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et redevient simple virtualité. Je n’ai plus rien, mais je suis quelqu'un. Je n’ai plus d’étendue, mais l'étendue est en moi, à l’état de puissance. Cette subtilité éthérée fait ma passivité apparente; je ne suis que possible, résorbé, implicite, comme une force retournée à l’état latent. Je ne suis qu'une capacité indéterminée et non un talent établi, prouvé, en exercice et en fonction.
Il est certain qu’il y a en moi quelque chose d’insaisissable, d’incoercible, d’indéfinissable, de délié et de subtil, qui est l’esprit, dont les ressources, les métamorphoses etles caprices défient le calcul et se moquent des classificateurs. A côté de cette flamme légère, tout paraît lourd, momifié, cristallisé, épais, uniforme, opaque, pédant. L'esprit est un feu follet, qui laisse patauger les sots, les cuistres, les philistins, les animaux de routine, les ruminants, les crustacés, et n’a pas la moindre velléité de leur prouver qu'il a des ailes. Il rit de leur bêtise et s'amuse de leurs bévues. Tous les captifs, les bornés, les muselés se croient libres, et traitent les libres d’extravagants. C’est un plaisir qu’il faut leur abandonner.
Halte! Cette liberté absolue de l’esprit a deux inconvénients : elle rendrait inhumain pour les inférieurs, qui ont la rage de se croire les supérieurs; elle ferait oublier à l’homme sa dépen-
dance de Dieu et le péché. — L'homme libre doit contenir sa joie par la bonté et par l’humilité. Tout avantage crée un devoir et produit une responsabilité. L'esprit ne dispense pas de donner un bon exemple; il doit rassurer, si possible, l'extrême susceptibilité des médiocres et des nombreux! Il faut qu’il se fasse pardonner des envieux, des jaloux, des bossus, des idiots, par son indulgence, sa bonhomie et sa modestie. Autrement il a tout le monde contre lui et ne peut rendre de service, c’est-à-dire manque sa vocation.
19 avril 1876 (midi). — La pluie a cessé.
Les moineaux pépient assez tristement. La matinée s’est envolée à refeuilleter les trois cahiers 137, 138 et 139, qui précèdent celui-ci, c'est-à-dire à renouer avec moi-même. Le journal intime me dépersonnalise tellement que je suis pour moi un autre et que J'ai à refaire la connaissance biographique et morale de cet autre. Cette puissance d’objectivation devient une cause d’oubli. Mes états antérieurs, mes configurations et métamorphoses m'échappent comme accidents transitoires. Ils me sont devenus étrangers, objets de curiosité, de contemplation ou d'étude; ils n’affectent pas ma substance intime; je ne les sens pas à moi, en moi, ils ne sont pas moi. Je nesuis
donc pas une volonté qui se continue, une activité qui s’accumule, une conscience qui s’enrichit:jesuis uneflexibilité qui devient plusflexible, une mue qui s’accélère,une négation de négation et une réflexion qui se réfléchit comme deux glaces en face l’une de l’autre. La légère bordure de chacune d'elles est la seule mesure de la quantité d'images réciproques qui s’encadrent indéfiniment l’une dans l’autre. Mon identité se retrouve entre le moi et le toi, mais est-elle assez fluide!
C'estdel'omphalopsychie.— L'évanouissement de mon être en sera bien facilitée, car je m'aperçois moi-même comme les fantômes à l'aube, déjà diaphane, inconsistant, vaporeux, illusoire. Ma veille se connaît comme le rêve d’un rêve. Je n'ai ni pesanteur, ni solidité, ni fixité, et n'ai pas le préjugé opaque qui pèse sur les yeux humains, le préjugé de l'existence. L’impersonnalité a subtilisé jusqu’au principe pensant, jusqu’au moi.
Cet état bouddhique doit être impossible à faire comprendre à tous ces emprisonnés qui ne peuvent sortir de leur individu et qui se croient positivement réels, parce qu'ils ont des mains qui empoignent leurs pieds et qu'ils ont conscience de vouloir.
Il me semble que ce qui enchaîne à l'existence c'est la douleur. Celui qui souffre ne peut
imaginer qu'il ne souffre pas; il est ramené à un point particulier, il redevient subjectif. La limite de l’objectivité, c’est donc la souffrance. Par la pensée nous serions dieux et nous nous dissoudrions en esprits; c’est la douleur qui nous rabat dans notre humanité.
