‹ Henri Frederic AmielChapitre 6 sur 25 · C’est la notice sur Madame de Staël, qui a paru, en · texte numérisé non relu

C’est la notice sur Madame de Staël, qui a paru, en

dans le tome II de la Galerie suisse, publiée à Lausanne par M. Eugène Secrétan.

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faudrait viser à l’essentielettailler en grand.Je ne sais pas faire de sacrifice, ni abandonner quoi que ce soit. Timidité nuisible, conscience fâcheuse, pointillement fatal!

Au fond, je n’ai jamais réfléchi sur l’art de faire un article, une étude, un livre, ni suivi sérieusement et méthodiquement l'apprentissage d’auteur; cela m’eût été utile et j'avais peur de l’utile. Il aurait fallu des exercices gradués en vue du métier. L'aguerrissement et la routine m’auraient donné l’aisance, l’assurance, la gaîté, sans lesquelles la verve s'éteint. Tout au contraire, j'ai pris deux habitudes d’esprit opposées : l'analyse scientifique qui épuise sa matière, et la notation immédiate des impressions mobiles. L'art de la composition était entre deux : il veut l’unité vivante de la chose et la gestation soutenue de la pensée. Suis-je donc devenu incapable de composer? est-ce qu’on recommence à cinquantetrois ans? est-ce qu'on refait sa nature et son éducation ?

Tu as espéré apprendre à nager sans te jeter à l’eau, prendre des forces sans descendre dans l'arène, esquiver la peine en l’ajournant, trouver ta mesure sans risquer la défaite; tu as été indolent, craintif, orgueilleux, imprévoyant: à qui la faute ? tu as manqué tous les coches, donc marche à pied ou assieds-tol.

2septembre 1875 (huït heures du matin).— Composer n’est pas si terrible. Tu te fais des montagnes et des fantômes de tout. Il y faudrait seulement un peu de gradation et passablement de pratique. Dans cet art, comme en tout, tu ves contenté de laborieux préparatifs, tu t’es épuisé aux bagatelles de la porte et aux acquisitions préliminaires, tu n’as cherché qu’à comprendre et non à posséder. Tu n’es pas sorti des préludes, par fausse pudeur, et par sot désintéressement, par excessive défiance de toi-même et par terreur devant la perfection. — Nature d’amoureux transi, qui a peur d’être trop heureux et redoute une bonne fortune, parce qu’il redoute sa défaillance. La gloire n’a jamais été un stimulant pour moi, mais j’ai toujours eu l’effroi de la honte, et l'horreur de l’humiliation.

En restant dans sa chambre, selon le conseil de Pascal, on ne sait jamais ce qu’on peut, et n'ayant aucune mesure de sa valeur sociale, on ne se risque plus parmi les hommes.

Composer c’est conduire une armée, une armée de pensées et d'images, à un but assigné d'avance. La possession d’un sujet n’est qu'une des conditions requises pour cette campagne littéraire. Il faut savoir manœuvrer et surtout, il faut déterminer clairement son propos. Ce propos c’est d'atteindre le public ou une portion du publie,

de l’éclairer, de le convaincre ou de l’amuser.

Je m'aperçois que ce qui m’arrête présentement, c’est l'obscurité du but, l’indécision sur ce qui peut être réalisé dans les conditions accordées. J'en suis toujours à l'étude et pas proprement à la mise en œuvre. Je flotte, je balance, j'hésite, je tortille dans l'exécution, parce que je n’ai pas fait résolument choix d’un point de vue, d’un auditoire, d’un objectif et des dispositions appropriées. — Comme Marthe je me préoccupe de trop de choses, tandis qu'une seule était nécessaire.

Pour cheminer avec courage, il faut savoir où l’on va, pourquoi l’on va. Il faut se sentir des jambes, et un désir, avoir en poche un itinéraire et de l'argent, il faut être allègre et déterminé.

Composer, c’est donc montrer du caractère.

Composer serait pour toi une hygiène morale, une discipline intellectuelle, une sorte d'exercice pénitentiel qui pourrait être profitable, car ce serait une victoire remportée sur toi-même, ce serait faire obéir ta paresse, ta pusillanimité, ton indécision, ce serait contraindre ta faiblesse à un acte de force, ta dispersionstérile àun moment de fécondité.

