‹ Henri Frederic AmielChapitre 7 sur 25 · OR · texte numérisé non relu

OR

à de fl €:h

reste du moins la prudence, qui n'empêche ni la bienveillance, ni la pitié. Il n’est pas nécessaire de s’abuser pour être bon. Ne plus s'attendre à la droiture, à l'intégrité, à la reconnaissance, à la fidélité, à ia discrétion, à la réciprocité, à la justesse, à la justice, au bon vouloir, n'empêche pas de donner et de se donner, avec une résignation tranquille.

30 janvier 1876. — Sortie après diner. Je vais à deux pas, chez Marc Monnier, entendre le Luthier de Crémone, comédie en un acte et en vers, par Coppée, lue par l’auteur. Fête esthétique, gourmandise littéraire! La piécette est une perle. Elle esten répétition au Théâtre français. Avec elle on est en pleine poésie, et chaque vers est une caresse pour le goût.

Heureux ceux qui sont maîtres de leur art, el qui font éprouver les délices de la liberté. En outre, voir éclore le vers est une sensation délicieuse, surtout quand il éclôt meilleur qu'on ne l'eût fait soi-même. On regarde pétiller le cham-

.pagne et on le déguste à la fois. — Et quelle écriture a ce jeune maestro! On y sent l’homme doué, la facilité lumineuse, l’ordre involontaire, qui trouve le moule, la forme, l'élégance, la netteté, en se jouant. Celui-là a du talent jusqu’au bout des cheveux. Mince, basané, nerveux,

le teint portugais et les yeux sans éclat, il rappelle le violon dont il parle, fragile et vibrant, sensitif et passionné. Mais il a du Parisien la promptitude et la grâce, la finesse et le mordant, cequ'ilfautpourfaireaccepter les chosessimples, naïves, cordiales, osées, à un peuple raffiné.

À force d’art revenir à la nature : joli problème des littératures archicomposites comme la nôtre. Rousseau de même attaqua les lettres avec toutes les ressources de l’art d'écrire et vanta les délices de la sauvagerie avec toutes les adresses du civilisé le plus retors. C’est même ce mariage des contraires qui plaît : la douceur épicée, l’innocence savante, la simplicité calculée, le oui et le non, la sagesse folle; c’est au fond cette ironie suprême qui flatte le goût des époques avancées, disons faisandées, qui désirent deux sensations à la fois, comme le sourire de Joconde réunit deux significations opposées. La satisfaction alors se traduit aussi par le sourire ambigu qui dit : je suis sous le charme, mais je ne suis pas dupe; je suis en dedanset en dehors de l'illusion. Je vous cède, mais je vous devine. Je suis complaisant, mais je suis fier. J'éprouve des sensations, mais Je suis libre. Vous avez du talent, j'ai de l’esprit; nous sommes quittes et nous nous entendons. Musa ales. Quel contraste prodigieux entre un cerveau comme celui de l’ami K**, et

ds dada 1 he is

FÈVRIER 1876 71

celui de Coppée, entre le philosophe teutoniqueet l'artiste parisien. Solidité, constance, pesanteur, uniformité, abstraction d’une part, et de l’autre malice, vivacité, légèreté, coloris, musique. Le cyclope et la fauvette ne sont pas plus différents. Tous deux incapables d'entrer dans le rôle de l'autre ; réciproquement antipathiques. Le propre du critique est d’avoir une psychologie plus complète et de reproduire ces deux types contraires (et tous les autres) avec la même fidélité.

1 février 1876. — Veillé à la Passerine, en quatuor’. Causé de l’infiniment grand et de l'infiniment petit. S** ne peut encore comprendre qu’un millimètre cube est encore aussi vaste relativement au point mathématique que le globe l’est à un ciron. L'esprit non exercé prend toujours la limite de ses perceptions sensibles pour la limite des choses. Le grand lui paraît plus clair que le petit, parce que le grand est un multiple de lui-même, tandis qu’il ne sait plus analyser ce qui doit être mesuré autrement. La pensée dans sa cervelle lui paraît explicable, mais dans une cervelle mille fois plus petite lui semble un mystère.

1. Amiel avait baptisé « l’Ile d’Azur », ou « la Passerine », le salon de son amie Seriosa, qui vivait avec sa mère et sa sœur.

Les femmes rencontrant partout l’incompréhensible arrivent très vite à s’en accommoder et prennent l'habitude de tout convertir en questons de foi et d'opinion. La différence entre le connaissable etl’inconnaissablene leurest jamais claire. La critique scientifique n’est pas leur affaire; elles ne brillent que dans l'analyse des sentiments.

