‹ Henri Frederic AmielChapitre 4 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

de l'amour. L'amitié ne présente rien de pareil, parce qu’elle n’a pas d’illusion au point de départ et qu'elle n’a jamais rêvé l'identification des volontés et des destinées.

Du reste, celan’estvraique de l’amour-passion, de l'amour partagé, de l’amour enthousiaste. Il est clair que l'amour maternel, le saint amour, celui qui donne sans illusion, sans besoin de réciprocité, est affranchi de cette loi de la mort. Mais la charité samaritaine est la joie de l’âme ; elle est compatible avec tous les renoncements et les désenchantements du cœur. Elle est aussi riche en pardons et en indulgences que le cœur est susceptible et absolu. Elle n’est pas l'amour.

On n'entre en religion que lorsque l’espoir du cœur est déçu ou perdu. Quand on ne peut toucher de ses mains la perfection sur la terre, on la demande au ciel. Le cloître est l'asile des naufragés.

29 octobre 1874. — Achevé la biographie de Pestalozzi, histoire lamentable. Les sauveurs sont donc fatalement des martyrs. La douleur seule féconde les idées nouvelles. Loi terrible et révoltante! Evidemment nous souffrons les uns par les autres et les uns pour les autres. La peine, sinon la faute, est reversible.

Pestalozzi est un spécimen du génie sanstalent.

Tous les talents lui ont manqué : il ne savait ni parler, ni écrire, ni administrer, ni gouverner, ni compter. Avec une grande pensée et un grand cœur, il n’a jamais pu tirer au clair sa méthode, ni suffire aux conditions pratiques d’une quelconque de ses innombrables entreprises. Il a eu toutes les maladresses et tous les déboires imaginables. Il à été horriblement malheureux. Et néanmoins, ilest le père de la pédagogiemoderne, et de l’éducation populaire.

12 décembre 1874. — Vouloir, c’est-à-dire entrer dans l’engrenage des obstacles et des résistances, risquer la défaite, prendre la mesure de sa faiblesse, ouvrir le gouffre de l’insatiable désir, me fait peur depuis bien longtemps. Mon initiation constante a été le renoncement, le détachement, c’est-à-dire l’extirpation du désir. Mais le désir du bien fait souffrir comme tout autre désir, puisqu'il n’est jamais satisfait. J'ai donc été quiétiste et bouddhiste spontanément. Ce n’est pas là le point de vue chrétien.

L'existence de Dieu et l’immortalité de l'âme, ces deux prémisses de la morale religieuse, sont en effet devenues pour toi des thèses incertaines, et le non-souffrir, le moins-souffrir sont demeurés le seul but de l'existence ainsi dépouillée.

S** me demande mon credo. Hélas! à cette

heure je serais bien embarrassé de le tracer, car voici de longues années que je ne me suis pas interrogé sur ce point. Je ne sais pas grand’chose et ne sais pas à quoi je crois. La croyance étant subjective, me paraît sans valeur intrinsèque, et je puis m'amuser à regarder la mienne s'il m'en reste une, comme on regarde un rêve, mais sans la confondre avec la vérité. — Bouddhiste, stoïcien, rêveur, critique, la neutralité remplace tous les partis pris. Je ne suis peut-être que psychologue.

Hyères, 22 décembre 18741. — Gioberti dit que l'esprit français ne prend que la forme de la vérité et l'exagère en l’isolant, en sorte qu'il dissout les réalités dont il s'occupe. J’exprime la même chose par le terme de spéciosité. Il prend l'ombre pour la proie, le mot pour la chose, l'apparence pour la réalité, et la formule abstraite pour le vrai. Il ne sort pas des assignats intellectuels.Sonorestdusimilor, sondiamant du strass , l’artificiel et le conventionnel lui suffisent. Que l'on parle avec un Français de l’art, du langage, de la religion, de l’État, du devoir,de la famille, on sent à sa manière de parler que sa pensée

1. L'auteur avait été obligé de suspendre son cours et de demander un congé pour passer l’hiver dans le Midi.

reste en dehors du sujet, qu’elle n'entre pas dans sa substance, dans sa moelle. Il ne cherche pas à le comprendre dans son intimité, mais seulement à en dire quelque chose de spécieux. Cet esprit est superficiel et pourtant n’enveloppe pas; il pique avec finesse et pourtant ne pénètre point. Il veut jouir de lui-même à propos des choses, mais il n’a pas le respect, le désintéressement, la patience et l'oubli de soi qui sont nécessaires pour contempler les choses telles qu’elles sont. Loin d’être l'esprit philosophique, il en est une contrefaçon manquée, car il n’aide à résoudre aucun problème et demeure impuissant à saisir ce qui est vivant, complexe et concret. L'abstraction est son vice originel, la présomption son travers incurable, et la spéciosité sa limite fatale.

