INTRODUCTION XXXV
jugements d’Amiel, mais qu’elle pressentait le seul capable de comprendre à première vue le Journal intime, d'accueillir, pour l’aider dans son héroïque entreprise, ses doutes, ses résistances, ses sacrifices et son inébranlable résolution.
Si c’est à Fanny Mercier, son « ange gardien », qu'Amiel se décide enr confier lemanuscrit de son Journal, pour qu'elle le connût tout entier et choisit la première des morceaux à en publier, c’est qu'il pouvait se reposer sans réserve sur son intelligence et son cœur. Il lui laissait sur sa correspondance et ses confessions des « droits de veuve ». Le dernier billet qu'il lui écrivait était signé : « Votre vieil ami de vingt-quatre ans ». « N'est-ce pas mon amie par- « ticulière, celle qui m’a pris pour son maître et son « guide, et que j'appelle la petite sainte? Si elle « n’a pas la verve créatrice, la gaieté féconde, elle a « l'intelligence, la volonté, la conscience surtout, la « pureté, le sens moral à un degré rare. C’est la « loyauté même, le courage, la charité, la fidélité. Elle « m'est profondément attachée. Sa discrétion et sa « délicatesse sont parfaites, sa puissance de dévoue- « ment a fait ses preuves. Ÿ a-t-il une femme plus « véridique, aussi incapable de détours? Peut-on « pousser plus loin l’oubli de soi, la soumission à la « règle, la discipline de soi-même, tousles scrupules? « quelqu'un aime-t-il le bien d’une façon plus absolue « et paraît-il mieux fait pour l’héroïsme que cette « pauvre petite calviniste sans apparence, mais dont « l'être intérieurestuneflamme, une flamme divine”? »
(Journal intime, 5 juillet 1875). « Je suis toujours
émerveillé de lire dans cette âme profonde etpure. »
(Journal intime, 14 septembre 1874). « L'erreur, le
mal, le laid, le faux, le médiocre la tourmentent et la bouleversent... Son besoin de perfection ne comprend pas le laisser-aller du prochain; sa délicatesse ne peut se faire à l’indélicatesse; sa pureté se trouble devant le vice, le crime, la méchanceté et même devant leurs images. C’est une hermine esthétique, une sensitive morale. Laüter Gold. Source cachée, profonde, limpide, dont n’approche aucune fange et où ne se mirent que les étoiles. J'admire avec émotion cette ingénuité enfantine, dans une forte intelligence et un vaillant caractère. Cette amie-là, c’est ma conscience. Et quand je la sens trembler, pleurer silencieusement comme une pauvre femme, cela me remue les entrailles. Sa beauté morale me remplit de respect et sa sensibilité m'émerveille. Elle a certainement quelque chose de rare et même d’extraordinaire. Vraiment, elle m’édifie, car elle me redonne la foi à la sainteté. Et dans l’être austère, dans l'âme sitoïque, dans la créature impalpable, il y a une femme aimante, passionnée même, qui voudrait se résigner à n'être qu'une âme et n’y réussit pas. C’est une piété. C’est un drame religieux. » (Journal intime, 8 décem-
bre 1872).
Lorsque Edmond Scherer eut appris à connaître
cette femme exceptionnelle, au moment même où il venait de découvrir dans des pages transcrites du