III
du sort qu'en découvrant une compensation magnifique, la tendresse du Tout-Puissant. Si elle perd le visible, elle se dédommage par l'invisible. C'est-à-dire qu’elle ne peut se faire à la disette, ni à la famine, qu’elle a horreur du vide et qu'il lui faut le bonheur de l'espérance ou celui de la foi, quand elle voit se perdre les biens positifs, les bonheurs de la vie présente. Elle peut bien changer d'objet mais il lui faut un objet. Elle renoncera à ses précédentes idoles, mais elle réclame un autre culte. L'âme a faim et soif de félicité et c’est en vain que tout la quitte, elle n’agrée jamais son abandon.
Ta grande misère, c’est l'éternel recommencement, c’est-à-dire l'impossibilité de fixer ton esprit à une grande pensée, ton cœur à une affection suprême, ta volonté à un dessein permanent.….
28 août 1875 (Six heures et demie du matin).
— Un mot de Sainte-Beuve à propos de Benjamin Constant m'a frappé : c’est celui de considération. Avoir ou n’avoir pas la considération paraît à madame de Staël une chose capitale, l'avoir perdue un malheur irréparable, la conquérir une nécessité pressante. Qu'est-ce donc que ce bien-là? C’est l'estime du publie. Qu'est-ce qui la mérite? L’honorabilité du caractère et de
sd it de sil
la vie, jointe à une certaine somme de services rendus et de succès remportés. Ce n’est pas la bonne conscience, mais cela lui ressemble un peu, comme le témoignage du dehors sinon du dedans. La considération n’est pas la réputation, encore moins la célébrité, l'illustration ou la gloire; elle ne s'attache pas au savoir-faire, et ne suit pas toujours le talent ou le génie. Elle est la récompense accordée à la constance dans le devoir, à la probité de la conduite. C’est l’'hommage rendu à une vie tenue pour irréprochable. C’est un peu plus que l'estime et beaucoup moins que l’admiration. Un homme considéré n’est pas un homme considérable, mais les hommes considérables ne réussissent pas toujours à conserver la considération. La considération publique est une douceur et une force. En être privé est une infortune et un supplice de tous les jours.
Me voici à cinquante-trois ans sans avoir jamais donné à cette pensée la moindre place dans ma vie. N'est-ce pas curieux? Chercher la considération a si peu été pour moi un mobile que je n'ai pas même eu cette notion, et que peut-être ce mot manque dans les treize mille pages de ce Journal intime. A quoi tient ce phénomène? À ce que l’entourage, la galerie, le public n’a jamais été pour moi qu'une grandeur négative. Je n’ai jamais rien demandé ni attendu de
lui, pas même la justice, et me constituer dans sa dépendance, solliciter sa bonne grâce ou son suffrage m'a paru un acte de courtisanerie et de vassalité, auquel s’est instinctivement refusé mon orgueil. L’entourage m'a paru pouvoir nuire, chagriner et tourmenter, et j'ai essayé d’échapper à son ingérence tyrannique, comme on se défend des guêpes, des cousins et autres incommodités extérieures. Mais voilà tout. Travailler à me faire un bel enterrement est une préoccupation qui m'est demeurée toujours étrangère. Je n’ai pas même tenté de gagner une coterie, un journal, le vote d’un simple électeur. Et cependant ma joie eût été d’être accueilli, aimé, encouragé, bienvenu, et d'obtenir ce que j'ai prodigué moi-même: la bienveillance et la bonne volonté. Mais poursuivre la considération, la renommée, forcer l'estime, fi! cela m'a semblé indigne de moi, un attentat à ma pudeur, presque une dégradation. Je n’y ai pas même songé.