La langue française ne peut rien exprimer de naissant, de germant; elle ne peint que les effets, les résultats, le caput mortuum, et non la cause, le mouvement, la force, le devenir de quelque phénomène que ce soit. Elle est analytique et descriptive, mais elle ne fait rien comprendre, car elle ne fait voir les commencements et la formation de rien. Ainsi la cristallisation n’est pas chez elle l’acte mystérieux de passer de l'état fluide à l’état solide, elle est déjà le produit de l'acte. Elle ne peut représenter l’ensemble des mouvements d’une âme que par une grossière

image d'architecture (la disposition morale), comme si l’état musical du cœur était une mosaïique de morceaux juxtaposés, etc., etc. — Loin d’être psychologique, philosophique, poétique, elle est mécanique et géométrique. Elle est extérieure et formelle, c’est-à-dire qu’elle analyse les détails de l’objet qu’elle veut faire connaître, mais n’en atteint pas l’âme.

La soif du vrai n’est pas une passion française. En tout le paraître est plus goûté que l'être, les dehors que le dedans, la façon que l’étoffe, ce qui brille que ce qui sert, l'opinion que la conscience. C'est-à-dire que le centre de gravité du Français est toujours hors de lui, dans les autres, dans la galerie. Son juge suprême c’est on. On dit, on fait, on pense ainsi, on s'habille de cette manière, on juge de cette façon. Les individus sont des zéros; l’unité qui fait d'eux un nombre leur vient du dehors : c’est le souverain, l’écrivain du jour, le journal favori, en un mot le maître momentané de la mode.

Les Français isolés ne sont rien, et dès qu'ils sont cinquante ensemble, ils deviennent d’une part esclaves d’un on quelconque, mais de l’autre ils font une tyrannie. La compensation de leur servilité envers l'opinion, c’est leur intolérance envers le malavisé qui voudrait rester libre. L'indépendance d’un particulier paraîtune injure

personnelle à toute laphalange du servum pecus. — Tout ceci peut se dériver d’une sociabilité exagérée qui tue dans l’âme le courage de la résistance, la capacité de l’examen et de la conviction personnelle, le culte direct de l'idéal.

Hyères, 2 janvier 1875. — Temps gris.

Malgré ma potion, la nuit a été mauvaise. Un moment même j'ai cru étouffer, ne pouvant plus respirer ni aspirer, la face congestionnée et la bouche ouverte. Je m'étais assis précipitamment sur mon lit. C’est de cette façon probablement que les catarrheux meurent. Si je n'eusse été en sueur, j'aurais immédiatement sauté sur ma plume et écrit deux mots comme instructions funéraires, car je désire toujours dormir à Clarens, et la surprise de la mort risque de contrarier ce désir.

J'entends battre dans mes oreilles la pulsation de l'artère. Sera-ce un coup de sang ou un étouffement qui m'achèveront? En tout cas, je sens ne tenir qu’à un fil. Peut-être me ferai-je éclater quelque vaisseau dans les efforts faits pour reprendre haleine et pour disputer mon souffle aux soupapes rouillées qui l'étranglent.

Suis-je assez fragile, sensitif, vulnérable ? S* à beau me croire encore capable d’une carrière, je sens que le sol se dérobe sous moi et que

défendre ma santé est déjà une œuvre sans espérance. Au fond, je ne vis que par complaisance et sans l'ombre d’illusion. Je sais que pas un de mes désirs ne sera réalisé, et il y a longtemps que je ne désire plus. J'accepte seulement ce qui vient à moi, comme la visite d’un oiseau sur ma fenêtre. Je lui souris, mais je sais bien que le visiteur a des ailes et.ne restera pas longtemps. Le renoncement par désespérance a une douceur mélancolique. Il regarde la vie comme on la voit du lit de mort, quand on la juge sans amertume et sans vains regrets.