20 avril 1876.— Veillé chez S***à qui, selon son vœu, je lis quelques douzaines de pages, empruntées aux deux derniers cahiers de ce journal... Remarqué, chemin faisant, un tic de mon style spontané, c’est la surabondance des nuances synonymiques. Il y a tâtonnement minutieux dans l’idée, et besoin de complet. Est-ce mauvais, est-ce bon? je l’ignore. Au lieu du coup unique et central, j'emploie une grêle de coups, probablement parce que je suis méditant, c’est-àdire cherchant. Quand on sait ce qu’on veut dire, on peut procéder par la formule simple; quand on pense plume en main, on tourne et vire autour de son sujet. — De là deux styles tout différents.
30 avril 1876. — Le professeur est fait pour les élèves et non pas l'inverse, comme le médecin pour les malades, et le sabbat pour l’homme. Il faut donc leur parler leur langue, les captiver à leur manière, condescendre à leur allure, puisqu'ils ne veulent ou ne peuvent absolument pas
se mettre à la tienne. Intrinsèquement le cours en sera moins bon, moins proportionné, moins complet; mais le professeur doit songer aux gens plus qu'à la chose. Sa tâche est pédagogique. S'il a laissé l’inattention ou la désertion se faire, peu importe la bonté du cours lui-même; le but est manqué. L'état le paie pour qu'il intéresse ses auditeurs et les allèche à l’étude. Comment? c'est son affaire. Mais voilà justement ce qui m'est antipathique dans le métier, la nécessité de l’adresse, du calcul oratoire, de l’enjôlement rhétorique, des trucs pour se faire valoir soimême, des condiments, des allusions, bref la cuisineetles artifices du professorat à la française.
Je ne puis souffrir l’éloquence, lorsqu'il s’agit de pure instruction. Il y a là une sorte de captation et de fraude, qui me paraît une infidélité pour la chose, une bassesse pour celui qui l’emploie, un mépris pour ceux sur qui on la pratique. — Mais cette loyale austérité est traitée d’impuissance par le vulgaire qui veut qu'on l’enjôle, mundus vult decipi; ce respect est qualifié de froideur; les idées ne paraissent que du vide à ces intelligences paresseuses, massives, positives. Le peuple brame après le veau d’or, après les superstitions, les abus, et oblige ses conducteurs à lui donner ce qu'il aime, le vin capiteux, les grosses bourdifailles. Rendez-nous nos idoles,
traitez-nous en brutes et nous serons contents; mais dites-nous que nous sommes des dieux, et des faiseurs de dieux. — Il est sûr que s'adresser aux instincts inférieurs, aux vieux penchants, aux habitudes invétérées est la méthode du succès. Les anciennes ficelles sont toujours les meilleures.
Mais la question est celle-ci : veux-tu te raidir dans ta méthode personnelle ou faire des concessions à la matière première de ton auditoire? Mieux vaudrait faire des concessions, essayer de plaire. Seulement le peux-tu? Découper des sujets particuliers, développer ceux-ci davantage, improviser plus librement serait peut-être un moyen de ramener les élèves qui se débandent. Mais ce sera beaucoup de peine pour rien. Les opinions faites et Les répugnances contractées empêchent toute perception des changements survenus. L'’impopularité ne se conjure pas, parce qu’elle ne se déjuge et ne se rejuge point. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit est dit. On est classé parmi les professeurs à fuir; cet interdit universitaire persiste quoi qu'on fasse à sa rencontre. Il y a donc un véritable enfantillage à réclamer contre cette sentence aveugle et sourde. C’est frapper un mur de ses poings.
Deux autres issues : planter là une carrière stérile et ingrate; ou bien laisser couler l'eau,
considérer la place comme une pension de retraite et travailler en attendant à des publications littéraires. Ceci est l'attitude d’une quantité de vieux professeurs et la compensation des belles années consumées en un service très peu rémunérateur. J'ai vingt-six ans de service, et j'ai sacrifié à cette pauvre carrière les choses les plus précieuses, le mariage, la réputation, une vie plus à mon goût. Quand même à présent les services seraient plus payés qu’ils ne valent, l'équité ne réclamerait pas. C’est plutôt ma fierté qui en serait blessée. — Toutefois la première issue me tenterait davantage... Mais je voudrais sortir par la bonne porte, avec les honneurs de la guerre, et non comme un fuyard.