Peut-être me suis-je déconsidéré en m’émancipant de la considération? Il est probable que j'ai déçu l’attente publique en me retirant sous la tente par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a Ôté le désir de la parole. Il est comme le
parterre féroce qui, lorsqu'il a un acteur en grippe, le siffle à son aise et ne veut pas que celui-ci s'arrête ou se retire. |
Il est vrai que, pour se taire en toute sécurité de conscience, il faudrait n’occuper aucun emploi public. In petto, je me dis bien maintenant qu’un professeur est moralement tenu de justifier son titre par des publications, que cela est sage à l’égard des étudiants, des autorités et du parterre, que cela est nécessaire à sa considération et peut-être à sa situation. Mais ce point de vue ne m'a pas été familier. J’ai essayé de faire mes cours consciencieusement, et j'ai fait face à toutes les corvées subsidiaires le mieux possible. Mais je n’ai pu m'abaisser à lutter avec la défaveur, ayant le désabusement et la tristesse dans l'âme, sachant et sentant qu’on avait systématiquement « fait le vide autour de moi, » et adopté à mon égard la tactique des coups d'épingle, ingénieusement combinée avec celle du silence; en un mot, étant dégoûté de notre public et de notre journalisme et ne demandant qu’à n'avoir plus affaire avec eux.
11 se trouve donc que j'ai associé maladroitement la manière de faire des deux sexes.
J'ai craint fémininement la déconsidération et je n’ai pas su rechercher virilement l’attention publique, la renommée. Ma peur et mon
indifférence m'ont également nui. O philtre de la sympathie!
Il fallait plus de combativité, d’ambition, de rudesse, d'énergie, de brutalité que je n’en ai eu. J'ai eu la désespérance précoce et le découragement profond. Naturel de femme aimante, dont le cœur a été trompé et brisé. Incapable de m'’intéresser à mes talents pour moi-même, j'ai tout laissé périr quand l'espoir d’être aimé pour eux et par eux m'a abandonné. Le froid de mon entourage m'a glacé. Comme la tortue, je me suis retiré, tête et pattes, dans ma carapace. Ermite malgré moi, je n’ai pas non plus trouvé la paix dans la solitude, parce que ma conscience intime n’a pas été plus satisfaite que mon cœur.
Tout cela n’est-il pas une destinée mélancolique, une vie dépouillée et manquée? Qu'est-ce que j'ai su tirer de mes dons, de mes circonstances particulières, de mon demi-siècle d’existence? Qu'est-ce que j'ai fait rendre à ma terre? Est-ce que toutes mes paperasses réunies, mon infinie correspondance, mes treize mille pages intimes, mes cours, mes articles, mes rimes, mes
notes diverses sont autre chose que des feuilles
sèches? À qui et à quoi aurai-je été utile? Est-ce que mon nom durera un jour de plus que moi et Signifiera-t-il quelque chose pour quelqu'un? —
Vie nulle. Beaucoup d’allées et venues et de griffonnages pour rien. Le résumé : Nada! Et pour dernière misère, ce n’est pas une vieuséeen faveur de quelque être adoré, ni sacrifiée à une future espérance. Son immolation aura été vaine, son renoncement inutile, son abnégation gratuite, et son aridité sans compensation... Je me trompe ; elle aura eu sa richesse secrète, sa douceur, sa récompense; elle aura inspiré quelques affections de grand prix, elle aura donné de la joie à quelques âmes; sa vie cachée aura eu quelque valeur. D'ailleurs si ellen’a été rien, elle a compris beaucoup. Si elle n’a pas été dans l’ordre, elle aura aimé l’ordre. Si elle a manqué le bonheur et le devoir, elle a du moins senti son néant et demandé son pardon.
Il eut quelques talents, de l’âme et de l'esprit, Mais, de cœur faible et tendre, il se tut et souffrit.
(Même jour, neuf heures et demie du malin).