Se mettre à tous les points de vue, faire vivre son âme par tous les modes, ceci est à la portée de l'être pensant, mais il faut avouer que très peu profitent de la permission. Les hommes sont en général emprisonnés et vissés dans leurs circonslances à peu près comme les animaux. Ils ne s’en doutent guère, parce qu’ils ne se jugent pas. Se mettre en dedans de tous ses états et apercevoir du dedans sa vie et son être, est le fait du critique et du philosophe.

25 février 1876. — Prècher est une œuvre vaine; montrer l'exemple est deux fois mieux, car cela persuade davantage et ne sacrifie pas le prêcheur.

Même remarque pour le professorat. Mieux valait écrire des livres; les étudiants vous en savent plus gré et l’on y gagne plus d'honneur.

Le dévouement et l’abnégation peuvent donc être une sottise. Le monde préfère l'égoïsme

bien entendu et la société y trouve plus d'avantage. Singulière application du proverbe : Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Le cœur soupire après un régime où chacun penserait surtout à autrui, régime d'amour fraternel et de rayonnante sympathie, où le bien commun résulterait de l’universel oubli de soi. Mais le monde est construit sur un autre plan. Il repose sur l'intérêt personnel et sur l’amourpropre. Que chacun travaille énergiquement à son affaire, à son métier, à sa fortune, à sa réputation, à son crédit, qu'il s’ingénie à dépasser ses égaux, à éclipser ses émules, à procurer à sa famille, à sa ville, à sa patrie, en se le procurant d’abord à lui-même, la richesse, la gloire, la supériorité, c’est tout ce qu’on lui demande. Le monde a toujours bafoué ou broyé les enthousiastes, les rêveurs, les généreux, les oublieux d'eux-mêmes. Il les exploite et ne les vénèrepas, sauf en théorie et des siècles après leur mort, pour faire croire qu'il a l’âme grande. Mais sa pratique va d’un côté et son enseigne n'est qu’une ruse. La morale, c’est pour la bonne facon, la réalité a ses maximes propres. L’Évangile est cité sur la porte, mais dans la boutique c'est Mercure qui est dieu.

Le sophismeinconscient, la contradiction intéressée se retrouvent partout chez les peuples

dits chrétiens, comme dans le clergé lui-même. Loi d’ironie : plus les maximes sont éthérées, plus le fond est grossier. L’indignité pratique aura les oreilles les plus prudes et les paroles les plus suaves.

Celui qui ne se fait pas un peu craindre ne se fera jamais beaucoup aimer. Celui qui ne se défend pas, sera toujours vilipendé, et loin d’admirer sa douceur on la méprisera. Le monde ne respecte que la force et ne reconnaît que la force qui s'impose à lui. Mundus vult decipi disait Erasme. Le monde veut qu’on l’illusionne, c'est vrai, mais il veut aussi qu’on le contraigne et qu'on le force. Il est de nature frondeuse, revêche, anarchique, stérile, et instinctivement il absout ceux qui le rudoient, le fouaillent, le conduisent et le domptent. Seulement il veut être flatté. C'est ce que font les démagogues. Le public dans son ensemble est un troupeau de sots, mais il faut lui laisser croire qu’il est la sagacité, le goût, la justice, la raison; c’est ce que font les journalistes et les critiques. On dicte aux oïes leurs opinions, tout en se prosternant ostensiblement devant elles. C’est la méthode du courtisan ambitieux avec tous les despotes. L’animal aux cent mille têtes est le sultan actuel, et on l’enguirlande comme ses prédécesseurs à une tête.

26 février 1876. — Ce soir, une lettre anonyme, d'écriture contrefaite et employant le tu, m'attaque comme professeur, prétend que «mes étudiants désertent mon cours, me tiennent pour un rabâcheur d'idées générales, et qu’on a déjà fait une démarche secrète pour demander mon remplacement, bref qu’un orage me menace »… J'imagine que le lâche plaisir de faire de la peine et d'inquiéter est le mobile de l’auteur anonyme de ce billet. Je n’ignore pas que la haine veille toujours autour de nous et autour de moi. Néanmoins, j'ai beau faire, ces menées me font du mal. Je ne puis méconnaître non plus que mon cours ne me satisfait pas, que je deviens impropre à l'enseignement, faute de mémoire et d’aisance, ce qui m'interdit l'improvisation. Les avantages de mon cours, l'exactitude, la précision, l’ordre, la méthode, la proportion ne sont pas de ceux qui frappent lesélèves, ni chemin faisant, ni même en revenant en arrière sur les étapes franchies. Ils ne font attention qu’à une chose, que j'ai le nez dans mes notes, et que mes petits papiers ont l'air en désordre. L’apparence est contre moi. D'autre part, je ne puis pas recommencer la vie, ni mon travail ni mes façons, parce que mon intérêt principal est maintenant ailleurs, et que je ne suis pas assez fou pour sacrifier mes dernières années à une œuvre stérile et inutile.

