INTRODUCTION XXXVII
Journal le génie méconnu de son ami, il s’associa à elle pour l’œuvre de justice qu’elle lui proposait. Ce ne fut pas d’abord sans résistance. C’est moi, jeune étudiant, qui remis au sénateur-écrivain ces premiers fragments copiés à son intention par Fanny Mercier. Cousine de mon père, elle m'avait chargé, en l’accompagnant d’une lettre, de cette mission dont elle attendait le succès avec anxiété. C'était au printemps de 1882. Edmond Scherer lut la lettre mais ne voulut pas ouvrir la grande enveloppe jaune où Fanny Mercier avait réuni les copies révélatrices. « Reprenez « ces papiers, jeune homme, me dit-il. J’ai connu « Amiel, et j'ai lu ses ouvrages. Rien ne lui a réussi. « Laissons dormir sa mémoire. Ne remuons pas ses « cendres. » Et comme j’insistais sansretenue, encouragé par la pensée de cette parente que j'aimais autant que je la respectais, et qui ne pouvait avoir tort à mes yeux, il consentit à garder l’enveloppe pour la renvoyer directement. Mais ces pages, elle les avait si heureusement choisies pour gagner et persuader le critique désabusé, qu'il lui écrivait le lendemain : « Envoyez-moi tout ce que vous pouvez du Journal... »
Ainsi s’engagea entre Fanny Mercier et Edmond Scherer une correspondance de huit années, qui, faisant suite à la correspondance entre elle et Amiel, présentera un jour l’exemple de ce qu’il y a de plus rare et de plus beau dans l’amitié qui peut unir une femme et un homme supérieurs.
D’autres collaborateurs s’employèrent sans doute
à la première édition des Fragments : Marc Monnier, et surtout le professeur Joseph Hornung, ami ancien, collègue d’Amiel à l’Université, homme de haute culture et de cœur dévoué, qu’il avait désigné comme l’un de ses exécuteurs testamentaires. Mais c’est de Scherer d’abord, et bientôt de lui exclusivement, que Fanny Mercier sollicite le conseil, le contrôle et l'appui. « J’aurais voulu tout vous demander, « jour après jour, et tout vous soumettre... Je vou- « drais réaliser les intentions de notre ami, achever « son désir, mais sans vous, cher ami, je ne l’aurais € pu; sans vous, vœu, devoir, désir, promesse, sou- « venir, fidélité, tous ces chers et uniques restes « n’eussent pu être plus forts que la mort. » (Fanny Mercier à Edmond Scherer, octobre 1882).
En obtenant enfin de Scherer cette « étude philosophique et morale », cette « biographie psychologique », qui ouvre le premier volume des Fragments de 1882, l’éditrice du Journal, toujours soucieuse de s’effacer elle-même et de soustraire son nom à la publicité, suivait les indications mêmes de son maître et réellement « achevait son désir ». Elle avait souvent rencontré le nom de Scherer aux pages du manuscrit. ( Il a l'esprit scientifique et littéraire, « ouvert à la fois à la poésie et à la philosophie, « Sagace, scrutateur analyste. J’aiaveclui de grandes « analogies et nous nous entendons à demi-mot, rap- « prochés que nous sommes par nos études ainsi « que par notre tournure d'esprit. » (Journal intime, 15 octobre 1850).