique. Démolition. Ma filleule était restée à mon chevet jusqu’à minuit, et m'aidait encore, de deux à quatre heures du matin, à traverser mes angustiæ. Je suis sans doute privilégié et je n'oublie pas la gratitude. Mais que ce crevottement ignoble avec intermittences décevantes, est cruel pour un homme. Les deux chevaux de bataille du
docteur, la digitale et le bromure, semblent impuissants pour moi. J'assiste à ma destruction, avec fatigue et ennui. Que d'efforts pour s'empêcher de mourir! Cette défensive m’excède. La lutte inutile et incessante humilie la nature virile. Ce que le lion supporte le moins, c’est de périr par les moustiques, c’est de batailler avec le moucheron. L'homme naturel sent de même.
Mais l’homme spirituel doit apprendre la douceur et la longanimité dans la patience. L'inévitable, c’est la volonté de Dieu. On eût préféré autre chose, mais c’est le lot à nous assigné qu’il s’agit d'accepter.
Comme un sage mourant puissions-nous dire en paix :
J'ai trop longtemps erré, cherché; je me trompais; Tout est bien, mon Dieu m’enveloppe.
(Dix heures du soir). — Ma sœur L. m'envoie un vase d’azalée, riche en fleurs et en boutons. Fida m'’apporte des roses et des violettes de Nice. Chacun me gâte; cela prouve que je suis malade... Le temps était superbe. Mais j'étais sans force à la promenade, et suis rentré bien vite.
19 mars 1881. — Dégoût, découragement.
Le cœur se détériore. Chaque matin, il faut
consiater quelque avarie nouvelle. Ma patience ’ s’use.
Etcependant quels soins affectueux, quelle sollicitude m'’entoure... Tout dans la maison est arrangé pour mon bien-être, et je ne suis enveloppé que de sensations caressantes et reposantes. Mes deux pièces sont du velours pour les yeux. J'ai du soleil et point de bruit, du feu qui brûle comme sur l’autel de Vesta, une excellente table, des livres à profusion. — Epicaurès, me répété-je souvent. Et pourtant, sans la santé, que faire de tout le reste? À quoi me sert tout ce qui m'est accordé? À quoi servaient les épreuves de Job? A müûrir sa patience, à exercer sa soumission.
Voyons, sortons denous-même, secouons cette mélancolie, ce fastidium. Pensons, non à tout ce qui est perdu, mais à tout ce qui pourraitse perdre encore. Reprenons conscience de nos privilèges. Enfant gâté, fais ton compte... Pourtant, je me sens piteusement chétif.
21 mars 1881. — Cette vie de malade est trop épicurienne. Voici cinq à six semaines que je ne fais rien que patienter, me soigner ou me distraire, et la satiété est là. Ce qui me manque, c’est le travail. Le travail est le condiment de l’existence. La vie sans but, la vie sans effort a quelque chose de fade. La paresse amène la langueur; de la langueur naît le dégoût. D'ailleurs