Je n’aperçois que des impasses et des humiliations. Cela ne met pas de bonne humeur. C’est pourquoi j'ai en horreur de penser à l'avenir. J'y marche à reculons et les yeux fermés, pour sauvegarder du moins l'heure présente contre l’anxiété, l'amertume et le désespoir. Le travail n’est qu'un bouclier protecteur. Il s’agit toujours de masquer l’abîme, de tromper la faim inassouvie, d'étourdir les chagrins du cœur, de faire bonne mine à jeu perdu. Quand tout s’en va sous l’eau, la santé, les amis, la mémoire, les illusions, les croyances, on se réfugie successivement sur les points non submergés de l'être; et c’est ainsi
que me voilà rimeur de circonstance et joueur d'échecs à l’occasion. A ne regarder que ses brèches envahissantes, on deviendrait enragé.
13 mai 1876 (neuf heures du soir). — Bonne journée. Boucléles Étrangères!, du moins les soixante et une traductions, car il reste l’appendice et les notes, à corriger encore. — Estce que j'éprouve du soulagement, de la joie, de l’orgueil, de l'espérance? Pas trop. Je n'éprouve rien du tout, ou du moins la sensation est si confuse que je ne puis l’analyser. Je serais plutôt tenté de me dire : que de labeurs pour un aussi mince résultat! Much ado for nothing!
Les rythmes nouveaux me laissent froid. — Et cependant l’œuvre est réussie. Mais qu'importe la traduction en vers. Mon intérêt s’en détache déjà. Mon esprit demande autre chose et mon activité aussi.
Qu'est-ce qu'Edmond Scherer va dire de ce volume? Cela m'intéressera, car sa critique est impitoyable.
15 mai 1876. — Cematin, corrigéles épreuves finales des Etrangères. Voilà une affaire dans
1. Les Étrangères, poésies iraduiles de diverses littératures par H.-F. Amiel, 1876. — Cet essai proposait quelques innovations rythmiques.
le sac. La théorie en prose qui termine le volume m'a fait plaisir, elle m’a plusagréé que la seconde partie (Rythmes nouveaux). L'ensemble de l’ouvrage est un problème résolu, celui de la traduction en vers français, considéré comme un artspécial. C’est de la science appliquée à la poésie. Le tout n’est pas de nature à déconsidérer un philosophe, car ce n’est que de la psychologie appliquée.
21 mai 1876.— Qu'ai-je fait depuis septembre dernier? Un travail sur Mre de Staël; Les Étrangères, 2000 vers environ; L'Escalade de 1602, 450 vers ; Charles le Téméraire, 1200 vers.
J’ai présidé quelques séances, fait aboutir un concours de littérature, corrigé des épreuves, relu La Fontaine, beaucoup écrit de lettres.
Mais voilà tout. Je dois avoir prodigieusement perdu de temps, musé, rêvassé, piétiné, bousillé. Ah! j'oubliais : j'ai étudié le xv° siècle, avec les chroniqueurs et les Volkslieder, avec les historiens J.de Müller, Barante, Vulliemin, de Gingins, Daguet, Laurent, Zellweger, Comines, Delamarche, Cantùü, Lavallée, Michelet; revu beaucoup de poésies en diverses langues avant d’avoir adopté mes soixante et un morceaux spécimens pour les Étrangères. — Relu V. Hugo, Coppée, Sully Prudhomme; lu la quatrième année de la Critique philosophique.
Pourquoi done me semble-t-il avoir dormi?
Parce que le tout ne diffère pas beaucoup de rien, et que neuf mois disparus ne sont pour ma conscience que fumée légère. Impossible de me prendre au grand sérieux. Tout ce que je fais ne me paraît qu'un néant, un badinage, une manière de tromper le vide menaçant que je sens en moi. Je n’ai ni résignation, ni sérénité, ni espérance.