25 octobre 1875.— Entendula premièreleçon

deTaine(surl’Ancien Régime). Travailextrêmementsubstantiel, net, instructif, compacte, dense. Lecture monotone, organe peu flatteur et même peuélégant. Son artestde simplifier à la française en grandes masses éclatantes ; son défaut est le tendu, l’anguleux et le cassant. L’excellent est l'objectivité historique, le besoin de voir vrai. Du reste vaste ouverture d'esprit, liberté de pensée et précision de langage. à

26 octobre 1875. — Toujours des limites, et des obstacles croissants et des privations multipliées. C’est le contraire de l'épanouissement …

À quiet à quoi peut servir cette constriction impitoyable? Le renoncement est une défensive, mais il n’a pas plus de valeur réelle qu'une dent de moins où une jambe coupée. L'éducation morale est une compensation pour ceux qui espèrent une survivance. Mais pour moi qui n'ai pas cette espérance, ce sacrifice ne sert pas non plus. Il reste du moins ceci : l'envie ou la révolte sont vilaines, se les interdire est donc bien; et faire le bien sans récompense est la maxime des cœurs nobles. Je ne changerai donc rien à ma conduite; seulement la mélancolie est l'inverse

1. Taine donnait alors lecture, dans le grandamphithéâtre (Aula) de l’Université, des bonnes feuilles de son Ancien Régime.

d'un ressort, tandis que le bonheur donne des ailes.

Si du moins je croyais à une Providence individuelle ? mais je n’aiaucun de ces points d'appui si commodes et si fortifiants. Mon unique soutien, c’est l’affection qu’on a pour moi. Mon existence n’a que cette joie et que ce réconfort. Elle est donc suspendue à un cheveu.

Quelle imprudence de n'avoir pas plus de raisons de vivreet de points d'attache que cela! Une maladie, et, moins que cela, un de ces hasards qui créent les mésintelligences et détournent les cœurs, peuvent me réduire à la pénurie et à la détresse. Je suis à la merci de la fortune. Impossible de m’abuser sur la fatale fragilité de mon état actuel. Tout ce que je puis, c’est de l'oublier et de m’étourdir.— Il est sûr qu'un aceident peut m'ôter le reste de santé et les deux amitiés qui me rendent la vie supportable. Mais qu'y faire? Puis-je soustraire ces trésors aux chances de la destruction? Non. Faut-il les recommander à la bonne Providence? c'est une mesure vaine, qui console la foi, mais qui ne change pas un iota à l'événement. Il ne reste qu’à se résigner à cette absolue dépendance et à en tirer la moralisation qu’elle contient, comme s’il y avait derrière elle une intention paternelle et une direction protectrice. Le Dieu que les religions

mettent dans le ciel et hors de nous, n’est peutêtre qu'au fond de nous-mêmes. Ce Dieu, c’est la voix du bien, c’est la secrète admiration de la vertu. Il est vrai que ce qui se trouve dans l'effet devrait se trouver virtuellement dans la cause. Si Dieu est en nous, il est à l'origine des choses. Si le bien est notre fin, il est aussi notre principe. Il ÿ aurait done au moins une Providence générale, c’est la force restitutrice et médicatrice qui maintient la vie universelle en dépit de la perturbation et de la mort incessantes. Ce qui veut la vie pour le bien et le bien pour le mieux, cette puissance primordiale et indéfectible, c'est ce qu'on appelle Dieu. 1n deo movemur, vivimus et sumus. Cette persuasion est la religion philosophique qui peut survivre à tous les cultes superstitieux, imaginatifs et légendaires, à toutes les croyances devenues des allégories. L'essentiel, c'est que l'homme a toujours pressenti un ordre supérieur dont il était l’organe et l'agent et le contemplateur et le néophyte, dont il devait être le héraut et le héros.

Qu'importe après cela que l'individu soit plus ou moins heureux, qu'il joue un rôle, s’épanouisse ou non? L'œuvre universelle s'accomplit néanmoins...

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perdues et de victimes inutiles, parce que l’erreur joue un rôle immense dans l’histoire de l’opinion et de l’action humaines; il est dommage sans doute d'être du nombre des écrasés et des méconnus; mais il est un service silencieux que chacun peut toujours rendre, c’est d’être bon, juste, courageux, palient. Cequifaitaller lagrande machine sociale, c’est encore plus la somme des travaux inglorieux, des vertus humbles, des mérites anonymes, que le tapage des contremaîtres, officiers et directeurs. L’immortalité du nom estune gourmandise réservée aux élus de la fortune : on peut se passer de ce privilège et il y a plus de stoicisme à s’en priver qu’à le poursuivre. Le contentement dans la médiocrité et dans l'oubli a quelque beauté, quand on avait l’étoffe de plus de grandeur. Abauzit pouvait se passer de l'éloge retentissant de Rousseau!, et Rousseau ne pouvait se passer de gloire. Celui-ci a été le grand homme, mais l’autre a été le sage.