— Affinité chez moi avec le génie hindou, imaginatif, immense, aimant, rêveur, spéculatif, mais dépourvu de brutalité virile, de personnalité ambitieuse, d’égoïsme dominateur et absorbant, en un mot, de volonté. Le désintéressement panthéistique, l'effacement du moi dansle grand tout, la douceur efféminée, l'horreur du meurtre, l’an-
tipathie pour l’action, se retrouvent aussi dans mon être, au moins tel qu'il est devenu avec les années et par les circonstances. J’ai trop été condamné à la cellule et j'ai trop vécu avec les femmes, pour ne pas devenir un brahmine. Pourtant, il y avait aussi en moi un occidental. — Ce qui m'a été difficile, c’est de conserver le pré- Jugé d’une forme, d’une nationalité et d’une individualité quelconques et de ne pas sentir le droit du contraire; de là mon indifférence pour ma personne, pour mon utilité, mon intérêt, mon opinion du moment. Qu'importe tout cela? Omnis determinatio est negatio. La douleur nous localise, l'amour nous particularise, mais la pensée libre nous dépersonnalise et nous fait vivre dans le grand Tout, plus vaste encore que Dieu, puisque Dieu, comme esprit, est opposé à la matière, et, comme éternel, est opposé au monde. Être un homme, cela est chétif; être homme, cela est bien; être l’homme, cela seul attire.
Oui, mais que devient avec cette aspiration brahmanique la subordination de l'individu au devoir? La volupté serait de n'être pas individuel, maisledevoir c’est de faire sa petite besogne microscopique. Le problème serait d'accomplir sa tâche quotidienne sous la coupole de la contemplation, d'agir en présence de Dieu, d’être
crti ts bts SE
religieusement dans son petit rôle, et de faire ainsi deux choses à la fois.
Homme, enveloppe ainsi tes jours, rêve qui passe, Du calme firmament de ton éternité.
On redonne ainsi au détail, au passager, au temporaire, à l’insignifiant de la beauté et de la noblesse. On dignifie, on sanctifie la plus mesquine des occupations. On a ainsi le sentiment de payer son tribut à l’œuvre universelle, à la volonté éternelle. On se réconcilie avec la vie et l’on cesse de craindre la mort. On est dans l’ordre et dans la paix.
1* septembre 1875 (huit heures du matin).
— Songé à monanxiété strangulée, quand j'écris pour l'impression; chaque mot me coûte, et la plume bronche à chaque ligne, vu le souci du mot propre et la multitude des possibles qui s'ouvre à chaque phrase. Composer est un supplice, parce que je ne puis faire à l'avance qu'un plan grossier, et que tout le détail est à trouver chemin faisant. Déplorable habitude que je ne puis nommer méthode.
(Onze heures du soir). — Travaillé à mon article plusieurs heures, et à peine pu dégrossir quelques pages tant les lacunes se font sentir au
moment où je prends la plume:. — Découvert de nouvelles sources. Lectures : repris Me Necker, Chateaubriand, (Mémoires d’outre-tombe, vol. vin)... Mal de tête, soit à diner, soit à souper. Évidemment cette espèce de contention immobile d'un bousillage qui n’avance pas et piétine la phrase, est une grande fatigue pour le cerveau. Je n'ai pas le plan, je n’ai pas le détail, je n'ai pas le flot ni la veine, et l'effort infructueusement prolongé me tend comme une idée fixe.
Composer demande une concentration, une décision et une fluidité que je n’ai plus. Je ne puis fondre ensemble mes matériaux et mesidées. Or la domination impérieuse de la chose est indispensable si l’on veut lui donner une forme. Il faut brutaliser son sujet et non trembler de lui faire tort. Il faut le transmuer dans sa propre substance. Cette espèce d’effronterie confiante me manque. Toute ma nature tend à l’impersonnalité qui respecte l’objet et se subordonne à lui; par amour de la vérité je redoute de conclure, de trancher. — Puis je reviens constamment sur mes pas; au lieu de courir, je tourne en cercle; je crains d’avoir oublié un point, forcé une nuance, mis un mot hors de sa place, tandis qu'il