Si donc mes défauts l’emportent sur mes qualités et les font oublier, mieux vaut le divorce. Qu'on me prenne tel que je suis, qu'on me demande ce que j'ai, ou qu’on me laisse partir, je veux dire prendre ma retraite.

Tout en méprisant les lettres anonymes, il faut en profiter pour faire son examen de conscience. Or, je sens parfaitement mes lacunes, mes faiblesses, mon impuissance et mes torts. C'est plutôt de témoignages encourageants que J'a1 besoin, parce que je doute toujours d’être utile, d’être suffisant, et qu’on peut facilement me persuader que je ne sers de rien.

Autre leçon. Pour alléger mon sujet, j'ai écarté la bibliographie, et peut-être mes étudiants en concluent-ils que je ne suis au courant de rien. J'ai évité la vanité de l’érudition, l’ostentation des ressources et l’on m'en punit.

Oubliant mon intérêt qui est de paraître une autorité, je m'efface devant la chose, je ne songe qu'au cours Jui-même ; et la conséquence, c’est que je parais un zéro à ces auditeurs que la chose ne Captive pas. Ce sont deux manières qui ne peuvent s'entendre; je suis impersonnel, et nos gens ne sortent pas des questions de personnes.

D'ailleurs je ne me pique de rien, je suis tout à fait détaché de ma toge et de mes travaux.

Tout cela m'est indifférent, étranger, inférieur.

Je ne sais ni ne veux ni ne puis me faire valoir, me mettre en relief, en imposer, gagner, entraîner.

Cela revient donc toujours à un manque de convenance entre ma nature et mon milieu. Pas d'adaptation. On ne me goûte pas, on ne me comprend pas, on ne m’accepte pas dans ce que j'ai de meilleur et on persévère à me vouloir autre que je ne suis.

Voilà mes vieux chagrins qui renaissent. Je les avais oubliés, mais eux ne m'’oublient pas. Comme cela tombe bien, avec les projets littéraires de ces trois ou quatre mois prochains, qui exigeaient santé, calme d'esprit, gaieté, entrain.

Malédiction!... Sur qui? mon Dieu, sur personne, tout au plus sur la cruauté du hasard. Je regrette ces circonstances fâcheuses, parce qu'elles ôtent du bonheur, de la force et ne créent que de la tristesse et de la stérilité. Je m'ingénie, moi, à ne froisser, à n'affliger, à n’éteindre, à n’étouffer personne. Mais si profonde que je fasse la solitude autour de moi, et quoique j'interpose entre ma vie et le monde une vaste zone de renoncement, les dards empoisonnés traversent cet espace et m'atteignent néanmoins. — O mélancolie!

19 mars 1876. — Les esprits bien faits sont une imperceptible minorité parmi les foules, les masses et les millions qui forment le public; mais ils sont l'élite et seuls comptent pour la qualité. Les masses ont pour elles le nombre, la force et même le droit ; mais elles n’ont ni la raison, ni le goût, ni l’excellence, ni la distinction. Leur pente naturelle est à la fausse grandeur, à la fausse magnificence, au médiocre brutal, et quand la démocratie a fait croire aux gens à l'égalité de culture et à l'équivalent des opinions, elles ne se gênent plus dans leurs préférences et leurs applaudissements.

Moralité. Pour diminuer les chances de caricature posthume, il faut simplifier de son vivant les traits de son apparence publique. Il faut choisir soi-même ce qui doit durer dans le souvenir d'autrui, mettre en relief ce qu’on a de meilleur et de plus fort, donner sinon une définition au moins une signature de son être, il faut se concentrer, se résumer dans une œuvre qui fasse médaille. La médaille est monument et document autobiographique.