Je n’espère plus me rétablir, ni être utile, ni être heureux. J'espère que ceux qui m’ont aimé m'aimeront jusqu’à la fin; je désirerais leur avoir fait du bien et leur laisser un doux souvenir. Je voudrais m’éteindre sans révolte et sans faiblesse. C’est à peu près tout. Ce reste d'espoir et de désir est-il encore trop? Qu'il en soit ce que Dieu voudra. Je me remets entre ses mains.

Hyères, 27 janvier 1875. — Temps merveilleux. L’Arcadie continue. Mer blonde, coupole bleue, plaine veloutée. Sérénité lumineuse et limpide de l'atmosphère. Netteté pure des lignes et des contours. Les Iles nagent comme des cygnes dans un fluide d’or. Impressions mythologiques. Alacrité intérieure. Renouveau

de jeunesse. Gratitude et félicité. Bain de poésie, émotion. Je regarde passer les heures suaves sans oser me mouvoir, de crainte de les faire envoler. Je voudrais apprivoiser le bonheur, cet oiseau farouche et fantasque. Je voudrais surtout partager avec d’autres, et je pense à ma pauvre sensitive courbée sous le labeur et grelottant sous les brumes glacées de l'hiver genevois’. Que n'est-elle ici? Je viens de lui envoyer deux lettres en trois jours avec quelques brins d'herbe embaumée. — Et ma littéraire filleule, qui a l’œil si bien fait, jouirait-elle assez des délices de la lumière et des beautés de ce paysage amoureux? Je voudrais leur donner de cette joie élémentaire qui entre dans mes veines avec la brise marine et le rayon matinal.

Parcouru longtemps à la lunette la plaine, la mer et l’horizon. Des fumées sortent des toitures ; des béguines se promènent en parasol entre les carrés de leur potager; quelques palmiers et des eucalyptus dressent leurs panaches étrangers au-dessus des verdures provençales; des remorqueurs au loin traînent des chalands, et

1. « Plus délicate qu’une sensitive, elle ne vit que par la pensée et par le cœur. Ce n’est qu’un souffle, mais un souffle divin. » (Journal intime, 27 juillet 1873). C’est cette amie que le Journal appelle le plus souvent Seriosa. Voir l’Introduction, et aussi les fragments datés de Charnex, en septembre 1874. — La «littéraire filleule » est M'° Berthe Vadier (1836-1921) voir p. 79.

dans l'étendue jaune pâle au-dessus des flots, planent des oiseaux de mer. Bruit de bêches et d'essieux, brasillement lointain du golfe uni comme un lac, calme de l’ermitage au sommet.

de son coteau. Paix, amplitude et splendeur.

Ces matinées heureuses font une impression indéfinissable. Elles vous enivrent et vous extravasent. On se sent comme enlevé à soi-même et dissous en rayons, en brises, en parfums, en élans. En même temps on éprouve la nostalgie de je ne sais quel Éden insaisissable. Si l’on a une femme aimée auprès de soi, il faut s'agenouiller, prier ensemble, puis mourir dans un baiser.

Lamartine, dans les Préludes, a rendu admirablement cette oppression de la félicité pour un être fragile. Je soupçonne que la raison de cette oppression est l'invasion de l'infini dans la créature finie. Il y a la un vertige, qui demande l’engloutissement. La sensation trop intense de la vie aspire à la mort. Pour l'homme, mourir c’est devenir dieu. Illusion touchante. Initiation au grand mystère.

(Dix heures du soir.) — D'un bout à l'autre, la journée à été adorable, — De trois à cinq heures, promenade à Beauvallon avec R. R.