(Plus tard). — Toutes les origines sont des secrets; le principe de toute vie individuelle ou collective est un mystère, c’est-à-dire quelque chose d'irrationnel, d’inexplicable, d’indéfinissable. Allons jusqu’au bout : toute individualité

1. Firmin Abauzit (1679-1767). Voir Nouvelle Héloïse, v. 1. ul.

est une énigme insoluble, et aucun commencement ne s'explique. En effet, tout ce quiest devenu s'explique rétrospectivement, mais le commencement de quoi que ce soit n’est pas devenu. Il représente toujours le fat lux, la merveille initiale, la création, cariln’estlasuitederien d’autre, il apparaît seulement entreles choses antérieures qui lui font un milieu, une occasion, un entourage, mais qui assistent à son apparition sans comprendre d’où il est venu.

Peut-être aussi n’y a-t-il pas d'individus véritables, etdans ce cas pas de commencement, sauf un seul, la chiquenaude primordiale, le premier mouvement. Tous les hommes ne feraient que l’homme à deux sexes; l’homme rentrerait à son tour dans l’animal, l’animal dans la plante, et l'individu unique serait la nature vivante, ramenée à la matière vivante, à l’hylozoïsme de Thalès. Cependant, même dans cette hypothèse où il n'y aurait qu’un seul commencement au sens absolu. il resterait des commencements relatifs, symboles multiples de l’autre. Toute vie, dite individuelle par complaisance et par extension, représenterait en miniature l’histoire du monde, et pour l'œil du philosophe elle en serait comme l’abrégé microscopique.

3 janvier 1876. — L'amour-propre national,

+ bus in LÉ 22

JANVIER 1876 67 ® sujet d'étude curieux. Voilà encore une force qui

résiste à la vérité. Cet amour-propre, comme celui de l'individu, est un Noli me tangere. Il est une variante de la justice propre, c’est-à-dire de l’aveuglement volontaire, de l'illusion intéressée. Cette sotte vanité chante un Te Deum pour des laideurs, qu’elle prétend être des beautés. Il me semble entendre un chœur de bossus magnifiant la bosse et la gibbosité. Pour sentir le ridicule absolu de cette cantate, il faut avoir l'esprit libre.

Il me semble que je ne suis plus entiché d’aucune nationalité et d'aucune église; d'année en année l’impartialité critique augmente en moi, et c’est le type de l’homme réussi, complet, harmonieux, supérieur, véritable qui me sert à juger toutes les caricatures diverses, s’arrogeant le privilège du type. Je ne me sens ni français, ni anglais, ni russe, ni suisse, ni genevois, ni européen, ni calviniste, ni protestant, ni rien de particulier. Je me sens homme etsympathique à tout ce qui esthumain; maisje ne relève que de l'idéal. Les préjugés de religion, de langue, de nationalité, de régime politique, de classe sociale, de parti, de coterie ne m'emprisonnent pas, je les juge, ils me sont inférieurs et indifférents. J'ai une certaine antipathie contre la fraude, l'astuce, le mensonge, et partant contre les institutions

qui en vivent; mais si le Romanisme n’a pas mon estime, c’est non pas en tant que protestant ou même que chrétien que je l’ai en aversion, mais en tant qu'homme. Le sacerdotalisme ainsi entendu me paraît funeste au Thibet comme à Madrid. L’insolente usurpation du prêtre me paraît choquante au nom du vrai, au nom de la morale, au nom de la dignité humaine. Les dénominations n’exercent plus sur moi de prestige, et que l’on se dise mon coreligionnaire, mon concitoyen, mon parent, mon confrère, mon collègue, mon cohéritier, mon pasteur, mon gendarme, cela m'est égal; le titre est sans valeur à mes yeux, parce qu'il ne prouve absolument rien, et qu'une présomption, cent fois démentie, est insignifiante. Dis-moi ce que tu es, ce que tu vaux, toi personnellement, à la bonne heure: tes paperasses, cocardes, signatures, livrées ne comptent pas plus que les boniments de la foire ou les réclames des journaux. Je crois à certains individus, je crois sur preuves. Quant au reste, je demeure dans le doute philosophique. Je ne crois

plus à l’homme, à la femme, à l'Église, à la

Patrie, en général; je demande à faire le triage et Le départ. — La vie commence par la confiance et le crédit illimité ouvert à tous: elle conclut à la réserve universelle, sauf exceptions mérilées. Quand il n’y a plus l’aigreur de la déception, il

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