Si tu mourais demain que resterait-il de toi? des brimborions épars, quelques vers, quelques rapports, des paperasses professorales. Que dirait-on de toi? Il avait des talents divers, mais il mit à les cacher toute la patience que d’autres emploient

à les produire. Il aurait pu se faire un nom, il préféra l'incognito. Amen! Nous n’en dirons rien.

Tu as place dans quelques chrestomathies (entre autres Staaf!), tu es mentionné dans la Revue des écrivains suisses de Daguet, dans Genève et ses poètes de Marc Monnier. A l’Institut, à l’Université, dans Genève, tu serais oublié en quelques mois. C’est peut-être le Roulez tambours! et ton Escalade qui persisteront quelques années encore dans la mémoire populaire?. Et voilà tout. Non pas tout. Ma filleule cherchera à m’élever un gracieux mausolée dans l’un de ses romansÿ. — Mais, à tout prendre, ce résultat vaut-il un demi-siècle d'études, d’'expériences, de méditations et d’action? Pulvis et umbra sumus.

15 avril 1876 (veille de Pâques). — Cette oscillation morale entre la désespérance et

1. Staaf, La Litiéraiure française, Paris, 1871, t. 11, p. 584.

2. Amiel désigne ici la Section de littérature de l’Institut national Genevois, dont il fut longtemps président. L’Escalade de 1602, ballade historique, 1875. Le Roulez lambours! dont Amiel avait composé les paroles et la musique en janvier 1857, dans les jours d’angoisse où la Confédération Suisse se préparait à repousser l'invasion d’une armée prussienne, est devenu un chant patriotique, populaire dans la Suisse entière.

3. C’est elle, « ma littéraire filleule », qui écrira une biographie d’Amiel : Henri-Frédéric Amiel, Etude biographique, par Berthe Vadier, Paris, 1886.

l'amour, entre Zénon et Jésus, entre mon vieil homme et mon meilleur moi, reparaît dans mon âme à toutes les époques. L'expérience de la vie me ramène inévitablement au pessimisme; puis l'idéal proteste et reprend le dessus. J’alterne entre la vue désolante et froide de la réalité et la vue religieuse de nos destinées. Le cœur et la conscience prennent leur revanche de la raison. Est-ce là être contradictoire, illogique, sans unité? Ces deux instincts, ces deux tendances, ces deux principes ne sont-ils pas humains tous les deux? La mélancolie à propos de ce qui est mortel et périssable, notre vie y compris, n’estelle pas naturelle? le retour à ce qui triomphe de la mort, du mal, de la tristesse n’est-il pas légitime et sain?

Heureuses sans doute, les âmes qui savent entretenir sans relâche en elles la tendance supérieure, le sentiment du divin et de l'indestructible, la flamme sacrée. Pour moi, je ne puis qu'y revenir après de longues excursions au désert, et la rallumer qu'après de longues défaillances.

Ce qu'il y a de divin en nous, c’est la puissance du sacrifice, la faculté de dévouement, le saint amour, la charité, l’immolation volontaire pour le salut des autres ou pour la gloire du Bien; c’est la dignité de l’espèce, sa fleur et sa

couronne. Cela ne crée point l’immortalité individuelle, mais cela est la chose immortelle, surnaturelle, surhumaine, et humaine pourtant. C'est parce que cette flamme brülait dans le cœur de Jésus, que le monde a fait de Jésus l'homme- Dieu. C’est parce que l'humanité ne mérite pas le sacrifice, que le sacrifice est si grand et le martyre si noble. L'homme n’a droit sur nous qu’à la réciprocité et à la justice; mais aimer sans cause, surabonder en pardon, en prévenance, en pitié, en générosité, en bonté, c’est êétreenfant du ciel, c’est être comme nous nous figurons qu'est Dieu lui-même, c’est imiter le Nazaréen.

16 avril 1876 (Pâques).— Ce qui me manque c’est la cohésion, la ténacité, la consistance, la résistance, cette vigueur égoïste de l'être qui s’approprie tout ce qu’il peut et retient autour de son moi, de son intérêt, de sa volonté, les choses, les gens, les impressions, les idées, pour s’affirmer et se dilater dans sa personnalité. Pour moi, je suis plus immatériel, désintéressé et purifié que cela; mon être subtil se débarrasse de toute substance, comme une sorte d’encombrement grossier de ses mailles. Nature critique et contemplative, je me rapproche de l'esprit pur, de la forme sans matière. Tout mon bagage, mon acquis, se borne à une aptitude et à une méthode,

Page 1