31 mai 1876.— Tout le mouvement de l’univers n’est que matière pour la pensée. L'esprit cherche donc à s’en isoler pourselesoumettre. La méditation est une retraite en soi, elle construit une cellule invisible, qui soit un observatoire et un laboratoire, où les phénomènes tourbillonnants soient tamisés, choisis, analysés, convertis en lois générales, en idées, en modes de l'esprit. Elle suppose deux choses, la communication avec le monde, et la faculté de s’en abstraire.
Nous n'avons pas besoin de chercher le monde, car il vient à nous tout seul; c’est la défensive qui est plus malaisée. La dissipation est le fait de nature, mais le recueillement utile suppose beaucoup d'art, de discipline, de précautions et d’arrangements. Nous devons imiter l'appareil optique, par lequel, étant donnés les rayons lumineux directs et réfléchis qui essaiment et
frissonnent dans l’espace, l’individu arrive à prendre conscience des formes, des corps, des couleurs et des distances. Nous devons nous fabriquer l’analogue de la pupille, du cristallin, de la rétine. Notre esprit doit découvrir les meilleurs appareils pour son fonctionnement, les abat-jour, les lentilles, les compas, les prismes, qui lui permettent de se saisir de son objet, la vérité.
12 juillet 1876. — Misère sur misère... Au réveil, hébétude des sens et accès de toux, paupières dolentes, incapacité, tristesse. La toilette, le déjeuner, les frictions, l'air frais m'ont un peu refait, et l’énervement est moindre. Mais c’est encore l’état déprimé. O la santé! Etre dispos, allègre, gaillard, en appétit, en gaîté, en puissance, quelle bénédiction! Hélas! à présent, je n'ai plus de dents pour manger, et tout m'est difficile, le sommeil, la digestion, le travail, le voyage. Je ne puis supporter la grande lumière, la sueur, l’oreiller de plumes, le lit chaud ni froid etc. Bref, je suis horriblement sensitifet douillet, ou plutôt vulnérable et délicat. Tout m’entame, et je ne m’adapte presque plus à rien. Cela ne peut aller ainsi. Il faut ou me fortifier ou disparaître. Les énervés sont malheureux. Ils ne reprennent que laborieusement et artificielle-
ment l'équilibre et le dessus ; la noyade s’approche, et ils l’expérimentent en détail.
Uneautre preuve d'usure générale de mes nerfs, c’est la déperdition. Tout me quitte, les cheveux, les dents, la mémoire et la volonté. J’assiste à mon décerclement et mes douves se relàchent au fur et à mesure, mon pauvre baril ébaroui ne peut plus rien retenir dans ses flancs. Le découragement et l'indifférence accélèrent cette démolition ; car je me détache de ce qui se détache de moi. Bref, toutes mes appartenances et dépendances natives, toutes mes richesses acquises me sont successivement retirées. Dépouillement précoce, pénible épreuve.
Après tant de malheurs, que vous reste-t-il? — Moi.
Ce moi, c’est la conscience centrale, l’axe de toutes les branches retranchées, le support de toutes les mutilations. Je n'ai bientôt plus que cela, la pensée nue. La mort nous réduit au point mathématique; ladestruetion qui la précède nous refoule par cercles concentriques de plus en plus étroits vers cet asile dernier et inexpugnable. Je savoure par anticipation ce zéro dans lequel s’éteignent toutes les formes et tous les modes. Je vois comment on rentre dans la nuit, et inversement je retrouve comment on en sort. La vie n’est qu'un météore dont j'embrasse la courte
durée. Naître, vivre et mourir prennent un sens nouveau à chaque phase de notre existence.
S'apercevoir comme une fusée, assister à son propre et fugitif phénomène, c’est de la psychologie pratique. J’aime bien mieux regarder le monde, qui estun feu d'artifice plus vaste et plus riche; mais, quand la maladie rétrécit mon horizon et me ramène sur ma misère, ma misère est encore un spectacle pour ma curiosité. Ce qui m'intéresse à moi, malgré mes dégoûts, c'est que J'y trouveun exemplaire authentique de la nature humaine, par conséquent un spécimen de valeur générale. Mon repas n’a plus qu’un mets, mais c'est encore un repas. L’échantillon me fait comprendre une multitude de situations analogues et une foule de mes semblables.
À supposer que ce moi persiste après la dissolution de son organisme actuel, il serait curieux pour lui de comparer une autre façon de conscience et de pensée, je suppose celle des êtres de Mars, Jupiter et autres planètes de notre système, ou des habitants de Sirius ou autres soleils.