Cette promenade n'a été Pour moi qu’un enchan-

tement continuel. Cette nature méridionale me ravit par ses contrastes avec la nôtre. Je ne me lasse pas d'étudier ses harmonies secrètes de coloris, de formes, de plans, de lignes. Les seules notes aigres dans ce concert des yeux sont les chênes du Nord, avec leurs feuilles grelottantes et sèches : on dirait des malotrus dans une élégante compagnie, ou des fantômes de trépassés dans une société joyeuse. Et quelle précocité! Pervenches en abondance, boutons d’or, anémones rouges, héliotropes, jasmins, chrysanthèmes. Et quelle gamme de verdures de tous les tons! Et quelle variété de sites, de contours, d’aspects, produite avec quelques rochers, quelques bosquets, deux ou trois coteaux, des fourrés et des terrains étagés en terrasses. Chaque minute renouvelle les combinaisons. J’avais une sensation de kaléidoscope, et une sorte de certitude des analogies de ce paysage avec ceux de la Grèce. Il y a là tel recoin agreste et bocager où une nymphée eût été en place, il y a tel chêne vert avec un rocher au pied qui me semblait une ode d'Horace ou un croquis de Tibur. Et ce qui complète la ressemblance, c’est la mer qu'on sent voisine quand on ne la voit pas, et qu'on retrouve soudain au bout de la perspective après un tournant du vallon. — Nous avons déniché une certaine

bastide avec chien, chats, charrette jaune à deux roues, et jardinet touffu, dont le propriétaire pouvait être pris pour un rustique de l'Odyssée. Il savait à peine parler français, mais ne manquait pas d'une certaine assurance grave. Je lui ai traduit l'inscription latine de son cadran solaire, Hora est benefaciendi, qui est belle et lui a fait grand plaisir. L'endroit serait inspirateur pour y composer un roman. Seulement je ne sais si la bicoque aurait une chambre tolérable, et il faudrait vivre d'œufs, de lait et de figues comme Philémon.

Hyères, 15 février 1875. — Beau temps. Tumulte d’oiseaux. Je relis les deux discours académiques d'Alexandre Dumas et du comte d'Haussonville, en dégustant chaque mot et pesant chaque idée. Ce genre est une friandise de l'esprit, car c’est l’art « d'exprimer la vérité avec toute la finesse et la courtoisie possibles, » l'art d’être parfaitement à l'aise sans sortir du meilleur ton, d’être sincère avec grâce et de faire plaisir même en critiquant. — Héritage de la tradition monarchique, cette éloquence particulière est celle des gens du mondeles mieux élevés et des gentilshommes de lettres. La démocratie ne l’eût pas inventée, et, dans ce style délicat, la France peut rendre des points à tous les

peuples rivaux, car il est la fleur de la sociabilité raffinée sans fadeur, qu’engendrent la cour, le salon, la littérature et la bonne compagnie, par une éducation mutuelle continuée pendant des siècles. Ce produit compliqué est aussi original dans son espèce que l’éloquence athénienne, mais il est moins sain et moins durable. Si jamais la France s’américanise, ce genre périra sans retour.

Hyères, 16 avril 1875. — Éprouvé déjà toutes les émotions du départ. Payé mes petits comptes en ville, parcouru lentement les rues et la colline du château, recueillant les formes et les souvenirs, fait la revue de mes effets, nettoyé les habits et les malles. Savouré goutte à goutte les amertumes de l’arrachement. Mais pourquoi donc ai-je le cœur gros? C’est qu'il me semble que j'ai trop peu aimé, et n’ai pas fait ici ce que je devais faire. Je n’ai pas rouvert les Méandres’, pas écrit les deux notices promises; Je ne me suis pas guéri. La conscience gémit autant que le cœur. D'ailleurs je viens d’être salué par mille impressions printanières. On fait les foins sous ma fenêtre, dans les jardins ce n’est que roses,

1. Recueil de vers qu’Amiel, depuis quelques mois, composait et songeait à publier, mais qu’il ne publia pas, au moins sous ce titre.

iris, violliers, etc.; toutes les couleurs éclatent à

la fois sur la colline; entre les rocailles, les jeunes verdures viennent rehausser le vert fondamental, comme les enfants animent une population d'adultes et de gens mûrs, et des fleurs de toute espèce tapissent les marges des cultures et des chemins... Redessiné du regard le golfe, les Iles, les lignes moutonnantes des Maures et de l’Estérel, les Salins, les Pasquins, l’'Ermitage. Tâché d’emporter dans ma rétine le paysage avec ses lignes, sa lumière, son ensemble et ses détails.

10 juin 1875. — Le pessimisme contemporain me fait mal aux moelles. C’est le système de la désolation et comme la gageure du désespoir. Et ce qui navre, c’est la force de ses arguments. Un penseur sans parti pris souffre de toutes les douleurs de tous les systèmes. Sa vie est l’inoculation à lui-même de toutes les maladies spirituelles de l'humanité.