Prendre conscience de tous les modes possibles de l’être serait une occupation suffisante aux siecles des siècles, du moins pour les consciences finies qui relèvent du temps. Il est vrai qu’elles pourraient s’empoisonner cette félicité progressive par l’ambition de l’absolu et du tout à la fois.
Mais on peut répondre que les aspirations sont nécessairement prophétiques, puisqu'elles n'ont pu naître que sous l’action de la même cause qui leur permettra d'aboutir. L’âme ne peut rêver l'absolu que parce que l'absolu est ; la conscience de la perfection possible est la garantie que le parfait sera.
La pensée est éternelle ; c’est la conscience de la pensée qui se fait graduellement à travers les âges, les races, les humanités. Telle est la doctrine de Hegel. L'histoire de l’esprit serait l’approximation de l'absolu, et l’absolu diffère aux deux bouts de cette histoire. Il était au début, il se sait à l’arrivée, ou plutôt il avance dans la possession de soi-même avec le déroulement de la création. Ainsi pensait également Aristote.
Si l'histoire de l’esprit et de la conscience est la moelle même et l'essence de l'être, alors être acculé à la psychologie, même à la psychologie personnelle, n’est pas sortir de la question, c’est être dans le sujet, au centre du drame universel. Cette idée est consolante. Tout peut nous être enlevé; si lapenséenousreste, noustenons encore par un fil magique à l’axe du monde. Mais nous pouvons perdre la pensée et la parole. Il reste alors le sentiment simple, le sentiment de la présence de Dieu et de la mort en Dieu; c’est
un dernier vestige du privilège humain, celui de participer au tout, de communiquer avec l’absolu.
Ta vie est un éclair qui meurt dans son nuage, Mais l'éclair t'a sauvé s’il l’a fait voir le ciel.
14 juillet 1876. — Reçu : Échos poétiques (flonflons pour le Tir fédéral de Lausanne)... Écume de bière, troisième qualité; rinçure de rimes incorrectes et de banalités fades, que le populaire prend pour de la poésie; grossiers boutons de cuivre qu’il confond avec des bijoux.
O patriotisme de cantine, tu es fait pour dégonter de tout ce que tu manipules si lourdement; après toi, on n'ose plus chanterla patrie, la liberté, la carabine, comme on répugne à boire à la coupe où le palefrenier malpropre vient d’essuyer ses lèvres. Mais pourquoi ce dégoût?
Nous sommes de ce monde où les plus belles choses Ont un pire destin.
Toutes les grandes idées sont destinées à l’encanaillement. Les mots les plus nobles doivent traîner dans les cabarets, comme le nom suprême de Dieu finit par entrer dans tous les jurons. Ce qui est le plus saint, le plus grand, le plus éthéré, le plus mystérieux est condamné à cette dégradation inévitable. Le manteau même de la déesse
ou de la madone, de chute en chute, arrive au fumier. L’égout est l'héritier universel de toutes les magnificences de l’histoire.
Et pourquoi pas? c’est le droit des épais et des nombreux de se griser à leur tour de ce qui a fait l'enthousiasme des penseurs, des héros et des saints. Les idiots couchent dans le lit des génies. Cela leur donne une illusion d’amour-propre.
Les choses délicates doivent s’habituer à cette perspective, d'être un jour empoignées par les lourdes mains noires. Mais j'aime encore mieux pour elles ce sort que celui d’être exploitées par les aigrefins, les hypocrites et les fourbes. Or il faut opter entre ces deux maux. Espérer pourles vérités l'asile d’âmes dignes de les comprendre et de les honorer, c’est une chimère. Les multitudes les avilissent, les habiles en tirent des moyens de fraude et de gouvernement. La vraie élite humaine, qui est tout au point de vue de la qualité, n’est rien pour la quantité.
Résignons-nous. Il faut que des voix avinées et enrouées braillent le Progrès, beuglent la Liberté, vocifèrent la Fraternité. Les chefsd'œuvre de l’art plastique arrivent à la foire sous la forme de grotesques images. Qu'importe! Si l’enlaidissement de la copie rencontre des yeux de plus en plus ignares, il y a convenance mutuelle. L'estampe qui séduit l'enfant ou le