1 juin 1875 (huit heures du matin). — Ciel strié de cirres, température charmante. Le bleu dévore peu à peu les nuages, le bien surmontele mal : accroc au pessimisme, mais un détail s’efface dans l’ensemble. — La vie en somme est-elle un bien? voilà la question. Vaudrait-il

LE Ar bd

mieux que le monde ne fût pas? tel est le problème.

17 juin 1875 (sept heures du soir). — Ce matin, à huit heures trois quarts, je descends chez mon voisin R**, je lui chante ma chanson nouvelle, il me la note sur la portée, et je rentre avec la chose en poche. S'* l’a trouvée bonne et ma filleule très bonne.

Celle-ci me montre les éléments de la notation musicale, clefs, vitesse, tons, mesure, notes, silences, gammes. Il est très comique, après avoir composé un air que l’on dit correct et agréable, de voir tout ce qu’on a fait à son insu, des bémols, des dièses, des cadences, des levées, etc. C'est donc en fa, à quatre temps, et en vingtdeux mesures que j'ai dicté ce matin à l'ami R***. Je suis bien aise de l’apprendre. Ainsi Jourdain s’émerveillait de tout ce qu’il y avait dans un A ou un B, et Vestris de ce que renfermait un menuet.

La science a bien un inconvénient, c’est d’effaroucher la candeur productive. Qui oserait danser, s’il devait calculer auparavant la très savante batterie des nerfs, des muscles et des os, nécessaires à cet exercice. Le moindre paysan bien doué peut faire un air à une chanson et la chanson elle-même. Or nos raffinés et civilisés des

villes trouvent la chose tellement malaisée, qu'ils en laissent le soin à l’homme du métier.

D'habitude, nous nous exténuons en préparaüfs et en anxiétés. Das Beste geschieht ohne so viele Umstände. Un peu de naïveté et de confiance mènent beaucoup plus loin que tant d’embarras et de façons. La circonspection vient du malin. Elle arrête net notre essorinventif, comme le réveil coupe court aux réussites étranges du somnambule. Il est souvent bon d’avoir fait une chose avant de se demander comment on la fera, si on la fera, si elle est possible. — Ce petit exemple insignifiant me fait toucher au doigt un tort que j'ai eu constamment dans ma vie, celui de n’oser pas, de trop réfléchir, de trop douter de mes forces, de mon talent, de mes connaissances acquises, des circonstances, etc. Le procédé de Marc Monnier (comme autrefois de Gæthe) est de se jeter au beau milieu d’une tentative littéraire, d’une œuvre nouvelle, et de rompre ainsi le charme dangereux de la crainte et de l’ajournement. Une fois tombé à l’eau, il faut bien se débattre et inventer la natation. Le tout est de commencer bravement; si l’on attend de savoir par où il serait mieux de commencer, on n'arrive jamais au début, car l'étude de la méthode est elle-même sans terme.

16 août 1875. — La vie n’est qu'une oscillation quotidienne entre la révolte et la soumission, entre l'instinct du moi qui est de se dilater, de se délecter dans son inviolabilité tranquille sinon dans sa royauté triomphante, et l'instinct de l’âme qui est d’obéir à l’ordre universel, d’accepter la volonté de Dieu.

Ce qui te rend plus difficile l’abnégation, c’est que la nécessité t’apparaît neuf fois sur dix comme tyrannique et brutale, comme oppressive et aveugle, non comme divine, c’est-à-dire comme bonne, paternelle, sainte et miséricordieuse. Or, devant la force, même irrésistible, ta conscience ne s'incline pas.

Le renoncement froid de la raison désabusée n'est pas la paix. Il n’y a de paix que dans la réconciliation avec la destinée, lorsque la destinée paraît religieusement bonne, c’est-à-dire quand l’homme se sent directement en présence de Dieu. Alors seulement la volonté acquiesce. Elle n’acquiesce même tout à fait que lorsqu'elle adore. C’est l'évidence intérieure qui lui fait faire le sallo mortale. Donc, en dehors de l’amour de Dieu, il n’y a pas de résignation parfaite, d’abolition sérieuse du moi, d'acceptation véritable, de soumission cordiale et sincère, d’abnégation réelle, parce qu'il n’y a pas de contentement. Ainsi l’âme ne se soumet aux duretés

Page 1